Toucher la terre ferme

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En deux mots
C’est un soir de novembre, avec son premier enfant dans les bras, que Madame Kerninon se rend compte que sa vie a basculé. Alors, elle pense à fuir, à retrouver sa vie d’avant, de femme libre. Mais l’amour va la transformer et lui permettre de nous offrir ce bouleversant récit.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Je vais continuer à vivre ma vie invivable»

Après nous avoir régalé avec Liv Maria, formidable roman paru fin 2020, Julia Kerninon se confie à travers un récit intime. Toucher la terre ferme est l’émouvante confession d’une jeune femme devenue mère.

En refermant ce récit bouleversant, je ne sais si j’en ai le plus admiré l’écriture qui vous entraine au fil des pages, vous bouscule et vous fait découvrir combien la force de ces mots alignés peut vous ramener à votre propre histoire, à vos propres lectures ou si c’est le courage de cette confession intime, très intime, qui m’a bouleversé. Toujours est-il que Julia Kerninon a rassemblé en un peu plus de 100 pages une philosophie de l’existence, un bréviaire pour les temps futurs – notamment pour ses deux enfants –, une superbe déclaration d’amour et une non moins superbe déclaration d’indépendance. Sans oublier le besoin vital de lire et d’écrire.
Une histoire, son histoire, qui commence par un constat auquel tous les parents doivent faire face, souvent sans en mesurer les conséquences: donner naissance à un enfant va bouleverser votre vie. Celle que vous connaissiez avant. Et pour les mères, ce grand chambardement commence dès la grossesse. Une période difficile car c’est celle des questions sans réponse. Serai-je une bonne mère? Et d’abord qu’est-ce qu’une bonne mère? Comment va se passer l’accouchement? Vais-je souffrir? Comment vais-je faire pour concilier mon rôle de mère, d’épouse et mon activité professionnelle? Au fil des jours ces craintes deviennent de vraies angoisses. Même si en fin de compte l’accouchement qui s’annonçait délicat se passe plutôt bien. Et l’enfant déposé entre les bras de sa mère justifie laisse derrière lui les souffrances endurées. «J’ai compris qu’il n’y aurait pas de retour, seulement des échappées. Que pour la première fois j’avais vraiment pris une décision. Debout dans le noir, sous les étoiles, j’ai pensé que je pourrais faire face à ça. J’étais perdue, mais pas dépourvue. Les livres que j’avais lus, ce seraient eux qui me sauveraient, qui me protégeraient. Les livres qui m’avaient faite, et tout ce qui s’était passé, tout ce que j’avais aimé, resté intact dans ma mémoire, armes et bagages, brindilles, murmures, balbutiements, sédiments formant mon histoire et mon identité.»
Une histoire qu’il faut désormais revisiter à l’aune de cette naissance, celle qui fait de Madame Kerninon le dernier maillon des autres Madame Kerninon, la grand-mère aujourd’hui disparue et la mère devenue avec cette naissance grand-mère. Cette mère si aimante qu’il a fallu fuir pour se construire, cet amour étouffant dont il a fallu s’émanciper. «Je suis partie à l’étranger, et je suis progressivement devenue étrangère. Je suis partie dans d’autres pays, et je suis moi aussi devenue un autre pays. Je me suis fait un continent de désordre, de travail, d’écriture, de livres, un état de papiers de bonbons, de révolte et de bains chauds, de cendriers posés en équilibre sur la fenêtre et de petits déjeuners au lit. Je maitrise toujours la langue de mes parents, mais j’ai appris à en parler de nouvelles, j’ai appris à poser des questions, appris à tenir une conversation, appris à respecter mon désir, j’ai cessé d’être péremptoire, j’ai arrêté de penser que l’amour se méritait, arrêté de penser que j’étais responsable de tout. J’ai fait des choix. Je suis devenue quelqu’un.» De cette vie, de cette jeunesse avide de découvertes, Julia Kerninon ne fait pas un récit nostalgique mais plutôt une expérience enrichissante. Quand elle refaisait le monde au petit matin avec les copines, quand elle découvrait l’amour dans les bras d’un écrivain beaucoup plus âgé qu’elle, mais qui lui écrivait de si beaux mots d’amour, quand elle le trompait avec un profil bien différent, un athlète taillé pour le plaisir. Puis vint l’été de ses 25 ans, quand elle s’est installée à Paris. «Là-bas, j’ai eu une vie à la fois trépidante et très triste, et j’avais déjà prévu de quitter la ville quand, à la fin d’une fête d’anniversaire, j’ai accepté de rentrer à pied de Belleville à Montmartre avec un ami d’amis qui vivait à quelques rues de chez moi. C’était la première fois que je le voyais.» Alors elle n’imaginait pas qu’elle avait rencontré l’homme de sa vie. Un homme qui, pour les pages que lui consacre Julia, pourra se dire qu’il a réussi sa vie. Même et surtout parce que ce n’était pas gagné d’avance.
Avec lui, elle a construit un couple avec deux enfants. Oui maintenant, elle a touché la terre ferme.

Toucher la terre ferme
Julia Kerninon
Éditions de l’Iconoclaste
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782378802752
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Nantes où l’histoire a commencé, Marseille et Aix-en-Provence, New York, Kings Norton dans la banlieue de Birmingham et Berlin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Devenir mère et rester femme : entre bonheurs et tempêtes, le récit d’un cheminement intérieur.
Le sentiment d’une noyade…
À 30 ans, Julia Kerninon devient mère, « une situation qui, si je l’avais tellement désirée, ne cessait de me dépasser ».
La maternité, synonyme de bonheur dans le regard des autres, lui semble un « cercle de feu ». Elle raconte sans détour l’impression de perdre pied, la difficulté à trouver sa place, le poids des contraintes. « J’ai pensé à fuir. »
… jusqu’à toucher la terre ferme
Tandis qu’elle avance à tâtons dans cette nouvelle vie, les souvenirs reviennent, comme un appel au large. Les amours passionnels, les nuits de liberté, l’écriture sans entrave, les vagabondages sans fin. Julia Kerninon décrit les tempêtes intérieures, et cette mue progressive de la jeune femme en mère, jusqu’à atteindre l’autre rive, où tout se réconcilie.
Le regard d’une romancière qui excelle à sonder l’intime

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog L’Homme Qui Lit
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« J’étais à bout de forces et je ne le savais pas. À trente-deux ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. Il m’avait fallu tout ce temps pour me mettre à pleurer, et maintenant je n’arrivais plus à m’arrêter.
C’était l’été. Pour ériger des barrières contre ma peur, je buvais, et je commençais tout juste à en prendre conscience et à m’alarmer. Je buvais parce qu’être seule et saoule dans la nuit à écouter de la musique assise à mon bureau semblait le seul moyen à ma portée de me rappeler qui j’étais, qui j’avais été, de garder un pied dans la réalité. J’écrivais plusieurs livres à la fois, écrire était devenu mon métier. C’était ce que j’avais toujours voulu et je ne savais plus quoi imaginer après ça. Je n’avais plus aucun désir, j’étais absolument perdue. Je venais d’accepter la demande en mariage du père de mon fils, mais j’avais parfois l’impression que notre histoire était terminée. Nous essayions d’avoir un deuxième enfant, et l’arrêt de la pilule me précipitait dans des abîmes de détresse hormonale. Dans cet état, alcoolique, fiancée, dépassée par mon fils, prolixe littérairement, j’essayais de concevoir un bébé dans la torpeur de la canicule mondiale.
Il me semblait parfois, dans ces semaines incandescentes, que je n’avais pas les moyens émotionnels d’élever mon fils, ni même de le côtoyer – tout ce qui avait semblé quelque temps si simple était devenu un enfer rougeoyant. Aimer mon enfant était trop. Écrire devenait trop, aussi. Le matin, je ne parvenais plus à me mettre debout, je restais allongée sur le matelas déposé dans le salon pour fuir la chaleur écrasante de notre chambre sous les toits. Quand le bébé se réveillait, réclamant d’une voix poignante maman, maman, je n’étais pas là pour lui, j’étais pétrifiée, je devais laisser son père s’en occuper, je restais à l’horizontale avec la certitude d’être en train de mourir, trouvant à peine la force de me redresser assez pour lui lire un livre le temps que son père se douche, avant de retomber sur le lit, exténuée. Notre enfant nous appelait tous les deux maman, d’abord indifféremment, et puis, au bout de quelques semaines, le mot en était venu à désigner principalement son père, malgré nos corrections répétées. Bien sûr, dans mon désespoir, j’y voyais un signe – mon enfant savait, lui, qu’il ne devrait compter toute sa vie que sur son père, parce que je n’étais pas capable d’être sa mère.
J’étais cette jeune femme épuisée, instable, tapant sans relâche sur son clavier, un verre à la main, un vrai écrivain, lisant de plus en plus de livres et des livres de plus en plus compliqués, et me sentant de plus en plus vide pourtant. Quand la pédiatre de mon enfant m’a reçue pour une consultation de gynécologie et qu’elle m’a posé une question de routine sur l’alcool, je me suis, bien sûr, sentie aussi humiliée que soulagée – mais après lui avoir confié mes peurs, j’ai vu son regard se remplir d’inquiétude, et je ne suis pas parvenue à trouver en moi l’énergie de lui dire tout ce que j’avais fait de difficile dans ma vie qui témoignait de ma résistance, je n’ai pas pu lui décrire le bonheur fou que je ressentais quand j’écrivais, quand je lisais, ni la terrible confusion que je ressentais à voir coïncider autant de choses considérables – mon fils, et la vie déjà merveilleuse, la vie déjà extraordinaire que j’avais eue toutes les années avant sa naissance. Je ne trouvais pas les mots pour expliquer que les traits de caractère auxquels je devais les réussites de ma vingtaine – l’obstination, la solitude, l’intransigeance – n’étaient d’aucune utilité à une mère, seraient presque létaux pour un enfant. C’était pour ça que je n’arrivais pas à me lever, à me tenir debout, à faire face. C’était le but que visaient l’alcool et les cigarettes, la musique de Tina Turner résonnant dans la nuit – à retrouver ma propre piste dans la neige. Who needs a heart / When a heart can be broken ? Moi qui m’étais toujours pensée solide, je me découvrais brutalement si fragile, comme si j’étais redevenue petite fille et que je devais grandir une nouvelle fois, retraverser toute ma vie pour arriver là.
J’avais été une femme enceinte confiante, courageuse, grimpant à cinq mois de grossesse comme un chevreau parmi les arbousiers en Corse, suivant sans un mot l’homme bon qui nous guidait dans les sous-bois de sa jeunesse. J’étais restée inexplicablement sereine face aux angoisses des médecins lorsqu’il avait été découvert que le liquide amniotique n’était pas en quantité suffisante, quand il avait été question de sortir mon premier enfant de mon ventre juste après le sixième mois, quand on m’avait dit qu’il ne se retournerait pas, jamais, quand on m’avait mise en garde contre un accouchement par le siège, quand on m’avait menacée d’une césarienne d’urgence si je dépassais le terme. Tout ce temps-là, sauf une après-midi et une nuit, j’avais tenu bon, sans savoir moi-même pourquoi. Le jour venu, j’avais simplement accompagné mon petit qui semblait savoir parfaitement comment venir au monde, lui, et l’avait fait avec une telle grâce que la sage-femme en avait oublié d’appeler les renforts obligatoires. La veille, mon ventre avait commencé à battre une cadence régulière, quelque chose qui ne ressemblait à rien que j’avais déjà connu dans ma vie, mais je pouvais encore marcher, alors je l’avais fait sur les trottoirs ensoleillés de novembre. Quand la pression s’était intensifiée, j’avais commencé à tenir le compte de ce qui se passait, j’avais fermé mon sac, nous étions partis à la maternité où j’avais arpenté les galeries tandis que la pulsation s’accélérait. Je me demandais ce qui allait se passer, je marchais à tout petits pas dans le couloir ovale, et quand j’avais demandé à la sage-femme si ça allait faire encore beaucoup plus mal, je l’avais vue hésiter avant de me répondre, Disons que là, vous arrivez encore à parler. Elle nous avait installés en salle de naissance en nous expliquant que nous en avions pour au moins dix heures de travail encore, mais à peine avait-elle passé la porte que la douleur était devenue terrifiante. Ted Hughes a écrit : Le maximum d’ouverture cérébrale de son petit crâne / Le fit tout juste s’étonner, concernant la mer, / Qu’est-ce qui pouvait faire tellement mal ? Au bout d’une heure à ce régime, vaincue, désespérée par mon manque de cran, j’avais accepté de rappeler la sage-femme, et quand elle avait touché entre mes jambes, avec une délicatesse indescriptible, elle s’était écriée, Le bébé arrive, et je me souviens du soulagement qui m’a saisie, de savoir qu’une telle douleur était ça, l’arrivée d’une nouvelle personne sur terre, la naissance de quelqu’un, parce que ça semblait la seule chose suffisamment extraordinaire pour faire aussi mal. William Faulkner a écrit : Car l’amour et la douleur sont une seule et même chose, et la valeur de l’amour est la somme de ce qu’il faut payer pour l’obtenir, et chaque fois qu’on l’obtient à bon compte on se vole soi-même.
L’anesthésiste avait posé la péridurale en m’ordonnant de cesser de bouger, de courber le dos, alors que mon ventre avait la taille d’un de ces gros ballons gonflables sur lesquels on nous avait suggéré de faire de l’exercice au cours des semaines précédentes, et que toutes les trente secondes j’étais déchirée par cette douleur insolente, moyenâgeuse, à la violence de laquelle je ne parvenais pas à me résoudre. Mais je n’avais plus peur. Ma peur avait disparu, de la même façon que la douleur fondait doucement grâce au produit, et je sentais mes muscles se tordre comme des fouets, sûrs d’eux, je sentais mes os céder, consciencieux, un ballet puissant parfaitement orchestré, un chef-d’œuvre de maîtrise. Si seulement mon écriture pouvait un jour rivaliser avec ça – si seulement mes phrases pouvaient avoir cette force et cette certitude, cette élégance, cette absence de retenue, et pourtant cette hauteur. »

Extraits
« J’ai compris qu’il n’y aurait pas de retour, seulement des échappées. Que pour la première fois j’avais vraiment pris une décision. Debout dans le noir, sous les étoiles, j’ai pensé que je pourrais faire face à ça. J’étais perdue, mais pas dépourvue. Les livres que j’avais lus, ce seraient eux qui me sauveraient, qui me protégeraient. Les livres qui m’avaient faite, et tout ce qui s’était passé, tout ce que j’avais aimé, resté intact dans ma mémoire, armes et bagages, brindilles, murmures, balbutiements, sédiments formant mon histoire et mon identité. p. 32

L’été de mes vingt-cinq ans, je me suis installée à Paris. Là-bas, j’ai eu une vie à la fois trépidante et très triste, et j’avais déjà prévu de quitter la ville quand, à la fin d’une fête d’anniversaire, j’ai accepté de rentrer à pied de Belleville à Montmartre avec un ami d’amis qui vivait à quelques rues de chez moi. C’était la première fois que je le voyais. J’ai accepté en me disant que je pourrais toujours prendre un taxi, mais nous avons parlé sans nous arrêter tout le chemin. Arrivés en bas de chez lui, il m’a proposé de monter boire un dernier verre — il était quatre heures du matin — et j’ai accepté, et je ne suis presque plus jamais repartie. Il est le père de mes enfants aujourd’hui.
Pourtant, si je dois raconter cette histoire avec honnêteté, voilà ce qu’il faudrait dire aussi: je n’y ai pas cru, au départ. Dans les premiers jours de cette histoire, j’ai beaucoup douté de lui, parce que ça paraissait trop facile. Trois semaines après notre rencontre, j’ai traversé l’Atlantique pour aller deux mois à New York faire des recherches pour ma thèse. Il m’a écrit tous les jours. Quand je suis revenue, il m’a donné un double de ses clés. p. 58-60

Pour moi, pourtant, c’était soit être quitte, soit les quitter. C’est aussi pour ça que j’ai fui. Je suis partie à l’étranger, et je suis progressivement devenue étrangère. Je suis partie dans d’autres pays, et je suis moi aussi devenue un autre pays. Je me suis fait un continent de désordre, de travail, d’écriture, de livres, un état de papiers de bonbons, de révolte et de bains chauds, de cendriers posés en équilibre sur la fenêtre et de petits déjeuners au lit. Je maitrise toujours la langue de mes parents, mais j’ai appris à en parler de nouvelles, j’ai appris à poser des questions, appris à tenir une conversation, appris à respecter mon désir, j’ai cessé d’être péremptoire, j’ai arrêté de penser que l’amour se méritait, arrêté de penser que j’étais responsable de tout. J’ai fait des choix. Je suis devenue quelqu’un. p. 75

À propos de l’auteur
KERNINON_Julia_©DRJulia Kerninon © Photo DR

Julia Kerninon est née en 1987 à Nantes, où elle vit. Elle est docteure en lettres, spécialiste de littérature américaine. Elle s’est fait remarquer dès son premier roman, Buvard (2014), qui a reçu notamment le prix Françoise-Sagan. Trois livres vont suivre aux Éditions du Rouergue, dans lesquels elle affirme son talent et déroule son principal thème de prédilection, la complexité du sentiment amoureux. En 2020, elle publie Liv Maria aux Éditions de L’Iconoclaste (Source: Éditions de L’Iconoclaste)

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Pas ce soir

CORDONNIER_pas_ce_soir RL_Hiver_2022  coup_de_coeur

En deux mots
Marié depuis 23 ans à Isabelle, le narrateur ne voit pas la détresse de son épouse, déprimée après le départ de ses enfants et l’arrivée de la ménopause. Ils ne font plus guère l’amour, elle décide de s’installer dans la chambre de sa fille. Peut-il la reconquérir?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Chronique de la misère sexuelle

Avec cette capacité à humer l’air du temps, Amélie Cordonnier aborde la question de la lassitude sexuelle au sein du couple en se mettant dans la peau de l’homme délaissé. Un roman qui dérange, mais qui sonne très juste.

Amélie Cordonnier a cette faculté de nous proposer des romans qui éclairent les évolutions de notre société. Après les violences conjugales dans Trancher, elle avait posé quelques questions essentielles sur la filiation, l’amour maternel, la transmission et le racisme dans Un loup quelque part où un bébé avait la peau qui noircissait jour après jour. Avec Pas ce soir, elle s’attaque à la question des relations sexuelles au sein du couple. Et pour pimenter la chose, prend la place de l’homme.
Difficile de dire comment et même quand cela a commencé. Peut-être que la fameuse usure du couple aura eu raison de leur amour? Même si au sein du couple qu’il forme depuis 23 ans avec Isabelle rien ne semble avoir changé, c’est un cataclysme qui s’est abattu sur le narrateur. Après avoir constaté que la fréquence de leurs rapports sexuels diminuait petit à petit, Isa vient de lui asséner le coup de grâce. Elle a décidé de s’installer dans la chambre de leur fille Roxane, partie à Boston. Elle a beau répéter que ce sera mieux ainsi, qu’elle ne subira plus ses ronflements, il comprend que leur relation vient de prendre un tour funeste. À 50 ans passés, son désir est pourtant toujours là, sa femme toujours aussi belle. Alors, il tente de la reconquérir, multiplie les attentions, mais sans succès. Pour l’anniversaire de leur rencontre, il va proposer un week-end à Étretat, là où ils s’étaient déjà donné rendez-vous des décennies auparavant. À sa grande surprise, Isa le félicite pour cette initiative. Il est vrai qu’on a déjà fait rejaillir le feu d’un volcan qu’on croyait éteint. Mais à vouloir en faire un peu trop. Isa est malade et s’effondre dans le lit de leur chambre d’hôtel à Honfleur.
De retour de cette escapade qui se voulait amoureuse, le constat est amer. Voilà déjà plus de huit mois qu’ils n’ont pas fait l’amour. Et quand Isa entreprend de réaménager la chambre de leur fille, le drame est consommé. «C’est comme si en retirant le tapis, la table de nuit, ses livres et tous ses habits, Isabelle avait fait sauter une digue, comme si plus rien ne retenait sa souffrance longtemps diluée dans la nonchalance de la routine et qu’elle s’écoulait maintenant dans un torrent déchaîné. La douleur irradie en lui, se propage à une vitesse fulgurante dans tout son corps. Ce qui le crible à ce moment-là, ce n’est ni la désolation ni le manque, mais le sentiment abyssal de la perte. (…) Il prend tout à coup conscience qu’une partie de lui a disparu en même temps que tous les gestes qu’Isabelle ne fait plus. En s’éteignant, le sexe a tué bien plus de choses entre eux qu’il ne l’avait imaginé, et sûrement bien plus encore qu’il n’accepte de l’admettre. Son histoire avec Isa hoquette, leur vie à deux crève sans bruit. Et cette agonie l’anéantit.»
En déroulant la chronique de la misère sexuelle au sein du couple, Amélie Cordonnier réussit un double exploit. D’abord celui de se mettre à la place de ce quinquagénaire en mal d’amour sans que jamais la crédibilité ne soit prise en défaut et ensuite parce que, bien mieux qu’une étude sociologique, elle explore la frustration et tous les succédanés inventés pour tenter d’y remédier, le porno, les sextoys, les sites de rencontre.
Une écriture d’une belle inventivité est mise au service de cette histoire d’aujourd’hui qui mêle les slogans d’une société de consommation qui impose ses diktats jusque dans l’intime, des paroles de chansons et quelques punchlines bien senties. Quand on a que l’amour à s’offrir en partage…

Pas ce soir
Amélie Cordonnier
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782080256416
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un homme et une femme. Chacun de leur côté. Un homme qui ne dort pas et une femme qui s’assomme. Un homme sur sa tablette et une femme dans son bouquin. Un homme qui désire et une femme qui soupire. Un homme qui se désole, une femme qui s’enferme, les heures qui s’étirent. Et plus rien. Rien de rien.» Huit mois, deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas fait l’amour avec Isa. Et ce soir, elle lui annonce qu’elle s’installe dans la chambre de Roxane, leur fille cadette qui vient de quitter la maison. Pourquoi le désir s’est-il fait la malle? Comment a-t-il pu s’éteindre après de si belles années? Le départ des enfants a-t-il été fatal? Est-ce que tout doit s’arrêter à cinquante ans? Lui refuse de s’y résoudre puisqu’Isa semble l’aimer encore. Amélie Cordonnier ausculte l’histoire d’un couple à travers le regard d’un homme blessé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Marianne (Jean-Paul Brighelli)

Les premières pages du livre
« Désolée, ne m’en veux pas, mais je dormirai tellement mieux là-bas. Elle a dit là-bas pour désigner la chambre de Roxane, et leur quatre pièces a beau mesurer moins de quatre-vingts mètres carrés, il lui a semblé que c’était loin. Très loin. Très très loin. Le bout du monde. Et peut-être aussi la fin d’un monde. Ah, bah d’accord. Ils en sont donc arrivés là… Des mois qu’ils se couchent en décalé, des mois qu’il la trouve systématiquement endormie quand il la rejoint. Des semaines qu’il se demandait comment elle faisait pour trouver si vite le sommeil avant de tomber sur la boîte de Donormyl. C’était déjà pathétique. La triste petite misère de la conjugalité. Mais alors là… Là, c’est encore autre chose. Un sale palier franchi. Un échelon supplémentaire gravi sur l’échelle de la désespérance. Lui qui adore la montagne se représente parfaitement la mauvaise pente, bien raide, sur laquelle ils se trouvent désormais. Et il a beau n’avoir jamais eu le vertige de sa vie, son obliquité l’effraie. Allongé, les yeux ouverts dans le noir, il a l’impression que des milliers de kilomètres les séparent. Qu’il l’a perdue. Que quelque chose entre eux s’est brisé. Net. Qu’il ne saura pas recoller. Si encore elle était partie à un stage de yoga au fin fond de la France, quand bien même il s’imaginerait, comme chaque fois qu’elle s’en va, les participants qui lui tournent autour, les tas de gars qui la félicitent chaleureusement pour sa souplesse et son lâcher-prise, lui sourient pendant le dîner, l’invitent à boire une dernière tisane et plus si affinités. Il préférerait la savoir à Lille ou Marseille, il préférerait se faire des films, se figurer les enfoirés qui la draguent et la raccompagnent jusqu’à sa chambre. Tous les scénarios pourris vaudraient mieux que celui-là. Eux deux sous le même toit, séparés par trois murs et un couloir. Il ne s’y attendait tellement pas. Mais pourquoi décider ça, comme ça, ce soir, après ce dîner chez les Berthon ? C’était pourtant ce qu’on appelle une bonne soirée. Le genre de soirée entre copains qui vous flingue la semaine à peine commencée. Dont il faut au moins deux jours pour se remettre. Ils ont beaucoup parlé, sacrément ri, énormément picolé et finalement terminé bien trop tard pour un mardi. Petits plats dans les grands, champagne et deux bouteilles de vin à quatre. Isa a eu mal au cœur à peine montée dans le taxi. A-t elle pris sa décision pendant qu’elle respirait tant bien que mal par la fenêtre ouverte sur la nuit froide de novembre ou est-ce en se démaquillant qu’elle a eu l’idée de dormir à côté ? C’est idiot, cela ne change rien au problème, mais il ne peut s’empêcher de se poser la question. Et la question tourne, tourne en boucle dans sa tête. Jamais la chambre ne lui a semblé aussi grande. C’est à croire que la solitude pousse les cloisons. Perdu, déchu. Détrôné dans ce king size. Le roi n’est à la hauteur de rien, ce soir. Il faudrait s’en moquer, réussir à ne pas dramatiser. Isa dort dans la chambre de Roxane. Point barre. Isa dort à côté parce qu’elle est fatiguée, qu’elle a besoin de récupérer. Pas de quoi en faire toute une histoire. Et puis ça va, il a compris qu’il ronflait comme un cochon. L’image d’un porc fangeux lui vient, qu’il chasse aussitôt. Celle de la locomotive l’agresse moins. Il ne voulait pas y croire, mais sait à quel point ses vrombissements sont affreux depuis ce dimanche midi où il s’était assoupi après le déjeuner. C’était il y a quelques mois, début juin, juste avant que Roxane ne parte pour les États-Unis. Les filles s’étaient amusées à le filmer pendant sa sieste et lui avaient fait écouter leur enregistrement à son réveil. Mortifié ! Il ne savait plus où se mettre. Ce soir la colère chasse la honte, qui gonfle et monte, monte en lui comme une sale bête.

Huit mois.

Huit mois deux semaines et quatre jours.

Huit mois deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas touché Isa.

Quand le réveil sonne, il lui faut de longues minutes avant de réussir à se lever. Il émerge laborieusement. Mal à la tête. Et tête dans le cul, à moins que cela ne soit l’inverse. Besoin d’un Doliprane et d’un café. Assise au bar de la cuisine, Isabelle termine sa tartine. Grand sourire au-dessus de sa tasse de thé. Chemisier blanc, minijupe noire sur collants opaques. Elle a l’air d’une jeune fille. En fleur, malgré la corolle de cernes qui assombrit ses yeux. Bien dormi. Ce n’est pas une question, mais une information, qu’elle délivre sur un ton réjoui. Dormi comme un bébé même, prétend-elle en dépit du teint blême qui la contredit. Il remarque qu’elle prend des pincettes. Assez grosses, les pincettes. Il sent bien qu’elle surjoue, qu’il y a quelque chose d’un peu forcé dans cette gaîté matinale. Que c’est sa façon à elle de ménager sa susceptibilité, de s’excuser d’avoir déserté le lit conjugal. Il lui en est reconnaissant. Se félicite qu’elle fasse comme si de rien n’était. Comme si entre eux tout était normal. Il se promet de ne pas boire ce soir, histoire de ne pas ronfler. De toute façon, ces derniers temps il picole trop. Impossible de se souvenir à quand remonte sa dernière journée sans alcool. La bouteille qu’il débouche en rentrant du bureau y passe chaque fois ou presque. Une petite détox ne lui fera pas de mal.
Sa bonne résolution se dilue à mesure que s’écoule la journée. À midi il n’en reste plus que quelques gouttes qui finissent par s’évaporer. À 19 h 30, il commande une Tsing Tao bien méritée au Jap’ chez qui il passe en sortant du métro et la sirote en détaillant longuement le menu qu’il connaît pourtant par cœur. Il se décide finalement pour un SP5, ajoute des sushis, prend aussi des makis et des california rolls dont raffole Isa. Puis il s’arrête à la pharmacie juste en bas de chez eux. Déjà occupée avec une cliente, Charlotte s’interrompt gentiment, carte Vitale à la main, pour lui préciser qu’Olivier vient de partir. Aujourd’hui il a son fils. Ah oui, c’est vrai, on est mercredi. Contrarié. Il hésite puis, très vite, se décide : il repassera demain. Aucune envie de parler de ses problèmes à n’importe qui. En rentrant, il découvre sur la table de la cuisine le mot qu’a dû griffonner Isabelle ce matin avant de filer. Ne m’attends pas ce soir, je dîne avec Béné. Il avait complètement zappé. Il vit avec une éclipse. C’est à croire qu’elle fait tout pour passer le moins de soirées possible en sa compagnie. Il n’est plus pour elle qu’un intermittent. S’il avait su, il ne se serait pas tant dépêché, aurait accepté la proposition d’Éric et bu un verre avec lui en sortant du bureau. Tant pis. Il range les california rolls au frigo, se prépare un plateau et s’installe dans le salon. Les fenêtres donnent sur les voisins. C’est l’heure de la famille réunie autour de la table, l’heure de la télé allumée, des couples blottis dans le canapé, des gratouilles et des baisers. L’heure de tout ce à quoi il n’a plus le droit. Il finit par troquer son portable contre sa tablette. Tout le monde dit le plus grand bien de Marriage Story, alors allons-y. Adam Driver et Scarlett Johansson ne baisent plus, eux non plus, et s’écharpent à merveille. C’est vrai qu’ils sont bouleversants dans le rôle de ces parents en plein divorce, prêts à tout pour récupérer la garde de leur gosse. Il ne voit pas le temps passer. Cliquetis de clés. Déjà ? Bonsoir. Ah, tiens, te voilà ! Il met sur pause pour accueillir Isa et force son sourire. C’est un rictus de joker assorti d’un salut glacial et d’un Bonne soirée ? qui pue le dépit, mais ne refroidit pas Isa. Elle a visiblement envie de discuter. Ça va, t’as dîné ? Moi, je suis épuisée. Tu m’étonnes, ma vieille, après deux sorties d’affilée. Il se mord la langue juste à temps pour ne pas l’agresser et prétexte qu’il lui reste juste quatorze minutes de film pour esquiver leur conversation. Pas de souci, Isa retire son manteau, s’assoit face à lui pour se déchausser et annonce qu’elle va se démaquiller. Ce n’est que lorsqu’il éteint sa tablette, à la fin du générique, qu’il réalise qu’elle n’a pas retraversé le salon. Il la trouve endormie dans le lit de Roxane et comprend que, cette nuit encore, il la passera sans elle.
La peau rouge à force de s’embrasser, les bleus sur les genoux, les coudes brûlés par les va-et-vient frénétiques sur la moquette, les fringues disséminées dans l’appart, le soutien-gorge qu’on cherche partout avant de finir par le retrouver coincé dans l’interstice du canapé, au moins ils auront connu ça. Ensemble. Affaire classée. Mémoire bien rangée mais gros regrets. Et putain de nostalgie. C’est pas croyable comme ça peut faire mal, les souvenirs. Et comme ça jaillit sans prévenir. Impossible de se concentrer sur ce dossier. Il peine à avancer, s’agace chaque fois qu’un collègue l’interrompt, n’a toujours pas bouclé l’appel d’offres qu’il doit rendre après-demain. Une vraie cata. C’est bête à admettre, mais la perspective de passer une nouvelle nuit sans Isa l’angoisse et l’englue. Au point où il en est, autant rentrer. À 18 h 45, il plie, éteint son ordi, s’engouffre dans le métro. Puisque jamais deux sans trois, Isabelle va sûrement lui refaire le coup ce soir. Mais si jamais elle décidait de faire mentir le proverbe et de revenir dormir avec lui… Les Filles du Calvaire le convainquent d’envoyer un SMS à Olivier pour le prévenir qu’il va passer. Est-ce qu’il peut l’attendre avant de fermer ? La réponse s’affiche sans tarder : Bien sûr ! Le rideau de fer est déjà baissé à moitié. Fais gaffe à pas te cogner, le prévient son pote agenouillé devant le présentoir des brosses à dents. Un tube de Fluocaril ? blague-t il. Non, ce n’est pas ça le problème. Alors dis-moi, qu’est-ce qui t’amène ? Et de lui raconter ses ronflements qui dérangent sa femme. T’imagines la honte ? Mais non, la honte de rien du tout. T’es pas le seul, qu’est-ce que tu crois. Sept Français sur dix sont dans ta situation. Des chercheurs ont mesuré que les plus gros ronfleurs atteignent cent décibels, ce qui représente tout de même le bruit d’une moto… Alors tu vois, t’es vraiment pas le cas le plus désespéré. OK, donc on fait quoi ? Il y a l’opération, mais pour l’ablation du voile du palais, ce soir ça risque d’être un peu juste. Non, sans rire. Pour commencer se moucher avant le coucher et se laver le nez avec un spray à l’eau de mer. Ensuite plusieurs options. Il lui aurait bien conseillé de la lavande ou de la menthe poivrée mais puisque les huiles essentielles c’est pas son truc, autant qu’il prenne une boîte de bandelettes nasales. Non, mais fais pas cette tête ! Elles sont transparentes et flexibles. Le principe ? Très simple. Les bandes écartent délicatement les ailes du nez afin d’améliorer le flux de l’air ainsi que le confort respiratoire et elles favorisent une respiration nasale plutôt que buccale, beaucoup moins bruyante. À 15,50 euros la boîte de vingt-quatre, t’as rien à perdre. Et t’es presque tranquille pour un mois. Allez OK, adjugé ! Et vendu. Il sort de la pharmacie avec son sachet. Gêné… Presque autant que la première fois où il a acheté des capotes au supermarché. Rouge aux joues et profil bas, les yeux fixés sur le tapis roulant, il avait tout fait pour cacher son érubescence et éviter le regard de la caissière. Il s’en souvient comme si c’était hier, ce qui ne le rajeunit pas.
Il y a vingt ans, Isa se serait damnée plutôt que de louper leur sacro-saint ciné du jeudi soir. Elle avait toujours un plan B, C et même D au cas où la baby-sitter les plantait. Fini tout ça. Disparu un peu avant les bonnes vieilles soirées télé, Magnum et Häagen-Dazs, vautrés ensemble sur le canapé. Aujourd’hui, quand Isabelle n’est pas plongée dans un des bouquins qu’elle rapporte chaque soir de la librairie, elle est scotchée sur son portable. Inatteignable. C’est à devenir dingue. Qu’elle lui manque alors qu’elle est là, devant lui, ça le rend fou. Jamais elle n’a été si lointaine à son gré. Ce soir, elle n’a strictement rien mangé. Nourritures digitales. C’est économique, tu me diras. Il la regarde, absorbée, engloutie dans les abîmes d’Instagram. Le signal émet faiblement depuis les profondeurs où elle navigue, mais le son passe encore à peu près puisqu’elle lui répond. Avec un léger décalage toutefois et sans lever les yeux. Elle scrolle, scrolle, comme disent les filles qui n’en ratent pas une pour le provoquer et se moquent de lui quand il fait la guerre aux mots anglais. Si on lui offrait la possibilité de se réincarner, là, tout de suite, maintenant, il choisirait en écran. Oui, sans hésiter. En écran tactile. Au moins, elle le toucherait. Du bout des doigts. Peut-être même seulement de l’index, mais ce serait déjà ça. Ça lui suffirait. Il s’en contenterait tout à fait. C’est à en crever, tous ces gestes qu’Isa ne fait plus. La main dans la rue, même ça, ça a disparu. Alors tu penses, s’il avait su, il n’aurait pas fait rire les potes en leur exposant ses pauvres théories sur les ravages du sexe à la papa et l’amour pantouflard avec ou sans charentaises. Ce n’était pas la peine de se la péter, de préférer les grosses chaussettes aux chaussons et les cachemires aux pyjamas pilou. Isa et lui ont feinté, mais foiré. Entre eux, tout s’est érodé. Pas seulement le désir. La curiosité, la conversation aussi, et ça c’est le pire. Y a qu’à voir : qu’est-ce qu’ils se sont dit pendant ce semblant de dîner ? Qu’ils étaient claqués, que la journée avait été pluvieuse, compliquée, trop de cartons à déballer et de clients impolis pour elle, trop de réunions à rallonge et le métro blindé pour lui. Des fadaises. Des foutaises. La rengaine ! C’est fou comme on se croit toujours plus fort que tout le monde. Faudrait leur dire, aux filles, de faire gaffe, de vraiment se méfier, que l’amour finit par se pépériser et qu’on n’y peut rien, pauvres prisonniers de draps communs. Non, vaut mieux pas. Autant le garder pour soi. La petite baise hebdomadaire, vite fait pas toujours bien fait, une fois les enfants couchés, le dîner débarrassé et l’éponge passée sur le plan de travail, juste avant d’attraper la télécommande, il n’aurait pas cru que ça leur tomberait si vite sur la gueule. Ça l’a longtemps déprimé. Mais maintenant il le sait, c’est mieux que rien.

Il ne pense qu’à ça. Ça veut dire quoi ? Que tout le porte à frémir. Que tout le porte au désir. Qu’il a toujours les idées mal placées. Placées au même endroit en tout cas. Ça veut dire qu’au premier confinement, quand Isa revenait des courses en disant Il y a la queue partout, il devait se faire violence pour ne pas répondre Il y en a aussi une chez toi, tu sais ? Ça veut dire que s’il croise une jupe à vélo, il la laisse passer, histoire de reluquer ses jambes et d’avoir une chance d’apercevoir sa culotte. Ça veut dire qu’il suffit qu’une cliente lui serre la main pour qu’il se figure la sienne sur ses seins. Ça veut dire que s’il monte dans un taxi et que c’est une femme qui conduit, il fantasme tout ce qu’il pourrait lui faire sur la banquette arrière. Ça veut dire qu’en ce moment même, malgré les manteaux, les doudounes, les écharpes et les bonnets, malgré les cols roulés et autres pulls dissuasifs, malgré toutes les pelures empilées, il ne peut s’empêcher de déshabiller mentalement toutes les femmes qu’il mate dans le métro, de les imaginer à poil, de se représenter la forme de leurs seins et de parier sur la couleur de leur chatte. Ça veut dire qu’il bande depuis que cette brune s’est collée contre lui, bien obligée, wagon bondé. Charmante, tatouée et percée, reproduction parfaite de Lisbeth Salander. Elle a sûrement aussi un piercing sur les tétons. Et sans doute même sur le clitoris. Délice. Il s’imagine en titiller la bille de sa langue, de droite à gauche, de gauche à droite, la glisser entre ses dents et mordiller les lèvres de son sexe un peu trop vivement. La voit se pâmer, sur le point de jouir, l’entend gémir, s’enivre déjà de ses soupirs. Quand tout à coup, à mieux observer son visage, il découvre une gamine planquée sous le maquillage. Quel âge ? Quinze ? Seize ? Pas majeure en tout cas. Oublie ! Obsédé sexuel peut-être, maso, malade même, mais pas Matzneff. Ah, par chance, elle réussit à se décaler. Voilà facilement dix minutes qu’ils sont bloqués. La ligne 13 ne fonctionnera donc jamais. Encore plus bondée depuis que le tribunal de Clichy est terminé. Il finit par trouver une place assise à Gaîté, et à Plaisance, ça ne loupe pas, la machine à souvenirs s’enclenche. Temps retrouvé. D’un coup il revoit Isa pour la première fois. Toute menue. Pardessus beige, ceinture dénouée, foulard orange autour du cou. Peu maquillée. La moue irrésistible de sa bouche, le grain de beauté à droite de son nez. Son air mutin. Le claquement de ses talons quand elle monte dans le wagon. Les longues jambes qu’elle croise en s’asseyant sans le calculer, sans s’apercevoir un seul instant qu’il ne cesse de la dévisager depuis son siège. Ses yeux de biche baissés sur le bouquin qu’elle sort de sa besace. Sa concentration à elle et ses contorsions insensées à lui pour tenter d’apercevoir le titre du roman qui la lui vole, déjà. Couverture blanche bordée de bleu. Éditions de Minuit. Une apostrophe et un mot. Qu’il finit par déchiffrer. L’Amant. Il la fixe tout le temps que dure son court trajet. La voit se lever, sidéré. Il faudrait s’approcher d’elle, trouver un prétexte, n’importe lequel, quelque chose à lui dire pour la retenir, attirer son attention. Mais non. Crétin collé au strapontin. Happé par la fiction. Les portes se referment. Une détresse à peine ressentie se produit tout à coup, une fatigue, la lumière sur le quai, qui se ternit mais à peine. Une surdité très légère aussi, un brouillard, partout. Le voici condamné à la laisser s’éloigner, à la regarder marcher vers la sortie. Fugitive beauté. Ne la verra t il plus que dans l’éternité ? Non, pas perdue, pas possible. Le tunnel ne l’a pas encore engloutie qu’il se promet de la retrouver. À peine rentré chez lui, il s’y met. Un papier, un crayon. Et le plus dur à trouver : l’inspiration. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, dix feuilles peut-être atterrissent en boule dans la corbeille. Peu importe. Il balbutie par écrit. Calme son impatience. Se hâte lentement, sans perdre courage. Hésite, se lance, rature, recommence. Non, ne pas avouer qu’il a jalousé cet Amant durant tout le trajet, trop direct. Lui confier qu’il aurait voulu être une ligne pour danser sous ses yeux ? Top mielleux. Il se gratte la tête, mordille son capuchon. Grosse concentration, yeux au plafond. Écrit, barre, recommence encore. Encore. Et encore. Ça va venir. Ça vient. Doucement mais sûrement. Il n’est plus très loin, il le sent. Et puis oui, ça y est, il tient sa formulation. « Jeudi 20 novembre, 8 h 20, métro Plaisance. Ce n’est pas le bac, mais c’est tout comme. Ni limousine noire, ni chapeau d’homme. Juste vous, plongée dans votre livre, et moi, intimidé, de vous, déjà ivre. Fuite à Varenne. Vous reverrai-je ? » S’il peut aujourd’hui encore réciter mot pour mot, sans se tromper, le message qu’il a glissé dans une enveloppe libellée à l’adresse de Libé, service des petites annonces, Transports amoureux, c’est parce qu’Isa l’a toujours gardé et qu’ils l’ont encadré puis accroché dans le couloir dès l’emménagement dans leur premier appartement. Il avait bien sûr noté au verso son numéro. Téléphone fixe. Pas encore l’époque du 06. Et le miracle s’était produit : Isa l’avait appelé. Oh, pas tout de suite, pas le matin de la parution de l’annonce dans Libération. Mais quand même assez vite, dans l’après-midi. Elle avait un peu hésité, le lui avait confié dans le bistro où ils s’étaient retrouvés peu après son appel. Il n’en revenait pas. Dès que la sonnerie avait retenti, il l’avait senti. Qui d’autre si ce n’est elle ? Sa voix dans le combiné. Assez assurée. Il ne sait pas, pas encore, qu’elle n’en mène pas large. Heureusement, elle ne peut pas voir qu’il tremble comme une feuille. Morte de trouille et de trac. Pas de simagrée. D’emblée tout est très simple entre eux. Il n’en croit pas ses yeux. Ni ses oreilles. Elle dit qu’elle lit Libé, souvent même les petites annonces en premier. Elle dit qu’elle l’avait repéré aussi. Et qu’elle avoue ça le scie. Il l’écoute, incapable d’articuler quoi que ce soit. Tout juste un oui quand elle lui propose de la retrouver au Rostand. À 18 h 30. S’il est libre, bien sûr. Bien sûr ! Sûr de rien en fait. Fait comme si. Comme si même pas peur, comme s’il allait de soi de s’installer en terrasse face au Luxembourg avec la femme qui, la veille, lisait en face de vous. Ne pas s’enfuir, ne pas s’en faire. Se laisser porter par la conversation qui se fait on ne sait comment, avec un naturel déconcertant. En crever de la séduire. Mais tout s’interdire. Mordre l’envie de l’embrasser. Déjà ? Non, mais calme-toi. La folie de rester sage. Lui sourire. Et silencieusement dire merci au métro Plaisance. La ligne 13 lui a-t elle vraiment porté chance ? Vingt ans plus tard il se pose la question. Elle est drôlement difficile. Pourtant à l’époque, cette fille qui aimait Marguerite Duras et devant qui il était tout chose, pas question de la laisser passer. Mais pas pressé. Il avait pris tout son temps. Ne l’avait pas brusquée. Et d’ailleurs cela avait fait la différence, il l’avait compris, bien plus tard, au détour d’une confidence. Des garçons qui vous sautent dessus, ça court les rues. Alors que lui ne la brusque pas, qu’il passe la chercher à la librairie, lui parle de poésie, qu’il ait étudié les lettres avant de bifurquer vers le graphisme, qu’il aime Baudelaire autant que Rimbaud, marche des heures avec elle sans rien tenter, qu’il lui fasse la conversation entre deux clients et la raccompagne chez elle sans chercher à monter, ça lui avait plu. Il ne s’était rien passé pendant des semaines. Deux mois même. Puis tout, d’un coup. Premier baiser, première nuit, lit une place partagé, plus quittés. Et si c’était à refaire ? Eh ben, il recommencerait. Il ne changerait rien. Rien de rien. Même annonce dans Libération, et tant pis pour le chagrin, la frustration et le dépit. C’est peut-être con, mais c’est comme ça.
Il a bien compris qu’Isabelle n’en peut plus. D’ailleurs elle ne s’en cache pas. Elle se félicite d’avoir dit à la librairie de trouver quelqu’un pour la remplacer le samedi parce qu’elle est crevée. Quand elle dit ça, en soufflant sur sa tasse de thé, d’un coup il repense au jeu du Mille Bornes qu’adoraient les filles, voit le pneu explosé et leur bagnole kaput au bord de la route, le capot défoncé. C’est rare qu’Isa se plaigne. Ça n’arrive même jamais. Pas le genre de fille à geindre. Donc si elle se lamente, c’est qu’elle est au bout du rouleau. Tout au bout. Et ça l’effraie. Il n’a pas toutes les cartes en main, pas de botte ni de roue de secours, mais il est là. Pour elle. Et elle peut compter sur lui. C’est ce qu’il veut lui dire en caressant son bras, mais elle le retire vivement. Alors il joint paroles et promesses à ce pauvre geste avorté, s’engage à la décharger au maximum ce week-end. Elle n’a qu’à préparer la liste de courses, il ira à Carrefour tout à l’heure. Et au marché demain matin, comme ça elle pourra faire la grasse mat’. Il se jure aussi de faire des efforts pour arrêter de ne penser qu’à ça. Mais ça, évidemment, il ne lui dit pas, il le garde pour lui. De toute façon ce n’est pas gagné. Rien n’est fait pour l’aider. Il tombe dessus partout. Nez à nez. Nez à fesses, nez à reins, nez à seins. Dans la rue, sur le cul des bus, au bistro, au bureau, sous terre, dans les parkings, le métro, au ciné. Et même sans sortir de chez lui, sur le Web, à la télé, la radio, dans les journaux. Jamais jusqu’alors il ne s’était rendu compte que le sexe avait envahi la ville. Il aura fallu qu’il s’éloigne du sexe, ou plutôt que le sexe s’éloigne de lui, pour qu’il apprenne à le voir, et qu’il le voie partout. Il aura fallu qu’il disparaisse de sa vie pour qu’il s’aperçoive de son omniprésence, découvre à quel point il sature l’espace. Fessiers au galbe parfait, décolletés plongeants, poitrines opulentes, petits seins de Bakélite qui s’agitent dans de minirobes dévoilant d’interminables gambettes, strings, shortys et autres tangas qui font la fête et la leçon en voici en voilà, exhortant, c’est selon, d’attiser les ardeurs, feindre l’indifférence ou énerver la concurrence. Ces corps de femmes parfaitement épilées, sans un pet de gras, trop bien gaulées pour être honnêtes, affichées en quatre par trois, tout le monde les voit. Tout le monde peut les reluquer : les minus de la maternelle, les gamins rigolards du primaire, les collégiens prépubères, les célibataires, les bons pères, les pépés et tous les frustrés du monde entier dont il fait partie. Il trouve que tout ça manque cruellement de décence, que ce gavage frise l’outrage. Rabat-joie ? Peut-être. Et alors ? Le sexe l’écœure soudain, qui s’incruste dans toutes les bouches, s’immisce dans les conversations familiales, amicales et même professionnelles. Il a longtemps été le premier à rire aux histoires salaces des copains. Mais ce soir, il n’y arrive pas. La faute à Isa qui ne lui a pas adressé la parole de la journée, a passé tout le samedi enfermée dans la chambre de Roxane quand elle n’était pas prostrée en pyjama dans le fauteuil du salon. C’est comme si sa fatigue avait déteint sur lui. Rincé depuis le début de la soirée. Il ne se sent pas de taille face à la bande. Les potes, eux, sont particulièrement en forme. Et en verve. Le troquet ne va pas tarder à fermer, mais Seb s’en fout. Il vient de commander une dernière bouteille pour la route qu’il ne fera pas puisqu’il habite à deux pas. Voilà facilement trois quarts d’heure qu’il décrit les prouesses de son nouveau plan cul. Même Philippe, toujours avide de détails, finit par se lasser et lancer une blague de sa spécialité. Enfin, ce n’est pas tout à fait la sienne, il l’a entendue dans le taxi, sur Rire et chansons, juste avant d’arriver. Vous connaissez le MMS, les gars ? Les trois autres piaffent, s’interrogent, déjà hilares avant même que Philippe n’ait commencé. Quoi, les M&M’s ? Lui s’attend au pire. Fixe son assiette où traîne un morceau de gras. Non, le MMS ! Sourire jusqu’aux oreilles, oreilles tout ouïe. Dans un couple, le sexe c’est toujours MMS. Au tout début, c’est Matin Midi et Soir, puis Mardi Mercredi Samedi, ensuite Mars Mai Septembre, et enfin Mes Meilleurs Souvenirs. Des applaudissements saluent cette chute. Philippe se lève, époussette sa veste et fait mine de s’incliner pour recevoir les compliments de ses compères éméchés. Nico se refait l’histoire en se marrant à gorge déployée et Seb n’en finit pas de se bidonner. Mais Olivier, comme lui, se tait. Il le remarque tandis que fusent les commentaires graveleux. Non, mais ça ne va pas, Dieu nous préserve de tout ça ! Une fois par semaine, déjà c’est quand même pas une aubaine. Et lui de calculer silencieusement, et les chiffres de s’afficher très lentement dans son esprit aviné : 1 mois = 4 semaines, donc 9 mois font 4 × 9 = 36 semaines. Et les nombres de tournoyer dans sa tête et sa tête de tourner dans un tournis généralisé. Et lui de s’entêter à recalculer le nombre de rapports sexuels qu’il a ratés, à raison d’un coït tous les sept jours, oui c’est bien ça : 36. Très loin, ses meilleurs souvenirs. La vexation le vrille soudain et une tristesse inavouée mais infinie s’abat sur lui, le terrasse comme un haut-le-cœur. Désemparé, il enfile son manteau, salue les copains, Désolé, je vais y aller. Seb râle, fait son vexé en lui tendant son verre : T’as même pas fini ton vin ! Alors il s’exécute, boit tout d’un trait et s’en va, mi-fugue mi-raison, sans se retourner. Sans réaliser qu’il laisse tomber son cœur en sortant. Dans le froid, sur le boulevard. Bouleversé.

Un bail que ce n’est pas le moment, qu’Isabelle a mal à la tête ou pas la tête à ça. Un bail qu’elle porte en collier la pancarte Prière de ne pas déranger. Des lustres de libido à zéro et puis Waterloo, un couple en déroute. Un gâchis immense. Inimaginable. Et minable. C’est le mot gâchis maintenant qui se répète et cogne de plus en plus fort dans sa tête, à mesure que se consume sa cigarette. Pas envie de rentrer. Encore envie du froid et de la nuit. Toute la nuit du monde s’engouffre dans son esprit. Il a beau fixer obstinément le trottoir, impossible d’empêcher ses yeux de venir s’accrocher à la façade en pierre de leur immeuble et de se suspendre au balcon de la deuxième fenêtre du troisième étage où dort Isa. Elle n’en peut vraiment plus de lui pour s’infliger ça, à cinquante balais, le pauvre petit lit une place de Roxane, les posters de midinette, le miroir en forme de cœur et le papier peint turquoise qui après toutes ces années a fini par se décoller par endroits. Il la dégoûte à ce point ? Est-ce que tout ça n’est pas du cinéma ? Un homme et une femme. Chacun de leur côté. Un homme qui ne dort pas et une femme qui s’assomme. Un homme sur sa tablette et une femme dans son bouquin. Un homme qui désire et une femme qui soupire. Un homme qui se désole, une femme qui s’enferme, les heures qui s’étirent et leur amour qui s’étiole. Et une fois de plus rien. Rien de rien. Rien n’endimanche ce week-end qui n’en finit pas. Rien ne rompt leur pauvre échappée en solitaire. Elle a bon dos, cette fatigue qui prend toute la place dans leur vie. Il veut bien croire qu’Isabelle est crevée. Mais il pense surtout qu’elle se fait chier comme un rat avec lui. Et la longue queue traînante du rongeur qu’il voit galoper dans l’appartement, la moustache aux aguets, avec son museau rose et pointu l’écœure, lui donne envie de gerber. Tout ce temps passé, perdu, à vivoter en espérant que la dernière fois qu’il l’a tenue nue dans ses bras ne soit pas la toute dernière… Il n’a jamais imaginé, pas même une seconde, qu’il ne ferait plus l’amour avec Isa. Parce que c’est tout bonnement impensable. Comment aurait il pu se figurer que plus jamais il ne la toucherait ? Si encore elle l’avait prévenu… Comme les filles qu’ils allaient voir au parc, dix minutes avant de partir, histoire qu’elles puissent se préparer psychologiquement : On va bientôt rentrer ! Ou bien quand elles regardaient un dessin animé : Dans cinq minutes, on éteint. Mais Isa n’a pas sonné le glas de leurs ébats. Ni tocsin ni carton. Aucune annonce et zéro lettre avec ou sans accusé de réception. Il ne saurait dire comment cela s’est fait. Comment ils se sont éloignés. C’est comme si la distance s’était immiscée entre eux à leur insu. Imperceptiblement. Dans un lent, très lent, un interminable travelling. Difficile de déceler un glissement lorsqu’il se fait si progressivement. Quand la fréquence de leurs rapports sexuels s’est ralentie, il ne s’est pas alarmé. Il a d’abord mis ça sur le compte de l’épuisement, du stress, de l’anxiété. Et puis il est arrivé plusieurs fois que son désir s’étiole. À la naissance des filles par exemple, il n’a pas compté combien de temps ça a duré, mais il y a eu plusieurs mois sans sexe. C’était frustrant, bien sûr, mais pas si désolant. Leur nouveau rôle de parent les accaparait l’un et l’autre. Il avait su se montrer patient et Isabelle compensait. À l’époque elle l’embrassait sans compter et lorsqu’il n’en pouvait plus, elle se déshabillait devant lui et acceptait qu’il se masturbe en matant ses seins, son ventre, son sexe. Et même s’il ne la touchait pas, c’était lui faire l’amour quand même. Ses yeux sur sa queue valaient toutes les caresses. Souvent il la massait et ses mains à lui sur sa peau à elle leur faisaient du bien à tous les deux. Les sens d’Isabelle se désengourdissaient peu à peu, puis l’envie finissait par revenir. Alors quoi, il ne la touchera plus, plus jamais ? Non, impossible. Cette idée lui est insupportable. »

Extrait
« C’est comme si en retirant le tapis, la table de nuit, ses livres et tous ses habits, Isabelle avait fait sauter une digue, comme si plus rien ne retenait sa souffrance longtemps diluée dans la nonchalance de la routine et qu’elle s’écoulait maintenant dans un torrent déchaîné. La douleur irradie en lui, se propage à une vitesse fulgurante dans tout son corps. Ce qui le crible à ce moment-là, ce n’est ni la désolation ni le manque, mais le sentiment abyssal de la perte. Une perte abominable, dont il n’est pas sûr de pouvoir se remettre. Ni même de le vouloir. Peut-être qu’elle finira par avoir sa peau et alors il mourra, comme ça. La bouche bêtement ouverte et la main sur la poitrine. Tranquille enfin. Il prend tout à coup conscience qu’une partie de lui a disparu en même temps que tous les gestes qu’Isabelle ne fait plus. En s’éteignant, le sexe a tué bien plus de choses entre eux qu’il ne l’avait imaginé, et sûrement bien plus encore qu’il n’accepte de l’admettre. Son histoire avec Isa hoquette, leur vie à deux crève sans bruit. Et cette agonie l’anéantit. » p. 99-100

À propos de l’auteur
CORDONNIER_Amelie_©Astrid_di_CrollalanzaAmélie Cordonnier © Photo Astrid di Crollalanza

Amélie Cordonnier est journaliste littéraire et l’autrice de Trancher et d’Un loup quelque part (Flammarion, 2018 et 2020), traduits dans plusieurs langues. Pas ce soir est son troisième roman. (Source: Éditions Flammarion)

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En deux mots
Parmi les passagers qui prennent le train de nuit Paris-Briançon, on trouve un médecin, une assistante de production et ses deux enfants, un couple de retraités, cinq étudiants et un VRP. Des inconnus qui vont faire connaissance et voir leur existence bousculée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Victimes d’un concours de circonstances

Avec Paris-Briançon, Philippe Besson nous offre sans doute l’un des romans les plus émouvants de cette rentrée. Vous n’oublierez pas de sitôt ces passagers d’un train de nuit, parfaits inconnus au moment de prendre ce train de nuit.

Avouons-le d’emblée, j’aime voyager en train et en particulier dans les trains de nuit. Cela remonte sans doute à ma prime jeunesse, à cette sorte de magie qui fait que l’on quitte une région froide et grise et que l’on se réveille caressé par un soleil encore discret qui nous dévoile de beaux paysages et des senteurs agréables. De plus, on n’est jamais à l’abri de faire une belle rencontre.
Un mystère qui a d’ailleurs été soigneusement entretenu par les romanciers. Ils ont fort habilement su utiliser cette promiscuité pour imaginer de belles histoires, ou de désagréables surprises de La madone des sleepings à L’inconnu du Nord-Express et du Crime de l’Orient-Express au Liseur du 6 h 27 du regretté Jean-Paul Didierlaurent.
Avant que ne disparaissent les dernières lignes en circulation en France, Philippe Besson nous offre un Paris-Briançon qui va lui aussi nourrir la légende. Onze heures de trajet durant lesquelles il va s’en passer des choses! Mais n’anticipons pas et commençons par présenter les passagers qui, en ce soir de printemps, montent dans les compartiments couchette à la gare d’Austerlitz en direction des stations de ski.
Le premier à entrer en scène est Alexis Belcour, médecin de quarante ans, qui se rend à Briançon pour vider l’appartement de sa mère décédée et retrouver l’endroit où il a passé sa prime enfance. Il sera accompagné par Victor Mayer venu à Paris pour des problèmes de ménisque. À 28 ans, cet hockeyeur qui gagne sa vie comme moniteur de ski l’hiver et guide de randonnée l’été a des raisons de s’inquiéter de l’usure de sa mécanique. Dans le compartiment voisin Julia Prévost, 34 ans, a pris place avec ses deux enfants. Cette assistante de production à la télé part rejoindre ses parents, mais fuit aussi un ex-mari violent. À côté, un couple de 63 et 62 ans. Jean-Louis et Catherine Berthier ont loué un studio à Briançon pour profiter de leurs premiers mois de retraite. Le cancer détecté chez Jean-Louis leur laisse penser qu’ils doivent profiter de ce moment ensemble. Un habitué, Serge Dufour, 46 ans, VRP voyagera à leur côté. Il monte régulièrement à Paris pour suivre les séminaires et formations proposées par l’entreprise qui l’emploie. Cette fois pourtant, le bagout qui a fait sa réputation lui reste un peu en travers de la gorge. On parle de restructurations et de réductions de personnel. Cinq jeunes étudiants de 19 ans occupent un autre compartiment. Manon, Leïla, Hugo, Dylan et Enzo vont passer une semaine dans le chalet mis à disposition par le parrain de Manon. «Et puis, dans cette histoire, il y a un certain Giovanni Messina. Il faudra bien parler de lui.»
Alors que défilent les immeubles de la banlieue parisienne, les premiers échanges entre ces personnes qui ne se connaissaient pas quelques minutes auparavant permettent d’en savoir davantage sur leur vie, leur état d’esprit, leurs soucis. Le médecin aura rassuré Julia sur la santé de son fils qui a vraisemblablement une angine. Serge le séducteur aura abordé Julia en se disant qu’ils se sépareront au petit matin après une nuit à coup sûr hachée et inconfortable «alors pourquoi pas des mots entre eux, des mots ordinaires, sans importance véritable mais qui font passer le temps. Et, qui sait, à la fin, ils se sentiront peut-être un peu moins seuls.» Une partie de belote s’improvise entre jeunes et retraités avant que, vers 23h et alors qu’on traverse la Bourgogne, chacun regagne sa cabine. Les conversations se font alors plus intimes. Alexis et Victor dévoilent leur homosexualité. Julia confie à Serge bien davantage qu’elle ne l’aurait imaginé de prime abord. «Un concours de circonstances, une somme de bifurcations, une succession de décisions, une profusion d’incidents ont fait que leurs existences ont soudainement concordé dans l’espace et dans le temps.»
Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir ce qui est arrivé à l’intercités n°5789 au petit matin, quand Giovanni Messina entre en scène, pour souligner qu’une fois de plus Philippe Besson fait naître l’émotion. Il raconte en phrases simples des moments de forte intensité. De ce drame tragique et lumineux, on retiendra l’humanité, la vérité d’un instant où se révèlent les personnalités, où il n’est plus question de se cacher. Un roman fort, un roman bouleversant.

Paris-Briançon
Philippe Besson
Éditions Julliard
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782260054641
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, sur la ligne ferroviaire de Paris jusqu’à Briançon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le temps d’une nuit à bord d’un train-couchettes, une dizaine de passagers, qui n’auraient jamais dû se rencontrer, font connaissance, sans se douter que certains n’arriveront jamais à destination. Un roman aussi captivant qu’émouvant, qui dit l’importance de l’instant et la fragilité de nos vies.
Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit no 5789. À la faveur d’un huis clos imposé, tandis qu’ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l’intimité et la confiance naître, les mots s’échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l’époque, des voyageurs tentant d’échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l’ignorent encore, mais à l’aube, certains auront trouvé la mort.
Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Wukali (Émile Cougut)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Blog La bibliothèque de Juju

Les premières pages du livre
Prologue
C’est un vendredi soir, au début du mois d’avril, quand les jours rallongent et que la douceur paraît devoir enfin s’imposer. Le long du boulevard, aux abords de la Seine, les arbres ont refleuri et les promeneurs sont revenus. Autour d’eux, des flocons virevoltent, tombés des peupliers ; on dirait de la neige au printemps.
C’est une gare, coincée entre un métro aérien et des immeubles futuristes, à la façade imposante, venue des siècles, encadrée de statues, où les vitres monumentales l’emportent sur la pierre et reflètent le bleu pâlissant du ciel. Des fumeurs et des vendeurs à la sauvette s’abritent sous une marquise à la peinture écaillée.
C’est la salle des pas perdus, où des inconnus se croisent, où une Croissanterie propose des sandwichs et des boissons à emporter, ne manquez pas la formule à 8 euros 90, tandis qu’un clochard file un coup de pied dans un distributeur de sodas et de friandises.
C’est un quai, noirci par la pollution et les années, où un échafaudage a été installé parce qu’il faut bien sauver ce qui peut l’être, et où des voyageurs pressent le pas, sans prêter attention à la verrière métallique qui filtre les derniers rayons du soleil.
C’est un jour de départ en vacances, les enfants sont libérés de l’école pour deux semaines, ils s’en vont rejoindre des grands-parents, loin, une jeune femme est encombrée par un sac trop lourd qu’elle a accroché à la saignée du coude, un homme traîne une valise récalcitrante, un autre scrute fébrilement le numéro des voitures, un autre encore fume une dernière cigarette avec une sorte de lassitude, ou de tristesse, allez savoir, un couple de personnes âgées avance lentement, des contrôleurs discutent entre eux, indifférents à l’agitation.
Bientôt, le train s’élancera, pour un voyage de plus de onze heures. Il va traverser la nuit française.
Pour le moment, les passagers montent à bord, joyeux, épuisés, préoccupés ou rien de tout cela. Parmi eux, certains seront morts au lever du jour.

1.
Le départ de l’Intercités de nuit no 5789 est prévu à 20 h 52. Il dessert les gares de Valence, Crest, Die, Luc-en-Diois, Veynes, Gap, Chorges, Embrun, Mont-Dauphin-Guillestre, L’Argentière-les-Écrins et Briançon, son terminus, qu’il atteindra à 8 h 18.
En période normale, il compte cinq voitures mais leur nombre monte à dix pendant les vacances d’hiver, lorsque les familles et les jeunes gens rejoignent les stations de ski.
Les voitures-couchettes comportent chacune dix compartiments de six couchettes, en deuxième classe, soit soixante places en tout, soixante lits étroits où s’étendre, où chercher le sommeil, où le trouver parfois. Elles sont décorées dans des tons bleus mais les déplacements brusques et incessants des bagages ont zébré le revêtement de traces noires et d’éraflures. Il existe des compartiments pour « dames seules » ; terminologie qu’on croirait empruntée à un autre siècle. Cela étant, cet espace dédié aux femmes évite la déconvenue de devoir se retrouver en tête à tête avec un inconnu mal intentionné. Sur chaque couchette, avant que l’accès aux trains ne soit autorisé, un agent de nettoyage a disposé une couette, un oreiller et une petite bouteille d’eau, ainsi qu’une boîte de confort, sous cellophane, contenant une lingette, des bouchons d’oreille et des mouchoirs. Deux systèmes de fermeture des portes assurent la tranquillité des usagers : un verrou et un mécanisme d’entrebâillement.
Dans les voitures-services, trois compartiments ont été remplacés par un garage à vélos – signe que l’époque a changé –, un espace réservé au personnel de bord et un coin détente, où des conversations se tiennent jusqu’à pas d’heure, entre insomniaques, sur tout et n’importe quoi, l’essentiel étant de passer le temps.
Enfin, les voitures-sièges proposent des fauteuils inclinables à quarante-cinq degrés afin de faciliter le repos des voyageurs. Pour des raisons de sécurité, de faibles veilleuses restent allumées en permanence. Quand la nuit est noire, on jurerait des balises.
L’Intercités peut accueillir jusqu’à deux cent soixante-quinze passagers mais ce soir, ils sont à peine la moitié à avoir acheté un billet. Le train de nuit ne séduit plus guère.
Pourtant, il a connu son heure de gloire. Qui ne se souvient de l’Orient-Express, du Train Bleu, de la Flèche d’or ? Rien que les noms nous transportaient. Même sans les avoir jamais empruntées, on imaginait sans peine des berlines profilées trouant l’obscurité, traversant la vieille Europe, et on avait vu dans les magazines les photos des cabines en bois d’acajou, des banquettes rouge bordel, des serveurs en habit, on pouvait rêver de se réveiller sur la Riviera ou à Venise.
La réalité était plus prosaïque ; comme souvent. À côté de ces vaisseaux de luxe, les convois modestes, les omnibus, les tortillards étaient la règle mais qu’importe, on pouvait aussi trouver du plaisir à tanguer sur des rails au beau milieu de la nuit comme on flotte sur une mer sombre, à passer d’un wagon à l’autre en ouvrant des soufflets pour enjamber un attelage mouvant, à slalomer entre des garçons jouant aux cartes assis par terre et des militaires rentrant de garnison encombrés de leur barda, à respirer des effluves de tabac et de sueur, on s’étonnait de faire des haltes dans des gares improbables, plantées au milieu de nulle part, et même les crissements qui sciaient les oreilles participaient au charme.
Et puis le train à grande vitesse est arrivé, c’était au commencement des années 80, il a comblé notre obsession du temps et de la célérité, notre besoin maladif de réduire les distances, il a soudain rendu obsolètes ces transports nocturnes, trop longs, trop lents, il a démodé ces Corail malgré la livrée carmillon ou le bandeau bleu qui tentaient de cacher la misère. Alors, l’argent s’est tari, le renoncement a gagné, les lignes ont presque toutes été supprimées. Pour celles qui ont miraculeusement échappé au grand ménage, les rames ont vieilli, les locomotives diesel se sont épuisées, les perpétuels colmatages sur les voies ou l’abandon des wagons-bars ont découragé même les plus motivés. Tant et si bien qu’on se demande si les cent et quelques qui prennent place à bord ce soir sont de doux rêveurs, d’incurables nostalgiques, ou tout simplement des gens qui n’ont pas eu le choix.

2.
Alexis Belcour a quarante ans, pile. Pour l’instant, il ne sait pas très bien quoi penser de ce nouvel âge. Certes, il a compris que les possibles se sont raréfiés mais ça ne date pas d’aujourd’hui, que le corps n’a plus la même énergie mais c’est le cas depuis un bail, il a conscience d’avoir modifié ses pratiques vestimentaires mais avec son métier, ce n’est pas nouveau, il ne serait pas capable de nommer les musiques que les types de vingt ans écoutent mais l’a-t-il jamais été, bref, il ne perçoit pas de réel changement. Bien qu’on lui ait seriné qu’il s’agissait d’une bascule, quarante ans, d’un adieu à la jeunesse, ce qu’il est disposé à admettre, pour l’instant, il ne voit pas vraiment de différence avec avant. Peut-être a-t-il été vieux très vite dans son existence et cette borne, en conséquence, ne peut pas avoir, pour lui, beaucoup de signification. Pourtant, et c’est un de ses nombreux paradoxes, son apparence dément ce vieillissement prématuré, son allure a quelque chose de juvénile, de gracieux, de délicat, généralement on lui donne moins que son âge, sensiblement moins. Il s’en débrouille. D’autant que ça lui vaut de plaire un peu plus qu’il ne le mériterait, parfois.
Alexis est médecin généraliste. Il a son cabinet rue d’Alésia, dans le 14e arrondissement, non loin de la place Victor-et-Hélène-Basch. D’ailleurs, le midi, il n’est pas rare qu’il aille déjeuner au Zeyer, la brasserie qui en occupe un angle, un des rares endroits de Paris qui sert encore des œufs mayonnaise. Il a une patientèle diverse, à l’image de ce quartier qui ressemble à un village, comme le prétendent ceux qui y vivent : des trentenaires avec enfants et des retraités, des bobos et des gens modestes, des enracinés et des qui ne font que passer. Il soigne des grippes, des bronchites, des foulures, il vaccine, et, quand il lui faut annoncer une mauvaise nouvelle, ce sont en général les hôpitaux qui récupèrent ensuite ceux qui nécessiteront des traitements lourds. Cette vie de médecin de quartier lui convient. Son père cependant rêvait de mieux pour lui, il l’avait encouragé à poursuivre ses études, à choisir une spécialité, il l’aurait volontiers imaginé chirurgien mais Alexis ne voulait pas des rêves que des tiers nourrissaient pour lui, et ceux de son père en particulier.
C’est du reste l’infatigable ambition de ce dernier qui les avait conduits à quitter Briançon. Ayant décroché un très beau job à La Défense, et le salaire qui allait avec, il avait annoncé que c’était terminé, les Alpes, les sommets enneigés, la maison de pierre. Et la famille s’était retrouvée à Neuilly. Le garçon n’avait que sept ans. Pendant longtemps, le soir venu, en cherchant le sommeil, il allait avoir le regret des sommets enneigés, de la maison de pierre et, un jour, ça lui était passé. Briançon ne serait plus qu’un souvenir flou. C’est pourtant là qu’il revient aujourd’hui. Voilà pourquoi il se trouve à Austerlitz.
Il est en avance. Il est toujours très en avance. Et considère toujours avec un peu de stupéfaction, et peut-être d’admiration, ces voyageurs qui déboulent au dernier moment, hébétés, transpirants, qui interrompent une seconde leur course pour aviser le tableau d’affichage, découvrir le numéro de leur quai, avant de la reprendre, de se faufiler entre les silhouettes, pareils à des danseurs brusques, de foncer, lancer une dernière accélération, et grimper dans la voiture de queue juste avant que la portière ne se referme, la plupart du temps ils sont jeunes, avec un sac en bandoulière, dans lequel ils ont jeté des vêtements à la hâte, leur précipitation n’est pas la conséquence d’un rendez-vous qui se serait éternisé, d’un emploi du temps si serré qu’il expliquerait leur arrivée tardive à la gare, non, ils sont comme ça, en permanence sur la brèche, sur un fil, ne sachant pas faire autrement, et cependant ils ont la chance de grimper dans le train juste avant qu’il ne démarre, ils ont cette grâce. Lui, il cherche une table libre dans le café où il va devoir patienter. Il a trente bonnes minutes devant lui.
Il doit se résoudre à s’installer dans une Brioche Dorée avec ses tables en formica imitation bois. Il songe que les cafés de gare n’en sont plus vraiment, ces cafés de jadis avec leurs clients agglutinés, les habitués et les profanes, ceux qui vont bosser et ceux qui partent loin, longtemps, ceux qui voyagent léger et ceux qui sont encombrés, avec leur désordre, leur comptoir où on n’a pas eu le temps de débarrasser les pintes maculées d’un reliquat de mousse ni les tasses vides, parce qu’il y a trop de monde, leurs journaux froissés qui traînent, leurs ramequins de cacahuètes où des inconnus ont plongé la main, leurs jambon-beurre qui suintent derrière une vitrine constellée de traces de doigts, et puis leurs exclamations, leurs silences aussi, leurs solitudes. Ne demeurent que les pressés, les furtifs parce que le train de banlieue n’attendra pas, et que le suivant passera trop tard pour rentrer chez soi avant la nuit.
Alexis aurait pu prendre un TGV, le trajet eût été plus court mais il a eu envie d’essayer le train de nuit, ça lui a paru romantique ou romanesque, et il lui arrive d’être romantique ou romanesque malgré le sérieux de sa profession, d’ailleurs ça lui joue des tours, on croit que les médecins sont des gens solides alors qu’il n’est que fragilité, on les présume dotés d’une certaine placidité pour affronter les catastrophes quand lui doit s’employer à dominer une sensibilité excessive. Ou bien il aura voulu retarder le moment, le moment de renouer avec Briançon, avec le territoire de son enfance ; il faut dire que ce qu’il doit y accomplir n’est pas tellement joyeux.

3.
Victor Mayer a vingt-huit ans. Il a passé la journée à Paris pour des examens médicaux, c’est son ménisque qui lui joue des tours et la clinique du sport du boulevard Saint-Marcel dispose des meilleurs spécialistes et des équipements les plus performants. Il a subi des examens, répondu à des questions, été soumis à des tests d’effort mais, pour l’instant, aucun diagnostic définitif n’a été posé. Ont juste été évoquées des infiltrations pour soulager sa douleur lancinante. Il est vrai qu’on court le risque de se blesser, ou de s’endommager quand on pratique le sport comme il le fait, à un assez bon niveau. Il est défenseur dans l’équipe de hockey sur glace de la ville. Mais la vérité, c’est qu’il ne s’est pas blessé, non, c’est l’usure qui gagne, il a trop tiré sur la corde, son corps s’est épuisé, pas disloqué, simplement émoussé, corrodé, abîmé, il n’en recouvrera sans doute pas le plein usage, il devra se faire une raison. Vingt-huit ans, ce n’est plus tout jeune quand on pousse inlassablement des palets depuis l’âge de sept ans, quand on glisse et qu’on tombe sur la glace d’une patinoire, quand on reçoit des coups de l’adversaire. Malgré les protections, les casques, les gants, les épaulières, la coquille, les jambières, la glace reste dure, infrangible, l’effort considérable, les contacts rugueux et, à la fin, on paie la fatigue, l’immense fatigue.
C’est d’autant plus rageant que le hockey ne nourrit pas son homme. Quand il ne s’entraîne pas ou ne dispute pas de match, Victor est obligé de travailler. L’hiver, il est moniteur de ski, le reste du temps guide de randonnée. Pas très bon pour son ménisque ça non plus, mais quand on est né à la montagne, qu’on a grimpé sur des skis dès la plus tendre enfance, qu’on connaît les sentiers par cœur, qu’on n’a pas envie d’aller voir ailleurs et qu’on n’est pas très bon à l’école, est-ce que ça n’est pas naturel ? Quand il y pense, il se dit qu’il n’a pas eu beaucoup à réfléchir. Surtout que son grand frère avant lui avait ouvert le chemin. Seul Tristan, leur aîné, a opté pour une autre voie : la carrière militaire. Mais en l’espèce, il s’agissait d’imiter leur père, affecté pendant près de vingt-cinq ans au 159e régiment d’infanterie alpine. C’est, du reste, par la grâce de cette affectation que ce dernier a rencontré celle qui allait devenir sa femme, et plus tard la mère de leurs trois garçons : Francine était serveuse dans un restaurant d’altitude, elle lui avait tapé dans l’œil.
En cet instant, Victor ne pense pas à la généalogie ni aux professions qui s’imposent, ou aux destins qui se forgent malgré soi. Il pense à ce ménisque qui persiste à le lancer tandis qu’il remonte le quai en direction de son wagon, serrant dans la main son billet froissé où figurent le numéro de son compartiment et celui de sa couchette, le consultant de nouveau car il a déjà oublié la combinaison magique. Il pense aussi à ce contretemps qui l’a empêché de prendre le TGV sur lequel il avait dûment réservé. À la clinique du sport, on l’a libéré plus tard que prévu, ensuite il y a eu cette panne de métro, tu parles d’une malchance, et, quand il s’est pointé gare de Lyon, il n’a pu que constater que son train, le dernier de la journée, s’en allait sans lui. Comme il ne voulait pas dormir sur place et encore moins payer une chambre d’hôtel, il s’est rabattu sur le train de nuit au départ d’Austerlitz. De toute façon, il n’avait guère le choix : il est attendu à 9 heures pétantes pour la reprise de l’entraînement, il a beau être remplaçant pour le match de samedi, son coach n’aurait pas compris qu’il sèche.
Son sac accroché à l’épaule et le regard obstrué par une mèche blonde rebelle dépassant de son bonnet, il bouscule un type monté à bord juste devant lui, avant de se rendre compte qu’ils partagent la même cabine. Sans doute, parce qu’ils s’apprêtent à passer presque douze heures ensemble, l’autre croit bon de se présenter et de lui tendre une main. Victor a entendu « Alexis Belcour », mais il n’en est pas certain. En retour, il mentionne juste son prénom. Dans un mélange d’agacement et de timidité.
En revanche, il ne mentionne pas que jamais il n’aurait dû se trouver dans ce train.

4.
Julia Prévost a trente-quatre ans. Elle est assistante dans une société de production qui réalise des talk-shows en direct pour la télévision. Elle est notamment chargée de trouver des intervenants. Des hommes politiques, des économistes, des médecins, des comédiens, des écrivains, des chanteurs, des influenceurs qui ont un avis sur l’actualité et des choses à vendre. Elle est entrée dans cet univers un peu par hasard, à la faveur d’un stage alors qu’elle préparait sans conviction une licence de communication. La boîte lui a proposé de rester, elle a accepté. Souvent, la vie se décide sur presque rien, une rencontre, une opportunité, une paresse.
Elle passe ses journées au téléphone à convaincre des gens récalcitrants, à calmer les ardeurs d’attachés de presse insistants, à monter des plateaux, à organiser des venues, puis à accueillir les heureux élus, à leur montrer le chemin de leur loge, celui du maquillage, à leur faire la conversation dans le but de dissiper leur trac ou leur impatience. Tout le monde se félicite de sa rigueur, de sa prévenance, de sa bienveillance.
Aujourd’hui, elle porte un jean slim, des talons hauts, un chemisier blanc, une veste en faux daim et elle accompagne ses deux enfants, Chloé, huit ans, et Gabriel, six ans, chez leurs grands-parents, lesquels possèdent un chalet à Serre Chevalier. Les revoir, eux qu’ils n’ont pas vus depuis Noël, leur fera du bien, d’autant que de parents affectueux et attentionnés, ils sont devenus carrément gâteux avec leurs petits-enfants. Les grands espaces et le bon air ne leur feront pas de mal non plus. Ils se sentent un peu à l’étroit dans les soixante mètres carrés de l’appartement de Boulogne et pendant huit jours, au moins, ils disposeront d’une chambre chacun, rien que pour eux.
Car Julia, depuis deux ans, doit apprendre à vivre avec une pension alimentaire et un salaire certes raisonnable, mais loin d’être mirobolant. Il y a des passions qui s’éteignent vite, des promesses qui ne sont pas tenues, des masques qui tombent, des mariages qui tournent au vinaigre, des séparations conflictuelles qui vous ramènent à la case départ mais avec, en sus, deux marmots sur les bras. Julia ne se plaint pas, c’est une grande fille, personne ne l’a forcée à tomber amoureuse de ce voyou trop beau pour être vrai, et ses maternités l’ont comblée, mais elle a appris à faire attention, à tous points de vue. Quand elle avait vingt ans, c’est la dernière chose qu’elle aurait pu envisager : devoir faire attention un jour.
Eux, les enfants, ils ne se rendent compte de rien. Enfin, si, bien sûr, ils constatent que leur père se contente de réapparitions brèves et invariablement orageuses, que leur mère est à cran plus souvent qu’à son tour, qu’ils restent tard chez la nounou parce que les tournages débordent, ne finissent pas à l’heure, mais ils ont conservé une certaine insouciance, ils croient encore que la vie n’est pas une chose dure comme du granit, que le monde n’est pas hostile. C’est sur le compte de leur insouciance encore qu’il faut mettre ce périple en train de nuit : ils avaient adoré ça la première fois, ils ont demandé à renouveler l’aventure, leur mère n’a pas eu la force de les décourager, tant pis pour l’inconfort, pour la promiscuité et la perspective d’un mauvais sommeil.
Dans la vitrine réfrigérée de la boutique Relay, elle attrape des sandwichs triangle sous vide, des bouteilles de Coca et de la Cristaline. À la caisse, elle ajoute un paquet de Granola et un de tartelettes au citron Bonne Maman, paie le tout sans s’attarder et file vers le quai, maintenant sa progéniture dans ses jambes. Une mère irréprochable aurait probablement prévu quelque chose ou acheté des produits plus sains mais ils sont à la bourre, elle est sortie tard du boulot et a juste eu le temps de passer en vitesse à l’appartement récupérer bagages et enfants.
Tandis qu’ils remontent le couloir en direction de leur compartiment, Julia remarque deux hommes qui s’affairent dans celui qui précède le leur : le premier a des cheveux blonds, le second a l’air triste. Elle referme machinalement sa veste en faux daim, comme pour se protéger du possible désir de ces deux-là. Elle s’en veut aussitôt. Tous les hommes ne sont pas des prédateurs ni des violents.

5.
Jean-Louis et Catherine Berthier ont respectivement soixante-trois et soixante-deux ans. Ils sont mariés depuis trente-sept ans. Catherine pourrait encore parler de la cérémonie avec force détails, elle n’a rien oublié. C’était un samedi en juin – ça, c’est facile –, dans le village de Dordogne dont elle est originaire, ils habitaient la capitale à l’époque mais pour ce genre d’occasion, on revient généralement au lieu de ses origines. Elle portait une robe blanche, mélange de coton et de soie, cousue de perles qui lui venaient de sa grand-mère, et une couronne de fleurs dans les cheveux – une coquetterie à laquelle elle avait tenu – et des souliers neufs qui l’avaient tourmentée et meurtrie toute la journée – elle aurait dû les « faire » avant, comme le lui avait conseillé sa mère, mais elle n’avait pas écoutée. D’abord la mairie, avec Marie-Jo, sa meilleure amie comme témoin, alors que Jean-Louis avait choisi son frère, qui devait mourir l’année d’après dans un stupide accident de moto. C’est le maire lui-même qui les avait unis, un ami de la famille, il avait fréquenté les bancs de l’école primaire avec le père de Catherine. »

Extraits
« D’abord, il y a dans l’élan de Serge — et sans doute en est-il le premier surpris — de la sincérité et de l’innocence. Il s’approche sans arrière-pensée de cette femme qui le touche sans se l’expliquer. Il s’approche avec pour unique ambition de lui faire comprendre que certes ils sont des étrangers mais embarqués ensemble pour quelques heures, rien ne les oblige à s’aborder mais quel mal y aurait-il à se lancer, ils se sépareront au petit matin après une nuit à coup sûr hachée et inconfortable mais là, pour le moment, ils tanguent de concert, alors pourquoi pas des mots entre eux, des mots ordinaires, sans importance véritable mais qui font passer le temps. Et, qui sait, à la fin, ils se sentiront peut-être un peu moins seuls. » p. 66

« Voyez, c’est ça que j’aime dans les trains. C’est qu’un type comme moi n’aurait jamais rencontré une femme comme vous sinon.» Serge n’a pas tort: si l’on s’en tient aux probabilités la possibilité que leurs trajectoires se croisent était à peu près nulle. Ils habitent dans des villes très éloignées, exercent des professions sans connexion entre elles, appartiennent à des générations différentes, ne partagent pas les mêmes références culturelles, sans doute pourrait-on énumérer de nombreux autres motifs d’incompatibilité et cependant, les voici qui conversent et même se découvrent une connivence, tout cela parce qu’un concours de circonstances, une somme de bifurcations, une succession de décisions, une profusion d’incidents ont fait que leurs existences ont soudainement concordé dans l’espace et dans le temps. » p. 106

À propos de l’auteur
BESSON_Philippe_©DRPhilippe Besson © Photo DR

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont En l’absence des hommes, prix Emmanuel-Roblès, Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison, La Maison atlantique, Un personnage de roman, Arrête avec tes mensonges, prix Maison de la Presse, en cours d’adaptation au cinéma avec Guillaume de Tonquédec et Victor Belmondo, sous la direction d’Olivier Peyon, Les passants de Lisbonne et Le Dernier Enfant. (Source: Éditions Julliard)

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Les Années sans soleil

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En deux mots
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Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille confinée à Toulouse

Vincent Message raconte le quotidien d’un écrivain confiné avec son épouse et ses deux enfants à Toulouse. Pour se rassurer, il va chercher dans les livres les pires périodes de l’Histoire. Et trouver une belle matière à réflexion au milieu du chaos.

Il y a quelques événements dans la vie d’un pays qui marquent tous les habitants ou presque. Le jour de la chute du mur de Berlin, le 11 septembre, la victoire en finale de la coupe du monde de football ou plus récemment le confinement. C’est cet événement qui sert de fil rouge au nouveau roman de Vincent Message. Son narrateur, l’écrivain Elias Torres, se souvient très bien où il était quand les restrictions ont été décidées. À l’aéroport de New York pour y rencontrer son éditeur et sa traductrice, car l’un de ses romans devait paraître aux États-Unis. Mais après les nouvelles mesures de restrictions sanitaires décidées à la hâte devant la progression de l’épidémie, il ne quittera JFK que pour repartir d’où il était venu, laissant derrière lui ses illusions et un livre quasiment mort-né.
Ayant retrouvé son épouse et ses enfants, il ne se doute pas qu’ils vivent leurs dernières heures d’insouciance. Revenus d’une escapade dans les Corbières, ils retrouvent leur appartement toulousain. «Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.» Alors, il faut expliquer aux enfants une situation dont on a soi-même de la peine à appréhender les tenants et les aboutissants. Alors il faut faire bonne figure en se doutant que ce ne serait pas simple. «En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait.»
Alors pour conjurer la peur, chacun cherche à s’occuper. D’abord à parer au plus pressé, même si cela est un peu irrationnel. Faire le plein de courses pour ne manquer de rien au cas où. Elias va jusqu’à commander des jerrycans pour faire des réserves d’eau. Achat qui s’avérera inutile mais va le pousser à ranger sa cave pour trouver de la place aux conteneurs. Après ce tri lui vient l’idée de creuser le sujet qui les préoccupe tous, essayer de connaître les pires moments que la terre a traversé. L’occasion de rendre visite à Igor Mumsen, un vieil érudit qui possède des livres de Procope de Césarée relatant l’ère de Justinien, les guerres et les catastrophes endurées par le peuple. «Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux.»
Vincent Message ne nous cache rien des tourments de son personnage, des difficultés psychologiques au sein de la famille, du degré de saturation que la situation engendre. Sa fille de dix-huit ans qui s’éloigne toujours un peu plus de lui, sa femme qui n’en peut plus de tenir le ménage à bout de bras. Mais le romancier nous offre aussi les clés pour s’affranchir de cette période très pénible à vivre. Avec les livres, avec la poésie d’Hölderlin, avec des projets d’écriture, avec les rencontres qu’il va faire.
Après Cora dans la spirale qui nous confrontait, à la complexité de la vie d’une femme soumise à une société de la performance et à la violence du management, Vincent Message se penche, tout au long de cette chronique d’une année particulière – durant laquelle tous les repères sont brouillés – sur une France de plus en plus dure, une jeunesse opprimée et un avenir incertain face aux enjeux climatiques. Et semble s’interroger sur les prochaines années sans soleil.

Les Années sans soleil
Vincent Message
Éditions du Seuil
Roman
304 p., 19,50 €
EAN 9782021495553
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à New-York pour un très bref séjour, puis à Paris, Narbonne et un village dans les Corbières ainsi qu’à Rodez. Mais c’est à Toulouse que va se dérouler le confinement.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Écrivain au succès modeste, libraire à ses heures, Elias Torres vit à Toulouse avec Camille et leurs enfants. Un certain mois de mars, tout se resserre autour d’eux : ils n’ont plus le droit de quitter le pays, leur ville, puis leur quartier. Elias s’inquiète pour sa fille, Maud, qui ne décolère pas contre l’inaction des dirigeants face à la crise écologique, et à qui la situation coupe toute perspective d’avenir. Il doit aussi prendre soin de son ami, le vieux poète Igor Mumsen.
Afin de relativiser la détresse du présent, Elias mène des recherches pour savoir quelles ont été les pires années de l’histoire de l’humanité. Pour lui, la réponse ne fait pas de doute : ce sont les décennies qui ont suivi 535-536. Ces années-là, le soleil a cessé de briller pendant près de dix-huit mois. Tout en luttant pour protéger les siens, Elias se passionne pour ce petit âge glaciaire qui a marqué l’histoire d’une empreinte aussi méconnue que décisive.
Dans ce roman porté par une voix inquiète et vive, l’amour de la littérature devient un des antidotes possibles aux angoisses qui nous hantent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme
En Attendant Nadeau (Sébastien Omont)

Les premières pages du livre
« Chacun d’entre nous se souvient où il était quand ça a commencé, ou plutôt quand il a compris que ça n’était pas anodin, que ça ne toucherait pas que les autres, que c’était parti pour durer et que ça allait changer nos vies. En ce qui me concerne, je venais de descendre d’un avion après huit heures de vol, et je patientais avec quelques centaines d’autres passagers dans les files d’attente tortueuses d’un contrôle aux frontières. Je rêvais d’entrer sur le territoire des États-Unis d’Amérique, comme d’autres rêveurs avant moi. Je ne fuyais rien. Je n’étais pas venu me construire une autre vie. Je m’apprêtais seulement à passer quelques jours à New York, pour ce que mon visa désignait comme un voyage d’affaires, même si l’expression sonnait faux pour parler de moi et de mon travail. J’étais fier de me dire qu’un livre m’avait précédé, s’était faufilé avant moi de l’autre côté de la frontière. Mon quatrième roman, Hibernation, paraissait chez Atlas Maior, dans une traduction d’Emily Kent que j’avais relue ligne à ligne, l’automne dernier, pendant que tout mon petit monde dormait malgré le vent d’autan qui battait à nos fenêtres. C’était mon premier livre traduit en anglais, et la première fois également que je remettais les pieds aux États-Unis après la période où nous y avions vécu, Camille Lanneau et moi, douze ans auparavant. Ce jour de mars ainsi était un jour de joie, à marquer d’une pierre blanche.
Je me rappelle très bien. La file n’avançait pas. Les autres avaient sorti leur téléphone, j’ai donc fait comme les autres et me suis reconnecté distraitement au réseau, sans vouloir voir que le thermomètre mondial s’affolait. Je savais qu’Emily Kent était venue me chercher, que James Barrister, mon éditeur, serait également là, et je fantasmais le panonceau sur lequel mon nom serait inscrit en lettres capitales, tout en sachant très bien qu’ils n’avaient pas de raison de pousser l’hospitalité jusque-là, puisque je connaissais leurs visages et qu’ils reconnaîtraient le mien. Tout de même, je me demandais si Emily Kent serait raccord avec la poignée de photos que j’avais trouvées d’elle. Le réseau avait beau nous livrer d’avance des images chaque jour plus fidèles de la réalité, je ne savais jamais à quoi ressembleraient les visages, ni quelle allure auraient les autres avant qu’ils ne surgissent devant moi.
Maintenant la file avançait. J’ai ouvert mon passeport à la page qui établissait, en mentions dénuées de la moindre ambiguïté, que j’avais quarante-trois ans, que j’étais citoyen français, qu’on m’appelait Elias Torres. Il était également écrit que j’avais les yeux verts, ce qui était plus audacieux, ou sujet au moins à débat. Mon tour est venu, j’ai rengainé mon téléphone. Le préposé au contrôle avait la bouche usée par la répétition de formules incontournables et, sous son képi bleu marine, un regard que la bureaucratie privait de toute lumière. Je l’ai laissé scanner mes empreintes digitales. J’ai regardé se dessiner ce labyrinthe délicat dont je n’avais jamais essayé de sortir, parce que personne ne m’avait dit que je risquais de m’y perdre. Je me sentais si heureux et si inoffensif que j’ai cru avoir mal entendu lorsqu’un de ses collègues est venu me chercher. On avait besoin de moi, j’étais requis, convié à ce qui s’appelle un entretien approfondi. J’ai tout de suite trouvé ça injuste et angoissant. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Je sais que c’est comme ça que les ennuis commencent, de nos jours : par un sourire et un follow me please.
Je me rappelle très bien. Un bureau sans fenêtres, ce qu’il y a de plus aseptisé, l’ordinateur qui trône et un banc pour m’asseoir. Le type a scanné mon passeport, puis l’a examiné avec une attention louable, comparant la photo au visage qu’il avait devant lui, comme s’il lui restait des pouvoirs que les machines n’avaient pas pillés. Les bases de données moulinaient, il ne leur faudrait pas dix secondes pour exhumer des choses que même Camille ne savait pas, des choses que je n’avais confiées à personne et que j’avais moi-même oubliées. Sans cesser de bavarder, avec une bonhomie dont l’hypocrisie manifeste me tapait sur les nerfs, le type a enfilé une paire de gants en latex et m’a demandé de bien vouloir me lever. Il a pris ma température avec un thermomètre frontal, qui ressemblait un peu trop à une arme. Il a entrepris de me fouiller, a palpé les pans de ma veste, mon torse, mes cuisses jusqu’à l’entrejambe. Lorsque j’ai pu me rasseoir, lui demander ce qu’on me voulait, il m’a dit de ne pas m’en faire : il s’agissait seulement de répondre à quelques questions. Vu la période, vu la situation, je devais comprendre que les autorités prennent des précautions supplémentaires.
Ensuite l’homme a examiné le formulaire que j’avais rempli, six semaines auparavant, de dénégations vigoureuses. Je n’étais pas un terroriste. Je n’avais jamais été mêlé, de quelque manière que ce soit, au trafic d’armes ou de stupéfiants. Je ne comptais pas m’impliquer dans des activités criminelles ou immorales, même si je soupçonnais que la moralité faisait ici comme ailleurs, et peut-être ici plus qu’ailleurs, l’objet de définitions dangereusement variables. En somme, je n’avais pas d’intention maligne à l’égard de ce pays dont les clivages et les errements me préoccupaient parfois jusqu’à me mettre en orbite pour un atroce tour d’insomnie, mais dont je continuais à me sentir très proche, et où j’avais vécu une des plus belles années de ma vie.
L’homme m’a demandé d’énumérer les pays où je m’étais rendu au cours de la dernière décennie. Tandis que je me creusais la tête, il feuilletait mon passeport, recensait mes visas pour contrôler chacune de mes affirmations. J’ai vu surgir mon père, assis sur le lit dans ma chambre, une liasse de polycopiés à la main, quand il m’écoutait réciter les poèmes de Friedrich Hölderlin ou d’Edgar Allan Poe que j’apprenais par cœur dans mes années d’études. Jusqu’au jour dont je parle, les contrôles à l’immigration ne me faisaient pas plus peur que la fréquentation des poètes. J’ai évoqué l’Italie et la Grèce, le Mexique, la Chine et le Japon – chacun de ces mots amenant un monde. J’ai hésité à mentionner Cuba. Il n’y avait pas trace dans mon passeport du séjour que j’y avais fait, puisque le régime castriste, histoire de ne pas transformer en enfer l’existence de ses hôtes, tamponnait un papillon de carton éphémère au lieu de délivrer des visas. Prononcer ce nom, Cuba, aggraverait les soupçons qui pesaient contre ma personne. Le taire, c’était mentir, et s’ils s’en avisaient mentir était plus grave. D’un autre côté, je restais persuadé que je n’étais coupable de rien. L’homme m’a interrompu et tiré d’embarras : il a nommé d’autres pays, pays voyous dans la vision des choses qui faisait pour lui quasiment force de loi, États ennemis où je n’avais jamais mis les pieds. Je lui ai dit que le Moyen-Orient ne m’intéressait pas, ce qui était abrupt, mais pas loin de la vérité.
Une femme corpulente, peau brune, teint mat, est entrée dans la pièce, tirant derrière elle ma valise récupérée au sortir de la soute. L’homme l’a aidée à la soulever jusqu’à la table. J’étais frileux, c’était encore l’hiver, je voulais être élégant dans la mesure de mes moyens, la valise était lourde. La femme m’a demandé d’ôter ma veste et a entrepris d’en ouvrir les doublures avec un découseur. Elle s’excusait, bien sûr, elle recoudrait ensuite, mais c’était le protocole : il se cachait, d’après leur expérience, beaucoup trop de choses là-dedans. Pendant ce temps, l’homme alignait en piles instables mes vêtements froissés. Je transportais quelques exemplaires de mes romans précédents, que je comptais offrir à certaines des personnes que je rencontrerais. À qui, je ne savais pas, c’était la beauté de la chose. Ils se sont accrochés à ces produits de contrebande. Cela leur paraissait improbable que j’aie traversé l’océan pour parler d’un de mes livres. C’est vrai que ça n’était pas strictement nécessaire. On pouvait craindre du reste que le public, aux trois rencontres prévues, soit assez clairsemé. Moi-même je ne comprenais pas pourquoi c’était Hibernation, plutôt qu’un autre de mes livres ou le livre d’un autre écrivain, qui avait retenu l’attention des éditeurs d’Atlas Maior. Les deux policiers en tout cas désiraient tout savoir de ce que racontait le roman. Rien ne leur aurait été plus facile que de vérifier par eux-mêmes, mais ils aimaient décidément que tout sorte de ma bouche.
Cueilli au pied de l’avion, je parlais un anglais bien bègue pour résumer l’intrigue d’une manière décente. J’ai dit que c’était l’histoire d’un groupe d’hommes qui franchissait les Pyrénées, une fin d’hiver, pour fuir une menace dont la nature n’était pas précisée. Si on était adepte d’explications d’ordre autobiographique, on pouvait supposer que cela se passait en 1939, au moment de la Retirada, à laquelle mon grand-père Lluís avait participé, fuyant avec les républicains catalans devant des phalangistes qui n’aspiraient qu’à leur tirer dans le dos. Dans le récit, néanmoins, je restais délibérément flou sur les lieux et les dates. Ce qui était sûr, c’est que ces hommes se retrouvaient bloqués dans la montagne, et partageaient, quelques semaines durant, le territoire d’un ours. Cela se passait bien, d’abord, puis très mal. Et en leur disant cela, j’en disais peut-être assez, non ? Je m’en serais voulu de tout leur révéler. Bien sûr, j’étais au courant que les ours n’hibernaient pas. Ils hivernaient. Leur cœur ralentissait, mais leurs réveils étaient fréquents, et c’était souvent en janvier que les femelles donnaient naissance. L’hibernation requérait un ralentissement bien plus fort du métabolisme animal, elle plongeait dans une léthargie profonde. Pourtant j’avais maintenu ce titre, parce que le mot était plus courant, parce qu’il me plaisait plus et parce qu’il avait à mes yeux une portée plus large, peut-être métaphorique ou discrètement allégorique. Lorsqu’on écrit une histoire d’ours, ce n’est jamais seulement une histoire d’ours. Mais cela, croyez-moi, je ne leur ai pas dit.
C’était peine perdue de toute façon. À chacune de leurs relances, j’avais le sentiment qu’ils ne me faisaient pas confiance, qu’ils s’étaient fait leur opinion, qu’Elias Torres n’était qu’une couverture maladroite dissimulant ma véritable identité. Je pouvais avoir publié des livres sans les avoir écrits moi-même. Je pouvais avoir une femme, une fille de dix-sept ans et un fils de deux ans et demi simplement pour faire bonne mesure. Je me suis demandé avec qui ils me confondaient, qui était celui qu’ils cherchaient, et ce qui se passerait si un jour je me trouvais face à cet homme. J’ai même pensé avec regret qu’il y avait peu de chances que cette rencontre se produise.
Ils n’ont rien découvert, curieusement, à l’intérieur de ma veste. La femme s’est mise à recoudre. Ses gestes étaient aussi rapides que ceux d’une ouvrière dans une usine textile. Et c’est à ce moment-là, je me le rappelle très bien, que les haut-parleurs m’ont demandé de me présenter en salle d’embarquement. Les policiers n’ont pas eu l’air surpris. C’était l’issue qu’ils attendaient. Ça n’avait rien de personnel, mais je ne pouvais pas être admis sur le territoire américain. Pas cette fois-ci, pas dans ces circonstances. Vous devriez prendre ce vol, m’ont-ils répété à deux voix, sinon vous payerez de votre poche le billet de retour. Ils m’ont demandé pardon pour le désagrément. Ils espéraient pouvoir me souhaiter la bienvenue en bonne et due forme, lors de mon prochain séjour.
Le décollage était dans vingt minutes. J’avais péché par négligence et m’étais mis en retard. J’ai attrapé ma veste qui n’était qu’à moitié recousue, enfilé mon manteau de laine, et j’ai couru jusqu’à l’embarquement en suant à grosses gouttes. Les deux femmes au comptoir se sont réjouies d’entendre mon nom, mais ont relevé avec mécontentement l’existence de ma valise. Je devais bien voir moi-même qu’elle ne passerait jamais en cabine. J’ai bafouillé une sorte d’excuse. Elles n’avaient pas le temps de m’écouter et n’étaient pas autorisées, de toute façon, à me laisser errer dans les limbes de cette zone de transit. Alors elles ont étiqueté la valise pour qu’elle reparte en soute et elles m’ont gratifié de leurs sourires de commande : il n’y avait aucun souci, pas le moindre souci, je la retrouverais à l’arrivée.
Elias Torres s’est écroulé sur le siège 24F, le même siège qu’à l’aller, avec beaucoup de soulagement. J’ai bouclé ma ceinture. Je sentais la peur et la sueur. J’aurais aimé changer de chemise, pour être franc, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Je plaignais simplement ma voisine, dont le profil d’ailleurs me disait quelque chose. Tordant le cou à droite à gauche, j’ai regardé autour de moi. J’ai mis une minute à comprendre. La composition du vol était quasiment la même qu’à l’aller. Il y avait dix sièges vides et quelques nouvelles têtes. Sinon, c’étaient les mêmes personnes, occupant les mêmes places. Est-ce que tout le monde avait été refoulé ? Tous ceux qui n’étaient pas des citoyens états-uniens ? Est-ce que tout le monde avait subi la même épreuve que moi ? J’avais eu l’impression d’être l’un des seuls à être pris à part, mais mon champ de vision et le périmètre de mon attention avaient pu rétrécir sous le coup du stress. Il n’y aurait rien eu d’inconvenant à demander à mes voisins ce qui s’était passé pour eux. Si ce n’est que personne n’avait envie de parler. Les gens avaient la tête rentrée dans les épaules. Ils pianotaient sur leurs écrans ou regardaient dans le vide. Tout le monde semblait avoir honte. Ou alors c’était l’inquiétude qui faisait régner dans la cabine ce silence d’après la bataille.
Je me rappelle très bien. Nous sommes restés une demi-heure immobilisés sur le tarmac, sans que le commandant de bord nous fournisse d’explications. Et puis nous avons décollé. Avec un cœur plus calme, je ne jugeais plus que je l’avais échappé belle, et je sentais monter la colère de l’occasion perdue. J’écrivais depuis quinze ans et je n’arrivais pas à vivre de l’écriture. J’espérais que ce séjour et cette parution donneraient un nouvel élan à ma carrière. Je savais que cet espoir risquait d’être illusoire : le plus probable était que je passe quelques jours inspirants à discuter littérature, que j’aie le temps de deux ou trois promenades sur les lieux que j’avais aimés quand j’habitais le nord de Manhattan, ou bien dans des quartiers dont la rumeur voulait qu’ils aient beaucoup changé, et que je rentre à Toulouse avec d’autres images dans l’œil, heureux d’avoir faussé un moment compagnie au rythme de mon quotidien. Le plus probable était que mon roman, dans sa version américaine, connaisse des ventes encore bien plus confidentielles que dans sa version originale. Ce qui m’arrivait n’en était pas moins terriblement rageant.
Je pensais à Emily Kent. Nous n’avions échangé que par écrit, mais notre correspondance me plaisait. Je m’inquiétais parfois de la voir faire des fautes même dans les quelques lignes de français qui accompagnaient ses envois, sans pouvoir m’empêcher de juger ces fautes charmantes. La traduction elle-même m’avait pleinement rassuré. Elle était vive, ne s’éloignait du texte que pour y recoller plus loin, avec une ingéniosité, une souplesse syntaxique que je n’étais pas sûr d’avoir dans ma langue maternelle. J’étais impatient de voir à quel style de parole et de pensée s’articulait ce style de traductrice. J’avais regardé une conférence où elle parlait de son travail. Elle avait écrit un roman qui n’était pas encore paru en France : trois générations racontées à travers le jardin de la maison familiale, les haies qui montent trop haut et les parterres de fleurs, les nids de guêpes et les galeries de taupes, les arbres plantés pour fêter une naissance, élagués lorsqu’ils sont dangereux, mourant de sécheresse ou abattus d’un coup par la tempête. Je m’étais figuré que nous tomberions fous amoureux, que je me sentirais écartelé, mais que je déciderais de recommencer ma vie là-bas, à ses côtés. J’hésitais encore légèrement sur les prénoms de nos enfants. Autrement dit, j’étais un de ces mecs incapables d’entretenir quelque relation que ce soit avec une femme séduisante (même la relation la plus ténue ou la plus éphémère) sans me perdre aussitôt dans la joie un peu pathétique des fantasmes.
Je pensais aussi à la police. C’était moins excitant. J’étais pyrénéen, donc caucasien (comme ils disaient), j’avais de quoi payer mes titres de transport, je ne consommais plus de drogue qu’à des occasions rares, chez des copains plutôt que dans la rue, je me dispersais de moi-même avant la fin des manifestations, mes vêtements trahissaient d’emblée mon appartenance à la classe moyenne, et même sans doute à un milieu urbain, intellectuel ou artistique, c’était la première fois de ma vie qu’une interaction avec les forces de l’ordre se passait aussi mal. Je pouvais considérer que je n’avais pas eu de chance. Ou au contraire que j’avais jusqu’alors été extrêmement chanceux.
Je pensais à tout ça. Et lorsque j’aspirais à ne plus penser à rien, je profitais de ma place à côté du hublot et je regardais les nuages. Les couettes duveteuses des nuages dans lesquelles on aimerait plonger, pour y trouver un sommeil plus réparateur ou peut-être plus définitif. Les forteresses de nuages, leurs barbacanes et leurs chemins de ronde, leurs murailles sophistiquées que même une armée suicidaire assiégerait des mois en vain. La nuit abolissait le continent américain et me rapprochait de l’Europe aux anciens parapets. La nuit noyait dans notre dos l’océan Atlantique, et je commençais à comprendre qu’une autre nuit nous attendait, plus noire et insidieuse que toutes celles que nous avions connues.

Il m’a fallu du temps pour arriver chez moi. Au sortir de la gare, les rues de Toulouse étaient plus remuantes qu’un samedi midi ordinaire. Un premier souffle de printemps nous caressait le visage. Les gens se préparaient, achetaient des choses dont ils pensaient avoir besoin, ou qui risquaient de manquer.
Je n’ai pas aimé le silence de l’appartement. Camille avait emmené Maud et Diego à la campagne. C’était le premier week-end où il faisait assez beau pour sortir de la ville sans piétiner sur des chemins de boue. Je l’avais prévenue que je rentrais, comment dire?, plus tôt que prévu, que c’était lié à la situation, mais je n’avais pas dit un mot de ce qu’on m’avait fait subir. Ce n’était pas une de ces galères qu’on détaille à qui veut l’entendre, dans une joie de raconter qui compense en partie la mésaventure. Je me sentais victime, j’avais cette honte terrible que les agresseurs aiment provoquer pour ne pas être trop honteux eux-mêmes de ce qu’ils font. Je verrais selon la fatigue et l’humeur, avais-je annoncé à Camille, si je les rejoignais. « Tu fais ce que tu veux, vraiment », avait-elle répondu. Le simple son de sa voix était un réconfort. J’ai ouvert les placards, boulotté un sachet de pistaches qui traînait, puis des poignées de noix de cajou, enchaîné sur du fromage blanc à la crème de marrons. Je ne me suis pas senti moins vide.
Lors de l’arrivée à Paris, on m’avait confirmé après une heure d’attente que ma correspondance ne serait pas assurée. Mieux valait que je récupère ma valise et que je prenne le train. Allongé sur mon lit, paupières fermées, j’ai revu le carrousel à bagages qui faisait tourner sans fin ses écailles de caoutchouc noir. La bouche déversait des tombereaux de bagages, de toutes formes et couleurs, qui n’étaient jamais ma valise. J’étais debout à faire les cent pas, à taper des textos, à regarder les autres qui récupéraient leurs affaires comme si de rien n’était. J’ai fini par croire que je l’avais perdue. Au comptoir des réclamations, ils m’ont demandé plus de patience : rien d’illogique à ce que les derniers arrivés soient les derniers servis. La valise a fini par leur donner raison. Expulsée de la bouche d’ombre lors d’une ultime fournée, elle m’a reconnu, apparemment, s’est dirigée vers moi. Je l’ai saluée de la main. Je lui ai dit, petite valise, pardon de n’avoir pas su te protéger. Qu’est-ce que j’ai fait, petite valise, pour qu’ils te fassent subir tout ça ? Je l’ai appelée petite valise mais en réalité elle ne s’appelait pas comme ça. C’était une grosse valise, trapue, abîmée, baroudeuse. Le surnom m’est venu parce que j’avais de la tendresse pour nos souvenirs communs. Elle était seule sur le tapis. L’éclairage diminuait pour m’intimer de foutre le camp. C’était triste à mourir.
Avant de quitter l’aéroport avec les derniers passagers, d’abandonner aux techniciens et aux équipes de sécurité cette infrastructure gigantesque qui ne servait plus à rien, et dont d’autres humains, à une époque pas si lointaine, découvriraient les ruines, j’ai eu le réflexe de photographier le panneau des départs où tous les vols s’annulaient en cascade. Il y a le moment où on regarde ces noms, Karachi et Hong Kong, Copenhague et Tokyo, Bogota, Jakarta, Moscou, avec le désir d’embarquer à l’improviste pour une ville inconnue. Le voyage qu’on fait n’a de sens que dans un monde de voyages possibles, les pays qu’on connaît un peu, ceux qu’on découvrira plus tard, ceux où (sans qu’on le sache encore) on ne se rendra jamais – une carte mentale qui se précise. J’ai repensé au premier jus de canne bu sur la route qui mène de l’aéroport au centre de La Havane. J’ai repensé au poids que l’air des tropiques abat sur les épaules. J’ai revu les vagues qui se fracassent de tout leur long sur les digues du Malecón. Comme aux pires heures d’éruptions volcaniques, mais dans un ciel très clair, que n’obnubilait aucune fumée toxique, la possibilité même du voyage à l’autre bout du monde semblait en train de s’effondrer.
J’ai tenu à rouvrir les yeux avant que le sommeil ne me prenne. Les livres s’empilaient à terre, bien trop nombreux depuis que nous avons vidé le bureau pour que Diego ait sa chambre. « Pour un livre qui rentre, il en faut un qui sorte », tentait de me convaincre Camille. Je n’y arrivais pas. J’avais trop griffonné leurs marges, ils étaient liés par trop de souvenirs aux lieux où je les avais achetés, aux gens qui me les avaient offerts, à l’endroit où j’étais et à ce que je vivais lorsque je les avais lus. Parfois je fouinais jusqu’à en trouver quelques-uns dont j’étais prêt à me séparer : ils m’avaient fait forte impression mais n’étaient plus mon genre, ou bien le succès avait rendu leur auteur démagogue, ou bien je m’avisais que je les possédais en triple. Dans la semaine qui suivait, je revenais de la librairie avec le dernier album d’une série que j’aimais lire à Diego, un essai féministe auquel Maud serait sensible, la retraduction d’un classique que nous voulions, Camille et moi, découvrir depuis longtemps – et les interstices se fermaient, tout ce monde se serrait sur les étagères jusqu’à ne plus pouvoir bouger, ou aggravait encore le vertige des tours à mon chevet au risque de la chute. J’ai regardé la ville par la fenêtre. Au lieu des gratte-ciel attendus et des citernes d’immeubles si caractéristiques, c’étaient les toits de tuiles et les façades de briques de la ville où je suis né. Un genre de beauté que je connaissais mieux. J’étais libre de mes mouvements. J’aurais pu appeler des amis, sortir acheter le journal ou déjeuner seul en terrasse. Quelque chose me retenait. L’instinct soufflait : danger dans l’air, où sont les miens ?

Ce sont eux qui m’ont secouru, sauvé des idées noires en venant me chercher à la gare de Narbonne. La maison que Camille avait louée se trouvait un peu à l’écart d’un village situé dans les premiers contreforts des Corbières. Les rues étaient bordées de pins parasols et de cyprès, les talus envahis par les figuiers de Barbarie où les gamins gravent leurs initiales.
Le crépuscule est venu alors qu’on marchait dans les vignes.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil dans ce lit au matelas mou, au milieu des meubles anciens qui rétrécissaient la chambre. Je suis descendu au salon, j’ai rencontré par chance une bouteille de cognac, Camille m’a rejoint et nous avons lampé tour à tour au même verre. « Je suis déçue pour toi. » Elle aurait préféré me retrouver enthousiaste après quelques jours de voyage. On était rarement loin l’un de l’autre, et il nous arrivait de penser qu’on ne se quittait pas assez pour se manquer. C’était mieux à coup sûr que de ne faire que se croiser, comme beaucoup de nos amis en couple, mais c’était tout de même dommage, en un sens. « Qu’est-ce qui va se passer, maintenant, à ton avis ? » Nous avons prononcé cette phrase-là en même temps. Comme il n’y avait pas de réponse, que nous n’avions pas d’expertise sur le sujet, que nous avions lu les mêmes articles dans les mêmes journaux, que nous pouvions en tirer toutes sortes d’hypothèses, parmi lesquelles les hypothèses nocturnes seraient sans doute les moins lucides et les plus angoissées, comme les tommettes se faisaient froides sous nos pieds nus et que le feu s’éteignait, nous avons bu le cognac jusqu’à la dernière goutte et nous sommes remontés faire ce qu’il y avait de mieux à faire, se serrer dans les bras, chercher le sommeil et rassembler nos forces. »

Extraits
« Je sentais néanmoins depuis des années que la dégradation était trop rapide pour qu’on ait le temps de s’y adapter, mais trop progressive également, trop graduelle pour que les discours d’alerte nous fassent battre le cœur. Un dixième de degré en plus ; le taux de concentration d’un gaz s’élevant de quelques parties par million: trop techniques, ces mesures-là, ça ne nous parle pas. Ou bien des arbres qui tombent à chaque seconde, mais hors de notre champ de vision et loin des caméras. Ou bien une espèce animale que les locaux observent de plus en plus rarement, mais qu’on ne sait pas reconnaître, voire dont on apprend l’existence le jour où la mort de son dernier représentant est annoncée dans les médias. Trop loin de nous, tout ça. Tant que le désastre n’est pas sur nos têtes. Tant qu’il ne nous frappe pas en personne… Toutefois je savais aussi que la science nous prédisait des accélérations, des événements extrêmes de plus en plus violents et fréquents — et surtout de l’inattendu. Eh bien voilà. Nous y étions, peut-être. » p. 34-35

« Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.
Je n’ai pas eu le temps de penser à grand-chose, parce qu’il y avait les enfants. Nous leur avons expliqué la situation du mieux que nous avons pu, en les réunissant, puis en prenant chacun à part, puisque leur capacité à comprendre et les répercussions que la crise aurait pour eux étaient très différentes.
J’ai senti tout de suite combien ce serait dur d’affronter cette épreuve avec les enfants. En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait. » p. 53-54

« Ça commençait à devenir long. Chacun chez soi, jour après jour. Les riches dans leurs résidences secondaires ou leurs maisons de famille, les étudiants dans leurs studios comme des religieux en cellule, les pauvres rêvant d’une chambre en plus, ou de voir des choses belles à travers leurs fenêtres. Ça engloutissait des médocs, ça buvait trop et ça allait divorcer sec. À côté des victimes directes, ça se paierait en suicides, en femmes battues à mort et en enfants violés, et tout le monde le savait. Les murs des pièces se rapprochaient. L’étau se resserrait autour de nos tempes. On en parlait dans nos fils de conversation, avec Gaëlle, Dounia, Marcus. Nous étions tous les quatre des créatures de centre-ville, nous avions renoncé à l’idéal de la maison et du jardin. Nous nous rendions compte que nos corps dépendaient de la ville, que les rues, les cafés et les berges du fleuve prolongeaient nos appartements au moins autant, dirait Bernard Stiegler, que nos téléphones prolongeaient nos cerveaux. » p. 111

« Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux. » p. 128-129

À propos de l’auteur

Vincent Message

Vincent Message © Photo Astrid di Crollalanza

Vincent Message est né en 1983. Il est l’auteur des romans Les Veilleurs (2009), Défaite des maîtres et possesseurs (2016) et Cora dans la spirale (2019), parus au Seuil, qui ont rencontré un large succès critique et public. (Source: Éditions du Seuil)

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La décision

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En deux mots
Les dossiers s’accumulent sur le bureau de la juge antiterroriste Alma Revel. Après les attentats, il lui faut aussi gérer les Français revenus de Syrie et tenter de cerner leur profil. Entre tension croissante et vie de couple qui part à vau-l’eau, elle va essayer de tenir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La juge, la mère, l’amante

En suivant une juge antiterroriste dans son quotidien, Karine Tuil continue de sonder comme personne notre société. La Décision est un drame à la tension croissante, un roman exceptionnel.

Alma Revel est juge d’instruction antiterroriste. Dès le chapitre initial, où elle doit prendre la décision de visionner ou non les images enregistrées par la caméra que portait un terroriste sur son torse au moment où il est passé à l’acte, on comprend la violence qui accompagne son quotidien. Des images insoutenables, un fanatisme irraisonnable, un radicalisme incompréhensible.
À 49 ans, cette mère de trois enfants en instance de divorce a pourtant déjà beaucoup donné. Déjà près d’un quart de siècle à traiter des affaires criminelles sordides, d’abord comme juge d’instruction puis depuis 2009 au sein de la cellule antiterroriste. Elle aura vu passer les attentats de 2012 et de 2015 et, après Charlie Hebdo, aura été secondée par François Vasseur. Un binôme, elle de gauche et lui de droite, qui fonctionne plutôt bien, comme le constate Éric Macri, le magistrat en charge de ce nouveau dossier très chaud. Car le terroriste a cette fois été appréhendé.
En intégrant des transcriptions d’écoutes téléphoniques et d’interrogatoires dans le récit, la romancière nous convie de suivre pas à pas l’instruction menée, afin de tenter de faire la lumière dans des dossiers qui s’accumulent. Entre le couple parti en Syrie en rêvant de pouvoir vivre pleinement son islam et qui ne va pas tarder à déchanter et le radicalisé qui épouse aveuglément la doctrine d’un état islamique assoiffé de sang, elle va devoir trier. «On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience?»
Face à cette tension psychologique, à l’éloignement de ses enfants, à l’incompréhension d’un mari aigri, aux menaces de mort, l’amour va finir par s’inviter dans sa vie. Après une confrontation très éprouvante, Alma va s’effondrer dans le parking et va être relevée par un avocat. Emmanuel trouve les mots et le geste qui l’apaisent. La liaison qui suit est comme une soupape de sécurité. Jouir pour tenir. Un exercice périlleux, car la tension va encore monter d’un cran, rendant ce mélange des genres explosif.
Karine Tuil réussit une fois encore un roman fort, ancré dans l’actualité. Après Les choses humaines qui traitait du viol et de son traitement judiciaire, elle s’est cette fois rapproché des juges d’instruction du pôle antiterroriste, des avocats, des magistrats de la cour d’assises et des enquêteurs de la DGSI pour construire ce drame puissant et bouleversant. Servi par une écriture précise, au plus près de la psychologie de ses personnages, ce douzième roman est sans doute l’un de ses meilleurs.

Citations en exergue

«Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent.» André Gide, Ainsi soit-il ou les jeux sont faits
«Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation.» Milan Kundera, L’Insoutenable Légèreté de l’être

La décision
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
304 p., 20 €
EAN 9782072943546
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un village des Alpes du Sud, dans les montagnes du Valgaudemar et Champigny-sur-Marne, Levallois.

Quand?
L’action se déroule en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mai 2016. Dans une aile ultrasécurisée du Palais de justice, la juge Alma Revel doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie. À ce dilemme professionnel s’en ajoute un autre, plus intime: mariée depuis plus de vingt ans à un écrivain à succès sur le déclin, Alma entretient une liaison avec l’avocat qui représente le mis en examen. Entre raison et déraison, ses choix risquent de bouleverser sa vie et celle du pays…
Avec ce nouveau roman, Karine Tuil nous entraîne dans le quotidien de juges d’instruction antiterroristes, au cœur de l’âme humaine, dont les replis les plus sombres n’empêchent ni l’espoir ni la beauté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Les Échos (Philippe Chevilley)

Revue de presse

ELLE (Nathalie Dupuis et Olivia de Lamberterie)

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Télé 7 jours(Héloïse Goy)

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Marie Claire (Thomas Jean)

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Karine Tuil est l’invitée de Léa Salamé © France Inter

Les premières pages du livre
1
Est-ce que vous voulez vraiment voir les images de l’attentat ?
Longtemps, c’est moi qui ai posé cette question. En tant que juge d’instruction antiterroriste, cela avait toujours représenté un problème éthique capital pour moi : devais-je montrer les images des attentats aux familles de victimes qui le réclamaient ? Était-ce mon rôle ? Au nom de la vérité, fallait-il à tout prix voir ? Les images des corps mutilés, des boîtes crâniennes explosées, des corps d’enfants démembrés étaient-elles indispensables à la vérité ? J’essayais de dissuader les familles : je voulais les protéger de l’obscénité de la mort. Mais à présent c’est moi qu’un juge d’instruction tente de convaincre de ne pas visionner l’exécution filmée par le terroriste à l’aide d’une caméra qu’il a accrochée à son torse le jour de l’attaque, c’est moi qu’on cherche à protéger, mais j’insiste, je veux savoir, j’ai peut-être besoin de voir pour y croire, il y a un tel sentiment de déréalisation face à l’horreur, on a beau vous répéter que c’est arrivé, tout en vous refuse cette évidence. François ne parle pas, ne bouge pas, je sais qu’il a pris un anxiolytique avant de venir, il m’en a proposé un dans son bureau que j’ai refusé, j’en ai déjà avalé deux pendant la nuit que j’ai passée en grande partie recroquevillée dans mon lit ; c’est lui qui, le premier, a demandé à voir les images, mais il n’est pas juge principal dans cette affaire ; au pire, il va connaître une accélération cardiaque, au pire, il se sentira mal pendant quarante-huit heures, puis il retournera au restaurant, à la salle de sport, il fera l’amour. François Vasseur est arrivé dans le service au lendemain des attentats de Charlie Hebdo ; cela a été l’un de ses premiers dossiers, nous travaillons souvent en binôme ; nous sommes, comme on dit, complémentaires : je suis la juge rouge, trop à gauche, trop souple pour cet homme de droite qui répète à ses proches qu’il ne faut céder sur rien, qu’on a été trop laxistes, que la France s’est compromise. Nous nous installons côte à côte dans le bureau du juge désigné pour instruire le dossier : Éric Macri. Le tueur a été capturé vivant après s’être retranché pendant plus de vingt-quatre heures dans un bureau situé sur le lieu du drame ; c’est lui qui va l’interroger. Éric a allumé la lumière rouge qui indique, sur le fronton de la porte extérieure, qu’il ne doit pas être dérangé. Avant, c’était un sujet de blagues entre nous : il était peut-être avec l’une de ses nombreuses conquêtes. On riait beaucoup – c’était une façon comme une autre de conjurer toute cette violence. Mais là, nous sommes, tous les trois, au bord des larmes.

Éric nous demande si nous souhaitons faire appel à la psychologue du tribunal ; c’est elle qui prépare les familles des victimes à l’horreur de ce qu’elles vont voir et les aide à ne pas s’effondrer totalement après la diffusion – quand on est soumis à un choc psychique de cette ampleur, on n’est jamais à l’abri d’une crise de folie, d’une décompensation. Je dis non ; François hoche la tête de gauche à droite. Éric demande une dernière fois, en me regardant droit dans les yeux : Alma, tu es sûre ? Pourquoi t’infliger ça ? Il me tutoie, évidemment, nous sommes proches, nous travaillons ensemble depuis des années, tu devrais te préserver, et je répète, avec un peu de nervosité dans la voix – je crois que je pourrais m’évanouir tant je redoute les images qu’il s’apprête à me montrer, tant je tremble (mais si je m’effondre j’entraînerai tout le monde dans ma chute) –, je répète que, oui, j’en suis sûre ; au cours de ma carrière, j’en ai vu, des vidéos d’exécutions, parfois même avec lui : extraits de caméras de surveillance, décapitations, vidéos issues de ces petites GoPro que les amateurs de sports extrêmes achètent pour se filmer et dont les terroristes ont détourné l’utilisation à des fins morbides – ils calent la caméra sur leur torse à l’aide d’un harnais et l’enclenchent au moment de passer à l’acte, ça ne leur suffit pas de tuer, ils veulent montrer comment ils ont tué, avec quelle haine, quel sang-froid, quelle violence, ils tuent et ils existent. Éric enclenche la vidéo en lâchant un « on y va » comme si on s’apprêtait à pénétrer tous ensemble dans un bâtiment en feu ; et je sais – nous le savons tous – que celle qui sera consumée, c’est moi.

Ce que je vois en premier, c’est la silhouette massive d’un homme qui se fige, ses lèvres entrouvertes, son regard terrorisé, ce que je vois, c’est sa tête qui explose sous l’impact d’une rafale de kalachnikov, son corps décapité qui s’écroule. François se lève et sort du bureau précipitamment, une main sur le cœur, prêt à vomir ses tripes sur le parquet fin de siècle. Moi, je reste. Respire Alma, tout mon être tressaille, ce n’est pas qu’une sensation, c’est vrai, mais je ne cille pas, j’ai appris à maîtriser mes émotions – en interrogatoire on ne doit jamais laisser transparaître ses sentiments. Éric ne regarde pas l’écran ; cette vidéo, il l’a déjà vue pour les besoins de l’enquête, je suis désormais la seule spectatrice d’un drame national, de mon drame. Les images tremblent sous les pas de l’assassin ; elles sont saccadées et un peu floues. On entend des tirs, des hurlements et ces mots du tueur dont j’identifie tout de suite la voix – parce que je la connais : Allah Akbar ! Tout est sombre, à peine éclairé par des faisceaux de lumière multicolores dont les iridescences se diffractent sur les visages statufiés d’effroi. La caméra embarquée filme à hauteur d’homme. Les victimes tombent sous les tirs de kalachnikov. J’ai l’impression atroce que c’est ma main qui tient l’arme, que c’est moi qui tire. Que c’est moi qui tue.

Retranscription de la conversation numéro 67548 sur la ligne 06XXXXX
— Je t’aime, Sonia.
— Je suis ta femme maintenant, LOL.
— Pour la vie.
— Oui, pour la vie.
— Tu te sens prête à tout quitter ?
— Ce sera le paradis !
— On restera un peu en Turquie pour la lune de miel, deux, trois jours avant de passer en Syrie.
— T’es sûr de toi ?
— Ouais ! Tant que je ne serai pas allé au bout de cette envie, je ne serai pas bien.
— J’espère que tu vas tous les massacrer, je t’encouragerai bien comme il faut, LOL.
— MDR, c’est gentil. Je suis déter, je suis au max. Et t’inquiète, tout est prévu pour les femmes de combattants.
— Je sais.
— Inch Allah, on sera heureux.
— Grave !
— Et au fait, t’as vu la vidéo que je t’ai envoyée ?
— Oui, trop cool quand le frère, il le décapite.
(Ils rient.)

2
Je me nomme Alma Revel. Je suis née le 7 février 1967 à Paris. J’ai quarante-neuf ans.
Je suis la fille unique de Robert Revel et Marianne Darrois.
Je suis de nationalité française.
En instance de divorce, mère de trois enfants.
Je suis juge d’instruction antiterroriste.
Il y a trois mois, dans le cadre de mes fonctions, j’ai pris une décision qui m’a semblé juste mais qui a eu des conséquences dramatiques. Pour moi, ma famille. Pour mon pays.
On se trompe sur les gens. D’eux, on ne sait rien, ou si peu. Mentent-ils ? Sont-ils sincères ? Mon métier m’a appris que l’homme n’est pas un bloc monolithique mais un être mouvant, opaque et d’une extrême ambiguïté, qui peut à tout moment vous surprendre par sa monstruosité comme par son humanité. Pourquoi saccage-t-on sa vie ou celle d’un autre avec un acharnement arbitraire ? Je ne sais pas, je ne détiens pas la vérité, je la cherche, inlassablement ; mon seul but, c’est la manifestation de cette vérité. Je suis comme une journaliste, une historienne, un écrivain, je fais un travail de reconstitution et de restitution, je tente de comprendre le magnétisme morbide de la violence, les cavités les plus opaques de la conscience, celles que l’on n’explore pas sans s’abîmer soi-même – tout ce que je retiens de ces années, c’est à quel point les hommes sont complexes. Ils sont imprévisibles, insaisissables ; ils agissent comme possédés ; c’est souvent une affaire de place sociale, ils se sentent blessés, humiliés, au mauvais endroit, ils se mettent à haïr et ils tuent ; mais ils tuent aussi comme ça, par pulsion, et c’est le pire pour nous, de ne pas pouvoir expliquer le passage à l’acte. On sonde les esprits, la sincérité des propos, on cherche les intentions, on a besoin de rationaliser – et dans quel but car, à la fin, on ne trouve rien d’autre que le vide et la fragilité humaine.

J’ai intégré le pôle d’instruction antiterroriste en 2009 ; j’en suis la coordonnatrice depuis 2012. Au sein de la galerie – une aile ultrasécurisée du Palais de justice de Paris –, je coordonne une équipe de onze magistrats. Les gens connaissent mal les juges d’instruction antiterroristes ; avec les agents du renseignement, nous sommes les hommes et les femmes de l’ombre ; c’est nous qui dirigeons les enquêtes, qui interrogeons les mis en examen, les complices, qui recevons les familles des victimes. On ne porte pas l’accusation, on ne travaille pas sur la culpabilité – il y a des procureurs pour ça ; notre métier, ce sont les charges : on ne se fie qu’à des éléments objectifs car si on n’a rien, on alimente le fantasme de la poursuite politique.
Nous travaillons en binôme ; sur les dossiers les plus importants, nous sommes trois, voire quatre ou cinq. Le premier juge saisi est en charge du dossier mais dans les réunions et au moment de la prise de décision, nous sommes deux. Trois services d’enquêtes collaborent avec nous : la direction générale de la sécurité intérieure, la DGSI, la sous-direction antiterroriste qui dépend de la police judiciaire, la SDAT, et la section antiterroriste de la Brigade criminelle, la crème des enquêteurs. Pour les attentats, les trois services sont saisis. Mon travail, c’est de coordonner et de diriger l’action des policiers. J’échange une cinquantaine de mails par jour avec les enquêteurs. On a des réunions régulières. On peut faire beaucoup d’expertises : ADN, informatiques, et d’autres sur la personnalité psychologique ; on missionne des psychiatres, des enquêteurs de personnalité pour reconstituer des parcours.
Le pôle antiterroriste est l’un des postes d’observation et d’action les plus exposés : il faut être solide, déterminé, un peu aventureux, capable d’encaisser des coups, de supporter la violence (interne, externe, politique, armée, religieuse, sociale), la violence, partout, tout le temps – rien ne nous y prépare vraiment. Mon prédécesseur m’avait prévenue : tu seras aspirée par cette noirceur, elle te contaminera, tu n’en dormiras plus ; je n’imaginais pas qu’elle m’abîmerait à ce point. On se sent parfois très seuls, confrontés au risque d’instrumentalisation politique, à la manipulation, aux attaques, à la récupération médiatique de nos affaires. Quand on instruit des dossiers aussi lourds que les attentats des années 2012 et 2015 notamment, on est écrasés par le poids de la douleur collective, les gens attendent beaucoup de nous – trop sans doute car nos pouvoirs sont limités ; nos forces, aussi. Chaque matin je suis confrontée aux limites de ma résistance et à la gestion de mon stress. J’arrive à mon bureau à 8 h 30, je repars à 19 heures, en théorie car en réalité, le terro, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je prépare mes interrogatoires ou rédige mes ordonnances chez moi, le soir ; je reviens le week-end, quand je suis de permanence : c’est aussi, je crois, un moyen de fuir mon quotidien, de ne pas affronter la décomposition de mon mariage. Mes journées sont intenses, ponctuées par les interrogatoires, les réunions, les discussions avec les enquêteurs, les avocats, les autres juges, c’est un long tunnel de prises de décisions sensibles et de responsabilités – la tension est constante, permanente. Une simple erreur de procédure peut être fatale. À mes débuts, j’ai été juge de droit commun ; si je relâchais un trafiquant, je savais qu’au pire il allait trafiquer, mais là, si je me trompe, des gens peuvent être tués à cause de moi.
Mon quotidien, ce sont aussi les missions – jusqu’à quatre par an – dans des zones de conflit minées par le jihadisme, au milieu d’agents du Raid ou du GIGN surarmés, les exercices de sécurité, l’obligation de changer de chambre au milieu de la nuit pour ne pas être identifiable, la confrontation avec les gardes des détenus que je suis venue interroger, des types dont je ne sais rien, imprévisibles et sanguins, masqués de têtes de mort, les slogans scandés en pleine nuit : « Français ! Partez maintenant sinon ce sera trop tard ! », les risques de maladie, sur place, les traitements préventifs qui me laissent exsangue et ce moment où, avant de partir, j’embrasse mes enfants sans leur montrer mon émotion, en pensant que c’est peut-être la dernière fois. Je suis saisie de tous les attentats commis dans le monde ayant occasionné des victimes françaises, je me rends régulièrement dans des dictatures touchées par le terrorisme, des théâtres de guerre où règnent l’anarchie, les régimes patriarcaux les plus archaïques, ce sont toujours des situations à risques, je sais que je peux être maltraitée, humiliée et, dans le pire des cas, kidnappée. Sur l’échelle de mes angoisses, le viol et la décapitation arrivent juste en dessous de la mort de mes enfants. Souvent, j’ai eu peur ; mais au bout d’un certain temps, la peur, on finit par la dominer.
La réalité, c’est qu’on s’habitue à la possibilité de notre propre mort mais à la haine, jamais. La haine surgit et contamine tout. Elle est là quand j’ouvre les courriers des détenus [Alma Revel, vous allez crever en enfer], le compte rendu d’écoutes interceptées dans les parloirs sonorisés [la juge, cette pute] ; elle est là quand je visionne des vidéos d’exécutions ou les images prises sur les scènes de carnage [on va balafrer votre pays de mécréants], elle est là quand j’interroge des hommes, des femmes, des adolescents [j’reconnais pas votre justice, vos lois, vous êtes rien], et elle est là au moment où je reçois des SMS de menace [Les Frères vont buter ta gueule, grosse salope]. À la fin, ces microfissures provoquent une fracture, une béance qu’il faut bien combler d’une façon ou d’une autre, par une narration affective, même factice. Or, d’une manière générale, les gens n’aiment pas les juges, ils nous voient comme les clés de voûte d’un appareil punitif, nous serions rigides et trop puissants, les thuriféraires de la loi – le bras armé de la coercition.
Mon père avait été un grand lecteur et un étudiant de Foucault qu’il citait souvent : « Il est laid d’être punissable mais peu glorieux de punir. » Je suis la fille unique de Robert Revel, l’histoire a oublié mon père, il fut pourtant l’un des militants les plus actifs de la gauche prolétarienne dans les années 60, proche de Jean-Paul Sartre dont il avait failli être le secrétaire avant de tomber dans la drogue et le gangstérisme. Il me racontait que mes grands-parents, des résistants communistes, cachaient des armes et des tracts antinazis dans son berceau ; je crois que tout part de là, de l’idée que le pire est toujours possible mais qu’il ne faut jamais se coucher devant l’adversaire. Ma mère, il l’avait rencontrée sur les bancs de Normale sup. C’était l’un de ces couples passionnés qui croyaient en la révolution à une époque où intellectualité et sexualité fusionnaient, où l’on considérait encore que la littérature et les idées pouvaient changer le monde et qu’il fallait penser contre soi pour avoir une possibilité de construction et d’élévation personnelles – des convulsions de l’histoire, ils avaient fait la matrice de leur vie commune.
L’histoire familiale aurait pu être glorieuse si mon père n’avait pas choisi, du jour au lendemain, de suivre Pierre Goldman, fils de résistants juifs, icône rebelle de la gauche intellectuelle, un type brillant, fiévreux mais instable, convaincu que l’engagement passait par la lutte armée et qui l’a incité à prendre les armes pour rejoindre la guérilla au Venezuela au milieu de l’année 1968.
À leur retour, en 1969, mon père sombre avec lui dans le banditisme. Quelques années plus tard, Goldman est accusé du meurtre de deux pharmaciennes, il écrit ses Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, un texte vertigineux dans lequel il clame son innocence, et il est libéré avant d’être assassiné en pleine rue. Mon père, lui, est arrêté lors du cambriolage de l’appartement parisien d’un grand patron de l’époque, incarcéré pendant onze ans et oublié de tous. Ma mère m’emmène vivre avec elle au sein d’une communauté du sud de la France composée d’intellectuels, la plupart fils de bourgeois, déterminés à modifier les structures sociales en adoptant un mode de vie rural – communauté qu’elle quitte quelques années plus tard pour faire un mariage petit-bourgeois dicté par le triptyque confort-sécurité-raison avec un médecin réputé d’un village des Alpes du Sud ; c’est là, perdue dans les montagnes du Valgaudemar, que j’ai été élevée.
Quand mon père sort de prison au début des années 80, c’est un homme déprécié, sans aucune cohérence intérieure – éclaté, branlant ; de là, ma conviction que l’incarcération, si elle peut entraîner une forme de prise de conscience, a aussi ses effets disruptifs – l’enfermement révèle le pire de vous-même et quiconque n’a pas été soumis à ce rétrécissement de l’horizon ne sait pas ce qu’est la dévastation. Il s’installe dans une HLM de Champigny-sur-Marne et tombe dans les drogues dures ; ma mère limite mes contacts avec lui jusqu’à ma majorité. Il meurt à la fin des années 90 d’une overdose ; il n’avait que cinquante-cinq ans. Pendant les quelques années où je me serai rapprochée de lui, il n’aura fait que me reprocher de m’être placée du côté de la répression : « Ton métier, c’est d’emmerder et de faire enfermer les gens qui ont des problèmes. » C’était réducteur, évidemment. Juger est aussi un acte politique.
Au-delà de l’aspect coercitif, il y a quelque chose de fascinant dans mon activité : juge, ça vous plonge dans les abysses de la nature humaine, les gens se mettent dans des situations terribles, et moi, j’accompagne ces humanités tragiques. J’ai devant moi des gens broyés par le destin, issus de tous les milieux sociaux, le malheur est égalitaire, il ne faut pas croire que certains s’en sortent mieux que d’autres ; dans la vie, chacun fait ce qu’il peut, en fonction de ses chances, de ses capacités, et c’est tout. Sur mon bureau, j’ai encadré cette phrase de Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »
Mais parfois, on ne comprend rien.

3
J’avais à peine vingt-quatre ans quand j’ai été confrontée à la dureté du métier de juge d’instruction ; les faits étaient épouvantables : une petite fille de six ans avait été retrouvée poignardée dans son lit ; c’était son père qui l’avait découverte à son réveil ; la mère avait disparu. Il avait appelé la police, les enquêteurs l’avaient cherchée partout, dans les forêts voisines, les caves inhabitées, les morts-terrains. Ils avaient retrouvé son corps échoué au bord d’un lac ; elle était morte noyée. L’enquête avait conclu qu’elle s’était suicidée après avoir tué son enfant dans un accès de folie. Pourquoi ? Comment ? On ne le saurait jamais. Il faudrait vivre avec le mystère de ce passage à l’acte. Je devais annoncer à ce père, ce mari détruit, la fin de la procédure. J’étais si jeune – avec quels ressorts psychologiques allais-je arriver au bout de mon entretien ? Je revois cet homme en larmes, je revois la greffière et l’avocate, en larmes aussi. J’ai dû trouver la force et les mots ; ça a été terrible mais je l’ai fait.
J’ai intégré l’antiterrorisme huit ans après les attentats du 11 Septembre ; j’interrogeais des hommes, des femmes dont certains avaient chanté et dansé devant les images de l’effondrement des tours, qui désavouaient la version officielle et criaient au complot. Depuis 1995, il n’y avait pas eu d’attentats en France et, en 2012, un terroriste islamiste de vingt-trois ans tuait successivement trois jeunes militaires en civil avant de pénétrer dans une école juive, arme à la main, pour assassiner trois enfants et le père de deux d’entre eux. À cette époque, j’ai accepté de devenir coordonnatrice du service – en mémoire de ces enfants. J’étais révoltée contre l’immobilisme étatique, la lâcheté et l’aveuglement de la société, je voulais comprendre comment on en était arrivés là. Le tueur n’était ni un fou ni un psychopathe mais un jeune délinquant, hâbleur, frimeur, qui volait des motos pour faire des rodéos. Qu’un jeune homme comme lui – un profil que les services de renseignements avaient même songé à recruter – fût capable de tuer des jeunes de son âge puis, le soir même, d’aller manger une pizza avec son frère et sa sœur avant de viser de sang-froid quatre jours plus tard des enfants dans leur école – des enfants dont l’un avait encore la tétine dans la bouche – montrait qu’il n’y avait plus de limite à la barbarie et pas de moyens sûrs de déceler le risque d’un passage à l’acte… Il était armé, il avait discuté pendant plus de vingt heures avec les négociateurs du Raid et de la DCRI sans montrer aucun signe de faiblesse, sans reddition possible. On ne parlait que de ça dans le service : est-ce que des erreurs avaient été commises – et lesquelles ? On ne comprenait pas grand-chose à l’époque, on était perdus, mais à partir de là, on a travaillé sur toutes les filières.
En 2015, on n’a fait que prendre des coups, on se démenait pour essayer de déterminer comment les réseaux jihadistes s’étaient organisés, c’était une période très dure, il nous a fallu tout inventer, mais on a commencé à savoir traiter ce type de dossier. Dès le début de l’année, le 7 janvier 2015, on a dû faire face à l’attentat de Charlie Hebdo, les tueurs étaient morts, on n’avait aucune idée de la façon de retrouver les complices. On ne se doutait pas que ce n’était que le début… Le lendemain, il y a eu l’assassinat d’une policière à Montrouge et, vingt-quatre heures plus tard, la prise d’otages de l’Hyper Cacher, les clients abattus lâchement, les assauts simultanés du Raid. En trois jours, notre pays s’est écroulé. C’est à cette époque que François est arrivé, en renfort ; il avait jusque-là été magistrat de liaison en Espagne. Nous étions alors une petite bande de trois juges très soudés parmi les onze qui constituaient le service : Éric Macri, cinquante-trois ans, fils d’un couple de médecins d’origine argentine, qui avait participé à la création du pôle « crimes contre l’humanité » en 2012 avant de nous rejoindre ; Isabelle d’Andigné, cinquante ans, qui avait longtemps officié au pôle financier avant de siéger comme juge assesseur dans de nombreux procès d’assises, et moi. On était très proches, on parlait beaucoup de nos peurs, de ce qu’on ressentait, on avait besoin de partager cette expérience hors norme. Quelques mois après, alors qu’on sortait à peine la tête de l’eau, les attentats du 13 Novembre nous ont plongés au cœur du chaos. Une série de fusillades et d’attaques-suicides avaient été perpétrées dans la soirée à Paris et dans sa périphérie par trois commandos qui appartenaient à l’État islamique, causant la mort de plus de cent trente personnes et des centaines de blessés. Le stade de France, des cafés parisiens et la salle de spectacle du Bataclan avaient été visés – des symboles d’une France jeune, moderne, ouverte, festive. Je me souviens des dépêches et des SMS qui tombaient en continu, du sentiment de fin du monde. Le procureur général du parquet antiterroriste et nos collègues avaient été envoyés sur les lieux du drame, en première ligne ; ils en étaient ressortis fracassés, mutiques devant les psychologues dépêchés sur place. Un mois plus tard, je pénétrais à mon tour au Bataclan, accompagnée de François et d’Isabelle… Tout avait été mis sous scellés mais les lieux étaient encore imbibés de sang.
Tu entres et tu as, en tête, la scène de carnage ; la mort s’insinue partout, tu pourrais la palper, elle te pénètre et t’entaille. Tu entres, entravée par ton histoire, ton identité sociale, politique ; tu sors et tu comprends que tout ton être a été déformé, contaminé. Tu ne seras plus jamais la même.
Le récit national de la violence, nous l’écrivions collectivement. On essayait de tenir, de se montrer réactifs, efficaces, mais on était brisés. À partir de 2015, on a tout judiciarisé : dès qu’il y avait un départ pour la Syrie, on ouvrait une enquête pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste, on ne triait plus. On s’est mis à faire du préventif sur tout le monde, c’était limite de la vengeance, on incarcérait mineurs, majeurs, on vivait dans l’angoisse, on n’en dormait plus… On se réveillait avec la peur au ventre et on se couchait avec un Lexomil.

Les cas de conscience étaient quotidiens. Après un attentat, je recevais les familles des victimes : elles réclamaient des coupables qui, généralement, étaient morts. Pour apaiser leur besoin de justice, je maintenais en détention – parfois pendant des années – des gens dont la faute était d’avoir eu, à un moment donné, un lien lointain, incertain avec les auteurs des crimes ; en agissant ainsi, étais-je juste ? Je leur expliquais qu’il valait mieux un non-lieu maintenant qu’un acquittement au terme d’un procès difficile dont elles sortiraient détruites ; je n’osais pas leur dire que faire condamner un innocent n’allégerait pas leur peine.
Mais les familles des victimes n’acceptent jamais l’absence de coupable et leur verdict est sans appel : si vous les libérez, c’est comme si les miens étaient morts pour rien.
Les terroristes islamistes représentaient 90 % de notre contentieux – leur propagande avait trouvé la manière d’exploiter les failles de notre société – mais nous avions aussi des terroristes d’extrême droite, d’extrême gauche. On vivait avec une menace permanente au-dessus de la tête. Quand un attentat se produisait, on s’appelait entre juges : Tu crois que c’est qui ? On cherchait des informations sur l’auteur, on voulait savoir s’il était connu ou non à l’instruction, si l’un d’entre nous l’avait déjà interrogé. Notre angoisse, c’était de ne pas avoir interpellé quelqu’un qui était passé à l’acte.

Direction générale de la sécurité intérieure, le 4 janvier 2015 à 14 h 34
– – – Je me nomme Meriem KACEM née BENACHOUR.
– – – Je suis née le 3 juillet 1966 à Alger.
– – – Je suis de nationalité française.
– – – Je travaille en tant que cantinière à la mairie de Bondy.
– – – Je suis divorcée de M. KACEM Farid, décédé.
– – – J’ai cinq enfants : Mohammed, trente ans, Kader, vingt-huit ans, Anissa, vingt-cinq ans, Mehdi, dix-sept ans, et Abdeljalil, vingt et un ans.
– – – Mon fils Abdeljalil a disparu depuis le 30 décembre 2014 avec sa jeune femme, Sonia Dos Santos. Quelques jours avant, il a dit à son grand frère Mohammed qu’il avait l’intention d’aller en Syrie. J’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose, je suis très inquiète. Il avait un comportement bizarre depuis plusieurs semaines.

question : Vous êtes croyants ?
réponse : Je suis musulmane, croyante. Il y a un an, Abdeljalil a commencé à devenir plus pratiquant.
Je n’ai rien vu venir jusqu’à ce que je découvre dans ses affaires des dates de billets pour des départs à Istanbul.
Il me parlait des actualités, que Bachar El-Assad massacrait son peuple et que la France ne faisait rien. Il disait que la France agressait les musulmans, qu’il ne pouvait pas vivre sa religion comme il le voulait.
Un jour, il a dit que son rêve c’était d’aller vivre dans un pays musulman.
En ce qui concerne Abdeljalil, ça n’a pas toujours été facile avec lui. On m’a retiré la garde à cause de son père qui était très violent et on me l’a rendu quand j’ai divorcé. Il est gentil, mais il a eu des problèmes de comportement à l’adolescence. Mon fils est allé en famille d’accueil. C’est là qu’il a commencé à mal tourner. Après il est revenu vivre avec moi. Il a épousé Sonia Dos Santos et ils ont vécu chez moi jusqu’à leur départ.

question : Connaissez-vous les fréquentations de votre fils ?
réponse : Il traînait avec des types qui l’ont poussé à voler et à vendre de la drogue, et puis un jour, il a changé. Il est devenu plus religieux et il a commencé à fréquenter des gens qui lui ont monté la tête.

question : Que faisait-il dans la vie ? Il travaillait ?
réponse : Il enchaînait les petits boulots. À un moment, je lui ai trouvé un poste dans une association. Il s’occupait de jeunes handicapés. Mais depuis quelque temps, il vivait du RSA.

question : D’après vous, votre fils aurait-il rejoint l’État islamique en Syrie ?
réponse : Je ne sais pas.

question : Était-il un combattant ?

(Mentionnons que Mme Benachour sourit à cette évocation.)

réponse : Non, non… mon fils ne ferait pas de mal à une mouche.

Extraits
« Cette haine de la France, exprimée par des jeunes qui y sont nés pour la plupart, qui y ont grandi, c’est toujours une incompréhension totale. Certains ne se sentent même pas français, revendiquent une autre nationalité. On ne sait jamais précisément de quoi cette haine est le produit. D’un lavage de cerveau? D’un rejet social? D’une humiliation? De la transmission d’une humiliation? D’un processus carcéral qui les a mis en relation avec les mauvaises personnes? D’un processus judiciaire? Pour l’écrivain américain James Baldwin, si les gens s’accrochent tellement à leurs haines, c’est parce qu’ils pressentent que, s’ils viennent à les lâcher, ils se retrouveront seuls face à leur douleur. Les hommes et les femmes que je reçois dans mon bureau ont le sentiment de vivre le racisme au quotidien, qu’on les renvoie sans cesse à leur condition initiale. Ils sont parfois solides intellectuellement mais ont des failles identitaires profondes. Ils ne savent pas qui ils sont vraiment, quelle est leur place. Ils vont sur Internet chercher des réponses à leur mal-être, ils y rencontrent des idéologues dangereux qui leur retournent le cerveau en utilisant des techniques de propagande primaires mais efficaces. » p. 87-88

« On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience? » p. 111

À propos de l’auteur
TUIL_Karine_©DRKarine Tuil © Photo DR

Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public. Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Éditions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo et écrit des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Échos.
Son septième roman, La domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset . A l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du Roman News organisé par le magazine styletto et le Drugstore publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux États-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Le 23 avril 2014, Karine TUIL a été décorée des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication. Le 23 mars 2017, Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture et de la Communication lui décerne le grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Son dixième roman L’insouciance est paru aux éditions Gallimard en septembre 2016. il a obtenu le prix Landerneau des lecteurs 2016, a été sélectionné pour divers prix littéraires parmi lesquels le prix Goncourt, le prix Interallié, le Grand prix de l’Académie Française. Traduit en plusieurs langues, il a obtenu le prix littéraire de l’office central des bibliothèques. Les choses humaines, paru en 2019, a été couronné par le Prix Interallié et le Prix Goncourt des lycéens avant d’être adapté au cinéma en 2021 par Yvan Attal. La décision est son douzième roman. (Source: karinetuil.com / éditions Gallimard)

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Le parfum des cendres

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En deux mots
Alice se propose de rédiger une thèse sur les pratiques funéraires et va pour cela suivre des thanatopracteurs. Sa rencontre avec Sylvain, qui «sent les morts», va l’intriguer avant de changer sa vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

De l’odeur de la mort à un hymne à la vie

Dans Le parfum des cendres Marie Mangez confronte une thésarde et un thanatopracteur. Une rencontre surprenante pour un roman qui ne l’est pas moins.

On devrait toujours choisir avec soin ses sujets de thèse, car ils vont occuper une grande partie de vos études supérieures. Le choix d’Alice Lanier, doctorante en anthropologie, va la confronter à un univers resté par la force des choses très secret, la thanatopraxie.
En décidant de partager le quotidien de Sylvain Bragonard qui depuis neuf ans prépare les corps des morts avant leur inhumation, elle va aller de surprise en surprise. Mais pour explorer ce monde, il lui aura fallu déployer des trésors de patience. Car Sylvain est un taiseux, fermé sur lui-même et réfugié dans son travail. C’est une question en apparence anodine qui va libérer la parole du jeune homme. En se rendant au domicile d’un vieil homme décédé Alice lui demande ce qu’il sent. « Le vieux papier et la bergamote ». Une réponse qu’il explicite et permet à la jeune femme de comprendre les qualités olfactives exceptionnelles de son « objet d’études ». Au fil du récit, celui que sa sœur Aude appelle sa grenouille, en référence au personnage imaginé par Patrick Süsskind dans Le Parfum, va tenter de sortir de la prison dans laquelle il vit désormais comme dans un bocal. « Entre lui et le monde s’élevait cette paroi épaisse et transparente qui l’entourait tout entier, pas d’échappatoire, une prison de verre sans oxygène où l’on ne pouvait respirer ? Il ne pouvait pas. Impossible. Il aurait suffi d’un mot, pourtant, un mot pour leur expliquer ce qu’il vivait depuis toutes ces années; mais ce mot-là, comme les autres, restait enfermé à l’intérieur du bocal. Il ne pouvait que regarder à travers la baie vitrée, regarder les autres vivre alors que lui était mort, asphyxié, mort sans rémission. »
Au fil du récit, on va découvrir les causes de ce traumatisme, voir peu à peu Sylvain retrouver le goût (jamais expression n’aura été plus juste) de ses premières amours, faire de la confiture de piments, se replonger dans les défis de la composition des parfums et se rapprocher des siens et d’Alice.
Il y a dans ce roman l’originalité du choix de la profession du personnage principal, mais il y a bien davantage. La mort omniprésente et la façon d’affronter un deuil, les rêves de jeunesse et la façon dont on les oublie un jour… ou pas, la difficulté de dire sa peine, d’exprimer ses sentiments et cette exploration sensuelle des odeurs et des parfums que le style de la romancière sublime au point que le lecteur se prend lui aussi à « sentir les choses ».
Ajoutez-y une dose d’humour et de poésie et vous obtiendrez d’emblée la confirmation d’un joli talent!

Le parfum des cendres
Marie Mangez
Éditions Finitude
Premier roman
240 p., 18,50 €
EAN 9782363391506
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les parfums sont toute la vie de Sylvain Bragonard. Il a le don de cerner n’importe quelle personnalité grâce à de simples senteurs, qu’elles soient vives ou délicates, subtiles ou entêtantes. Tout le monde y passe, même les morts dont il s’occupe tous les jours dans son métier ¬d’embaumeur.
Cette manière insolite de dresser des portraits stupéfie Alice, une jeune thésarde qui s’intéresse à son étrange profession. Pour elle, Sylvain lui-même est une véritable énigme: bourru, taiseux, il semble plus à l’aise avec les morts qu’avec les vivants. Elle sent qu’il cache quelque chose et cette curieuse impénitente veut percer le mystère.
Doucement, elle va l’apprivoiser, partager avec lui sa passion pour la musique, et comprendre ce qu’il cache depuis quinze ans.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Causeur.fr
Actualitté
Psychologies
France Bleu Le coup de cœur des libraires (Marie-Ange Pinelli)
Blog Sur la route de Jostein


Marie Mangez présente son roman Le parfum des cendres © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Bernadette était allongée, paupières fermées, les bras sagement étendus le long du corps. Au cœur de ses joues sillonnées de rides, légèrement affaissées, on distinguait le creux des fossettes, centres névralgiques d’un visage encore animé par des années de sourire. Visage arborant désormais une expression sereine – Bernadette attendait que l’on s’occupe d’elle, remettant placidement son enveloppe charnelle aux soins d’autres mains que les siennes.
Sylvain la contempla avec tendresse. D’un mouvement délicat, le pinceau alla caresser les lèvres de la vieille femme, une caresse minutieuse et colorante. Rouge grenat. Teinte identique à celle du tailleur que la famille avait préparé pour elle.
Ça lui allait bien, cette couleur au parfum de groseille. Sylvain écarquilla les narines, son regard glissa le long de la petite bouche ronde et encore charnue, séductrice, encadrée de plis amers que venaient contrebalancer, un peu plus loin, les deux fossettes rieuses. Et puis, au bout de ses doigts déformés par l’arthrose, ultime coquetterie, une dentelle de vernis écaillé… Groseille, oui. C’était bien ça. Cette fragrance piquante et fruitée. Une bille écarlate qui éclate en jus acide, très acide sous ses dehors pimpants, pas du genre à enrober le palais de douceur sucrée, la groseille, plutôt du genre à le picoter délicieusement – avec, de temps à autre, l’éclair d’amertume des minuscules grains qui cèdent sous la dent…
Il reporta son attention sur le pinceau. Une touche de plus, là. À la commissure. Une touche de plus et Bernadette retrouverait pleinement son arôme de groseille…
« … Et ça vous dérange pas, les odeurs ? »
Sylvain se retourna, irrité. Elle le regardait tranquillement, visage neutre et sourire interrogatif aux lèvres, avec son petit carnet de fouille-merde sur lequel elle grattait sans discontinuer.
« Quoi, les odeurs ? » demanda-t-il sèchement.
Elle ne se démonta pas, son sourire s’adoucit encore, de même que s’arrondirent les inflexions de sa voix, calmement pédagogue :
« Ben, vous savez, des fois, avec les débuts de la décomposition… ça dégage quand même une odeur un peu… putride… Vous la supportez sans problème ? »
Il haussa les épaules et se contenta de lâcher :
« Faut croire que oui. »
Elle hocha la tête, retourna de plus belle à son carnet et lui à son cadavre, non sans mauvaise humeur.
Deuxième jour d’« observation ».
Putain, ça allait être long.

Il avait reçu son appel la semaine précédente, une certaine – c’était quoi son nom déjà ?… ah oui, Alice Kekchose – demandait à pouvoir « observer quotidiennement sa pratique pendant quelques semaines », dans le cadre « d’une thèse sur les thanatopracteurs » (sic) – tu parles d’un sujet – d’ailleurs, curieusement, elle n’avait pas dit « sur la thanatopraxie », mais « sur les thanatopracteurs », Sylvain se demandait à quoi tenait exactement la nuance. En attendant, il avait dit OK – il n’avait jamais su dire non de toute façon, c’est toujours ce qui avait causé sa perte, d’ailleurs.
Et elle avait donc débarqué la veille, était restée plantée à côté de lui pendant toute la journée, avec ses questions intempestives et le frottement désagréable de son crayon sur le papier à grain épais de son carnet bon marché. Ô joie.

Pour l’instant il se contentait de serrer les dents et attendre que ça passe. Mais cette observation, décidément, était indécente : une intrusion malvenue dans son espace intime.
Il faut dire qu’il n’avait pas l’habitude. L’essentiel de son travail s’effectuait en solitaire – ou plutôt, en tête à tête avec les défunts, instant privilégié durant lequel se tissait entre lui et le mort ce lien fragile et éphémère, cette connivence précieuse que la présence d’un vivant venait inévitablement troubler.
Sylvain ne s’entendait pas avec les vivants. Il ne pouvait établir avec eux la même complicité, ressentir à leur égard la même affection qu’envers ces dépouilles vaguement nauséabondes étalées sur la table de préparation. Un fossé le séparait d’eux : le fossé entre la mort et la vie. Ce que ressentaient les macchabées, il le comprenait, et eux semblaient le comprendre aussi, bien mieux qu’aucun vivant. Leur monde à eux, le monde des vivants, Sylvain Bragonard l’avait quitté, sur la route de Grasse, le 21 juillet il y a quinze ans.
2

L’ouverture de la housse, c’était toujours un moment spécial. On ne savait jamais exactement à quoi s’attendre. Instant Kinder Surprise.
Cette fois-ci, à l’intérieur du Kinder, c’était un lot en pièces détachées.
Alice ne put s’empêcher de réprimer un haut-le-cœur. Manque d’habitude. Elle en avait vu d’autres, pourtant, depuis plus de six mois qu’elle accompagnait les thanatopracteurs, mais là, c’était hard. Le bas, pas de souci, mais alors le haut… Sylvain, lui, ne cilla pas. Il se contenta d’observer le crâne pulvérisé et de commenter sobrement :
« Va y avoir du boulot. »
Ce qui ne semblait pas pour lui déplaire.
Deux semaines qu’Alice le suivait quotidiennement. C’était son cinquième thanatopracteur : avant lui, elle avait eu un jeune type boute-en-train expert en blagues gores, une sympathique trentenaire biberonnée à Six Feet Under, un aîné plus grave type majordome discret et minutieux, et puis Farida, ce sacré bout de femme charismatique, au brushing toujours parfait et aux ongles toujours soigneusement manucurés. Et maintenant, ce Sylvain Bragonard. Cinq personnalités différentes, avec leurs méthodes propres, leurs enthousiasmes, et leur attention qui ne s’attardait pas sur les mêmes détails.
Lui, pourtant, n’était pas tout à fait comme les quatre autres. Elle l’avait constaté dès le premier jour. La façon dont il regardait et maniait les corps… Y’avait un truc.

Elle le scruta. Pas vieux – la trentaine ? – des mains fines, délicates, un visage fermé qui ne montrait des signes d’épanouissement que lorsqu’il se plongeait dans la préparation des défunts. Du reste, pas spécialement porté sur la communication.
Elle sentait bien que sa présence lui courait sérieusement sur le haricot. Pas besoin d’un doctorat en intelligence sociale pour interpréter l’expression de ses pupilles dès qu’elle s’avisait d’émettre le moindre son… Elle se faisait donc la plus discrète possible, retranchée dans un coin de la pièce, évitant généralement d’ouvrir la bouche, histoire de ne pas perturber monsieur. Elle avait également remarqué que le bruit même de son crayon paraissait l’irriter ; et, en conséquence, s’abstenait de prendre des notes, s’efforçant de garder en mémoire tout ce qui pouvait être utile, afin d’en noircir son carnet sitôt sortie du funérarium et libérée de cette compagnie légèrement taciturne.
Parfois, malgré tout, elle tentait de tirer quelque chose de cette peu active cavité buccale.
« À votre avis, lui, comment il est…
— Accident. »
Il ouvrit d’un geste sec, précis, la mallette noire contenant une partie de ses instruments, sans jeter un regard à Alice. Puis précisa après quelques secondes :
« Voiture. Ou moto. »
Alice était toujours quelque peu impressionnée par l’assurance avec laquelle ces professionnels se montraient capables, d’un simple coup d’œil, de déterminer les raisons qui avaient amené ces corps inertes sous la pointe de leur bistouri. Sylvain Bragonard, à ce titre, ne faisait pas exception.
Il commença à déshabiller le mort. Le jean déchiré, le T-shirt ensanglanté pour lequel il fallait déployer des trésors de technicité afin de l’extirper par la tête (ou ce qu’il en restait). Sylvain ne découpait jamais les vêtements, si complexe que fût l’opération. Ses mouvements étaient rapides mais doux, presque tendres ; à la précision chirurgicale s’ajoutait un on-ne-sait-quoi de délicatement attentionné, comme si ce qu’il manipulait n’était pas une masse de chairs et de fluides inanimée, mais un être vivant sensible dont il convenait de respecter à la fois les plaisirs et la pudeur.
Et surtout, une fois le corps entièrement dénudé, il prenait toujours quelques instants pour l’examiner sous toutes les coutures – jusqu’ici rien d’extraordinaire – et pour… Alice ne trouvait pas le terme exact. Difficile à décrire. Tiens, c’est ça, voilà qu’il le refaisait maintenant… comme à chaque fois… Le regard intense qui enrobe la dépouille, non pas dans ses détails anatomiques mais dans une forme de totalité, et ces narines dilatées, tendues vers leur cible… Ce corps, il le humait, oui, voilà ! C’était ça. Précisément. Il humait le défunt. Dans une inspiration profonde, comme si sa vie en dépendait. Quelques secondes en suspension, durant lesquelles le reste du monde semblait ne plus exister.
Alice savait qu’il ne fallait absolument pas le troubler à cet instant-là. Elle se contentait d’observer en silence ce réflexe incongru, qu’elle n’avait remarqué chez aucun autre embaumeur de sa connaissance, et dont le sens lui échappait.

Les produits utilisés pour la désinfection du corps dégageaient une odeur chimique passablement désagréable – quoique, jugeait Alice, toujours moins pénible que les émanations naturelles du cadavre. Les mains gantées de Bragonard se promenaient à présent sur les membres du défunt, les caressaient, les frottaient et les malaxaient pour les assouplir. Rien que la procédure classique ; mais ici, il semblait que ses gestes visaient réellement à ranimer les chairs glacées, à leur insuffler, par ce contact, un peu de la vie qui coulait dans les veines de l’embaumeur. Elle ne savait dire exactement à quoi tenait cette différence infime : peut-être à l’intensité avec laquelle Sylvain Bragonard effectuait ces actes routiniers, l’expression étrange qui flottait sur ses traits – pas de la simple concentration, non, c’était définitivement autre chose – ou encore le frémissement de ses doigts minces sur la peau grise du mort…
Celui-ci, de ce qu’on pouvait en juger, contrairement à la majorité des défunts qui atterrissaient sur la table mortuaire, paraissait jeune. Très jeune. Vingt ans ? Alice n’osait pas demander à Sylvain son pronostic sur la question. Un échange de trois mots par session, c’était le maximum qu’elle pouvait espérer – au-delà, les réserves de patience verbale du thanatopracteur atteignaient très manifestement leurs limites.
Avec les autres, la conversation s’était révélée bien plus fluide et naturelle. Une succession de petites discussions informelles, techniques ou plus personnelles, qui s’égrenaient tout au long de la journée, pendant les soins eux-mêmes ou bien, davantage encore, durant les longs trajets en fourgon d’un funérarium à un autre, d’une maison endeuillée à une autre : c’était généralement lors de ces voyages entre deux morts que les langues se déliaient le plus, que le dialogue dérivait insensiblement vers le tout et le rien – ce rien riche de sens qu’Alice recueillait aussi précieusement que le reste – et qu’une forme d’intimité se tissait avec cette thésarde un peu obscure, dont on ne savait pas très bien au fond ce qu’elle cherchait, mais qui les accompagnait quotidiennement depuis des semaines.

Avec Sylvain Bragonard, toutefois, l’intérieur du fourgon, la plupart du temps, ne résonnait que de l’écho du silence. Alice avait bien essayé de lui tirer les vers du nez – c’était son boulot, et elle était habituellement assez douée en la matière – mais le nez en question était toujours resté résolument fermé, gardant pour lui ses potentiels parasites. Tout ce qu’elle avait pu en extirper se résumait à des réponses laconiques, quelques rares commentaires un tantinet borborygmiques, et le minimum syndical de la cordialité.
Pourtant, il ne s’était jusqu’à présent jamais opposé à sa présence (si désagréable cette dernière semblât-elle être à ses yeux) et continuait scrupuleusement à l’informer de ses déplacements professionnels afin qu’elle puisse se joindre à lui. Alice en déduisait qu’il était pris en sandwich entre une tranche de misanthropie en haut, et en bas une autre tranche, plus fine, de désir de contact humain. Restait juste à exploiter au maximum la saveur de la tranche du bas.
Pour ça : essayer d’arranger un entretien. C’était son objectif à court terme. Elle n’en avait pas ressenti le besoin avec les autres, les informations glanées ici ou là au gré des journées passées ensemble lui fournissant largement assez de matière. Mais si lui n’ouvrait pas la bouche sur son lieu de travail, peut-être fallait-il l’emmener sur un autre terrain. Ça se tentait, du moins.
L’opération, cette fois, dura presque dix heures : il y avait du pain sur la planche – en l’occurrence, une tête entière à faire passer du statut de sauce bolognaise à celui de visage humain. La famille avait fourni avec le corps une photo du jeune homme pour aider à la reconstitution, mais Sylvain n’y avait jeté qu’un œil distrait, paraissant agir au feeling bien plus qu’en suivant un rigoureux protocole de copie.
Le résultat, constata Alice, n’en fut pas moins bluffant d’exactitude. Ou plutôt, à y regarder de plus près, moins exact que proprement vivant… Ce qui, à la fin de la journée, se trouvait allongé sous leurs yeux n’était pas une poupée de cire figée ; c’était un garçon endormi, un peu abîmé, mais sous les paupières duquel la vie semblait continuer de battre – et de se battre. Alice en était troublée. Elle ne pouvait détacher son regard de ce corps presque vibrant quoiqu’immobile, le voyant déjà se relever d’un bond sur ses jambes, ciao les gars merci pour le ravalement de façade, j’vais m’faire un p’tit kebab…
Sylvain affichait un air satisfait. Ses traits avaient rarement paru aussi détendus. Il s’était montré intensément concentré durant toute la journée, plus encore que d’habitude, ne levant même pas la tête lorsqu’Alice, au bord de l’inanition, avait fini par sortir s’acheter un sandwich et demandé, au passage, s’il souhaitait qu’elle lui ramène quelque chose. (D’ordinaire, c’était lui qui, entre deux préparations de corps, la plantait là en marmonnant qu’il allait manger et revenait dans vingt minutes.) Et à présent, planait sur son visage la sérénité du boulot accompli.

Il désinfectait et rangeait ses instruments un à un dans les lourdes mallettes noires lorsqu’elle se jeta à l’eau. Une brèche temporaire s’était ouverte dans sa nervosité habituelle : c’était maintenant ou jamais.
« Au fait, à l’occasion… si vous avez le temps… on pourrait discuter un peu ? Ça serait très utile pour mon travail… en complément de l’observation directe, vous voyez. »
Il se retourna, sourcils froncés.
« Discuter de…? »
De vos organes génitaux et des modalités d’élevage du lapin nain, faillit-elle répondre, mais se retint – réflexe professionnel.
« Ben, de votre parcours, de votre perception du métier de thanatopracteur… ce genre de chose… »
Elle accompagna ses propos d’un sourire engageant :
« On pourrait, par exemple, aller se poser dans un café après le travail, si ça vous dit ?
— Un café ?…
Visiblement, non, ça ne lui disait pas. Il la fixait comme si elle lui avait proposé de partir en Sibérie à dos de chameau.
« Ou bien, je sais pas, n’importe quel endroit qui vous semblerait approprié pour discuter… »
Silence.
« Va pour le café, finit-il par marmonner de mauvaise grâce, mais pas longtemps, hein. »
C’était pas gagné, mais toute perche était bonne à saisir : petit pas pour Alice, grand pas pour Sylvain Bragonard et son humanité. »

Extrait
« Comment leur dire qu’il vivait désormais dans un bocal, autrement dit qu’il ne vivait plus, qu’entre lui et le monde s’élevait cette paroi épaisse et transparente qui l’entourait tout entier, pas d’échappatoire, une prison de verre sans oxygène où l’on ne pouvait respirer?
Il ne pouvait pas.
Impossible.
Il aurait suffi d’un mot, pourtant, un mot pour leur expliquer ce qu’il vivait depuis toutes ces années; mais ce mot-là, comme les autres, restait enfermé à l’intérieur du bocal. Il ne pouvait que regarder à travers la baie vitrée, regarder les autres vivre alors que lui était mort, asphyxié, mort sans rémission. » p. 61

À propos de l’auteur
MANGEZ_Marie_©DRMarie Mangez © Photo DR

Marie Mangez vit à Paris où elle s’efforce de plancher sur sa thèse en anthropologie qui la mène régulièrement sur les rives du Bosphore. Le Parfum des cendres est son premier roman (Source: Éditions Finitude)

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Ainsi Berlin

PETITMANGIN_ainsi_Berlin  RL-automne-2021  Logo_second_roman  68_premieres_fois_logo_2019 coup_de_coeur

En deux mots
Gerd erre dans un Berlin détruit par une pluie de bombes. Quand il rencontre Käthe, il est pourtant près à croire à des jours meilleurs. Ensemble, ils vont vite se faire remarquer et devenir des cadres du nouvel État qui se construit à l’Est. Mais pour que leur projet réussisse, il faut aussi qu’ils sachent ce qui se trame à l’ouest.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Berlin où le rêve d’un nouveau monde

Pour son second roman, Laurent Petitmangin nous entraine à Berlin au sortir de la Seconde guerre mondiale. Käthe et Gerd, qui ont survécu aux bombardements, vont partager un idéal commun: construire un nouvel État. Mais entre l’utopie et la réalité…

S’il faut en croire Laurent Petitmangin, l’auteur d’un premier roman fort justement remarqué et multiprimé, Ce qu’il faut de nuit, c’est l’image d’un tunnel qui a été le déclencheur de son second roman. Et même s’il n’apparaît que fort tard dans le récit, il faut bien reconnaître combien sa valeur pratique, au-delà du symbolique, s’impose dans une ville coupée en deux comme l’aura été Berlin durant près de trente ans.
C’est dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale que se rencontrent Käthe et Gerd. Ayant échappé aux bombardements des alliés autant qu’à la fureur nazie, ils entendent reconstruire un nouveau pays sur les bases de valeurs de solidarité et de partage. À l’initiative de Käthe s’organise un groupe d’intellectuels chargée de transformer le socialisme théorique dans la vie réelle, de créer cette nouvelle façon de vivre ensemble. Autour de Walter Ulbricht, qui compte beaucoup sur l’appui de Moscou, l’équipe suit la reconstruction menée en parallèle des côtés est et ouest de la ville sur des modèles bien différents.
Liz, qui travaille pour les États-Unis, se passionne aussi pour le projet émergeant. Elle va se rapprocher de Gerd qui trouve dans leurs échanges un aspect très stimulant, même si son amour et sa fidélité à Käthe sont mis à rude épreuve lors de ces rencontres avec la belle américaine.
Mais la vie de couple fait aussi partie de ces règles qu’il faut réexaminer. Ne s’agit-il pas d’un réflexe de classe? Et le modèle familial n’est-il pas archaïque? Sur l’île de Rügen, au bord de la Baltique, on imagine un modèle communautaire où, quand les femmes accouchent, elles sont libérées de toute contrainte en confiant leurs enfants à des familles d’accueil. L’idée de Käthe étant de les rassembler par la suite dans un établissement d’élite qui leur offrira les meilleurs professeurs. Dietrich Kramm, le fils que Mareike, une scientifique, aura avec Gerd est le premier à suivre cette nouvelle voie. Mais quand le mur qui sépare la ville s’érige, la mère décide de fuir et de rejoindre les États-Unis en espérant pouvoir récupérer son fils par la suite. Gerd, en tant que cadre du parti et espion, peut poursuivre ses visites à l’ouest et continuer à voir Liz, contact précieux pour de petits arrangements entre «amis», prendre des nouvelles de ceux qui sont passés à l’ouest, transmettre des messages, favoriser tel échange et pour rendre compte du fossé qui se creusait alors. «La force d’attraction de l’Ouest s’instillait au plus profond des êtres, elle flattait toutes les envies, celles qu’on pouvait comprendre, et les plus basses aussi. Un suc vite nécessaire, impérieux, une drogue dans tous ses plaisirs, et l’abattement qui s’ensuivait. Il fallait être fort, penser loin et collectif, et pour lui résister garder en mémoire tant de choses dont on ne voulait plus. Et quand le mal était fait, qu’on avait commencé à y goûter, seule la contrainte permettait de s’en sevrer. C’était l’effort que je faisais, comme un pénitent. De retour de mes incursions, je reprenais corps avec mon camp, je rendais grâce à Käthe de ne jamais abdiquer, — c’étaient des semaines où je lui faisais l’amour plein d’admiration et de reconnaissance, apaisé de beaucoup de doutes, je ne savais si elle s’en rendait compte — , je me démenais au ministère, et regardais dans la rue ces gens pour qui je m’étais battu. Sous cette lumière d’Orient, j’arrivais à me convaincre qu’on y construisait une vie plus raisonnable, qui serait encore là quand les autres seraient de nouveau à feu et à sang.»
C’est à cette époque charnière, où la Realpolitik va prendre le pas sur les utopies que Laurent Petitmangin va déployer son sens de l’intrigue en donnant la parole à Liz. L’Américaine est aussi belle qu’intelligente et adore le jeu du chat et de la souris. Sans vraiment que l’on ne sache qui est le chat et qui est la souris. C’est aussi à ce moment qu’il est question d’un tunnel qui serait creusé sous le mur. Mais chut! Keep your secret secret. Avec cette faculté de relater la complexité des sentiments et des relations humaines qui avait déjà fait merveille dans Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin confirme tout son talent. Mariant une intrigue à la John Le Carré et prenant le contre-pied de Douglas Kennedy qui imaginait dans Cet instant-là une intrigue entre un Américain et une Allemande, il réussit parfaitement ce drame tragique porté par des personnages à la psychologique subtilement décrite.

Ainsi Berlin
Laurent Petitmangin
La Manufacture de livres
Roman
272 p., 18,90 €
EAN 9782358878005
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, principalement à Berlin. On y évoque aussi Rügen sur la Mer Baltique et les États-Unis.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que la guerre vient de s’achever, dans les décombres de Berlin, Käthe et Gerd s’engagent dans la construction du monde nouveau pour lequel ils se sont battus. Ils imaginent un programme où les enfants des élites intellectuelles, retirés à leurs familles, élevés loin de toute sensiblerie, formeraient une génération d’individus supérieurs assurant l’avenir de l’Allemagne de l’Est. Mais, à l’ouest du mur qui s’élève, une femme a d’autres idéaux et des rêves de renouveau. Liz, architecte américaine, entend bien tout faire pour défendre les valeurs du monde occidental. Quand Gerd rencontre Liz, la force de ses convictions commence à vaciller…
Ainsi Berlin, second roman de Laurent Petitmangin, confirme l’immense talent de son auteur pour sonder les nuances et les contradictions de l’âme humaine. Avec son héros tiraillé entre deux femmes, ballotté par l’Histoire, se tenant entre deux facettes de Berlin, deux mondes, l’auteur dessine le duel entre sentiments et idéaux, un combat éternel mené contre soi-même.

Les critiques
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La Boîte à M’Alice: rencontre avec Laurent Petitmangin à l’occasion de la parution de Ainsi Berlin © Production Moselle TV

Les premières pages du livre
« Le programme Spitzweiler a été mis au jour en 1991 lors de l’accès aux archives déclassifiées de la RDA (second lot). Il avait pour objet d’assurer à l’Allemagne de l’Est un vivier de scientifiques à même de rivaliser avec ceux du grand frère soviétique. Quel qu’en soit le prix. Certains noms ont été changés.

Prologue
Il me tomba littéralement des bras. Un jeune gars, sûrement plus jeune que moi de quelques années, c’était difficile à dire, la guerre compliquait tout, la lecture des visages aussi, et le sang qui versait de son cou en jets saccadés achevait de le rendre sans âge. Son corps, je le ceinturai plusieurs minutes, pour l’empêcher de s’effondrer, une drôle d’impression, une drôle d’idée là où on était rendus. Un corps qui me semblait proche, la chaleur d’un frère, il n’était pas si lourd, mais ce fut ma tête, prise d’un soudain dégoût, qui commanda de le lâcher.
Je m’accroupis quand même à côté de lui, je lui dis « attends », et juste ce mot que je répétai plusieurs fois, comme s’il suffisait à tout enrayer. Je l’embrassai, maladroitement, sur le front, vaine excuse, je mâchurai le sang sur sa chemise. Je restai encore, je toussai et déglutis, moi qui pouvais encore le faire, je crachai poudre et poussière, tout ce que nous venions de vivre, ces quelques minutes essentielles et celles qui avaient précipité l’instant, l’acmé d’une journée comme tant d’autres déjà, et je me sauvai, car cela ne servait plus à rien de rester.

1.
Je rencontrai Käthe Spitzweiler pendant la guerre, d’abord dans la Rote Kapelle, puis nous nous retrouvâmes dans le groupe Neubauer. Nous étions tous deux rédacteurs, elle avait une écriture de chien, mais de belles idées. Je m’occupais de la distribution des tracts dans les milieux chics de Berlin, c’était dangereux, beaucoup n’hésitaient pas à appeler la police quand ils nous voyaient, mais de temps à autre une femme se manifestait, voulait nous aider, et nous donnait un petit tableau ou de l’argenterie, qu’on aurait toutes les peines du monde à refourguer à bon prix. Elle nous demandait de bien retenir son nom, et celui de ses enfants. Parfois elle nous les présentait :
– Voyez, monsieur, il faudra vous souvenir de lui. Et de sa sœur. Ils n’ont rien fait. Voilà, monsieur, c’est de bon cœur, allez-y maintenant, ceux du troisième vont revenir, et ne vous aiment pas.
Käthe Spitzweiler sortait rarement. Elle venait chaque jour, en prenant soin de changer ses horaires. Parfois pour une petite heure. Il était impossible de savoir ce qu’elle faisait par ailleurs. Jamais elle n’acceptait de se promener. Trop dangereux. « C’est mieux comme cela. » J’ai beau chercher, je n’ai guère d’autres souvenirs de cette époque, je ne pourrais dire si les étés furent chauds ou froids, je me rappelle quelques journées étouffantes, et ses longues jambes. Des jambes très pâles, magnifiques.
Nous nous perdîmes de vue quand les têtes du réseau furent arrêtées. Il devenait trop risqué de revenir au local. Je repassai à quelques reprises dans le quartier, je crus la voir une fois, mais elle n’était pas seule. Peut-être avait-elle été prise, retournée, elle pouvait servir d’appât, alors je taillai mon chemin.
À la fin, je sortais uniquement à la nuit tombée, vers les dix heures, malgré les bombardements. Ces tonnes de ferraille qui s’abattaient sur la ville, j’en étais à la fois content et terrorisé. Berlin s’effaçait petit à petit. Dans un magma flou, où les détails se perdaient. Ne restaient que contrastes violents, collectifs, absolus. Là, un mur encore debout s’opposait à la chute de tout, mais on savait que ce n’était que sursis, et que demain lui aussi serait à terre.
Durant ces nuits, je me parlais à petits mots pour conjurer le sort, dans un flot incessant d’injonctions, de grossièretés, et de prières :
– Va pas craquer maintenant, bordel, ce serait idiot. Encore deux minutes à découvert, et après ça devrait être bon. Après le croisement, crois-moi, tu seras à l’abri. Allez, bouge-toi maintenant, bouge-toi ! Reste pas comme ça, c’est un coup à choper la mort.
Ou encore :
– Qu’est-ce qu’il fabrique ce tordu ? Il me revient pas. Tiens-toi prêt, Gerd, bordel, tiens-toi prêt à le buter !
Je ne cessais de soliloquer, je m’en remplissais la tête de ce babil, et la seule fois où je crus pouvoir m’en passer je me pris une balle dans l’arrière de la cuisse. Pas la balle en direct, son ricochet. Ma chance. Je n’ose imaginer ce qu’un impact à bout portant aurait donné, il m’aurait sectionné la jambe, et plutôt salement, il en aurait fait une bouillie.
Je dus rester longtemps alité, pris de fièvre pendant tout ce temps, à me demander si ma jambe avait été bien récurée. « On n’a pas été obligés de la couper, vous devriez vous en souvenir », me dit l’infirmier quand je me plaignis trop de la douleur. Un « d’ailleurs, qu’est-ce que vous fichiez dans ce coin » acheva de me convaincre de la boucler.
Dès que je fus en état d’arquer, je repris mon rôle de facteur avec plaisir. Je me déplaçais plutôt vite pour ce que j’avais à faire, et cette blessure me semblait un tribut honnête à la guerre, une autre façon, ma foi, de conjurer le sort.
Je ne garde aucun souvenir de mes trajets, toutes ces cours et ruelles qui étaient autant de chausse-trappes. Quelle importance avaient ces messages qu’il fallait livrer sans tarder à tel groupe de résistants ? Je ne me posais pas de questions, je prenais les courses avec plaisir, soulagé qu’on me demandât uniquement de faire circuler ces papiers. Tenir une arme, aller au corps à corps, je l’avais fait, c’était encore autre chose. J’accomplissais mes missions comme le bon nageur que j’étais, dans la coulée, en apnée, en évitant surtout de trop réfléchir.
Les détonations, ça je m’en souviens, le bruit si particulier d’une bombe, ce sifflement, et l’onde, longue à venir, pourtant inexorable, avec tout ce qu’elle charriait d’immeubles et de vies démolis. Le son de la guerre, je me le rappelle, pas les images.
Le son de la guerre, et celui de cette école de musique. Je l’entendais de ma chambre. Les cours démarraient en fin d’après-midi, une trêve avant le fracas de la nuit. Des sons clairs et apaisés de flûte, de clarinette parfois, sortaient de cet appartement. Ainsi des parents continuaient d’envoyer leurs enfants apprendre la musique. Qui étaient ces gens ? Que faisaient-ils de leurs journées ? De quel camp étaient-ils ? Leurs enfants se montraient doués, les sons beaux tout de suite, pas d’ânonnement, comme s’il fallait se dépêcher d’être juste. Un son qui traversa la guerre, survécut aux raids anglais et américains, et qui s’arrêta d’un coup, sur un des tout derniers bombardements russes, quand leurs Iliouchine II anéantirent le quartier.
C’était un drôle de sentiment de voir ces avions, de souhaiter le ravage de la ville, car il n’y avait plus d’autre solution pour gagner la guerre, et d’espérer que, le soir encore, il y aurait des nuées pour envahir notre nuit, et qu’elles éventreraient, quartier après quartier, la bête. Je me persuadais, dans une grande sottise, que ceux qui devaient être sauvés, Käthe, les camarades, ne seraient pas touchés, comme si la foudre choisissait là où elle tombait.

2.
Je retrouvai Käthe après la guerre, au printemps, à la résidence d’Ulbricht. Nous étions encore de jeunes cadres du Parti. La résidence était magique. Ulbricht passait beaucoup de temps à Moscou, et n’y revenait qu’épisodique¬¬ment. Il nous recevait dans le jardin, magnifiquement entretenu, qui donnait sur la Spree et ses glycines. Nous n’avions pas encore installé les chevaux de frise qui masqueraient l’autre berge.
C’étaient des après-midi d’impressionnistes. Il faisait léger. Ulbricht nous débriefait les intentions des camarades, mais nous passions une grande partie de l’après-midi à boire des citrons pressés – ils étaient un peu verts, ces citrons de Batoumi, mais nous en raffolions ! – et à nous féliciter du temps, de la chance insigne que nous avions. D’être là, du bon côté. Allemands victorieux. Le Berlin en ruine, nous l’acceptions, ce n’était pas nous. Et quand le soir, pour rentrer, nous traversions la ville ravagée, nous n’avions que peu de peine pour nos parents et pour tous ceux qui l’avaient voulu ainsi.
Chacun avait sa place autour de la grande table, nous les jeunes étions aux coins, un peu en retrait. Käthe me faisait face à l’autre bout de la diagonale. Elle haussait souvent les yeux. Ou bâillait. J’étais le seul à la voir. À la fin de l’après-midi, nous prenions des barques, j’allais avec Käthe, « les jeunes ensemble ! » Nous n’étions guère moins âgés que les autres cadres, quatre, cinq ans peut-être, mais nous étions les jeunes.
Käthe me fascinait par son indolence, son mépris des conventions, par ses bâillements fréquents qu’elle ponctuait d’une petite musique, trois petits tons tout discrets. Elle parlait peu, avait des idées radicales sur les changements qu’il convenait de donner à notre pays et, surtout, ne s’embarrassait jamais de rien justifier de ses idées. Mais le charme opérait. Et chaque après-midi où elle ne pouvait venir à la résidence résonnait comme un jour creux, totalement perdu.
L’envie d’elle s’installa petit à petit. Je commençai à l’aimer pour tant de raisons, aucune de celles qu’on voyait au cinéma, ni dans les livres. Je l’aimai d’abord comme une grande sœur intrépide, un rien délurée, dont j’espérais qu’elle me montrât la vie. Une grande sœur que je regarderais bientôt avec insistance, dont je découvrirais le corps, et l’ambiguïté qui l’accompagnait. Ce corps, échappé de la guerre, tendu, presque raide parfois, reprenait vie et féminité. Le corps roide d’une Jeanne aux traits fins, comme les Jeanne devaient l’être, comme l’était celle de Schiller. Ses sentences, ses critiques étaient parfois adoucies d’un sourire ou de mots un peu plus doux, un chaud et froid qui fouettait le sang et plaisait aux hommes. Je l’aimais aussi parce que les autres la désiraient, c’était une vérité un peu triste, mais qui n’enlevait alors ni à mon admiration ni à mon amour.
Käthe travaillait à l’orchestration des Trümmerfrauen, les femmes des ruines. Qui allaient des années durant nettoyer les décombres… »

Extrait
« La force d’attraction de l’Ouest s’instillait au plus profond des êtres, elle flattait toutes les envies, celles qu’on pouvait comprendre, et les plus basses aussi. Un suc vite nécessaire, impérieux, une drogue dans tous ses plaisirs, et l’abattement qui s’ensuivait. Il fallait être fort, penser loin et collectif, et pour lui résister garder en mémoire tant de choses dont on ne voulait plus. Et quand le mal était fait, qu’on avait commencé à y goûter, seule la contrainte permettait de s’en sevrer.
C’était l’effort que je faisais, comme un pénitent. De retour de mes incursions, je reprenais corps avec mon camp, je rendais grâce à Käthe de ne jamais abdiquer, — c’étaient des semaines où je lui faisais l’amour plein d’admiration et de reconnaissance, apaisé de beaucoup de doutes, je ne savais si elle s’en rendait compte — , je me démenais au ministère, et regardais dans la rue ces gens pour qui je m’étais battu. Sous cette lumière d’Orient, j’arrivais à me convaincre qu’on y construisait une vie plus raisonnable, qui serait encore là quand les autres seraient de nouveau à feu et à sang. » p. 109-110

À propos de l’auteur
petitmangin_laurent3Laurent Petitmangin © Photo DR

Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il passe ses vingt premières années à Metz, puis quitte sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentre chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Après Ce qu’il faut de nuit, premier roman salué par de nombreux prix, il publie Ainsi Berlin. (Source: La Manufacture de livres)

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La liberté des oiseaux

BAUMHEIER_la_liberte_des_oiseaux  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Après la Seconde Guerre mondiale, la famille Groen va être confrontée à une nouvelle tragédie. Quand l’Allemagne se divise Johannes est fonctionnaire à Berlin-Est, son épouse infirmière. Leur fille aînée Charlotte est passionnée par le socialisme tandis que sa sœur Marlene est une artiste amoureuse du fils d’un pasteur qui décide de fuir à l’Ouest. Un choix aux conséquences dramatiques pour toute la famille.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille allemande

Dans cette passionnante saga Anja Baumheier retrace le parcours de la famille Groen dans une fresque qui couvre toute l’histoire contemporaine allemande, de la Seconde Guerre mondiale à la scission, et de la chute du mur de Berlin jusqu’à aujourd’hui. Un premier roman bouleversant.

Si vous prenez une famille allemande et remontez les générations jusqu’au début du siècle passé, alors il y a fort à parier que vous disposerez d’un formidable matériel romanesque, tant l’histoire de ce pays – notamment à l’est – a été riche et bousculée, dramatique et violente, mais aussi exaltante et puissante.
Saluons donc d’emblée la performance d’Anja Baumheier qui, pour son premier roman, a réussi une fresque qui mêle habilement l’intime à l’universel au fil des époques.
Après la scène d’ouverture qui se déroule en 1936 et raconte comment le petit Johannes a découvert sa mère pendue dans le grenier on bascule dans le Berlin d’aujourd’hui au moment où Theresa reçoit une lettre d’un office notarial lui annonçant que Marlene Groen lui lègue sa maison de Rostock à parts égales avec Tom Halász. Une nouvelle qui la sidère, car on lui a toujours expliqué que Marlene, sa grande sœur, avait disparu en 1971 en faisant de la voile sur la Baltique et qu’elle n’a jamais entendu parler de Tom. Mais le notaire va lui confirmer la chose et lui remettre un pli contenant une clé et un mot de Marlene commençant par cette citation: «Chère Theresa,
«Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou.» (Aristote) Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement»
Le chapitre suivant nous ramène en 1946 à Rostock où, au sortir de la Seconde Guerre mondiale Johannes va croiser la route d’Elisabeth. Le fonctionnaire va tomber amoureux de la belle infirmière. Ils se marieront l’année de naissance de la RDA avec des rêves pleins les yeux. Kolia, qui a tendu la main à Johannes perdu dans les ruines, va proposer à son ami de le rejoindre à Berlin et de grimper dans la hiérarchie en intégrant la sécurité intérieure. Sans demander son avis à son épouse il accepte et l’entraîne dans la capitale où elle va intégrer l’hôpital de la Charité et se consoler en retrouvant Eva, une amie d’enfance. Elle n’est pas insensible non plus au charme d’Anton Michalski, l’un des médecins les plus doués de l’établissement.
Les deux filles du couple vont, quant à elles, vouloir suivre des chemins très différents. Charlotte, l’aînée, est passionnée par le socialisme et entend construire ce nouveau pays en faisant confiance aux dirigeants. Sa sœur Marlene, qui a un tempérament d’artiste, aspire à la liberté et à de plus en plus de peine à se soumettre aux contraintes du nouveau régime. Quand elle tombe amoureuse de Wieland, du fils d’un pasteur, elle décide de le suivre dans son projet de fuite à l’Ouest. Une entreprise très risquée…
On l’aura compris, les personnages qui vont se croiser tout au long du roman vont se retrouver au centre d’un maelstrom, entraînés par l’Histoire en marche et par des secrets de famille qui vont finir par éclater. Ainsi l’arbre généalogique d’Elisabeth et Johannes dans version officielle, avec ses trois filles Charlotte, Marlene et Theresa, va se voir vigoureusement secoué. Entre les injonctions de la Stasi, la fuite à l’ouest, la construction du «mur de la honte», puis sa chute et la réunification du pays, les amours contrariées et les mensonges imposés par la raison d’État, la vérité va trouver son chemin et finir par éclater et nous offrir des pages bouleversantes. Un premier roman captivant !

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Éditions Les Escales
Premier roman
Traduit de l’allemand par Jean Bertrand
432 p., 22 €
EAN 9782365694483
Paru le 4/11/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, principalement à Berlin, mais aussi à Rostock. On y évoque aussi Munich et Prague ainsi que l’île de Rügen.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux sœurs enquêtent sur leur enfance passée en RDA et sur les non-dits qui pèsent sur leur famille. Une fresque sublime et captivante.
De nos jours, Theresa reçoit une mystérieuse lettre annonçant le décès de sa sœur aînée Marlene. C’est à n’y rien comprendre. Car Marlene est morte il y a des années. C’est du moins ce que lui ont toujours dit ses parents. Intriguée, Theresa, accompagnée de son autre sœur Charlotte, part en quête de réponses. Se révèle alors l’histoire de leurs parents, l’arrivée à Berlin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la carrière de leur père dans la Stasi, la suspicion et la paranoïa, l’influence terrible de son chef, Kolia. Mais surtout, la personnalité rebelle de Marlene, qui rêvait de fuir à l’Ouest…
Grande saga au formidable souffle romanesque, La Liberté des oiseaux retrace quatre-vingts ans d’histoire allemande et nous plonge au cœur de destinées ballottées par l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Lili au fil des pages
Blog Livr’Escapades
Blog Culture vs News

Les premières pages du livre
Autrefois (1936)

Jaksonów
Huit heures, enfin ! Johannes rejeta la couverture, sauta du lit et dévala l’escalier en pyjama, les cheveux en bataille. Une faible lueur pénétrait par la fenêtre dans le couloir de la vieille ferme. Johannes s’était tellement réjoui de fêter son anniversaire ! Sa mère avait promis de passer toute la journée avec lui. Il ne serait même pas obligé d’aller à l’école, avait-elle précisé. Depuis la dernière marche d’escalier, il bondit dans la cuisine. Une table en bois grossier occupait le centre de la pièce, une étagère à vaisselle garnissait un pan de mur, et un seau à cendres était posé à côté de la cuisinière. Mais sa mère n’était pas là, ni dans la pièce adjacente. Johannes se doutait de ce que cela augurait : elle ne se lèverait pas de la journée.
La porte de la chambre était restée entrebâillée. En entrant, il reconnut aussitôt une odeur familière de valériane, d’alcool et de bois humide. Les rideaux de lin brut n’étaient pas complètement tirés. À travers une fente, Johannes vit qu’il neigeait à l’extérieur, et la lumière blafarde du matin donnait aux flocons un aspect fantomatique. Doucement, il s’assit au bord du lit. Sa mère avait les yeux fermés, ses longs cheveux défaits étaient étalés sur l’oreiller tandis que sa poitrine se soulevait régulièrement. Sa bouche pâle aux lèvres gercées et sa peau blême lui donnaient un teint cireux, comme si elle n’était plus tout à fait là. Si près d’elle, Johannes pouvait sentir des relents de sueur et l’odeur désagréable de son haleine. Les noms latins imprimés sur les boîtes de médicaments qui encombraient la table de nuit ne lui disaient rien. Contre le mur était appuyée une photo à bord dentelé qui avait été prise avant la naissance de Johannes. Il avait du mal à croire que cette femme alitée était la même que celle de la photographie. Cette dernière souriait en direction de l’appareil, une main appuyée sur la hanche. Sa peau claire resplendissait, ses cheveux noirs étaient coupés court. Il prit la photo et la retourna. Un prénom et une date, Charlotte 1916, étaient inscrits au dos dans une belle écriture manuscrite.
Sa mère ouvrit des yeux vitreux et cernés de rouge.
— Je te souhaite un bon anniversaire.
Johannes se pencha pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa.
— Non, Hannes, ça m’empêche de respirer. Tu le sais bien.
Johannes recula en hochant la tête. Sa gorge se noua. Il se détourna et parcourut la chambre du regard, sans savoir où poser les yeux. Finalement, il fixa le tableau qui était accroché au-dessus de la commode. Il représentait un paysage de neige, et il eut soudain l’impression que des ombres allaient se détacher de cette surface claire pour lui sauter au visage. Il baissa la tête.
Je sais qu’elle ne va pas bien. Mais c’est mon anniversaire, elle aurait quand même pu se forcer, pensa-t-il sans oser le dire à voix haute. Il avait déjà commis cette erreur un jour, et sa mère avait fondu en larmes :
— Tu crois que ça me plaît d’être comme ça ? lui avait-elle reproché.
Dehors, quelqu’un frappa à la porte. Johannes se leva, traversa le couloir et alla ouvrir. Ida Pinotek, la propriétaire de la ferme voisine, apparut dans l’encadrement. Un foulard noué autour de la tête, elle portait un tablier à carreaux et tenait dans sa main une grande assiette avec une part de gâteau au chocolat.
— Hannes, bon anniversaire, mon garçon ! J’espère que tu aimes toujours le gâteau au chocolat ?
Johannes opina de la tête tandis qu’Ida Pinotek le serrait dans ses bras. Elle était de petite taille et attendait son troisième enfant. Son ventre était tellement proéminent que Johannes effleura à peine son buste.
Il ne put retenir ses larmes plus longtemps.
Ida Pinotek lui caressa la joue.
— Charlotte est encore au lit ?
Il fit signe que oui.
— Mon pauvre garçon.
Elle voulut ajouter quelque chose, mais se ravisa et se mordit la lèvre inférieure.
— Ne t’inquiète pas. Ça va passer. En attendant, c’est l’heure d’aller à l’école. Hubert et Hedwig t’attendent.
Johannes repensa une seconde à la promesse que sa mère lui avait faite de passer cette journée avec lui.
— J’arrive tout de suite, madame Pinotek.
Il fit un crochet par la chambre de sa mère et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle s’était rendormie. Johannes s’habilla en vitesse, enfila son manteau, mit son cartable sur son dos et suivit la voisine dehors.
L’après-midi, lorsqu’il rentra à la maison, sa mère n’était toujours pas levée. Il alla dans la cuisine où était resté le gâteau de la voisine. Johannes avait faim, mais la seule vue du chocolat lui donna un haut-le-cœur. Il prit la part et alla la jeter sur le tas d’ordures derrière la maison. Il attrapa une branche pour la recouvrir avec des déchets en décomposition. Il ne voulait pas faire de peine à Ida Pinotek.
*
Hubert et Hedwig Pinotek étaient installés à la grande table de la cuisine et décoraient des petits sablés de Noël. Johannes, couché sur le divan, regardait la cire d’une bougie du sapin goutter sur le plancher en bois.
— Tu ne veux pas participer, Hannes ?
Ida Pinotek posa sa main sur l’épaule de Johannes.
— Non, madame Pinotek. Je préfère rester ici.
— Tu peux, mon garçon. L’état de ta mère devrait bientôt s’arranger. Tu verras, l’an prochain, vous pourrez fêter Noël ensemble.
Elle passa sa main dans ses boucles brunes, puis retourna vers la cuisinière pour sortir du four une nouvelle fournée de biscuits.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’anniversaire de Johannes. Et sa mère n’avait pas quitté sa chambre. Sur le chemin de l’école, Johannes en avait parlé à Hubert et Hedwig. Le soir même, Ida Pinotek était venue frapper à la porte. Sur un ton qui n’admettait aucune contestation, elle avait dit à Johannes de rassembler quelques affaires et de venir s’installer chez eux. Johannes était resté planté là sans bouger, alors la voisine lui avait promis qu’il ne resterait chez eux que le temps que sa mère aille mieux. Depuis, Johannes habitait chez les voisins.
La bougie s’éteignit dans un grésillement. Johannes se redressa et leva les yeux. Par la fenêtre, il vit de la lumière en face dans la chambre de sa mère. Il avait espéré toute la journée pouvoir passer la soirée de Noël avec elle. Il bondit du canapé et traversa la cour en chaussettes. Mais quand il arriva dans le couloir, la lumière avait été éteinte. Johannes s’immobilisa et écouta à travers le silence. Il entendit alors du bruit au grenier. Qu’est-ce que c’était ? Sa mère était-elle montée là-haut ? Johannes grimpa les marches quatre à quatre et atteignit la vieille porte en bois à bout de souffle. Il essaya de l’ouvrir, mais elle était verrouillée de l’intérieur.
— Maman ?
Hésitant, Johannes essayait de pousser la porte lorsque la voix d’Ida Pinotek résonna en bas.
— Hannes, qu’est-ce que tu fabriques ? Tu marches en chaussettes dans la neige ? Tu vas attraper froid, mon garçon.
— Elle est réveillée, madame Pinotek, j’ai vu de la lumière. Mais elle n’est pas dans son lit.
Il se pencha par-dessus la rambarde.
— Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
— J’ai entendu du bruit, mais la porte est fermée. D’habitude, elle reste toujours ouverte.
Ida Pinotek gravit lentement l’escalier en soutenant son dos d’une main. Elle devait accoucher dans quatre semaines et avait du mal à se déplacer. Les marches craquaient sous ses pas. Lorsqu’elle arriva devant le grenier, Johannes s’écarta d’un pas. Ida Pinotek appuya de toutes ses forces contre la porte mais rien ne bougea. À la troisième tentative, elle réussit à l’ouvrir et Johannes se rua à l’intérieur.
Le grenier était plongé dans le noir, on ne pouvait rien distinguer.
— Il n’y a personne, Hannes. On va redescendre. Ce sera bientôt l’heure d’ouvrir les cadeaux, dit Ida Pinotek en s’approchant de l’escalier.
Johannes chercha le mur de la main. Il trouva enfin l’interrupteur. L’ampoule du plafond s’alluma, clignota un bref instant et s’éteignit. Mais il avait eu le temps d’apercevoir sa mère, la corde passée sur la poutre et le tabouret renversé.
Aujourd’hui
Berlin
L’odeur qui s’échappait de l’assiette recouverte de papier aluminium parvint aux narines de Theresa et celle-ci reconnut aussitôt le plat du jour : du rôti de porc avec une jardinière de légumes et de la purée. Pendant qu’elle le déballait, une musique militaire tonitruante lui parvenait du salon.
— Monsieur Bastian, vous pouvez baisser un peu le son ?
— Vous dites ?
Le vieillard avait dû autrefois être doté d’une voix sonore. Il avait raconté à Theresa qu’au temps de la RDA, il avait servi dans l’Armée populaire en tant que lieutenant ou capitaine, elle ne se souvenait pas exactement. Les yeux de monsieur Bastian brillaient dès qu’il évoquait cette époque. Aujourd’hui, sa voix avait faibli et avait du mal à couvrir le son du téléviseur.
Theresa glissa la tête à travers le passe-plat entre la cuisine et le salon.
— Est-ce que vous pouvez mettre un peu moins fort ?
Elle montra du doigt le poste posé à côté des étagères murales en stratifié typiques de la RDA.
Monsieur Bastian sourit et l’éteignit complètement, tandis que Theresa posait l’assiette tiède sur la table.
— Vous allez vous régaler. C’est du rôti de porc, votre plat préféré.
— Merci, madame Matusiak, vous êtes une perle. Qu’est-ce que je ferais sans vous ? Vous ne voulez pas vous asseoir près de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais mon temps est compté. Et je dois encore faire le ménage.
Elle sortit dans le couloir et revint avec un chiffon à poussière. Elle était toujours étonnée que des gens remplissent leur séjour de meubles aussi imposants, comme chez sa sœur Charlotte où tout un pan de mur était encombré par des placards. À chaque fois qu’elle passait la voir, Theresa ne pouvait s’empêcher de s’en faire la réflexion. Pendant que Theresa époussetait les vases, les photos de famille et la vaisselle exposés sur les étagères, monsieur Bastian, derrière elle, mâchait avec délectation en faisant grincer son dentier.
— Au fait, où en est votre exposition ? Tous les tableaux sont prêts ?
Theresa reposa une photo de mariage.
— Il m’en reste un à peindre si je ne veux pas me faire incendier par Petzold. Le vernissage aura lieu dans trois semaines.
— Vous y arriverez, madame Matusiak. Il faut laisser le temps au temps, comme on dit. Je peux vous assurer à mon âge que j’en ai souvent fait l’expérience.
Pendant que Theresa secouait son chiffon, le métro aérien passa devant la fenêtre dans un fracas de ferraille, et la voiture de tête s’engouffra dans le tunnel en direction de Pankow. Theresa aimait son travail d’auxiliaire de vie, elle s’était attachée aux personnes qu’elle côtoyait jour après jour. Mais sa vraie passion, c’était la peinture. Elle dessinait depuis sa plus tendre enfance, sans avoir jamais pensé pratiquer autrement que pour le plaisir. Jusqu’à sa rencontre avec Albert Petzold, qui tenait une galerie d’art dans la Oderberger Straße. Elle était ravie qu’il lui ait proposé d’exposer ses tableaux. Elle en avait toujours rêvé, mais n’avait jamais osé montrer ses œuvres à d’autres personnes que Charlotte et sa fille, Anna. La rencontre avec Petzold avait été le fruit du hasard. Six mois plus tôt, Theresa s’était rendue au musée d’Histoire naturelle pour dessiner le grand squelette de dinosaure dans la galerie vitrée. Elle avait presque terminé quand un homme s’était arrêté derrière elle pour regarder par-dessus son épaule. Ils avaient alors engagé la conversation, et Albert Petzold avait invité Theresa à passer le voir dans sa galerie de Prenzlauer Berg pour lui montrer son travail.
Theresa ferma la fenêtre et jeta un œil au coucou accroché au-dessus du canapé.
— J’ai fini, madame Matusiak.
Monsieur Bastian avait vidé son assiette et posé les couverts en travers, il ne restait pas même un peu de sauce. Il appartenait à cette génération qui mangeait tout ce qu’on lui servait.

Theresa s’allongea dans la baignoire et savoura la chaleur du bain. La journée avait été fatigante, et elle sentait son dos la tirailler. Elle ferma les yeux et se réjouit à l’idée de passer une soirée tranquille. Elle pensait commander une pizza et travailler un peu à ses tableaux. Elle s’apprêtait à rajouter de l’eau chaude lorsque la sonnette de la porte d’entrée la fit sursauter. Qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure ? Sûrement que sa fille, Anna, qui avait la clé et téléphonait toujours pour prévenir avant de passer. La sonnette retentit de nouveau. Theresa se leva, enroula une serviette autour de sa tête, enfila son peignoir et se dirigea vers la porte.
— Madame Matusiak, Theresa Matusiak ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête.
— Vous voulez bien signer ici ?
Le facteur lui tendait une lettre recommandée.
Theresa signa le formulaire, le remercia et referma la porte. Perplexe, elle retourna l’enveloppe dans tous les sens. Pourquoi recevait-elle un recommandé ? Il provenait de l’étude de notaires Herzberg & Salomon domiciliée dans la Schönhauser Allee. Theresa se ressaisit et déchira l’enveloppe.
Chère Madame,
Nous vous faisons savoir par la présente que madame Marlene Groen a déposé son testament à notre étude. Suite à son décès la semaine dernière, nous vous informons qu’elle vous lègue sa propriété de Rostock à parts égales avec monsieur Tom Halász. Nous vous prions de nous contacter au plus vite afin de régler les formalités.
Avec nos plus sincères condoléances,
p. o. Maître Kai Herzberg.
Theresa laissa retomber la lettre. Marlene venait de mourir ? Ce devait être une erreur. Ce courrier n’avait aucun sens. Sa grande sœur avait disparu en 1971 dans un accident de bateau. Marlene s’était noyée alors qu’elle faisait de la voile sur la Baltique avec son père, Johannes. Elle venait de fêter ses dix-sept ans. La perte de l’enfant avait causé une telle douleur à ses parents que, par la suite, ils avaient évité autant que possible d’en parler.
Theresa s’approcha de la fenêtre, laissant des empreintes humides sur le plancher. Songeuse, elle resta immobile devant ses tableaux appuyés contre le mur. Les toiles représentaient des visages mélancoliques, évoquant un peu les portraits de Modigliani. Theresa caressa du bout des doigts la joue d’une femme au teint pâle, coiffée d’un chapeau à large bord. Ses parents, Johannes et Elisabeth Groen, avaient eu trois filles. Theresa, Marlene et Charlotte, l’aînée. Theresa, la cadette, n’avait pas connu Marlene qui était morte avant sa naissance. Quelque temps après le décès, Elisabeth s’était retrouvée enceinte sans le vouloir et n’avait pas eu le cœur de renoncer à cet enfant.
Theresa s’arracha à la contemplation du tableau et parcourut une nouvelle fois la lettre. Elle tressaillit en lisant les termes de « propriété de Rostock ». Une propriété ? Elle n’y avait pas prêté attention à la première lecture. Theresa retira la serviette enroulée autour de sa tête et pensa à la maison de Rostock qui avait autrefois appartenu à ses parents. Ils l’avaient vendue après la chute du mur. Pendant tout ce temps-là, c’était donc Marlene qui en avait été la propriétaire ? Alors qu’elle était censée être morte depuis des années ?
Theresa avait la gorge sèche. Elle alla à la cuisine et but à même le robinet. Puis elle prit son téléphone sur la table et composa le numéro de sa sœur Charlotte, l’aînée, la fille raisonnable qui trouvait toujours une solution à tout. Peut-être pourrait-elle l’éclairer ?
— Charlotte ? C’est moi. Tu as un moment ?
Theresa retourna au salon et regarda par la fenêtre.
— Pas tellement. Je pars demain matin en formation à Magdebourg et je dois encore préparer mes affaires. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, je viens de recevoir une lettre recommandée. C’est au sujet de Marlene. Elle… Visiblement elle a vécu jusqu’à la semaine dernière.
À l’autre bout de la ligne, elle ne percevait que la respiration de Charlotte.
— Tu es encore là ? demanda Theresa.
— Oui… Écoute, ce n’est pas possible. Marlene est morte depuis des années.
— Je sais, je n’y comprends rien. Et le plus étonnant, c’est que Marlene m’a apparemment légué sa maison.
Theresa s’assit sur la chaise qui trônait devant son chevalet près de la fenêtre.
— Quelle maison ?
— Celle de Rostock. Tu sais, la maison que papa a vendue à un investisseur en 1992. Charlotte, cette histoire est invraisemblable. Tu aurais une explication ?
— Non, je trouve ça tout aussi étrange… Je crois que tu vas devoir interroger maman, même si ça risque d’être compliqué.
— C’est ce que je vais faire. Dès demain matin. Peut-être s’agit-il d’un malentendu ou d’une erreur, qui sait ?
Pensive, Theresa regarda la lettre sur le chevalet.
— Charlotte, j’ai encore une question. Tu connais un certain Tom Halász ?
— Non, ça ne me dit rien, pourquoi ?
— Pour rien, juste comme ça. Je te rappellerai dès que j’en saurai plus.
*
Le lendemain matin, après avoir fixé un rendez-vous avec la secrétaire de l’étude Herzberg & Salomon, Theresa prit le S-Bahn pour se rendre à Lichtenberg, où sa mère Elisabeth vivait depuis cinq ans dans un établissement pour personnes dépendantes. Celui-ci se trouvait tout près du parc zoologique où Elisabeth emmenait souvent Charlotte et Theresa pendant leur enfance, et ces dernières espéraient que cette proximité pourrait raviver la mémoire de leur mère.
Cette maison de retraite spécialisée s’était imposée comme la meilleure solution. Après la mort de Johannes en 1997, Elisabeth avait eu un regain d’énergie et avait beaucoup voyagé. Theresa et Charlotte la voyaient rarement. De son côté, Theresa traversait une période difficile. Elle venait de se séparer de Bernd, le père d’Anna, et devait s’organiser pour élever seule son enfant. Quant à Charlotte, dépitée, elle suivait une formation de fonctionnaire des finances à la suite du refus de l’Allemagne réunifiée de reconnaître son diplôme de professeur d’instruction civique obtenu au temps de la RDA.
Trois ans plus tard, l’état de santé d’Elisabeth s’était mis à décliner. Elle avait commencé par oublier ses clés quand elle sortait de chez elle, puis à ne plus retrouver sa maison et à confondre le nom de ses enfants. Un jour où Charlotte lui rendait visite, elle avait même appelé la police, pensant qu’elle était victime d’un cambriolage. À mesure qu’elle perdait la mémoire, Elisabeth se montrait agressive, et il était devenu de plus en plus difficile pour ses filles de s’occuper d’elle. Elisabeth avait même accusé Theresa de lui voler de l’argent. Et puis elle oubliait de s’alimenter. Les deux sœurs avaient dû se résoudre à la confier à des professionnels.

Dans la maison de retraite, le personnel entassait les plateaux du repas de midi sur des chariots en métal pour les ramener à la cuisine. Theresa passa à l’accueil et monta dans l’ascenseur qui sentait l’infusion de menthe et le produit désinfectant. Elle appuya sur le chiffre quatre. La porte se referma lentement et la cabine couverte de miroirs se mit en mouvement.
La porte de la chambre d’Elisabeth était ouverte, Theresa entra sans frapper. Sa mère était assise droite dans son lit et contemplait le tableau qui était accroché au mur. Une reproduction de La Belle Chocolatière, la célèbre peinture de Jean-Etienne Liotard qui ornait autrefois le salon de Johannes et Elisabeth. Il offrait un contraste criant avec la chambre moderne et aseptisée, tout comme la commode ancienne qu’Elisabeth avait également rapportée de chez elle.
La maladie avait rapidement altéré le visage d’Elisabeth. Elle avait désormais les cheveux clairsemés, les yeux éteints, et sa bouche était réduite à un simple trait. Le chemisier beige et le gros gilet qu’elle portait la faisaient paraître encore plus frêle qu’elle n’était déjà. Theresa ne put s’empêcher de penser à la photo de mariage de ses parents. Sa mère n’était plus que l’ombre de cette femme magnifique qu’elle avait été autrefois.
— Bonjour, maman. C’est moi dit Theresa en chuchotant.
Elisabeth ne détacha pas son regard de La Belle Chocolatière, seule sa main tressaillit brièvement.
Sur la route, Theresa s’était demandé comment elle amènerait la conversation sur Marlene et elle avait décidé d’aborder le sujet en douceur.
— Tu vas bien ?
Elisabeth ne réagit pas.
Theresa s’assit au bord du lit.
— Je suis venue parce que j’ai quelque chose à te demander. À propos de Marlene. J’ai reçu hier une lettre recommandée…
Elisabeth tourna la tête et fixa Theresa droit dans les yeux.
— Tais-toi !
Theresa sursauta, surprise par la violence de ces mots. Où sa mère avait-elle trouvé l’énergie de parler aussi fort ? Elle qui n’arrivait plus à manger toute seule. Il y avait une telle détermination dans sa voix. Theresa ne l’avait plus entendue parler sur ce ton depuis bien longtemps.
Elisabeth tourna à nouveau son regard vers le tableau.
— Marlene a toujours causé des ennuis. Il a fallu mettre bon ordre à la situation, sinon la famille aurait éclaté.
Sa voix chevrota.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Theresa se rapprocha de sa mère, mais celle-ci ne réagit pas.
Theresa prit la main d’Elisabeth. Elle était glacée.
— C’est Anton qui l’a sauvée.
Qui était Anton ? Theresa releva la tête sans comprendre. Sa mère avait fermé les yeux et elle lui caressa doucement le dos de la main.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda de nouveau Theresa.
Mais elle eut beau répéter la question, Elisabeth se mura dans le silence.

Autrefois (1943)

Rostock
— Quand est-ce qu’il reviendra, papa ?
Käthe prit la main d’Elisabeth.
— Peut-être au printemps, répondit-elle avant de se lever.
La cave ne mesurait que quelques mètres carrés et sentait le moisi. Le stock de bougies était presque épuisé, et les vivres, conserves et bocaux commençaient à manquer. Le seau d’aisance était plein et dégageait une odeur nauséabonde. Une fois de plus, Käthe avait éludé la question concernant Emil. Peut-être au printemps. Pourquoi avait-elle dit cela ? Elle savait qu’Elisabeth n’en croyait pas un mot. À seize ans, cette dernière comprenait bien des choses.
Cela faisait déjà cinq mois que la police était venue chercher Emil. Celui-ci savait parfaitement ce qu’il risquait en participant aux réunions clandestines organisées dans le port et en distribuant des tracts pacifistes. Käthe et Elisabeth vivaient maintenant depuis trois mois dans cette cave, autant pour se protéger des bombardements que par crainte de voir revenir les hommes en uniforme. L’entrée de leur cachette était dissimulée derrière une étagère encastrée dans un renfoncement du mur. Les deux planches du bas étaient simplement posées, et il suffisait de les retirer pour passer à travers le meuble. Elisabeth et Käthe montaient le moins possible dans la maison, seulement pour chercher de l’eau et vérifier que tout était en ordre.
— Il ne reviendra pas, c’est ça ?
Elisabeth prit la dernière bougie et la tourna dans sa main.
— Lisbeth, tu es trop grande pour que je te joue la comédie. Je ne sais pas quand ton père reviendra. Je ne sais même pas s’il rentrera un jour.
Tout à coup, une sirène se mit à retentir. Les deux femmes sursautèrent et jetèrent un regard apeuré à travers la grille du soupirail. Il pleuvait et on ne distinguait qu’une petite portion de trottoir. Il faisait sombre, et des éclairs illuminaient les pavés humides à intervalles de plus en plus rapprochés. Puis elles virent des gens passer, des chaussures d’enfants et de grossiers souliers de femmes marcher en hâte en direction de l’abri antiaérien. On entendait des cris et des pleurs. Elisabeth se colla à sa mère.
Käthe posa sa main sur la tête de sa fille.
— Dans cette cave, on est en sécurité. De toute façon, ça ne pourra pas être pire que ce qu’on a vécu l’an passé.
Malgré ces paroles confiantes, Käthe avait du mal à garder contenance. Elle ne se souvenait que trop de la nuit d’épouvante qu’elle avait vécue en avril dernier. Des milliers de bombes s’étaient abattues sur Rostock, et le vent de mer s’était chargé de propager les incendies. Après l’attaque, elles avaient erré avec Emil au milieu des rues dévastées, complètement hagarde. Un nombre considérable d’immeubles avaient été ravagés par les flammes, des sections de rues entières avaient été anéanties, et des centaines de personnes vagabondaient désormais sans abri. La vieille ville ressemblait à un champ de ruines, le toit de l’église Saint-Pierre était parti en fumée et il ne restait rien du théâtre municipal que Käthe et Emil avaient l’habitude de fréquenter.
Elisabeth poussa un cri en entendant les premiers tirs de la défense antiaérienne. Elle se serra un peu plus contre sa mère qui ne pouvait contenir le tremblement de sa main posée sur les cheveux de sa fille. Elle s’efforçait de ne pas laisser paraître sa peur. L’une de nous doit se montrer forte, pensait-elle.
Un étrange silence s’installa dehors, puis les bombes se mirent soudain à siffler et une énorme détonation retentit. La vitre du soupirail explosa et des éclats de verre volèrent sur le matelas posé sous la fenêtre. Elisabeth sursauta, et Käthe sentit qu’elle avait mouillé sa culotte.

Le bombardement ne s’acheva qu’après minuit. Le silence retomba, tout semblait paisible. Un chien se mit à aboyer. Des chaussures passèrent à nouveau devant le soupirail, cette fois dans l’autre sens. Une odeur de soufre pénétrait à travers la grille. Elisabeth se dégagea des bras de sa mère, poussa les débris de verre et s’étendit sur le matelas.
— Je reviens tout de suite.
Käthe se leva, retira les planches de l’étagère et se faufila à travers l’ouverture. Elle se pencha pour attraper le seau d’aisance et remonta lentement l’escalier pour sortir de la cave.
La maison était intacte, les vitres des fenêtres du haut avaient tenu bon. À côté de la porte se trouvait une malle. Käthe en sortit une culotte propre, alla dans la salle de bains, fit tremper dans la lessive celle qu’elle venait de retirer et sortit devant la maison. La rue était encore pleine de fumée. Du côté du port, des flammes s’élevaient dans le ciel. Käthe regarda prudemment autour d’elle : personne en vue. Elle descendit les marches et vida son seau dans une bouche d’égout. En se retournant, elle remarqua un paquet posé sur les marches du perron. Elle s’approcha et vit un broc d’eau fraîche, des bougies et une miche de pain emballées dans du papier journal. Käthe se dépêcha de les ramasser et de les ramener à l’intérieur. En ces temps de pénurie, qui pouvait bien encore se permettre de partager ? Käthe retourna dans la salle de bains, rinça sa culotte et la suspendit sur le fil à linge.
Quand elle revint dans la cave, Elisabeth s’était endormie. La couverture de laine grossière gisait à côté du matelas. Comme elle ressemblait à son père avec ses cheveux blonds et sa stature un peu frêle ! Käthe ramassa la couverture et l’étendit sur sa fille. Soudain, elle perçut un bruit inhabituel au-dessus de sa tête. Le vent avait plaqué un tract contre le soupirail et le faisait vibrer.
Käthe se leva, tira le papier à travers la grille et lut. Édition spéciale. Défaite allemande à Stalingrad, les soldats prisonniers des Russes.
*
À trois jours de marche de Rostock
Johannes s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux. Il avait de la fièvre et tremblait de tout son corps. La lanière de son sac en cuir lui lacérait le dos, son pantalon était trempé et son manteau bien trop fin par ce froid glacial. Son pied lui faisait tellement mal qu’il n’arrivait plus à marcher, et il fut obligé de s’asseoir. Lors de son départ précipité, il avait glissé sur une flaque gelée et était tombé dans un fossé. Une latte de clôture lui servait de béquille, il avait les mains calleuses. Il n’avait pas eu le temps de réfléchir, le danger était trop grand. Depuis que les troupes de Hitler avaient été battues à Stalingrad, l’Armée rouge avançait inéluctablement. La population allemande devait fuir la Silésie.
Un homme avec une charrette à bras, qui venait de rejoindre le convoi, l’aida à se relever.
— Quel âge as-tu, mon garçon ?
— Seize ans tout juste.
L’homme hocha la tête.
— Si jeune et déjà livré à toi-même, sur les routes. Monte, je peux te tracter un moment.
Johannes n’eut même pas la force de le remercier. Il se redressa et se hissa dans la charrette. Entre les valises, les malles et une luge, un bébé dormait, emmitouflé dans un manteau en fourrure. Johannes s’allongea à côté de cette masse douillette. Ses yeux se fermèrent, et il rêva de sa mère.

Un craquement sec tira Johannes du sommeil.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? Où… ?
L’homme qui tirait la charrette s’était arrêté : l’essieu avant venait se de briser en deux.
— La charrette est foutue.
Il fixa longtemps Johannes du regard. Son visage était creusé, ses pupilles jaunâtres, et il toussait.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
L’homme toussa à nouveau. Il tira de la poche de son manteau déchiré un mouchoir qu’il plaça devant sa bouche. Quand la quinte de toux fut passée, il jeta un coup d’œil au tissu, puis le montra à Johannes. Il était taché de sang.
— Je ne vais plus tenir longtemps. Je voudrais te demander une faveur : pourras-tu t’occuper d’Hanna ?
— Qui est-ce ?
L’homme rangea son mouchoir dans son manteau et montra la charrette de la main.
— Ma petite-fille. J’ai promis à ma fille de la conduire en lieu sûr.
Johannes regarda le paquet posé à côté de lui. L’enfant avait les yeux fermés.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, à votre fille ?
L’homme ne répondit pas.
D’autres réfugiés arrivaient. Eux aussi avaient une charrette, mais tirée par un cheval si maigre qu’il avançait au pas.
— Tu t’occuperas d’elle ? Tu veux bien ?
— D’accord.
Johannes retroussa le bas de son pantalon. Sa cheville était devenue violette.
— Je reviens tout de suite. Je vais me mettre à l’écart pour me soulager.
L’homme traversa le chemin et disparut derrière un bosquet.
Johannes écarta le manteau en fourrure et posa sa main sur le corps du nourrisson. Il était glacé. Il retira sa main et plaça son oreille près du nez de la petite Hanna. Rien. Elle ne respirait plus.
Un coup de feu retentit. Le son provenait du bosquet. Johannes fut pris d’un vertige, il ne sentait plus ses pieds, ses mains s’étaient raidies et une douleur atroce lui labourait le crâne. Il s’étendit auprès du bébé mort. Toutes ses forces l’avaient abandonné et ses yeux se fermèrent de nouveau.
La charrette suivante était arrivée à la hauteur de Johannes.
— Eh là ! cria une voix de femme.
Johannes ouvrit les yeux.
— Oui, chuchota-t-il.
— Tu es vivant, tant mieux.
Une femme était debout à côté de la charrette.
— Descends et prends l’enfant.
— Mort, dit simplement Johannes.
— Alors passe-moi au moins la fourrure.
Johannes ne bougea pas. La femme monta sur la charrette, retira l’enfant du manteau de fourrure et le reposa.
— Reprends la route, mon garçon. Encore trois jours de marche et on sera à Rostock.

Aujourd’hui

Berlin
L’étude de notaire se trouvait tout près de la station de métro Eberswalder Straße. Theresa arriva avec un quart d’heure d’avance et lut les plaques dorées accrochées à l’entrée : deux notaires, un cabinet de chirurgie esthétique, un coach de vie privée, deux allergologues. L’entrée était recouverte de moquette bordeaux. Theresa examina son reflet dans les plaques brillantes. Elle portait un chemiser blanc et un élégant pantalon gris. Ses cheveux, qu’elle gardait habituellement lâchés, étaient rassemblés en une tresse. Elle monta l’escalier jusqu’au premier étage et s’apprêtait à sonner quand la porte s’ouvrit.
— Madame Matusiak ?
Theresa confirma d’un signe de tête.
Maître Herzberg devait avoir à peu près le même âge qu’elle, ce qui la surprit.
— Je suis ravi de vous rencontrer. Encore toutes mes condoléances. Je peux vous offrir quelque chose ? Un café, un verre d’eau, une limonade ?
— Je prendrais bien un café.
Une femme corpulente en costume lilas apparut derrière lui dans le couloir.
Maître Herzberg se tourna vers elle :
— Madame Schmidt, deux cafés, s’il vous plaît.
— Bien sûr. Avec du lait et du sucre ?
Maître Herzberg et Theresa approuvèrent.
— Par ici, madame Matusiak, je vous en prie.
Theresa suivit maître Herzberg à travers un étroit couloir au bout duquel il ouvrit une porte.
— Installez-vous, je reviens tout de suite.
Theresa entra dans le bureau et regarda autour d’elle. La pièce, inondée d’une lumière chaude, était également garnie de moquette bordeaux. Devant la fenêtre se trouvaient deux canapés et un fauteuil, tous en cuir beige, et des étagères couvertes de classeurs occupaient tout un pan de mur. Sur une table en verre, on avait disposé une coupe en cristal remplie de fruits artificiels. Theresa s’assit dans le fauteuil et regarda les deux photos posées sur le bureau : l’une représentait une femme et l’autre deux enfants. Maître Herzberg entra et referma la porte.
— Madame Matusiak, je suis à vous.
Il déposa sur la table en verre un petit plateau avec deux tasses de café et une assiette de biscuits, alla chercher deux enveloppes brunes sur son bureau et s’assit près de Theresa. Il ouvrit la première et s’éclaircit la voix.
— Par la présente, je soussignée Marlene Groen lègue à Theresa Matusiak, née Groen, et Tom Halász ma maison sise 1 Sankt-Georg-Straße à Rostock.
Theresa s’enfonça un peu plus profondément dans le fauteuil et maître Herzberg lui tendit l’autre enveloppe.
— Celle-ci vous est destinée personnellement.
Elle était matelassée. Theresa la tâta du bout des doigts, elle contenait un objet dur, sans doute une clé.
Un nuage vint cacher le soleil et plongea le bureau dans l’ombre, donnant soudain à la pièce une atmosphère froide. Sans un mot, Theresa prit sa tasse et but son café.
— Eh bien ?
Maître Herzberg, qui regardait Theresa à travers ses lunettes, lui faisait penser à un comédien dont elle n’arrivait pas à retrouver le nom.
— Vous êtes sûr ?
— Que voulez-vous dire ?
Maître Herzberg prit un biscuit et croqua dedans.
— Ce document a-t-il bien une valeur juridique ? Il n’y aurait pas une erreur ?
Maître Herzberg releva ses lunettes sur son front.
— Tout est parfaitement en règle sur le plan juridique. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je ne sais quoi en penser.
— Eh bien, vous pourriez simplement vous réjouir d’hériter d’une maison, vous auriez pu tomber plus mal. Avec ma femme, dit-il en désignant la photo posée sur son bureau, on cherche actuellement à se loger. Dans le quartier, les loyers ont tellement augmenté, c’est invraisemblable.
Pendant toutes ces années, Theresa ne savait même pas que Marlene était encore en vie. Elle pensait que tout allait s’éclaircir lors de ce rendez-vous, que cette histoire se révélerait finalement être un malentendu. Mais le testament de Marlene était tout à fait explicite, aucune méprise n’était possible.
— Une dernière chose. Je n’arrive pas à joindre le cohéritier, monsieur Tom Halász. Vous savez peut-être où il réside ?
Theresa croisa les jambes en se demandant si elle devait avouer au notaire qu’elle n’avait jamais entendu parler de cet homme.
— Nous allons essayer de le contacter ensemble. Vous êtes d’accord ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête. Maître Herzberg alla chercher un dossier sur son bureau, l’ouvrit, tapa un numéro sur son téléphone et alluma le haut-parleur.
Au bout de la troisième sonnerie, la boîte vocale se déclencha.
— Entreprise de débarras Halász. Je ne suis pas joignable pour le moment. Laissez-moi un message, je vous rappellerai dès que possible.
*
Son téléphone portable se mit à sonner dans l’appartement. Tom sursauta et gémit en ouvrant les yeux. Sa tête le lançait. La sonnerie s’arrêta enfin et il se tourna sur le côté. Une femme était couchée près de lui. Elle était nue, étendue sur le ventre, la tête tournée vers la porte, si bien que Tom ne voyait pas son visage. Il essaya de retrouver son nom, en vain. Il ne se souvenait que du bar où il avait passé la soirée avec son collègue Konstantin, assis au comptoir. Konstantin était parti peu après minuit, il avait dû ensuite rencontrer cette femme. Cindy ? Melanie ? Tom se leva et se dirigea vers la salle de bains.
Son portable était posé sur la machine à laver. Encore ce numéro qui avait déjà essayé de le joindre plusieurs fois ces derniers jours. Cette fois, le correspondant avait laissé un message.
— Bonjour monsieur Halász. Ici maître Herzberg de l’étude Herzberg & Salomon. C’est au sujet de Marlene Groen. Merci de me rappeler au plus vite.
Tom garda les yeux rivés sur le téléphone. Marlene. Comment avait-elle pu le retrouver après tout ce temps ? Est-ce qu’elle tentait à nouveau de s’immiscer dans sa vie ? Et pourquoi avait-elle demandé à un notaire de le contacter ? Il devait encore s’agir d’une histoire d’argent.
Une voix de synthèse proposa à Tom plusieurs options : « Pour rappeler votre correspondant, faites le 1 ; pour effacer le message, faites le 2 ; pour le sauvegarder, faites le 3 ; pour réécouter le message, faites… »
Tom appuya sur la touche 2.

Autrefois (1946)

Rostock
— Au suivant, s’il vous plaît.
Elisabeth éternua, prit un mouchoir dans le tiroir du bureau et se moucha bruyamment. Ce jour-là, elle aurait préféré rester chez elle au chaud pour se soigner, mais elle avait été réquisitionnée pour aller travailler car un nouveau camp de personnes déplacées venait d’ouvrir.
Un jeune homme s’avança devant elle, les yeux baissés.
— À vos souhaits, murmura-t-il.
— Merci. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Johannes Groen.
Il leva enfin la tête vers elle.
Elisabeth éternua une nouvelle fois.
— Eh bien, vous avez attrapé un bon rhume.
Le jeune homme souriait, mais ses yeux étaient marqués de cernes profonds. Des boucles brunes désordonnées lui tombaient sur le front, et, malgré son allure, Elisabeth le trouva attirant. Il portait un pantalon usé jusqu’à la corde, une chemise à carreaux et un manteau beaucoup trop grand pour lui. Une écharpe rayée marron et vert en laine rêche était enroulée autour de son cou.
Elisabeth baissa les yeux et se concentra sur sa machine à écrire.
— D’où venez-vous ?
— De Jaksonów, en Silésie. On m’a envoyé ici déposer une demande de logement.
Elisabeth éternua à nouveau.
Le jeune homme dénoua son écharpe et la lui tendit en souriant.
— Tenez. Vous me faites de la peine.
— Mais je ne peux pas accepter. Vous en avez besoin…
Elisabeth s’interrompit. Elle ne voulait pas insinuer qu’il n’avait sans doute rien d’autre à se mettre. Elle trouva le geste généreux, si bien qu’elle prit l’écharpe et le remercia.
— On ne peut pas laisser une jolie femme tomber malade.
Ses yeux avaient retrouvé de l’éclat et ses joues s’étaient creusées de petites fossettes.
Elisabeth sentit soudain que ses mains tremblaient. Devant la porte de son bureau, une longue file de gens attendait. Il fallait qu’elle se dépêche, elle n’avait pas le temps de discuter plus longtemps avec lui. Elle aurait pourtant aimé savoir d’où il venait et pourquoi il avait dû quitter son pays, au lieu de se contenter des seules informations nécessaires pour remplir le formulaire. Mais l’administration des personnes déplacées n’était pas l’endroit idéal pour faire connaissance. Elle suspendit l’écharpe sur le dossier de sa chaise, prit deux formulaires sur son bureau, glissa un papier carbone entre les deux, et inséra le tout dans la machine à écrire.
— Votre âge ?
— Dix-huit ans.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer tandis qu’elle tapait à la machine. Pourquoi la présence de cet homme la troublait-elle à ce point ? Comment se pouvait-il qu’un inconnu fasse battre son cœur aussi vite ? Jamais un homme n’avait produit chez elle un tel effet. Ses doigts ne trouvaient plus les touches du clavier, elle dut recommencer. Dans quelques mois, elle suivrait une formation d’infirmière. Mais, en attendant, ce poste lui rapportait un peu d’argent dont sa mère et elle avaient grand besoin pour vivre.
Une fois le formulaire rempli, elle tendit le double à Johannes Groen. Elle espérait qu’il ne remarquerait pas l’empreinte humide que sa paume avait laissée sur le papier.
Au moment où il saisit le formulaire, leurs mains se touchèrent.
— À l’occasion, je repasserai chercher mon écharpe, si vous êtes d’accord. Je sais où vous trouver.
Il sourit une nouvelle fois, se retourna et sortit.
*
Le nouveau camp où Johannes logeait désormais était certes plus grand, mais composé de baraques tout aussi sommaires. Il y régnait une odeur atroce. Derrière la cabane, le puisard n’avait pas été vidé depuis des jours. Johannes retenait sa respiration et allait faire ses besoins le plus vite possible. Il était fatigué. Depuis quelques semaines, pour gagner un peu d’argent, il aidait à déblayer les ruines de la ville détruite et à trier les pierres. Ce travail l’épuisait, et il rentrait au camp chaque soir un peu plus éreinté. L’administration lui avait attribué un lit dans une baraque en planches rudimentaire qu’il partageait avec deux autres garçons de son âge. Edmund et Otto étaient tous deux originaires de Breslau, mais ils n’étaient pas très causants et, lorsqu’ils n’étaient pas de sortie, ils passaient le plus clair de leur temps à dormir.
Ils ne disposaient que du strict minimum. Une table, trois planches qui servaient de lit et une étagère contre le mur pour ranger leurs vêtements et les quelques effets personnels qu’ils avaient pu emporter.
Johannes s’étendit sur le lit, remonta sur lui la couverture en laine râpeuse et ses yeux se fermèrent aussitôt. Il dormait déjà profondément quand des voix le tirèrent de son sommeil. Il se redressa en baillant et aperçut un groupe d’hommes à travers la fenêtre. Ils portaient des uniformes gris-vert, certains une chemise bleue avec un écusson cousu sur la manche : un soleil jaune et les initiales FDJ1. Ces gars s’étaient déjà rassemblés la veille au soir. Johannes se leva, sortit de la cabane et se dirigea vers eux. Ils étaient assis autour d’un feu de camp et l’un d’eux jouait de la guitare. Johannes les écouta chanter un moment. Il s’apprêtait à partir quand l’un d’eux s’écarta du groupe et s’avança vers lui en fumant.
— Privet malish, mon gars, attends un peu.
Johannes s’immobilisa.
— Viens t’asseoir avec nous.
L’homme tira de la poche de son uniforme un paquet de cigarettes russes et le tendit à Johannes.
— Non, merci.
— Tu ne fumes pas ? De toute façon, ce n’est pas bon pour la santé, dit-il en riant. Comment tu t’appelles ?
— Johannes.
— Un joli nom. Chez nous, on dit Ivan ou Vania.
Il prit Johannes par le bras et l’entraîna vers le feu.
— Moi, c’est Kolia.
Les flammes répandaient une agréable chaleur, les chansons du groupe étaient enjouées et parlaient d’un avenir radieux. Johannes s’assit près de Kolia qui allumait une nouvelle cigarette.
— Finalement, j’en prendrais bien une.
Kolia acquiesça et sourit à Johannes.
— Vanioucha, si je peux faire autre chose pour toi que t’offrir une cigarette, n’hésite pas à venir me voir. On aura besoin de renfort pour construire le socialisme.
*
— Tu pars à Berlin ? Si vite ?
Elisabeth tendit à Eva un drap propre.
Depuis qu’elles avaient toutes les deux commencé la formation à l’hôpital, les jeunes femmes étaient devenues inséparables. Elles se racontaient tout et passaient tout leur temps libre ensemble. Dès que c’était possible, elles s’arrangeaient pour travailler en même temps. Quelques semaines plus tôt, quand Eva avait raconté qu’elle pensait déménager à Berlin avec son époux Otto, Elisabeth avait espéré que leur projet n’aboutirait pas trop vite. Mais voilà qu’Eva lui annonçait maintenant qu’elle serait partie d’ici deux mois.
— Tu sais, Lisbeth, c’est une chance unique. Ils cherchent de toute urgence des infirmières à l’hôpital de la Charité. Et Berlin compte tellement de chantiers qu’Otto gagnera plus d’argent là-bas.
Eva tendit le drap sur le matelas.
— Viens donc avec nous. Berlin, c’est formidable.
— Je ne sais pas.
Eva sortit un autre drap du placard.
— Qu’est-ce qui te retient ici ?
Elisabeth regarda par la fenêtre. Elle songeait à Johannes Groen. Cela faisait des mois qu’elle pensait à lui et elle n’avait pas quitté un seul jour son écharpe. À tel point qu’un jour, sa mère lui avait fait remarquer qu’elle risquait d’avoir trop chaud, maintenant que le printemps était arrivé, mais Elisabeth avait secoué la tête en souriant.
— C’est à cause de ce Johannes ?
— Tu peux donc lire dans mes pensées ?
Elisabeth réajusta sa coiffe d’infirmière.
— Tu n’arrêtes pas d’en parler depuis des semaines ! Pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir dans le camp où il habite ?
D’un geste, Eva lissa une dernière fois le drap sur le lit. Elle prit une paire de gants en caoutchouc, les poudra de talc et s’essuya les mains dans son tablier.
— Je n’ose pas. J’ai peur de m’être imaginé des choses avec cette histoire d’écharpe. D’ailleurs, il n’est jamais revenu la chercher. Ce n’était peut-être qu’un geste de politesse.
— Ça m’étonnerait ! Les hommes n’ont pas l’habitude de distribuer leur écharpe aussi facilement. D’ailleurs, il est peut-être passé te voir à ton ancien poste alors que tu travaillais déjà ici. Va le voir ! De toute façon, tu n’arrives pas à l’oublier.
— Je sais, je l’ai trouvé tellement séduisant ! s’exclama Elisabeth, si fort que la patiente qui était couchée près de la fenêtre tendit son index devant sa bouche.
— Excusez-moi.
La malade sourit.
— Ah, quand l’amour s’en mêle, mademoiselle ! Moi aussi, j’ai connu ça quand j’avais votre âge…
Elisabeth prit la boîte de talc des mains d’Eva et la rangea dans le placard.
— Johannes, rien que son nom, tu ne le trouves pas magnifique ?
— Oui MA-GNI-FIQUE, reprit Eva en éclatant de rire.
— Tu te moques de moi ! Mais je me fais peut-être des idées. En plus, qui sait s’il est encore à Rostock?
*
Une semaine plus tard, lorsque Elisabeth sortit de l’hôpital après son service, elle n’en crut pas ses yeux. C’était lui, en chair et en os ! Johannes Groen était assis sur un banc devant l’hôpital, en train de lire. Habillé d’un pantalon en velours côtelé, d’une chemise bleue sans col et d’un gilet en laine gris, il avait l’air complètement différent de l’homme qu’elle avait rencontré la première fois. Elisabeth ne savait pas comment se comporter. Lentement, elle s’approcha de lui et s’arrêta deux pas avant le banc. Johannes était tellement absorbé dans sa lecture qu’il ne fit pas attention à elle. Il avait repris du poids, des couleurs, et ses cheveux avaient retrouvé du volume.
Elisabeth prit son courage à deux mains, inspira profondément et s’éclaircit la voix :
— Excusez-moi ! On se connaît, vous vous souvenez de moi ?
Johannes releva la tête et passa la main dans ses cheveux, l’air songeur.
Elisabeth baissa les yeux. Visiblement, il ne l’avait pas reconnue. Il faut dire que leur rencontre remontait déjà à un certain temps.
— Au bureau des personnes déplacées. Un jour où j’étais enrhumée…
Elisabeth se trouva ridicule, elle avait du mal à formuler une phrase intelligible alors qu’elle avait imaginé tant de fois cette scène de retrouvailles.
— Je m’appelle Elisabeth Havelmann. Et vous, vous êtes Johannes Groen, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
Il se leva en la dévisageant, puis son visage s’illumina en un instant.
— Mais oui, je m’en souviens maintenant. Vous avez gardé mon écharpe ?
Elisabeth rougit.
— Qu’est-ce que vous faites dans cet hôpital ?
Johannes rangea le livre dans son sac en cuir.
— Une formation d’infirmière. Et vous ? Vous semblez pourtant en bonne santé.
Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front de la jeune femme.
— Un garçon du camp ne se sentait pas bien. Je l’ai accompagné.
Johannes sourit.
— Rien de grave ?
— Non, je crois qu’il se remettra vite. Elisabeth, je suis désolé de ne pas vous avoir reconnue tout de suite.
— Ce n’est pas grave, dit Elisabeth en jouant avec une boucle d’oreille.
— Vous accepteriez de venir vous promener avec moi demain ?
*
Johannes se présenta le lendemain matin devant la maison d’Elisabeth. Les moineaux gazouillaient dans les arbres et le soleil brillait déjà si fort qu’Elisabeth ne portait qu’un gilet sur sa robe verte lorsqu’elle sortit dans la rue. Johannes avait appuyé une vieille bicyclette contre la clôture du jardin. Sur le guidon était suspendu un panier recouvert d’une nappe à carreaux.
— Venez, Elisabeth, nous partons en balade. On pourrait suivre la rivière Warnow.
Du bout de sa chaussure, Johannes traça le chemin dans les graviers.
— À bicyclette ? Comment allons-nous faire ?
Elisabeth observa le cadre rouillé d’un air inquiet.
— Elle va bien nous porter, faites-moi confiance. Vous ne risquez rien, j’en fais mon affaire.
Elisabeth releva le bas de sa robe, s’assit sur le porte-bagages, et Johannes se mit à pédaler. Elle se tenait à lui pour ne pas tomber. Elle avait passé ses bras autour de sa taille et sentait la chaleur de son corps à travers sa chemise. Les rues de Rostock avaient beau être encore dévastées par la guerre, Elisabeth avait l’impression de ne s’être jamais sentie aussi bien de toute sa vie. Les jours passés dans la cave, la faim, la peur, tout cela avait subitement disparu. Elle ne pensait plus qu’à Johannes désormais.
La rivière Warnow n’était pas loin, mais Johannes s’embrouilla, tourna plusieurs fois au mauvais endroit, crut prendre des raccourcis, mais rallongea le trajet.
— Vous ne connaissez pas le chemin ?
— Oh, je pourrais rouler toute la vie comme ça avec vous.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer.

Ils étendirent la nappe sur le sol au bord de la Warnow et Johannes souleva le rabat du panier.
— J’espère que vous aimerez tous ces plats russes.
Elisabeth observa avec curiosité la salade de pommes de terre aux harengs, les raviolis pelmeni, le gâteau au fromage blanc vatrouchka, les bonbons batontchiki et deux bouteilles de kvas, une boisson fermentée.
— Kolia m’a aidé à préparer le pique-nique. C’est lui aussi qui m’a procuré la bicyclette.
— Qui est Kolia ?
Elisabeth sortit du panier les deux bouteilles et le décapsuleur.
— Un ami et presque un père pour moi, même s’il n’en a pas l’âge. Il est venu de Moscou pour aider à reconstruire le pays. Il m’a même trouvé un emploi. Avant, je déblayais les décombres. Maintenant, je travaille dans l’administration.
Johannes prit une bouteille et l’ouvrit.
— Vous avez les yeux qui brillent quand vous parlez de lui, dit Elisabeth en souriant.
— Il y a de bonnes raisons à cela. Il s’occupe de moi. J’ai enfin trouvé quelqu’un qui…
— … qui veille sur vous, c’est ça ?
Johannes baissa les yeux.
— Et vos parents ?
— C’est un sujet douloureux. Et il vaut peut-être mieux ne pas l’aborder lors d’un premier rendez-vous.
Johannes but une grosse gorgée de kvas.
— Mais puisque vous m’avez posé la question : je n’ai pas connu mon père, et ma mère était très malade. Un jour, je l’ai retrouvée morte dans le grenier.
Johannes eut du mal à retenir ses larmes.
— J’ai vécu un temps avec la famille qui habitait dans la ferme voisine. Et puis la place a manqué et je me suis retrouvé dans un orphelinat.
— Je suis désolée.
Johannes rangea la bouteille dans le panier et se mit à contempler la rivière, perdu dans ses pensées. Une péniche passa dans un bruit de moteur. Sur le pont était assis un vieil homme qui fumait la pipe en fixant un point à l’horizon. Un teckel couché sur ses genoux leva mollement la tête et regarda dans la direction des jeunes gens quand le bateau arriva à leur niveau. Tous deux restèrent silencieux un moment, à observer la surface de l’eau agitée de vaguelettes, quand des cris d’oiseaux firent sursauter Elisabeth.
Ils levèrent les yeux vers le ciel.
— Regardez, Elisabeth, les grues cendrées sont de retour ! dit-il en tendant le doigt.
— Elles sont tellement nombreuses. C’est très bon signe.
Enfant, lors d’un séjour avec ses parents à la Baltique, sur l’île de Rügen, Elisabeth avait vu des centaines d’oiseaux se poser dans un champ. Son père lui avait expliqué que les grues faisaient une halte à Rügen, en automne, pour se rassembler avant de migrer vers des régions plus tempérées. Depuis, la vue de ces oiseaux gracieux lui procurait une sensation de confiance et de sécurité. Elle sourit.
— Que voulez-vous dire ?
— Les grues portent bonheur.
Elisabeth baissa les yeux et vint plonger son regard dans celui de Johannes. Puis elle appuya sa tête contre son épaule, tandis qu’il passait son bras autour d’elle.

Aujourd’hui

Berlin
Lorsqu’elle arriva dans la rue en quittant l’étude de maître Herzberg, Theresa aperçut sa fille en face à la terrasse d’un café, assise dans une balancelle de jardin. Elle prenait appui sur ses baskets pour se donner de l’élan et se bercer tranquillement, plongée dans son téléphone portable. Alors que Theresa s’engageait sur la chaussée, elle ne remarqua pas le tramway qui venait de tourner au coin de la rue. Le chauffeur fit sonner sa cloche, Theresa recula aussitôt mais buta contre le bord du trottoir, trébucha et tomba sur les genoux en poussant un cri qui alerta les passants, affolés. Tandis qu’elle commençait à reprendre ses esprits, elle vit une tache rouge s’imprimer sur l’étoffe claire de son pantalon.
Anna bondit de la balancelle et accourut vers sa mère.
— Tout va bien, maman ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête et attendit qu’elle l’aide à se relever.
Anna prit sa mère par le bras.
— Tu fais de ces choses. Il faut traverser au passage clouté, tu me l’as suffisamment répété quand j’étais petite. Tu avais oublié ?
Theresa ne put s’empêcher de sourire. Elles se dirigèrent lentement vers le bar où elles prirent place.
— J’ai eu tellement peur, j’ai besoin d’un remontant.
— Il n’est que quatre heures et demie… dit Anna en consultant sa montre.
Theresa fit signe à la serveuse et commanda un café-vodka. Elle prit une serviette sur la table et tamponna la tache sur son pantalon.
— Je crois qu’il est fichu.
— Pour enlever une tache de sang, il suffit de frotter avec du shampooing et de l’eau froide. J’ai vu ça sur un tuto YouTube.
Les yeux verts d’Anna brillèrent dans la lumière du soleil.
Theresa posa la serviette et regarda sa fille. Le temps filait tellement vite. Cela faisait déjà deux ans qu’Anna avait pris un appartement et entamé des études d’histoire et de sciences de la culture à l’université Humboldt. Pour gagner un peu d’argent, Anna travaillait comme guide le week-end au musée de l’Histoire allemande sur l’avenue Unter den Linden. Elle était indépendante financièrement, et Theresa était heureuse de constater qu’elle avait plutôt bien réussi l’éducation de sa fille.
— Alors, comment ça s’est passé chez le notaire ? Cette histoire d’héritage, c’était vraiment une erreur?
Anna reprit son léger mouvement sur la balancelle.
— Manifestement, non. Marlene m’a bel et bien légué la maison de Rostock. À moi et à ce Tom.
— Bizarre. Raconte-moi ce que tu sais sur Marlene.
La serveuse apporta le café. Theresa en but aussitôt une grande gorgée et commença à se détendre, la vodka ne tarda pas à faire son effet.
— Marlene est morte à dix-sept ans dans un accident de voilier. Alors qu’ils étaient partis naviguer avec notre père sur la mer Baltique, une tempête a dû éclater sans prévenir, et le bateau s’est retourné. On n’a jamais retrouvé son corps, et il n’y a jamais eu d’enterrement. C’est à peu près tout ce que je sais. Je suis née plus tard, je n’ai pas connu Marlene. Mes parents n’en parlaient jamais, et j’ai fini par ne plus poser de questions. J’imagine que c’était trop douloureux pour eux de parler de cet enfant qu’ils avaient perdu.
Theresa étendit ses jambes sous la table.
— Aujourd’hui, tout porte à croire que tes parents t’ont menti et que Marlene n’est pas décédée à cette époque-là.
Theresa opina de la tête.
— Et qui est ce Tom ? demanda Anna en sortant son portable.
— Range-moi ça, s’écria Theresa sur un ton de reproche.
Anna reposa son téléphone sur ses genoux.
— Excuse-moi, dirent-elles dans un même élan.
Theresa esquissa un sourire. Toute cette histoire d’héritage la minait alors qu’elle était censée se concentrer sur la préparation de son exposition. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de maître Herzberg, elle n’avait pas retouché à ses pinceaux. La situation semblait tellement absurde. Comment pouvait-elle concevoir que sa sœur qu’elle croyait décédée depuis longtemps venait de lui léguer l’ancienne maison de ses parents ? Et qui était ce Tom, dont elle n’avait jamais entendu parler et qui se retrouvait maintenant lui aussi copropriétaire de la maison ? Theresa fit signe à la serveuse et commanda un deuxième café-vodka.
— Il s’appelle Tom Halász. Je n’en sais pas plus.
— On va regarder, une seconde, dit Anna en reprenant son portable. Débarras d’appartement Tom Halász, ça te dit quelque chose ?
Theresa fit un effort pour se souvenir de ce que Tom avait annoncé sur sa messagerie.
— Oui, je crois que c’est ça.
Anna passa le téléphone à Theresa.
— Mais, dis-moi, c’est qu’il est joli garçon !
Sur l’écran s’était affichée la photo d’un jeune homme à qui Theresa donnait une trentaine d’années. Il avait les yeux bruns, le teint mat et son sourire laissait apparaître une rangée de dents impeccablement alignées. Theresa dut reconnaître que Tom, si c’était bien lui, ne manquait pas de charme. Mais ce visage n’expliquait pas du tout pourquoi Marlene avait légué sa maison à eux deux.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Aucune idée. Je vais commencer par fumer une cigarette.
Theresa farfouilla dans son sac à la recherche de son paquet de tabac. Son regard s’arrêta sur l’enveloppe que maître Herzberg lui avait remise. Elle la posa sur la table.
— C’est le notaire qui me l’a donnée.
— Et tu la sors seulement maintenant ?
Anna se saisit de l’enveloppe.
— Je peux ?
— Je t’en prie.
Theresa se roula une cigarette et l’alluma.
Anna ouvrit l’enveloppe. Elle contenait une clé et une lettre qu’elle parcourut brièvement.
— Aristote ? Qu’est-ce qu’il vient faire là ?
— Comment ça ?
— Tiens, lis toi-même.

Chère Theresa,
« Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou. » (Aristote.)
Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant, c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement,
Marlene

Theresa laissa retomber la lettre.
— De quel mensonge parle-t-elle ? Remplacer une tache par un trou ? Qu’est-ce qu’elle veut dire par là? demanda Anna.
Theresa haussa les épaules et contempla la lettre d’un air pensif.
— Et qui est ce Anton ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais ta grand-mère Lisbeth a aussi mentionné son nom quand je suis allée la voir hier. Bizarre… Je suis certaine de ne jamais avoir entendu parler de lui auparavant.
— Anton, Tom… Tout ça est bien mystérieux.
Anna ramassa la clé sur la table et l’examina.
— Je crois qu’on va devoir aller faire un tour à Rostock. Et aussi essayer de contacter ce Tom.
— Oui, tu as raison.
Anna plaqua brusquement sa main devant sa bouche et disparut à l’intérieur du café. »

Extraits
« Les murs étaient tapissés d’un papier peint beige à losanges discrets. Sous la fenêtre était disposé un grand lit protégé avec un couvre-lit datant des années 1960 et orné de grosses fleurs turquoise, brunes et jaunes. À côté du lit était posée une lampe sphérique orange. Une armoire paysanne sculptée se trouvait en face d’un canapé en velours cannelle au dossier garni de tapis au crochet blanc et d’une table réglable à manivelle sur laquelle se trouvait un coffret décoré de motifs peints, comme ceux qu’on ramenait autrefois des vacances en Hongrie ou en Bulgarie.
— C’est dément, non ?
Anna se laissa tomber sur le canapé, soulevant un nuage de poussière.
— Si je raconte ça dans mon séminaire d’histoire, ils vont vouloir organiser un voyage pour venir voir ça. On a vraiment l’impression de remonter le temps. p. 101

« Pendant qu’ils attendaient leur plat, Theresa explora la salle du regard. Sur le mur près de l’entrée était suspendu un drapeau de la RDA, ainsi que des fanions et des insignes. Au-dessus des tables, des étagères étaient décorées de postes Sternradio, de tourne-disque, de vaisselle, de produits ménagers, de bocaux de légumes, de paquets de lentilles Tempo et de café Rondo, de chewing-gums et de tablettes de chocolat, de cosmétiques Florena, de livres, de magazines et de disques. À côté du bar étaient punaisées des photos d’enfants portant le foulard bleu ou rouge des pionniers, d’adolescents en chemise du mouvement de la Jeunesse et de jeunes gens en uniforme de l’Armée populaire nationale.
Monsieur Bastian but une gorgée de bière.
— Vous vous souvenez? Vous aussi, vous avez grandi en RDA.
— J’avais dix-sept ans quand le mur est tombé, j’ai fêté ma majorité à la porte de Brandebourg le soir du Nouvel An 1989. Un peu que je m’en souviens !
Le visage de monsieur Bastian se rembrunit.
— C’est dommage qu’on veuille faire une croix sur cette époque. Avec la réunification, les gens ont tout jeté pour réaménager leur appartement. Un scandale, si vous voulez mon avis. »
NB. Le restaurant «L’Osseria» qui est décrit ci-dessous est désormais fermé.

À propos de l’auteur
BAUMHEIER_Anja_©Dagmar_MorathAnja Baumheier © Photo Dagmar Morath

Anja Baumheier est née en 1979 à Dresde et a passé son enfance en RDA. Professeure de français et d’espagnol, elle habite aujourd’hui à Berlin avec sa famille. La Liberté des oiseaux est son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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Cool

SIMON_VERMOT-cool  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Sur un coup de tête, Anouk décide de jouer un mauvais tour à son père qui la néglige un peu trop à son goût. Avec un couple d’amis elle part pour le sud de la France, faisant croire à un rapt. Cette fugue va se compliquer lorsqu’ils prennent en stop un repris de justice sans foi ni loi. Encore que, question foi, ça se discute…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Fêter le 14 juillet à Nice

Pour clore sa trilogie, Simon Vermot nous offre une enquête pleine de rebondissements à la suite de la disparition de la fille de Pierre, le journaliste-enquêteur. Les circonstances vont cette fois le mener sur la Côte d’Azur où un attentat se prépare.

Oh, la vilaine fille! Anouk a bien l’intention de montrer à son père qu’il la délaisse un peu trop à son goût et qu’il mérite une petite leçon. Aussi quand ses amis Paul et Mila proposent de filer vers le sud de la France sans avertir personne, non seulement elle accepte mais, pour donner un peu de piquant à la chose, décide de simuler un enlèvement. On imagine le désarroi de Pierre qui, après avoir perdu son épouse, craint désormais pour la vie de sa fille lorsque son collègue lui tend un petit papier sur lequel il a noté le message des ravisseurs. La police se contente d’appliquer la procédure, c’est-à-dire qu’elle ne fait rien durant les heures qui suivent le signalement, sinon rassurer le père en soulignant que dans la grande majorité des cas, on retrouve les enfants dans les premières 48h, la plupart se manifestant eux-mêmes.
Sauf qu’Anouk reste introuvable et les ravisseurs muets. Alors l’enquête pour enlèvement est lancée et une battue citoyenne organisée pour ratisser le secteur autour du domicile de la jeune fille. Mais elle ne donnera rien, sinon une découverte macabre qui permettra la résolution d’une autre affaire et n’arrangera pas la tension nerveuse de Pierre.
Pendant ce temps les trois amis fugueurs traversent la France en direction du Sud, après avoir passé sans encombre la frontière suisse. Un nouveau compagnon les accompagne, le jeune Jeremy qui a brusquement surgi au bord de la route et qu’ils ont pris en stop. Resté discret sur biographe le jeune garçon, qui plaît beaucoup à Anouk, ne va pourtant pas tromper longtemps son monde. Lors d’une halte, Paul voit son visage apparaître sur une chaîne d’info en continu et apprend qu’il s’est échappé du Centre pénitentiaire de Saint-Quentin Fallavier, entre Macon et Valence, où il était en détention depuis quatre mois pour le meurtre d’une femme après l’avoir atrocement mutilée et qu’il est extrêmement dangereux. Il se décide alors à prévenir la police et va demander à Jeremy de se rendre. Erreur fatale. La petite excursion se transforme alors en cavale sanglante. La police est sur les dents. Pierre file vers le sud sans savoir précisément s’il pourra retrouver sa fille. Avec l’aide d’un confrère de Nice-Matin, il va mener sa propre enquête.
Simon Vermot sait ferrer son lecteur en menant son récit sans temps mort. Un nouvel indice, une piste à explorer ou un cadavre viennent relancer l’enquête jusqu’à basculer vers l’actualité la plus brûlante. Nous sommes en juillet 2016 à Nice. Mais il n’est pas question de gâcher votre plaisir de lecture. Je n’en dirais pas davantage, sinon pour souligner qu’après La salamandre noire et A bas l’argent! cet ultime volet des aventures de Pierre, le journaliste-enquêteur, est sans doute le plus réussi. Des difficultés de l’adolescence aux tourments d’un père déboussolé, de la mauvaise rencontre à l’endoctrinement djihadiste, il y a dans ce thriller un joli paquet de thématiques propres à susciter l’intérêt des lecteurs.

Cool
Simon Vermot
Éditions du ROC
Thriller
188 p., 25 €
EAN 9782940674190
Paru le 7/11/2021

Où?
Le roman est situé en Suisse, ainsi qu’en France, allant de Lausanne à Nice en passant notamment par Moillesulaz, Valence ou Fréjus.

Quand?
L’action se déroule en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sujet d’une manipulation diabolique qui le conduit par le bout du nez au bord de l’enfer, Pierre n’a pour arme que son amour pour sa fille. D’autres, en revanche, sauront user d’un arsenal poids lourd pour parvenir à leur funèbre objectif: un horrible carnage.
Une fois de plus, Simon Vermot mêle fiction et réalité en vous laissant à peine le temps de respirer. Un thriller qui vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher.

Les critiques
Babelio
Blog Fattorius

Les premières pages du livre
« – Qu’est-ce qu’il t’a dit? T’es d’une pâleur spectrale!
En sortant du bureau du rédacteur en chef, je ne m’attendais pas à tomber sur Renato. Mes jambes me portent difficilement, je suis complètement sonné.
– Il est arrivé un truc à Anouk… Tu peux finir de mettre en page mon article, faut que je rentre.
C’est à peine si j’arrive à cliquer le bout de ma ceinture une fois installé dans ma voiture. Dans ma tête, c’est le grand chambardement. Pourquoi ça m’arrive à moi ?
Totalement bouleversé par ce qu’il vient d’apprendre, Marc n’a pas pris de gants. C’est pour ça qu’il m’a simplement dit: Je viens de recevoir un coup de fil. Ta fille a été kidnappée…
Il m’a tendu le bout de papier sur lequel il a noté tous les mots. Un texte laconique, tiré d’une voix impersonnelle, sans accent particulier. Juste une revendication: Nous ne demandons pas de rançon. Seulement que Pierre, votre journaliste, accepte de nous rencontrer ! On vous recontactera.
Téléphone à sa grand-mère qui l’élève depuis toute petite.
– Elle n’est pas là. Elle est partie pour l’école, comme d’habitude…
Je ne veux pas l’alarmer, je ne lui en dis pas plus et je raccroche. J’appelle le collège.
– Non, Anouk n’est pas venue ce matin. Est-elle malade ?
Le chagrin peut détruire une personne ou la rendre plus forte. Je suis plutôt du genre de cette dernière. Ce qui, toutefois, ne m’empêche pas d’avoir mes faiblesses. La pluie se fracasse sur le pare-brise avec une force capable de le réduire en miettes. Mais je n’en ai cure. Je suis résolu, en rage, tout en écoutant la voix qui, dans mon subconscient, s’est subitement mise en route. Comme si j’avais appuyé sur Start: «Ne te laisse pas abattre! Tu vas la récupérer! Secoue-toi!» Certes, c’est comme si je devais retrouver un pingouin dans une tempête de sable, mais ma détermination est telle que je me sens capable de soulever des montagnes. Comme a dit l’autre.

Je sais qu’elle traverse une période difficile. Ravissante mais très versatile, parfois écervelée mais dotée d’un fort caractère, comme feue sa mère, Anouk se dispute souvent avec sa grand-maman qui n’apprécie pas trop qu’elle sorte avec des garçons à son âge. Faut dire que celle-ci n’aime guère les hommes, ayant viré sa cuti après un divorce tumultueux.
Ceci ajouté à des notes calamiteuses depuis quelque temps, et même une convocation par la direction de son école pour avoir été surprise la main dans sa culotte en pleine classe. Certes, on a tous connu ça: désir d’indépendance, rébellion. Qui sait vraiment ce qui se passe dans la tête des ados? Je la considère toujours comme si elle venait de sortir de la coquille d’un œuf encore tiède. Mais c’est vrai, son comportement a passablement changé. Agressive, voire méchante parfois, elle en fait voir de toutes les couleurs à son entourage qui ne lui veut, pourtant, que du bien. Moi le premier, bien sûr. Même si, tout récemment, elle m’a tellement excédé que je lui ai balancé la première claque de sa vie. Un geste qui m’a empêché de dormir pendant deux nuits entières.
Je suis complètement perdu. Comme si je n’avais plus de musique dans mon cœur pour faire danser ma vie. Et je ne vois qu’une solution: la police. Oui mais pour lui dire quoi? Que ma fille a disparu? Qu’elle ne s’est pas présentée en classe ce matin? Que mon journal a reçu un ultimatum? Tout bien pesé, ça vaut la peine d’y aller. Et il ne faut pas perdre de temps.
– Quel âge elle a?
– Quinze ans et quatre mois.
Blond, yeux marron et barbe de deux jours soigneusement entretenue, le flic est un jeune gars qui ne doit pas sourire beaucoup.
– Vous êtes sûr qu’elle n’a pas fait une fugue? S’est-elle accrochée avec quelqu’un, a-t-elle eu un comportement bizarre ces derniers temps?
– Non, rien d’important. Elle vit chez sa grand-mère depuis la mort de sa maman il y a un peu plus de dix ans maintenant, et celle-ci ne m’a rien signalé de particulier.
– A-t-elle laissé une lettre, quelque chose qui puisse nous aider?
– Je n’ai pas encore eu le temps de fouiller sa chambre mais je le ferai en rentrant.
– Vous ne voyez pas qui aurait pu vous prendre pour cible? Un ancien collègue, quelqu’un à qui vous auriez causé du tort dans un article, un membre de votre entourage qui vous jalouse?
– Non, je ne vois pas. Jusqu’ici, j’ai plutôt eu une vie assez ordinaire.
– A-t-elle des problèmes avec un petit ami, à l’école? Vous êtes-vous disputés? Est-elle malheureuse chez sa grand-maman?
Je réponds non à toutes les questions, ne tenant pas à étaler notre vie familiale.
– Qu’a déclaré exactement la personne qui a appelé votre journal?
Je lui tends le papier que Marc m’a donné, et dont il va faire une copie dans la pièce d’à côté.
– Avez-vous vérifié les radars et les péages. Il est possible qu’elle soit passée en France ou en Italie. Ces mots ne sont-ils pas la preuve qu’il s’agit d’un enlèvement?
– Peut-être. Avez-vous une photo que je puisse reproduire sur des avis de recherche s’il faut aller jusque-là?
– Oui, bien sûr que j’en ai une! Mais je vous en envoie une autre par mail tout à l’heure. Celle-ci n’est pas très récente.
– Faisons comme ça. Toutefois, à mon avis, elle va rentrer à la maison. Les enfants ont parfois de drôles d’idées, vous savez. Dans quatre-vingt-dix-sept pour cent des cas, ça se résout par une bonne engueulade. Elle va vite vous revenir, vous verrez.
– Vous pourriez au moins voir si vous avez quelque chose, Lausanne est pleine de caméras de vidéo-surveillance, non? Peut-être ont-elles enregistré un véhicule suspect, ou même le rapt de ma gamine! Vous n’allez quand même pas me laisser comme ça!
– Je regrette, mais jusqu’à demain, nous ne pouvons rien entreprendre de concret. C’est la loi. Faites-moi parvenir le portrait de votre fille et je verrai avec mon chef ce qu’il y a lieu de faire. »

À propos de l’auteur
SIMON-VERMOT_rogerSimon-Vermot © Photo DR

Roger Simon-Vermot, dit aussi Simon-Vermot lorsqu’il signe ses romans, est né au Locle (NE) où il a fait un apprentissage de typographe. Très vite intéressé par l’écriture, il devient journaliste, en intégrant notamment les rédactions de l’Illustré et du journal Coopération, avant de créer une agence de presse et publicité. Dans ce cadre, il conçoit différents magazines, devient rédacteur en chef de la revue vaudoise du 700e anniversaire de la Confédération, du Journal du Bicentenaire de la Révolution vaudoise puis rédacteur pour la Suisse romande de l’organe interne d’Expo 01-02. Durant quinze ans, il dirigera le fameux almanach «Le Messager boiteux» tout en collaborant à divers journaux et magazines.
Parmi la douzaine de livres qu’il a publiés jusqu’ici, citons «BDPhiles et Phylactères», une introduction à la bande dessinée, «Horrifiantes histoires du Messager boiteux», «PT de rire», illustré par Mix et Remix, «Illusion d’optique» ou «Putain d’AVC» qui ont obtenu un beau succès de librairie. Ceci, ajouté à un demi-douzaine d’ouvrages collectifs.
Roger Simon-Vermot est également l’auteur du scénario de «Eden Weiss», la bande dessinée officielle du Sept centième anniversaire de la Confédération suisse et parolier d’«Une autre vie», chanson gagnante de «La Grande Chance», émission concours de la RTSR. Il a également écrit une série de pièces radiophoniques policières sous le titre de «l’Agence Helvétie» diffusées sur les antennes de la Radio romande. C’est là aussi qu’il a animé durant environ un an «Samedi Soir», une séquence d’une heure sur le Neuvième Art.
Également peintre à ses heures, Roger Simon-Vermot est membre de la Société Suisse des Auteurs et de l’Association des écrivains neuchâtelois et jurassiens. Il se consacre désormais à son œuvre romanesque. (Source: Éditions du roc)

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Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

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  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Devant les yeux incrédules de son épouse Serenata, Remington annonce qu’il a l’intention de courir un marathon. Comme le sexagénaire n’est pas vraiment un sportif, elle s’imagine que cette lubie va lui passer. Mais non seulement il persiste, mais va vouloir en faire encore davantage.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La course à la performance

Dans un roman joyeusement ironique, Lionel Shriver raconte comment un sexagénaire se lance le défi de finir un marathon alors qu’il n’est guère sportif. Face aux yeux effarés de son épouse, il va s’entêter sur le chemin de la performance extrême.

C’est un peu le monde à l’envers au sein du couple que forment Serenata et Remington. Elle a longtemps été la sportive avant que, la soixantaine passée et des problèmes récurrents au genou ne l’obligent à fortement restreindre ses entrainements. Lui n’a jamais vraiment pratiqué d’activité physique intensive et à même accumulé un peu d’embonpoint au fil des ans. Aussi l’annonce par Remington qu’il envisageait de participer à un marathon laisse sa femme pantoise. D’autant que toute l’attention de Remington va désormais se porter sur cet objectif. Il va s’équiper de pied en cap, s’acheter une montre connectée. Mieux, après une sortie face à des bourrasques de vent qui lui ont laissé un souvenir particulièrement désagréable, il va s’équiper d’un tapis roulant avec grand écran. Des dépenses qui exaspèrent Serenata qui doit tenter d’équilibrer les comptes avec des contrats de « voix off » pour des jeux vidéo. Elle voit arriver la date du marathon avec appréhension, mais aussi avec l’espoir qu’une fois ce but atteint, un semblant de normalité reviendra s’installer dans leur quotidien. Car si depuis leur rencontre ils avaient appris à se chamailler avec une douce ironie, maintenant les accrochages étaient plus sévères.
Pour les sexagénaires qui se retrouvent ensemble à l’heure de la retraite, la cohabitation s’avérait difficile et les tensions croissantes, alors même qu’ils n’avaient plus à se préoccuper de leurs enfants Valeria et Deacon. La première semblait avoir trouvé son équilibre en se tournant vers Dieu, le second avait « peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. (…) De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » Alors quand Valeria et ses préceptes religieux s’invite à la maison pour encourager son père, la tension croît encore. À Saratoga Springs, où se court le marathon, Remington atteindra son but. Certes à un train de sénateur – plus de 7h – mais requinqué par cet exploit. Grâce à Bambi Buffer, qui l’a accompagné et encouragé pour ses derniers kilomètres, il va se sentir fort, ruinant les espoirs de son épouse. Désormais, en compagnie de celle qui va devenir sa coach et des membres du club local, il entend s’inscrire pour un triathlon extrême (4,2 km de natation, 180 km à vélo et 42,5 km à pied)!
Au pays de la performance et de l’american dream, tous les défis sont permis. Et ce n’est rien de dire que Remington va s’accrocher au sien!
Si Lionel Shriver réussit si bien à raconter l’Amérique d’aujourd’hui, c’est qu’elle choisit un angle de vue original. Ici, c’est cette passion de la pratique sportive, souvent poussée à l’extrême, mais qui est surtout révélatrice du rapport au corps dans un pays où l’obésité fait des ravages. Le tout servi par une écriture vive, pleine d’humour et de comparaisons choc, d’ironie joyeusement cinglante et de petits dialogues qui sonnent si cruellement justes.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes
Lionel Shriver
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert
384 p., 22 €
EAN 9782714494375
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, tout au long d’un parcours qui commence à Santa Ana, Californie, puis à Jacksonville, Floride, à West Chester, Pennsylvanie, à Omaha, Nebraska, à Roanoke, Virginie, à Monument, Colorado, à Cincinnati, Ohio, à New Brunswick, New Jersey, à New York, Albany, Hudson et Saratoga Springs où se court le marathon. On y passe aussi des vacances à Cape Hatteras.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une plume plus incisive que jamais et un humour ravageur, Lionel Shriver livre un roman explosif sur un couple de sexagénaires en crise, dressant au passage un portrait mordant de nos sociétés obsédées par la santé et le culte du corps. Une bombe de provocation qui prouve, s’il le fallait encore, que Lionel Shriver est une des plus fines observatrices de notre temps
Un beau matin, au petit-déjeuner, Remington fait une annonce tonitruante à son épouse Renata : cette année, il courra un marathon. Tiens donc ? Ce sexagénaire certes encore fringant mais pour qui l’exercice s’est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture mettrait à profit sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Belle ambition ! D’autant plus ironique que dans le couple, le plus sportif des deux a toujours été Renata jusqu’à ce que des problèmes de genoux ne l’obligent à la sédentarité.
Qu’à cela ne tienne, c’est certainement juste une passade.
Sauf que contre toute attente, Remington s’accroche. Mieux, Remington y prend goût. Les week-ends sont désormais consacrés à l’entraînement, sous la houlette de Bambi, la très sexy et très autoritaire coach. Et quand Remington commence à envisager très sérieusement de participer à un Iron Man, Renata réalise que son mari, jadis débonnaire et volontiers empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable. Face à cette fuite en avant sportive, leur couple résistera-t-il ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
En attendant Nadeau (Steven Sampson)
La Presse (Mathieu Perreault – entretien avec l’auteur)
L’Express (grand entretien avec Thomas Mahler)
France Bleu (#Toutenpapier Frédérique Le Teurnier)
Ouest-France (Jean-Marc Pinson)
Le journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Kanou Book
Blog Pamolico
Mathurin.com

Les premières pages du livre
« 1
— J’AI L’INTENTION de courir un marathon.
Dans une mauvaise sitcom, elle aurait recraché son café sur la table du petit déjeuner. Mais Serenata était quelqu’un de posé, alors, entre deux gorgées, elle glissa un « Quoi ? » sur un ton acerbe mais poli.
— Tu m’as très bien entendu.
Dos à la cuisinière, Remington l’examina avec une assurance déconcertante.
— Je vise celui de Saratoga Springs en avril.
Elle avait l’impression, ce qui lui était rarement arrivé au cours de son mariage, de devoir mesurer ses paroles.
— Tu es sérieux ? Tu ne me fais pas marcher ?
— Est-ce dans mes habitudes de te faire des blagues ? Je ne sais pas comment prendre ton incrédulité, sinon comme une insulte.
— C’est peut-être parce que je ne t’ai jamais vu courir, même d’ici au salon.
— Pourquoi je courrais jusqu’au salon ?
Le recours au mode littéral n’était pas une première. Se chamailler en pinaillant, c’était leur mode de fonctionnement. C’était un jeu.
— En trente-deux ans, pas une fois je ne t’ai vu faire le tour du pâté de maisons au petit trot. Et maintenant tu m’annonces le plus sérieusement du monde que tu as l’intention de courir un marathon. Tu devais te douter que je serais un peu surprise.
— Alors, vas-y. Sois surprise.
— Tu n’as pas peur… – Serenata marchait encore sur des œufs. Et puis, au diable la prudence ! – … que ce soit d’une effroyable banalité ?
— Absolument pas, répondit-il sur un ton affable. C’est à toi que la banalité fait peur. Par ailleurs, si je renonçais à courir un marathon au motif qu’une foule de gens rêvent d’en faire autant, ma décision n’en serait pas moins dictée par la multitude.
— De quoi s’agit-il exactement ? D’une chose à faire dans ta bucket list ? Tu as écouté tes vieux disques des Beatles et tu as soudain eu la révélation que « When I’m Sixty-Four » s’adressait à toi ? Une bucket list, a-t-elle répété en reculant sa chaise. Où j’ai été pêcher ça ?
Le fait d’utiliser une expression à la mode était l’illustration même de ce manque d’originalité, de ce comportement moutonnier qui la mettait en rage. (Et ce n’était vraiment pas rendre justice aux moutons. Comment ces pauvres bêtes étaient-elles devenues la métaphore du conformisme ?) D’accord, il n’y avait pas de mal à adopter une nouvelle expression. Ce qui était horripilant, c’était cette façon dont tout le monde évoquait soudain sa bucket list, ses cent choses à faire avant de passer l’arme à gauche, sur un ton à la fois léger et entendu, pour bien montrer que l’usage de cette expression lui était parfaitement familier.
Serenata amorça un mouvement pour se lever de sa chaise, les nouvelles d’Albany qu’elle était en train de lire sur sa tablette ayant maintenant perdu de leur intérêt. Ils n’avaient emménagé à Hudson que depuis quatre mois et elle se demandait combien de temps encore elle lirait le Times Union en ligne afin de « conserver un lien avec leur ancienne ville », comme elle disait.
Elle-même n’avait que soixante ans, même si sa génération était la première à ajouter un « que » à ce sinistre cap. Comme elle était restée une demi-heure dans la même position et que ses genoux s’étaient ankylosés, allonger la jambe droite se révéla délicat. Une fois le genou grippé, elle devait le détendre très lentement. Par ailleurs, elle ignorait à quel moment l’un ou l’autre genou ferait quelque chose d’étrange et de surprenant – émettre un soudain klonk, annonciateur d’un léger glissement hors de l’articulation, suivi d’un retour au point de départ avec un autre klonk. C’était le genre de pensées que ressassaient les gens de son âge et leur principal sujet de conversation. Serenata regrettait de ne pouvoir présenter des excuses rétroactives à ses grands-parents défunts dont les lamentations d’ordre médical lui avaient tant pesé lorsqu’elle était enfant. Sous-estimant l’individualisme impitoyable de leurs proches, les personnes âgées racontaient leurs bobos par le menu, persuadées que ceux qui les aimaient se sentiraient forcément concernés par leurs douleurs. Mais nul ne s’était soucié des souffrances de ses grands-parents et aujourd’hui, personne ne s’intéresserait à celles de leur petite-fille jadis si insensible. Justice immanente.
La phase suivante – se mettre debout – fut couronnée de succès. Oh, comment en quelques années un exploit minable pouvait passer pour un triomphe ! Se rappeler le mot « blender ». Boire une gorgée d’eau sans casser le verre.
— Tu ne t’es pas dit que le moment était mal choisi pour m’annoncer cette nouvelle ? demanda-t-elle en branchant le chargeur de sa tablette.
S’occuper les mains ; la batterie affichait encore 64 %.
— Quel est le problème ?
— Moi, je ne peux plus le faire, maintenant. J’ai arrêté de courir en juillet.
— Je savais que tu ramènerais ça à toi. C’est pour ça que j’ai eu peur de t’en parler. Tu veux vraiment que je me refuse quelque chose sous prétexte que cela te rend nostalgique ?
— Nostalgique ! J’en éprouverais de la nostalgie ?
— De l’amertume, plutôt, corrigea Remington. Mais même si je restais ligoté à une chaise jusqu’à la fin des temps, tes genoux ne s’en porteraient pas mieux.
— Tout cela est très rationnel.
— J’entends ta remarque comme une critique.
— Si je te suis, ce serait « irrationnel » de prendre en compte les sentiments de ta femme ?
— Oui, dans la mesure où me sacrifier ne soulagera pas ta peine.
— Tu y réfléchis depuis un moment, non ?
— Quelques semaines.
— Et cet engouement soudain pour l’activité physique a-t-il un quelconque rapport avec ce qui s’est passé au SDT ?
— Uniquement dans le sens où ce qui s’est passé au SDT m’a donné un peu plus de temps libre.
Cette allusion, pourtant minime, crispa Remington. Il se mordilla l’intérieur de la joue, un tic, et le ton de sa voix devint à la fois glacial et acide, avec une pointe d’amertume, comme un cocktail.
Serenata ne supportait pas les femmes qui s’activaient furieusement dans la cuisine quand elles étaient bouleversées, et pourtant elle dut se canaliser d’une façon absurde pour ne pas aller vider le lave-vaisselle.
— Si tu cherches à t’occuper, n’oublie pas pourquoi nous nous sommes installés ici. Tu n’es pas allé voir ton père depuis un bout de temps, et chez lui tout est à réparer.
— Il n’est pas question que je passe le restant de mes jours allongé sous l’évier de mon père. C’est tout ce que tu as trouvé pour me dissuader de courir un marathon ? Franchement !
— Je veux que tu fasses ce dont tu as envie, c’est évident.
— Pas si évident que ça.
L’attraction du lave-vaisselle était irrésistible. Serenata se serait giflée.
— Tu as couru pendant si longtemps…
— Quarante-sept ans, coupa-t-elle d’un ton sec. Et pas seulement couru.
— Alors… tu pourrais peut-être me donner des conseils, proposa-t-il sur un ton hésitant – il n’en avait pas la moindre envie.
— N’oublie pas de faire tes lacets. C’est tout.
— Écoute… Je sais bien que tu adorais ça. Je suis navré que tu aies dû abandonner.
Serenata se redressa et posa le bol qu’elle avait à la main.
— Je n’adorais pas courir. Voilà un tuyau pour toi : personne n’aime courir. Les gens font semblant, mais ils mentent. La seule satisfaction, c’est d’avoir couru. Sur le moment, c’est ennuyeux et pénible, dans le sens où il faut fournir un effort et non parce que c’est difficile de savoir le faire. C’est répétitif. N’espère pas y trouver la révélation de quoi que ce soit. Je suis probablement ravie d’avoir eu une excuse pour abandonner. Et c’est sans doute ça que je ne peux pas me pardonner. Mais j’ai au moins la joie de ne plus faire partie de la masse des abrutis qui soufflent de concert en pensant tous être tellement différents.
— Des abrutis comme moi.
— Des abrutis comme toi.
— Tu ne peux pas m’en vouloir de faire ce que tu as fait pendant, je te cite, quarante-sept ans.
— Tu crois ça ? lâcha-t-elle avec un sourire pincé avant de se diriger vers l’escalier. Je vais me gêner.

Remington Alabaster était un homme mince au port altier qui donnait l’impression d’avoir gardé la ligne sans avoir jamais rien fait pour. Il avait des membres naturellement proportionnés, des chevilles fines, des mollets galbés, des genoux bien dessinés et des cuisses de marbre qui, après un petit coup de rasoir, auraient été sublimes sur une femme. Ses pieds étaient de toute beauté – également minces, une cambrure marquée et des orteils allongés. Chaque fois que Serenata lui massait le cou-de-pied, elle appréciait de n’y trouver aucune trace d’humidité. Les pectoraux glabres de Remington étaient délicieusement discrets et si d’aventure ils devaient augmenter grâce à des développés-couchés intensifs, elle considérerait la transformation comme une perte. Certes, depuis quelques années, il avait pris un tout petit peu de ventre, ce dont elle évitait de parler. Elle aurait parié que cela relevait d’un accord tacite, classique dans un couple : à moins qu’il n’aborde le sujet, ce type de changement physique ne regardait que lui. Raison pour laquelle, même si elle avait été tentée de le faire, elle ne lui avait pas demandé de but en blanc ce matin-là si la contrariété d’avoir pris du poids, pas plus de deux kilos, était à l’origine de cette affaire de marathon.
Hormis ce petit bourrelet inoffensif, Remington vieillissait bien. Il avait toujours eu un visage expressif. Le masque d’impassibilité qu’il avait porté au cours des toutes dernières années de sa vie professionnelle était une protection, un artifice dont une certaine Lucinda Okonkwo était entièrement responsable. À soixante ans, son teint était devenu légèrement grisâtre : c’est cette homogénéisation de la carnation qui rend le visage des Blancs plus vague, plus plat et d’une certaine façon moins vivant à mesure qu’ils avancent en âge, comme des rideaux dont l’imprimé jadis éclatant aurait passé au soleil. Et pourtant, en imagination, elle substituait systématiquement les traits mieux définis de son visage plus jeune à ceux d’aujourd’hui, plus vénérables, plus flous ; elle lui redessinait les yeux, lui colorait les joues comme si elle le maquillait mentalement.
Elle était capable de le voir. De le voir à différents âges d’un simple coup d’œil. Elle pouvait même, bien malgré elle, deviner dans ce visage encore énergique le frêle vieillard qu’il deviendrait. Appréhender cet homme dans sa totalité, ce qu’il était, avait été et serait, était son travail. Il s’agissait d’un travail important, d’autant plus important à mesure qu’il vieillissait, car les autres le verraient bientôt comme un vieux croûton parmi d’autres. Or il n’en était pas un. À l’âge de vingt-sept ans, elle était tombée amoureuse d’un bel ingénieur en génie civil et celui-ci était toujours là. C’était un sujet d’étonnement : les autres vieillissaient de jour en jour, constataient par eux-mêmes ces mystérieuses transformations qui n’étaient pas toutes de leur fait et savaient bien qu’ils avaient jadis été jeunes. Et pourtant, les jeunes comme les vieux voyaient ceux qui les entouraient comme des constantes immuables, à l’image des panneaux de signalisation dans un parking. Quand on avait cinquante ans, cet âge résumait ce qu’on était, ce qu’on avait été et ce qu’on serait toujours. Faire délibérément appel à son imagination était peut-être trop fatigant.
Poser un regard indulgent sur son mari faisait également partie de ses attributions. Le voir et, à la fois, ne pas le voir. Plisser les yeux pour flouter une éruption cutanée inopportune, lisser la surface – une surface Alabaster. Décréter une amnistie générale pour tout grain de beauté informe, toute marque d’érosion. Être la seule personne au monde à ne pas considérer le renflement sous sa mâchoire comme une faiblesse de caractère. La seule personne à ne pas le juger pitoyable à cause de ses tempes dégarnies. En échange, Remington lui pardonnait ses rugosités aux coudes et la ride profonde qui se creusait à la base de son nez chaque fois qu’elle dormait trop longtemps sur le côté droit – une encoche qui pouvait persister jusqu’au milieu de l’après-midi et s’incrusterait bientôt définitivement. De son côté, Remington, en admettant qu’il ait remarqué, ce qui était forcément le cas, que sa femme n’affichait plus la forme physique du jour de leur mariage, ne considérait pas que c’était un tort, voire quelque chose de moralement condamnable, et il ne lui en voulait pas de le décevoir. Cela faisait aussi partie du contrat. C’était un bon arrangement.
Cependant, Remington n’avait pas besoin de puiser dans les colossales réserves de mansuétude de sa femme pour se faire pardonner de ne pas avoir été protégé par un film plastique, comme une carte d’identité. Il portait sacrément beau pour soixante-quatre ans. Comment il était parvenu à rester aussi mince, aussi vigoureux, aussi harmonieusement proportionné sans faire d’exercice notable demeurait un mystère. Certes, il marchait pour aller d’un endroit à un autre et ne rechignait pas à prendre l’escalier quand un ascenseur était en panne. Mais il ne s’était jamais astreint à aucun de ces programmes de « sept minutes pour améliorer votre forme », sans parler de s’inscrire à un club de gym. Et il avait un bon coup de fourchette.
Avec davantage d’exercice, il allait améliorer sa circulation, renforcer son élasticité vasculaire et prévenir le déclin cognitif. Elle aurait dû se féliciter de cette page qui se tournait. Se réjouir de la perspective de le bourrer de barres protéinées et de noter fièrement dans un carnet accroché dans l’entrée le nombre de kilomètres toujours croissant qu’il parcourait.
Elle aurait pu lui apporter son soutien massif si seulement il lui avait présenté sa décision avec la contrition appropriée : « Je me rends compte que je n’atteindrai jamais les distances que tu couvrais. Pourtant, je me demande si ce ne serait pas bon pour mon cœur de courir 3 petits kilomètres, disons, deux ou trois fois par semaine. » Mais non. Il fallait qu’il coure un marathon ! Elle passa donc le reste de la journée à éviter son mari en faisant semblant d’être une professionnelle rigoureuse. Elle ne redescendit se faire du thé qu’après l’avoir entendu sortir. Ce n’était pas gentil, pas « rationnel », mais ce genre d’attitude lui ressemblait bien et le moment choisi par Remington était cruel.
Elle aussi avait probablement commencé à courir en imitant quelqu’un d’autre – même si, à l’époque, elle n’avait pas eu cette impression. Tous deux sédentaires, ses parents étaient en surpoids et, bien sûr, avec le temps, cela s’était aggravé. Pour eux, faire de l’exercice se résumait à pousser une tondeuse mécanique, qui fut remplacée le plus vite possible par une tondeuse à moteur. Rien de mal à cela. Dans les années 1960, les Américains de son enfance adoraient les appareils ménagers. Un signe de modernité. Il était de bon ton de n’utiliser que le minimum d’huile de coude.
Analyste marketing chez Johnson & Johnson, son père était muté tous les deux ou trois ans. Serenata était née à Santa Ana, Californie, mais n’avait pas eu le temps de connaître la ville avant que la famille ne déménage à Jacksonville, Floride – puis de là à West Chester, Pennsylvanie ; Omaha, Nebraska ; Roanoke, Virginie ; Monument, Colorado ; Cincinnati, Ohio et, enfin, à New Brunswick, New Jersey, où se trouvait le siège de l’entreprise. Par conséquent, elle n’avait aucun sentiment d’appartenance régionale et faisait partie de ces rares individus dont le seul identifiant géographique était le bon gros pays lui-même. Elle était « une Américaine » sans qualificatif ni précision – car se dire « grecque-américaine » alors qu’elle n’avait jamais mangé la moindre moussaka étant petite lui paraissait pathétique.
Gamine, elle avait été ballottée d’une école à l’autre, et cela l’avait empêchée de s’attacher. Elle n’avait assimilé la notion d’amitié qu’à l’âge adulte – et encore, difficilement –, avec une tendance à perdre ses amis par pure étourderie, comme des gants qu’on laisse tomber dans la rue. Pour Serenata, l’amitié était une discipline. Elle se suffisait à elle-même et se demandait parfois si ne pas souffrir de la solitude était un défaut.
Sa mère avait réagi aux incessantes transplantations en adhérant à de multiples Églises et groupes de bénévoles sitôt la famille installée dans une nouvelle ville, comme une pieuvre sous amphétamines. À cause des continuelles réunions liées à ses engagements, sa fille unique avait été livrée à elle-même, ce qui convenait parfaitement à Serenata. Une fois en âge de préparer elle-même ses sandwichs au beurre de cacahuètes, Serenata avait consacré ce temps libre sans surveillance à développer sa force et son endurance.
Elle s’allongeait, mains posées à plat sur la pelouse, et comptait le nombre de secondes – une fois mille, deux fois mille – qu’elle était capable de tenir, jambes tendues à trente centimètres au-dessus du sol (quelques petites secondes décourageantes mais ce n’était qu’un début). Elle s’accrochait à la branche basse d’un arbre et tentait de hisser le menton au-dessus bien avant d’apprendre que l’exercice s’appelait une traction. Elle avait inventé son propre programme d’entraînement. Pour réaliser ce qu’elle avait appelé une « jambe cassée », elle faisait le tour du jardin en sautant sur un pied, l’autre jambe tendue devant elle comme pour un pas de l’oie et recommençait dans l’autre sens en sautant en arrière. Exécuter un « roulé-boulé » consistait à s’allonger sur le sol, les genoux ramenés sur la poitrine, et à basculer en arrière en tendant les jambes derrière la tête ; plus tard, elle avait ajouté un « relevé de jambes au sol » à la fin de l’exercice. Adulte, elle se rappellerait avec une incrédulité teintée de tristesse que, lorsqu’elle enchaînait ses inventions en vue de ses Jeux olympiques de jardin, il ne lui était jamais venu à l’esprit d’inviter les enfants du voisinage à y participer.
Beaucoup de ses contorsions étaient stupides, mais, répétées un certain nombre de fois, elles ne l’en fatiguaient pas moins. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, même si ces exercices farfelus – dont elle tenait secrètement le registre d’une écriture dansante dans un carnet à la couverture neutre caché sous son matelas – n’étaient pas franchement amusants. Il était possible – et c’était intéressant de s’en rendre compte – qu’elle n’ait pas eu particulièrement envie de les faire et qu’elle les ait faits quand même.
Au cours de sa scolarité, on avait attendu peu de chose des filles en matière d’éducation physique, et cette faible exigence avait constitué une des rares constantes entre Jacksonville, West Chester, Omaha, Roanoke, Monument, Cincinnati et New Brunswick. À l’école primaire, la demi-heure de récréation favorisait le kickball – et si on était assez malin pour se lever avant que ses coéquipiers perdent le tour de batte, on avait peut-être une chance de courir les 10 mètres jusqu’à la première base. La balle au prisonnier était encore plus absurde : faire des sauts ridiculement petits à droite et à gauche. Au collège, vingt minutes sur les quarante-cinq des cours de gymnastique réglementaires étaient consacrées à se mettre en tenue puis à se rhabiller. Le professeur demandait à l’ensemble des filles de faire dix sauts bras et jambes écartés, cinq burpees, et de courir sur place trente secondes. Ces exercices de musculation étaient des ersatz, et très injustement, en quatrième, on avait soumis ces mêmes filles à une évaluation de leur condition physique. Ce jour-là, Serenata avait dépassé aisément la barre des cent relevés de buste au test des abdos. Le professeur était intervenu et, paniqué, l’avait sommée d’arrêter. Bien sûr, au cours des décennies suivantes, elle avait continué à faire des abdos par séries de cinq cents. Abdos dont l’efficacité était toute relative, musculairement parlant, mais elle avait un faible pour les classiques.
Mais Serenata Terpsichore – nom qui rimait avec alligator, même si au fil des années elle s’était immunisée contre les enseignants qui mettaient l’accent sur la première syllabe de son nom et prononçaient la dernière comme s’il s’agissait d’une tâche épuisante – n’avait pas l’intention d’embrasser une carrière de sportive professionnelle. Elle n’avait aucune envie de jouer dans une équipe de volley nationale. Ni de devenir danseuse classique. Elle ne se voyait pas participer à des compétitions d’haltérophilie ni obtenir le sponsoring d’Adidas. Elle n’avait jamais battu un quelconque record et ne s’y était jamais essayée. Pour elle, un record signifiait mettre ses propres exploits en rapport avec ceux d’autres gens. Or, elle avait beau s’être infligé volontairement des exercices frénétiques quotidiens depuis l’enfance, cela ne regardait personne. Les pompes relevaient du domaine de l’intime.
Elle ne s’était jamais identifiée à un sport en particulier. Elle courait, elle faisait du vélo, elle nageait, mais elle n’était ni coureuse, ni nageuse, ni cycliste. C’étaient des moyens de locomotion élémentaires, voilà tout. Elle n’avait pas non plus l’esprit d’équipe, comme on dit. Son parcours de course à pied idéal était désert. Elle aimait le calme d’une piscine sans nageurs. Depuis cinquante-deux ans qu’elle utilisait principalement son vélo pour se déplacer, la vue d’un autre cycliste la privait de sa solitude et la mettait de mauvaise humeur.
Dans la mesure où Serenata se serait épanouie sur une île déserte en compagnie de poissons, il était étonnant qu’elle ait été si souvent récupérée par la « multitude », pour citer Remington. Tôt ou tard, la moindre excentricité, la moindre manie ou idée fixe un peu curieuse finissait par être reprise par tout le monde.
À seize ans, sur un coup de tête, elle s’était rendue dans un obscur salon du centre de Cincinnati et s’était fait tatouer un minuscule motif sur la peau fine de l’intérieur de son poignet droit. Elle avait attrapé le motif au vol, littéralement : un bourdon. Pas débordé, le tatoueur avait pris son temps. Il avait su restituer à la perfection les ailes diaphanes, les antennes fureteuses, les fines pattes prêtes à atterrir. Le motif n’avait aucun rapport avec elle. Quand on se forge une personnalité à partir de rien, on prend ce qu’on a sous la main ; chacun d’entre nous est une œuvre d’art fruit du hasard. Et puis la décision arbitraire s’était vite transformée en marque distinctive. Le bourdon était devenu son emblème, gribouillé à l’infini sur la couverture entoilée de ses classeurs à trois anneaux.
Dans les années 1970, le tatouage était l’apanage quasi exclusif des dockers, des marins, des détenus et des bandes de motards. Pour les enfants rebelles de la classe moyenne, ce qu’on n’appelait pas encore un « tattoo » était une souillure. Cet hiver-là, elle avait dissimulé le bourdon aux yeux de ses parents sous des manches longues. Au printemps, elle avait porté sa montre au bras droit, le cadran à l’intérieur du poignet. Elle vivait dans la peur constante d’être découverte, même si le secret conférait au tatouage des superpouvoirs. Avec le recul, il aurait été plus noble de déclarer publiquement la « mutilation » et d’en assumer les conséquences, mais c’était le point de vue d’une femme adulte. Les jeunes, pour qui le temps passait avec une telle obstination que chaque instant leur apparaissait comme un sursis sans fin, attachaient beaucoup d’importance au fait de temporiser.
Naturellement, un matin, elle avait eu une panne d’oreiller. Venue réveiller la marmotte, sa mère avait découvert le poignet nu dépassant des draps. Elle avait fondu en larmes quand l’adolescente avait avoué que le dessin n’avait pas été réalisé au feutre.
Le motif de ces larmes : Serenata devait bien être la seule élève de son lycée à oser le tatouage. Aujourd’hui ? Plus d’un tiers des dix-huit – trente-cinq ans en avaient au moins un et la superficie de peau américaine débordant de Hobbits, de barbelés, de codes-barres, d’yeux, de tigres, de motifs ethniques, de scorpions, de crânes ou de superhéros était de la taille de la Pennsylvanie. L’intrépide incursion de Serenata dans les bas-fonds allait devenir une chose banale.
À vingt ans passés, agacée de voir les mèches de son épaisse chevelure noire se prendre dans les barrettes classiques, Serenata s’était mise à fabriquer des boudins de tissu coloré à travers lesquels elle faisait passer un gros élastique. Une fois les extrémités de l’élastique attachées, les boudins étaient cousus de sorte qu’ils forment un cercle. Ces nouvelles attaches lui dégageaient le visage sans tirer sur les cheveux, tout en ajoutant une touche élégante à sa coiffure. Certaines jeunes filles de son âge avaient trouvé l’objet excentrique mais plus d’une collègue lui avait demandé où s’en procurer. Ensuite, dans les années 1990, la plupart des Américaines en avaient eu au moins vingt-cinq dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle s’était alors fait couper les cheveux au niveau des oreilles et avait jeté ses « chouchous », comme on les appelait, à la poubelle.
Ce devait être aux alentours de 1980 également qu’elle s’était forcée à tenter une énième fois de se faire des amis en invitant à dîner quelques collègues du service client de chez Lord & Taylor. Au cours des deux années précédentes, elle s’était essayée à la cuisine japonaise. Cet engouement était tout ce qui lui restait d’une relation sans avenir avec un garçon qui l’avait emmenée dans un minuscule établissement où se restauraient ses compatriotes expatriés. Elle avait adoré la texture, la fraîcheur, la subtilité. Plus tard, chez elle, elle avait fait des essais avec du vinaigre de riz, du wasabi en poudre et un couteau bien aiguisé. Impatiente de faire partager ses découvertes, elle avait disposé une ribambelle de plats devant ses invitées, persuadée que ce serait « canon », pour reprendre une expression qui ne serait en vogue que bien des années plus tard.
Elles avaient été horrifiées. Aucune fille n’avait supporté l’idée du poisson cru.
De nos jours, il n’était pas rare de trouver trois sushi-bars différents dans la même rue d’une ville moyenne de l’Iowa. Les étudiants à lunettes avaient une préférence pour l’anguille fraîche ou en saumure. Certes, Serenata ne pouvait s’attribuer le mérite des traditions centenaires d’un illustre archipel d’Asie. Il n’empêche, ce qui était jadis une particularité était devenu le goût dominant.
La montre qui dissimulait son péché d’autodégradation ? L’objet avait joué à merveille son rôle car il avait appartenu au père de Serenata. Depuis lors, elle n’avait porté que des montres d’homme, surdimensionnées. Vinrent les années 2010, et là, quelle surprise : dans tout le pays, une femme sur deux s’était mise à porter une grosse montre de style masculin. Ses livres préférés faisaient peu de bruit à leur sortie, voire aucun – La Maison au bout du monde ou Là-bas –, mais étaient systématiquement adaptés au cinéma et, soudain, ces fétiches personnels appartenaient à tout le monde. Elle venait à peine de faire revivre l’art quasi oublié du quilt, assemblant des carrés de velours élimé ou de vieilles serviettes de toilette, un œil sur Breaking Bad, dont personne ne connaissait encore l’existence, qu’un essaim d’abeilles matelasseuses traversait tout le pays, répandant une tendance nationale. Si Serenata Terpsichore découvrait un groupe obscur qui se produisait uniquement dans les clubs miteux et les fêtes de mariage, c’était la garantie pour ces mêmes inconnus de figurer dans les meilleures ventes l’année suivante. Et s’il prenait l’envie à Serenata de porter des bottes douillettes en peau de mouton, réservées jusqu’ici à de petits groupes de surfeurs australiens et californiens, l’idéal pour supporter l’hiver à Albany, vous pouviez être sûr qu’Oprah Winfrey ferait sous peu la même découverte.
Ce genre de déconvenues était sans doute arrivé à d’autres. Il existait tant de choses à porter, à aimer, à faire. Et les gens étaient nombreux. Si bien que, tôt ou tard, ce que vous revendiquiez comme personnel était adopté par plusieurs millions de vos plus proches amis. Après quoi, soit vous renonciez à ce que vous aimiez, soit vous vous soumettiez, groggy, à l’avènement du conformisme servile. Serenata avait en grande partie opté pour la deuxième solution. Il n’empêche que, chaque fois que cela se produisait, elle avait l’impression d’être un terrain occupé, comme si une horde d’inconnus campaient sur sa pelouse.
Avec constance et de plus en plus vite au cours des vingt dernières années, le conformisme avait envahi l’activité physique sous toutes ses formes. Elle l’entendait presque, ce grondement à l’intérieur de son crâne, semblable à la cavalcade migratoire de gnous fonçant dans sa direction, la poussière s’accrochant à ses narines, le martèlement de leurs sabots tambourinant depuis l’horizon. Cette fois, les masses ne se contentaient plus d’imiter ses goûts musicaux et littéraires dans l’intimité de leurs foyers. Cette fois, on les repérait en agrégats, en foules piétinant les creux et les bosses des parcs publics, barbotant de concert dans les quatre couloirs de la piscine de son quartier, vociférant avec les fanatiques, pédalant tête baissée en nuées de cyclistes, chacun voulant à tout prix dépasser le vélo qui le précédait, pour mieux s’arrêter au prochain feu rouge – où la meute s’ébrouait, chacun de ses membres prêt à sauter sur son coreligionnaire telle une hyène chargeant une proie. Cette fois, l’incursion dans son territoire n’était pas métaphorique mais pouvait se mesurer en mètres carrés. Son cher mari avait rejoint le gros du troupeau des clones décérébrés.

2
MÊME SI SON GENOU DROIT la réprimandait chaque fois qu’elle faisait porter son poids dessus, Serenata se refusait à monter une marche après l’autre comme un enfant de deux ans. Le lendemain après-midi, après avoir descendu l’escalier en boitillant pour aller se faire un thé, elle avait découvert Remington au salon. Bien qu’elle ne se soit toujours pas habituée à le trouver là en semaine, il était injuste d’en vouloir à son mari. C’était aussi sa maison. Ce n’était ni son fait ni sa faute, pour être précis, s’il avait pris une retraite anticipée.
Son accoutrement était quand même on ne peut plus agaçant : legging, short vert satiné laissant dépasser un caleçon mauve criard et haut vert brillant avec grilles d’aération mauves – la tenue complète, l’étiquette du prix se balançant sur sa nuque. Une montre de sport neuve brillait à son poignet. Sur un homme plus jeune, le bandana rouge noué autour du front aurait pu passer pour élégant mais sur Remington, à soixante-quatre ans, on aurait dit un accessoire de cinéma pour que les spectateurs puissent décrypter le sens de la scène au premier coup d’œil : ce type est cinglé. Au cas où le bandana n’aurait pas suffi, ajoutons les chaussures de running tendance, de couleur orange, avec toujours plus de finitions mauves.
Au moment où elle entrait dans la pièce, il se baissa et saisit sa cheville des deux mains. Il l’attendait.
Elle le regarda donc. Après avoir tenu sa cheville un instant, il se releva bras tendus au-dessus de la tête et répéta le mouvement avec l’autre cheville. Le voyant chanceler en équilibre sur un pied, un genou ramené sur la poitrine, elle partit préparer son Earl Grey. À son retour, il était appuyé des deux mains contre un mur pour allonger les muscles du mollet. Tout l’enchaînement fleurait bon Internet.
— Mon chéri, dit-elle, il est prouvé que s’étirer est une bonne chose, mais uniquement après avoir couru. Le seul avantage de le faire avant est de remettre à plus tard la partie déplaisante.
— Tu ne vas pas me louper, c’est ça ?
— C’est possible, répondit-elle d’un ton léger avant de remonter à l’étage.
La porte d’entrée claqua. Elle sortit sur la terrasse et se pencha par-dessus la rambarde pour l’épier. Après avoir tripoté sa nouvelle montre compliquée, l’intrépide Remington se lança dans son premier jogging – passant péniblement le portail avant de s’engager sur Union Street. Elle aurait pu le doubler au petit trot.
C’était mesquin de sa part mais elle vérifia l’heure à sa montre. Douze minutes plus tard, la porte claquait de nouveau. La douche de Remington durerait plus longtemps. Est-ce ainsi qu’elle traverserait cette épreuve ? Avec condescendance ? On n’était qu’en octobre. L’hiver allait être long.
— Tu as bien couru ? se força-t-elle à lui demander au cours du dîner, par ailleurs fort silencieux.
— Ça m’a revigoré, déclara-t-il. Je commence à comprendre pourquoi tu t’y es tenue pendant ces quarante-sept ans.
Mouais. Attends qu’il fasse froid, qu’il y ait du grésil et qu’un vent mauvais te souffle dans la figure. Attends que tes intestins commencent leur boulot, qu’il te reste 7 kilomètres à faire et que tu sois obligé de continuer, ramassé sur toi-même, le ventre contracté, en priant pour arriver avant qu’une explosion se produise dans ton short vert satiné. Tu verras comment tu seras revigoré.
— Et tu es allé jusqu’où ?
— J’ai fait demi-tour à Highway Nine.
Huit cents mètres depuis leur porte d’entrée. Il n’en débordait pas moins de fierté. Elle le regarda, fascinée. Il était impossible de lui faire honte.
Et pourquoi aurait-elle voulu lui faire honte ? Ce qui maintenant la mettait en rage dans cette décision de son mari de courir un marathon, décision stupide et moutonnière prise sur un coup de tête, c’était la rapidité avec laquelle ce petit désir de lui faire honte l’avait envahie après sa prouesse : courir – si on pouvait appeler cela courir (vous voyez, encore ce mépris polluant) – 1,6 malheureux kilomètre. Elle n’était pas une harpie agressive, elle ne l’avait jamais été en trente-deux ans de vie commune. Au contraire, les personnes comme elle, indépendantes et sur la défensive, une fois que les barrières infranchissables qu’elles érigeaient systématiquement entre elles et le reste du monde avaient été ébranlées, arrivaient à s’impliquer sans compter. La plupart des gens trouvaient Serenata froide et cela lui convenait parfaitement ; être perçue comme une femme qui garde ses distances lui permettait précisément de le faire. Mais elle n’avait jamais été distante avec Remington Alabaster et ce, dès le milieu de leur premier rendez-vous. Le fait de rester dans son coin ne signifiait pas pour autant qu’on n’avait pas besoin de compagnie, comme tout être humain. C’était juste qu’on avait tendance à mettre tous ses œufs dans le même panier. Remington était son panier. Elle ne pouvait pas se permettre d’en vouloir au panier – d’avoir envie de faire honte au panier ou d’espérer que le panier échoue quand le panier jetait son dévolu sur ce qui était devenu un marqueur social plutôt banal.
Elle lui était redevable du fait d’avoir transformé ce qui aurait pu être une solitude aride en quelque chose de rond, de plein et de riche. Elle avait vraiment apprécié d’être sa seule confidente quand la situation au SDT avait dégénéré – il était trop dangereux pour lui de parler à un collègue. L’indignation partagée avait créé une camaraderie qui lui manquait. Pendant toute la débâcle, il n’avait pas douté un seul instant qu’elle soit résolument de son côté. Ils avaient eu des divergences, en particulier à propos de leurs enfants qui, tous deux, étaient devenus pour le moins étranges. Il n’en demeurait pas moins que l’unité de mesure d’un mariage était militaire : un bon mariage, c’était une alliance.
En outre, quand ils s’étaient rencontrés, elle tâtonnait. Elle lui devait sa carrière.
Enfant, après des vacances à Cape Hatteras, elle avait décrété que sa seule ambition était de devenir gardienne de phare – propulsée à l’extrémité d’une pointe, perchée au-dessus d’une étendue qui pouvait vous faire vous sentir toute petite ou très grande selon l’humeur, avec les pleins pouvoirs sur un fanal géant. Elle aurait vécu dans une petite pièce circulaire décorée de bois flotté ; réchauffé des boîtes de soupe sur un réchaud ; lu (ne pas oublier qu’elle n’avait que huit ans) Fifi Brindacier à la lumière d’une ampoule nue se balançant au plafond et regardé (même remarque) des rediffusions de Jinny de mes rêves sur un poste miniature en noir et blanc comme celui de leur hôtel sur la barrière des Outer Banks. Plus tard, au cours de sa période « cheval », courante chez les filles, elle s’était imaginée en garde forestier faisant, seule, le tour d’immenses forêts domaniales à dos de cheval. Plus tard encore, inspirée par une offre d’emploi insolite parue dans un journal, elle était devenue obsédée par l’idée de s’occuper d’un domaine sur une île tropicale, propriété d’un homme très riche, qui ne viendrait qu’une fois par an en jet privé, accompagné d’un aréopage de célébrités. Le reste du temps, elle aurait le domaine pour elle seule – avec salle à manger pouvant accueillir cent personnes, salle de bal éclairée par des lustres, ménagerie privée, parcours de golf et plusieurs courts de tennis, tout cela sans l’ennui d’avoir à faire fortune et donc de monter auparavant une de ces affaires barbantes. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’un accès illimité à un parcours de golf et à des courts de tennis avait peu d’intérêt sans un partenaire.
Adolescente, ses jeux d’enfant au fond du jardin ayant cédé la place à un programme d’entraînement physique secret mais exigeant, Serenata avait rêvé d’emplois susceptibles de trouver une application pratique à l’effort physique. Elle s’imaginait seule femme sur un chantier de construction, martelant de gros clous, trimballant de grandes plaques de Placoplatre et maniant un marteau-piqueur – époustouflant ses collègues masculins, qui se seraient d’abord moqués de la morveuse avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars. À moins qu’elle ne soit devenue le meilleur atout d’une équipe de déménageurs (qui se seraient d’abord moqués d’elle, avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars…). Elle avait aussi envisagé une carrière d’élagueuse. Hélas, les emplois nécessitant de la force physique étaient apparemment sous-qualifiés et sous-payés, et ses parents, issus de la classe moyenne, avaient jugés ridicules ces fantasmes herculéens.
Pendant des années, l’enfant unique avait amusé ses parents en jouant des pièces radiophoniques de son cru. Elle enregistrait tous les rôles sur une radiocassette portable en ponctuant ses œuvres d’effets sonores – claquements de porte, grincements de parquet, froissements de papier pour simuler le bruit du feu. En même temps, les rêves de profession solitaire dont elle se berçait enfant semblaient révéler une profonde connaissance de soi. En conséquence, la profession qui paraissait le plus appropriée était celle d’auteur.
Oh, ses parents avaient considéré cette ambition tout aussi irréaliste que celle de devenir ouvrier du bâtiment. Ils espéraient simplement que Serenata se marie. Cela dit, au moins, un penchant littéraire plaidait en faveur d’études supérieures, ce qui aurait pour résultat d’améliorer la qualité de ses prétendants et leur aptitude à gagner de l’argent. C’est ainsi que, avec leur bénédiction, elle était entrée à Hunter, située à un jet de pierre de New Brunswick, et en était sortie, comme la plupart des diplômés en lettres et sciences sociales et humaines, chômeuse en puissance.
À vingt ans, Serenata n’avait pas de but dans la vie et tirait le diable par la queue. N’ayant pas les moyens d’avoir son propre appartement, elle avait dû (horreur) partager son logement avec d’autres jeunes filles de son âge qui n’avaient pas de but dans la vie et tiraient le diable par la queue. Aucun des boulots ingrats qu’elle trouvait n’exigeait un diplôme universitaire. Elle s’efforçait de trouver du temps pour son « œuvre », même si elle ne le formulait jamais de manière aussi prétentieuse. Chose terriblement gênante, chaque fois qu’elle rencontrait une de ses semblables à New York, toutes se présentaient comme des auteures et s’efforçaient également de trouver du temps pour leur « œuvre ».
C’est en assurant la permanence téléphonique du service client de Lord & Taylor que le vent avait tourné. Un jeune homme avait appelé pour savoir comment échanger une cravate hideuse qui lui avait été offerte. Il avait décrit l’article de mauvais goût avec tout un tas de détails cocasses. Il lui avait demandé la marche à suivre pour un client qui avait un reçu et pour celui qui n’en avait pas, alors qu’il appartenait certainement à l’une ou l’autre de ces deux catégories. Il était lentement apparu à l’employée qu’elle était qu’il faisait durer la conversation. Il avait fini par la supplier de répéter après lui la phrase : « Attention à la fermeture des portes. »
— Pardon ?
— Dites-le, c’est tout. Faites-moi plaisir. « Attention à la fermeture des portes. »
Comme ce qu’il lui demandait de répéter n’était tout de même pas : « Puis-je vous sucer la bite ? », elle s’était exécutée.
— Parfait, avait-il dit.
— Je ne vois pas comment on pourrait mal le dire.
— La plupart des gens le diraient mal, lui avait-il opposé avant de lui expliquer qu’il était fonctionnaire au Service des transports de la ville de New York.
Il était chargé de mettre la main sur une nouvelle voix qui enregistrerait les informations à destination des usagers des transports publics et l’avait implorée de passer l’audition. Elle s’était montrée méfiante, bien sûr. Par prudence, elle avait vérifié l’adresse du Service des transports dans l’annuaire et avait constaté qu’elle correspondait à celle qu’il lui avait donnée.
Au bout du compte, il avait été décidé en haut lieu que les New-Yorkais n’étaient pas tout à fait prêts à se soumettre à l’autorité d’une voix de femme, et Serenata n’avait pas obtenu le poste. Comme le lui avait raconté Remington par la suite, après avoir réécouté son audition, un des membres de l’équipe avait déclaré qu’un passager écoutant cette voix sensuelle n’entendrait pas le message et qu’il envisagerait surtout de se faire le haut-parleur.
Cependant, avant que la décision décevante soit prise, elle avait accepté de dîner avec lui – mais seulement après sa deuxième invitation. Elle s’était vue contrainte de décliner la première, lancée spontanément à la suite de son audition, au motif que le trajet à vélo entre son appartement situé dans l’East Village et les bureaux du SDT situés Downtown Manhattan était trop court pour « compter », or il n’était pas question d’aller dîner sans avoir fait de sport auparavant. Ils avaient convenu de se retrouver au Café Fiorello sur Broadway, un restaurant italien haut de gamme que les New-Yorkais de longue date abandonnaient généralement aux touristes. Malgré la magnificence du lieu, elle avait tenu, comme toujours, à venir à vélo.
De loin, depuis l’entrée du restaurant, Remington avait semble-t-il observé la transformation de sa Cendrillon au pied d’un panneau de stationnement alterné. En équilibre précaire sur un pied, elle s’était débarrassée d’une basket usée et avait descendu une jambe de son jean – en veillant à ce que sa jupe qui retombait en voletant continue de la couvrir de façon convenable. Il faisait encore froid en mars et son collant ivoire lui servait en outre d’isolant. Puis, d’une sacoche, elle avait retiré une paire de talons hauts vertigineux en cuir verni rouge et, se tenant à la selle de son vélo pour ne pas tomber du haut de l’escarpin, elle avait répété le même strip-tease avec l’autre jambe avant de fourrer son jean dans la sacoche. Ensuite, elle avait lissé sa jupe et s’était remis du rouge à lèvres en vitesse, la balade à vélo lui ayant procuré le coup de blush nécessaire. Elle avait retiré son casque, secoué son épaisse chevelure noire, puis avait attaché celle-ci à l’aide d’un gadget en tissu fait maison qui ne s’appelait pas encore un chouchou. Remington avait alors regagné l’intérieur du restaurant, lui permettant ainsi de laisser au vestiaire son blouson crasseux et ses sacoches, qui, jaune vif lors de l’achat, étaient désormais de la couleur lugubre et vomitive d’une olive pourrie.
Devant un plat de pâtes au homard, Remington avait réagi à ses aspirations d’auteure avec une neutralité qui devait dissimuler un certain agacement. Après tout, elle aussi se trouvait agaçante.
— C’est peut-être une solution de facilité, je le crains. Tous les gens que je croise ici veulent être auteur.
— Si c’est vraiment ce que tu veux, peu importe que ce soit devenu commun.
— Mais je me demande si c’est vraiment ce que je veux. Je reconnais que j’adore être seule. Mais je n’ai pas une folle envie de me dévoiler. Je tiens à ce que les autres ne se mêlent pas de mes affaires. Je préfère garder mes secrets. Chaque fois que je m’essaie à la fiction, j’invente des personnages qui n’ont rien à voir avec moi.
— Ah ! Alors tu as peut-être un avenir en littérature.
— Non, parce qu’il y a un autre problème. Tu ne vas pas aimer.
— Là, tu m’intrigues, avait-il dit en se penchant en arrière, abandonnant sa fourchette dans son assiette.
— Aux infos, on ne parle que de gens qui meurent de faim ou dans un tremblement de terre. Or je suis en train de me rendre compte que je me fiche de leur sort.
— Les catastrophes naturelles ont souvent lieu dans des pays lointains. Les victimes sont abstraites. Il est peut-être plus facile de s’intéresser à des gens qui vivent plus près de chez nous.
— Les gens qui souffrent ne sont pas abstraits. À la télévision, ils sont bien réels. Quant à ceux qui vivent plus près de chez nous, je m’en fiche aussi.
Remington avait ri.
— C’est une opinion dont on pourrait dire qu’elle est originale, ou révoltante.
— J’opte pour révoltante.
— Tu te fiches des autres, moi y compris ?
— C’est une exception, peut-être, avait-elle répondu prudemment. J’en fais quelques-unes. Mais je suis d’un naturel oublieux. Drôle de qualificatif pour une auteure. Par ailleurs, je ne suis pas certaine d’avoir une voix qui se démarque.
— Au contraire, tu as une voix à part. Je pourrais t’écouter réciter le bottin.
Elle avait ajouté une petite note rauque au timbre suave de sa voix.
— Vraiment ?
Remington lui avouerait plus tard qu’il avait eu une érection en l’entendant prononcer ce mot.
Ils étaient passés à autre chose. Pour être polie, elle lui avait demandé comment il avait atterri au SDT. Contre toute attente, Remington avait répondu avec passion.
— On pourrait penser que les transports ne sont qu’une histoire de mécanique, alors qu’il s’agit d’émotions. Aucun autre aspect de la vie urbaine ne suscite de sentiments aussi forts. Dans certaines rues, si on supprime une voie de circulation pour la transformer en piste cyclable, cela peut soulever une émeute. Il suffit d’un feu piéton mal réglé qui dure deux bonnes minutes pour qu’on entende les automobilistes tambouriner sur leur volant, toutes vitres fermées. Le bus qui met une heure à arriver quand la température est négative… Le métro coincé indéfiniment sous le tunnel de l’East River sans qu’aucune explication soit fournie… Une rampe d’accès à une autoroute conçue de manière aberrante parce qu’un virage empêche de voir les voitures arriver… Une signalisation pas très claire qui vous expédie sur l’autoroute à péage du New Jersey pendant 32 kilomètres sans possibilité de sortir alors qu’on voulait prendre la direction du nord et qu’on est déjà en retard. Tu te contrefiches peut-être des gens, mais des transports ? Tout le monde se sent concerné par les transports.
— C’est possible. Je prends mon vélo pour un cheval. Mon cheval adoré.
Il lui avait avoué qu’il l’avait regardée se changer sur le trottoir.
— Et si on devait aller quelque part ensemble ?
— Je te retrouverais à vélo.
— Même si je te proposais de venir te chercher ?
— Je refuserais. Poliment.
— Je m’interroge sur ce « poliment » dans la mesure où ton refus serait buté et impoli.
— Insister pour que je modifie une habitude de toujours serait également impoli.
Comme la plupart des gens rigides, Serenata se moquait de savoir si son intransigeance était une qualité séduisante. Les gens résolument obstinés ne faisaient jamais de concession. Il fallait se conformer à leur programme.

Sous la pression désarmante de l’ingénieur en génie civil, Serenata avait, en effet, passé une audition dans une agence de publicité en quête d’une voix off et avait été embauchée sur-le-champ. D’autres opportunités du même ordre en nombre suffisant lui avaient permis de démissionner de chez Lord & Taylor. Elle s’était forgé une réputation. Avec le temps, ses activités avaient englobé les livres audio et, aujourd’hui, les publicités et les jeux vidéo constituaient l’essentiel de son travail. Si ses semblables lui importaient peu, elle accordait une importance capitale à l’excellence et était toujours ravie de découvrir de nouveaux timbres ou de prolonger sa tessiture dans les aigus comme dans les graves pour interpréter un enfant grincheux ou un vieillard acariâtre. C’était un des plaisirs procurés par la voix humaine que celle-ci ne se limite pas aux notes d’une gamme musicale et Serenata savourait le nombre infini des tonalités permettant d’exprimer la déception.
Parce qu’elle avait beaucoup déménagé enfant, elle avait une diction curieusement dénuée de particularisme et fluide, ce qui était utile. À ses oreilles, les diverses prononciations des mots « main », « rose », « monde » étaient toutes correctes et toutes arbitraires. Elle pouvait facilement prendre n’importe quel accent parce qu’elle ne tenait pas particulièrement au sien – et même un enquêteur en linguistique avisé n’aurait pu déterminer l’origine de son argot.
— Je suis de nulle part, avait-elle expliqué à Remington. Il arrive que, en entendant mal mon prénom, les gens l’écrivent « Sarah Nada », Sarah Rien.
Mais, bizarrement, les premiers temps de leur relation avaient été chastes. La réserve naturelle de Serenata avait incité de précédents soupirants à essayer de franchir les remparts – avec des conséquences fatales. Il se peut que Remington ait donc répliqué astucieusement à sa retenue en se montrant réservé en retour, mais elle s’était mise à avoir peur qu’il ne la trouve pas attirante, voyant qu’il ne lui faisait pas d’avances.
— Je sais que c’est ma voix qui t’a fait craquer, avait-elle fini par lui dire. Mais lorsqu’elle a été incarnée, l’entendre en 3D t’a coupé dans ton élan ?
— Tes frontières sont sous bonne garde, avait-il répondu. J’attendais d’obtenir mon visa.
Alors elle l’avait embrassé – elle lui avait pris la main et l’avait posée fermement à l’intérieur de sa cuisse avec le formalisme requis pour tamponner un passeport. Tant d’années après, la question était : puisque Remington avait d’abord respecté de façon fascinante son sens aigu du territoire, pourquoi l’envahissait-il aujourd’hui à l’âge de soixante-quatre ans ?

— J’ai fini la salle de bains du premier, annonça la jeune fille en tirant d’un coup sec sur le poignet de ses gants en caoutchouc pour les retirer, ce qui avait l’inconvénient de les retourner complètement.
Serenata indiqua d’un signe de tête la paire de gants humides et malodorants posés sur l’îlot de la cuisine.
— Tu as recommencé.
— Oh, merde !
— Je ne te paie pas pour que tu remettes chaque doigt dans le bon sens, fit-elle remarquer, mais sur un ton humoristique.
— D’accord, disons que j’ai fini ma journée.
Après un coup d’œil à sa montre, Tomasina March – surnommée Tommy – s’attela à la tâche ardue qui consistait à pousser l’index retourné du premier gant et à le faire avancer centimètre par centimètre dans le tunnel jaune caoutchouteux et collant.
Contrairement à ses parents qui en avaient toujours eu une, avant d’emménager à Hudson, Serenata rejetait l’idée d’une femme de ménage. Oh, elle n’avait pas de problème de conscience par rapport à cette question. Simplement, elle ne voulait pas d’étrangers – d’autres gens – chez elle. Mais, à soixante ans, elle était sur la pente descendante au sens propre du terme. Du sommet, elle pouvait embrasser le déclin qui l’attendait. Soit elle décidait de consacrer une part non négligeable de cette période étonnamment courte et potentiellement précipitée de déchéance à frotter le savon aggloméré autour de la bonde de la douche, soit elle payait quelqu’un pour le faire à sa place. C’était tout vu.
Par ailleurs, même si, d’ordinaire, la proximité d’une énième forcenée de l’exercice physique l’aurait rebutée, quand elle avait vu sa nouvelle voisine de dix-neuf ans faire des séries de cent sauts bras et jambes écartés dans son jardin jonché de meubles en mille morceaux, cela avait rappelé à Serenata les « jambes cassées » et autres « roulés-boulés » de son enfance. Ravie de se faire de l’argent de poche (Serenata lui donnait 10 dollars de l’heure – si effroyable que ce soit, c’était bien payé pour le nord de l’État de New York), Tommy était une grande perche aux membres longs, un peu gauche, mince mais sans formes. Elle avait des cheveux blonds ternes et fins, et un visage ouvert et candide. La principale qualité de ce visage était d’évoquer de manière brutale le sentiment affreux d’avoir toute une vie imbécile qui vous attendait, une vie qu’on n’avait pas demandée, pour commencer, et dont on ne savait que faire. À l’âge de Tommy, la plupart des jeunes avec un tant soit peu de jugeote étaient traversés par l’impression nauséeuse que, au moment où ils auraient finalement réussi à bidouiller un plan, il serait trop tard, puisque à dix-neuf ans ils auraient déjà dû mettre la machine en marche. Pour une raison qui restait mystérieuse, les gens étaient nostalgiques de leur jeunesse. La nostalgie était pure amnésie.
— Mais où est Remington ? demanda Tommy.
— Si incroyable que cela puisse te paraître, il est sorti courir. Ce qui signifie que nous avons six bonnes minutes pour parler de lui derrière son dos.
— Je ne savais pas qu’il courait.
— Il ne courait pas. Ça date de quinze jours. Il s’est mis dans l’idée de tenter un marathon.
— Tant mieux pour lui.
— Comment ça ?
— Eh bien, répondit Tommy, concentrée sur le gant – elle n’avait toujours pas réussi à remettre l’index à l’endroit –, tout le monde a envie de courir un marathon. Où est le mal ?
— C’est le fait que tout le monde en ait envie. Je sais qu’il est désœuvré mais il aurait pu choisir quelque chose de plus original.
— Il n’y a pas tant de choses que ça à faire. Quelle que soit l’idée qu’on a, quelqu’un l’a déjà eue. Être original est une cause perdue.
— Je suis méchante, dit Serenata, qui ne pensait pas à Remington – mais, bien sûr, c’était aussi envers lui qu’elle l’était. Ces gants, je ferais mieux de t’en acheter une nouvelle paire. Mais tu t’en sortirais plus vite si tu arrêtais de faire les cent pas.
Tout en continuant d’arpenter la cuisine de long en large, Tommy finit par retourner l’index avec succès.
— Je ne peux pas. Je n’en suis qu’à douze mille et il est déjà seize heures.
— Douze mille quoi ?
— Douze mille pas, expliqua-t-elle en montrant le bracelet en plastique à son poignet gauche. J’ai une montre Fitbit. C’est une fausse, mais c’est pareil. Le problème, c’est que, pour une raison obscure, si je m’arrête, ce truc ne comptabilisera pas mes trente premiers pas. Sur le mode d’emploi, il est écrit : « Il suffit que vous vous arrêtiez pour serrer la main à quelqu’un », comme si on serrait trente fois la main de quelqu’un. Ces modes d’emploi sont rédigés par des Chinois qui ne connaissent rien aux coutumes américaines. Je ne veux pas dire du mal des Chinois, ajouta-t-elle, inquiète. C’est comme ça qu’on les appelle ? Les Chinois ? On dirait une insulte. Bref, trente pas plus trente pas plus trente pas – ça finit par faire beaucoup.
— En quoi c’est important ? Tu me donnes le tournis avec tes allers et retours.
— On poste nos pas sur Internet tous les jours. La plupart des gens en accumulent, disons, vingt mille ou plus, et cette connasse de Marley Wilson qui était en terminale avec moi en fait régulièrement trente mille.
— Ce qui fait combien de kilomètres ?
— Un peu moins de 24, déclara Tommy.
— Si elle se les tape vraiment, ça peut lui prendre cinq heures par jour. Elle a une autre activité ?
— Ce n’est pas le problème.
— Pourquoi le nombre de pas des autres t’intéresse-t-il à ce point ?
— Tu ne piges pas. Et pourtant, tu devrais. Ça t’embête que Remington ait commencé à courir principalement parce que toi, tu as arrêté.
— Je n’ai pas dit que ça m’embêtait.
— Mais c’est évident. Il est en train de te battre. Même s’il ne court que six minutes, il te bat.
— Je continue à faire de l’exercice, d’une façon différente.
— Pas pour longtemps. La semaine dernière, tu râlais parce qu’il n’existe aucun mouvement d’aérobic qui ne sollicite pas les genoux. Et quand les tiens sont trop gonflés, tu ne peux même pas nager.
C’était ridicule d’être blessée alors que Tommy ne faisait que répéter ce qu’elle avait dit elle-même.
— Si ça peut te consoler, ajouta Tommy en agitant triomphalement un gant entièrement à l’endroit, la plupart des gens qui font les marathons arrêtent de courir juste après. C’est comme les candidats du Big Loser qui redeviennent gros à la fin de l’émission. Ils cochent la case sur leur bucket list et ils passent à autre chose.
— Tu savais que cette expression n’a pas plus de dix ans ? J’ai vérifié. C’est un scénariste qui a fait la liste des choses qu’il voulait faire avant de mourir. Et il l’a appelée comme ça. Une liste sur laquelle il avait mis en premier : « Faire produire un de mes scénarios. » Il a écrit un film sur cette fameuse liste. Il a dû réussir car l’expression est devenue virale.
— Il y a dix ans, j’avais neuf ans. En ce qui me concerne, je l’ai toujours employée.
— L’expression « devenir viral » est devenue virale il y a quelques années à peine – je me demande s’il existe un mot pour ça : quelque chose qui est ce qu’il décrit.
— Tu attaches plus d’importance que moi aux mots.
— C’est ce qui s’appelle être instruite. Tu devrais essayer un de ces jours.
— Pourquoi ? Je te l’ai dit, moi aussi, je veux devenir interprète de voix off. Je lis déjà plutôt bien. Il faut juste que j’améliore le « ton », comme tu dis.
Cette étrange amitié qui faisait fi de la différence d’âge avait pris son envol après que Tommy avait découvert que Serenata Terpsichore avait enregistré le livre audio d’un de ses romans jeunesse préférés. Tommy n’avait encore jamais rencontré une personne dont le nom apparaissait sur une page Amazon. Cela avait transformé Serenata en superstar.
— Ce qui m’agace à propos de ces expressions subitement ubiquitaires…
Tommy n’allait pas demander la signification de « ubiquitaires ».
— … c’est-à-dire celles que soudain tout le monde emploie, ajouta Serenata, c’est seulement que ces gens qui balancent une expression à la mode à tout bout de champ sont persuadés d’être hyper branchés et pleins d’imagination. Or on ne peut pas être branché et plein d’imagination. On peut être ringard et sans imagination ou bien branché et conformiste.
— Pour quelqu’un qui s’en fiche, tu parles beaucoup de ce que les autres pensent et de ce qu’ils font.
— C’est parce que les autres m’étouffent.
— Je t’étouffe ? demanda timidement Tommy en s’arrêtant pour de bon.
Serenata se leva – c’était une mauvaise journée côté genou – et prit la jeune fille par les épaules.
— Sûrement pas ! C’est toi et moi contre le monde entier. Maintenant que tu t’es interrompue, tes trente premiers pas sont perdus. Alors, buvons un thé.
Tommy se glissa sur une chaise avec gratitude.
— Tu savais qu’en restant assise un quart d’heure, tout ton corps change ? Ton cœur et le reste.
— Oui, je l’ai lu quelque part. Mais je ne peux plus rester debout douze heures par jour. Ça me fait mal.
— Tu sais, je ne voulais pas te mettre dans l’embarras tout à l’heure en parlant de running. Parce que, de toute façon, pour une vieille, tu es encore méchamment sexy.
— Merci – enfin, je crois. Fraise-mangue, ça te va ? demanda Serenata en allumant le gaz sous la bouilloire. Même si je suis encore à peu près bien foutue, ça ne durera pas. Mon secret, c’était de faire de l’exercice. Un secret qui s’est ébruité, on dirait.
— Pas tant que ça. La plupart des gens ont une mine épouvantable. Regarde ma mère.
— Tu m’as dit qu’elle avait du diabète, dit Serenata qui, avec un très mauvais sens du timing, sortit une assiette de cookies aux amandes. Fiche-lui un peu la paix.
Tommy March n’était pas mal-aimée mais sous-aimée, ce qui était pire – de la même manière qu’un jeûne express avait une influence revigorante quand un régime interminable vous rendait irritable et faible. Le père de la jeune fille avait fui depuis longtemps et sa mère sortait rarement de la maison. Elles bénéficiaient sans doute des aides sociales. Donc, même dans cette ville où l’immobilier était en berne – à 200 000 dollars, cette grande baraque à bardeaux marron était une affaire, trois salles de bains, trois terrasses et six chambres, dont deux n’avaient pas encore d’attribution –, la mère de Tommy était locataire. Elle n’avait pas encouragé sa fille à aller à l’université. Ce qui était dommage car Tommy avait beaucoup de volonté, même si son envie de développement personnel manquait d’ancrage. Elle passait d’une toquade à l’autre comme une bille de flipper sans avoir vraiment conscience de la puissance des forces sociales qui la frappaient. Quand elle s’était autoproclamée végane (avant de se rendre compte après deux semaines de ce régime qu’elle ne pouvait pas se passer de pizzas), elle était persuadée que l’idée lui était venue comme par magie.
Typique de l’époque, le sucre mettait Tommy dans tous ses états. Comme si elle était indépendante d’elle-même, et à la façon de la langue d’un lézard sur une fourmi, la main de Tommy se précipita sur un cookie et le posa sur ses genoux.
— Et sinon, tu continues à faire ta vieille grincheuse anti-réseaux sociaux ?
— Je préfère me concentrer sur la vraie vie.
— Les réseaux sociaux, c’est la vraie vie. Bien plus vraie que celle-ci. C’est seulement parce que tu t’en tiens éloignée que tu ne le sais pas.
— Je préfère me servir de toi comme espionne. J’ai fait la même chose avec Remington pendant des années. Il fréquentait le monde du travail et me racontait ensuite. Quant à ce qu’il y a trouvé… Il me semble que la prudence impose d’y être recouvert d’une bonne couche d’isolant…
— Bon, je crois qu’il vaut mieux que tu saches… Selon les plates-formes pour les jeunes…
Tommy avait cessé de regarder Serenata dans les yeux.
— Eh bien, les Blancs qui lisent les livres audio ne devraient pas prendre des accents. Surtout ceux des personnes de couleur.
— Personnes de couleur ! répéta Serenata. Remington a toujours trouvé désopilant d’imaginer qu’un jour, au boulot, il dise « personnes colorées » à la place. Il aurait été viré. Bon, il a été viré quand même. C’est bien la peine de faire toutes ces courbettes quand on n’est pas marquis.
— Écoute, ce n’est pas moi qui fixe les règles.
— Bien sûr que si. D’après Remington, c’est parce que tout le monde obéit à ces diktats sortis d’on ne sait où que cela les renforce. Il dit aussi que les règles sciemment ignorées deviennent « juste des suggestions ».
— Tu ne m’écoutes pas ! Le problème, c’est que ton nom est apparu. Et pas en bien.
— Rappelle-moi ce qui ne va pas avec le fait de prendre un accent ? J’ai du mal à suivre.
— C’est… problématique.
— Ce qui veut dire ?
— Ce qui veut tout dire. C’est le grand méchant mot pour désigner tout ce qui est super mauvais. Maintenant tout le monde dit que les Blancs qui font semblant de parler comme les populations marginalisées font de la parodie et aussi que c’est de l’appropriation culturelle.
— Ça me déprime profondément de t’entendre parler de « parodie » et autres « appropriation culturelle » ou je ne sais quoi quand tu ne connais pas le mot « ubiquitaire ».
— Maintenant, je le connais. Ça veut dire « tout le monde le fait ».
— Non. « Omniprésent », « partout ». Donc, pourquoi mon nom apparaît-il ?
— Tu veux la vérité ? À cause des accents que tu prends dans les livres audio. Je crois que c’est parce que tu les fais super bien. Tu as une réputation. Alors quand les gens cherchent un exemple, c’est à toi qu’ils pensent.
— Si j’ai bien compris, dit Serenata, à partir de maintenant, je suis censée faire parler un dealer de coke de Crown Heights comme s’il était professeur de littérature médiévale à Oxford. « Yo, mec, c’te meuf vaut moins qu’une pute. »
Elle avait prononcé la phrase sur un ton snob d’aristocrate anglais et Tommy rit.
— S’il te plaît, n’en parle pas à Remington, implora Serenata. Jure-le-moi. Je ne plaisante pas. Il paniquerait.
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas dire à Remington ? demanda Remington lui-même alors qu’il refermait derrière lui la porte de la cuisine donnant sur l’extérieur.
On était en novembre et il avait fait l’erreur classique de trop se couvrir alors que le danger quand on courait par des températures basses était d’attraper un chaud et froid. Il avait transpiré abondamment sous les multiples couches de ses vêtements d’hiver et il était écarlate. Son teint rougeaud était aussi illuminé par un éclat d’une nature plus intérieure. Oh, elle espérait n’être jamais rentrée d’un bon vieux running des familles avec un tel air dégoulinant d’autosatisfaction.

3
— POUR TOI, j’ai fait une prise de sang, j’ai couru sur un tapis de course, on m’a couvert d’électrodes… Mais j’ai eu le feu vert, annonça Remington à peine entré.
L’idée du check-up ne venait pas de lui, il s’y était plié pour faire plaisir à Serenata.
— Le docteur Eden a repéré une petite anomalie cardiaque mais il m’a assuré que c’était courant et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.
— Quelle anomalie ?
Il aurait sans doute préféré ne rien avoir à dire de négatif, mais, heureusement pour Serenata, son mari était un maniaque de la vérité.
— Je ne me rappelle pas le nom.
Il avait choisi de ne pas s’en souvenir pour éviter qu’elle n’aille chercher sur Google de quoi se mettre la rate au court-bouillon.
— Ce qui compte, c’est que je sois en pleine forme. Eden ne voit pas ce qui m’empêcherait de courir un marathon, à condition que j’augmente la distance progressivement et que je me tienne au programme.
— Quel programme ?
— Le programme que je suis sur Internet, répondit Remington avec trop d’empressement.
— Tu ne pouvais pas trouver tout seul comment courir un peu plus longtemps chaque semaine ? objecta Serenata tandis qu’il lui tournait le dos pour retourner à la voiture.
— Ce n’est pas si simple, dit-il en sortant deux gros sacs lourds de la banquette arrière. Il faut se fixer des objectifs, courir plus longtemps et moins longtemps entre deux. Varier l’allure. C’est une science. Tu n’as jamais couru de marathon…
— Alors maintenant tu me fais la leçon.
— Je ne comprends pas ce mépris que tu as pour tout projet qui ne serait pas le tien, soupira-t-il en déposant bruyamment les sacs au pied de la table de la salle à manger. Pourquoi serait-ce forcément un signe de faiblesse que de consulter la somme considérable d’informations qui existent sur le sujet ? Ton hostilité déclarée au reste de l’espèce humaine, voilà un signe de faiblesse. Elle te place dans une position défavorable sur le plan de l’évolution. Tâche d’être modeste et tu apprendras des erreurs des autres.
— C’est quoi, ça ?
— Des haltères. Il faut que je travaille ma sangle abdominale.
Serenata lutta contre un haut-le-cœur mental.
— Tu ne peux pas dire « torse » ? Et je te signale que j’en ai, des haltères. Tu aurais pu me les emprunter.
— Depuis le début je ne te sens pas vraiment portée sur le partage. Je préfère avoir mes propres affaires. Je pensais utiliser une des chambres inoccupées pour en faire ma salle de sport.
— Tu veux dire que tu vas réquisitionner une chambre, a-t-elle dit.
— N’en as-tu pas réquisitionné une pour tes propres cabrioles ?
— Tu as aussi ton bureau. Même si je ne sais pas bien à quoi il sert.
— Ne me dis pas que tu es en train de m’asticoter parce que je suis au chômage. Rassure-moi, tu ne pensais pas ce que tu viens de dire.
— Non. Enfin quoique, mais ce n’était pas gentil. Je déteste ce mot, « cabrioles ». Je cherchais quelque chose de blessant. Pardon.
— De plus blessant. Je retire « cabrioles ». Exercices. Appelons-les comme tu veux.
— Vas-y, prends une des chambres d’amis. La maison est grande et ce n’est pas comme si nous étions les puissances européennes procédant au découpage du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale.
Elle prit le visage de Remington entre ses mains et l’embrassa sur le front, pour sceller leur trêve. Il était plus de 18 heures et, au pays de Serenata, le dîner devait se mériter.
Elle monta se changer, enfila un short crasseux et un T-shirt en piteux état tout en se demandant s’il ne fallait pas se faire du souci concernant cette « anomalie cardiaque ». Le secret professionnel auquel sont tenus les médecins faisait qu’on n’arrivait pas à avoir de véritables informations. Même si elle était certaine que son mari ne mentirait pas sur le fameux « feu vert », il était par ailleurs tellement obnubilé par le marathon de Saratoga qu’il aurait pu minimiser une anomalie inquiétante. »

Extrait
« Valeria et Deacon n’avaient rien en commun et, enfants, ils n’étaient pas proches. Bouleversant la dynamique classique portée par le rang de naissance, leur fille avait longtemps eu peur de son petit frère. Gamine, chaque fois qu’elle le submergeait de cadeaux, sa générosité apparaissait comme un geste d’apaisement. Plus singulier encore, Deacon avait, semble-t-il, peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. Là où elle était solitaire, Deacon était secret, et cela faisait une grosse différence. Là où s’entourer d’une foule de gens ne l’intéressait pas, Deacon semblait souhaiter que l’humanité tout entière tombe malade, ce qui faisait une différence encore plus grosse. De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » p. 81

À propos de l’auteur
SHRIVER_lionel_ ©Eva_VermandelLionel Shriver © Photo Eva Vermandel

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; Pocket, 2021 ), lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J’ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J’ai Lu, 2016), Les Mandible, une famille : 2029-2047 (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019) et Propriétés privées (Belfond, 2020 ; Pocket, 2021), Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est son huitième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé. (Source: Éditions Belfond)

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