Feu

POURCHET_feu  RL-automne-2021  coup_de_coeur

Sélectionné pour les prix Goncourt, Renaudot, de Flore ainsi que le Prix littéraire Maison Rouge

En deux mots
Laure donne rendez-vous à Clément pour lui proposer de participer au colloque qu’elle organise. Entre l’universitaire et le banquier, c’est une sorte de coup de foudre. Mais la mère de famille et le célibataire endurci ne se doutent pas vers quelle voie leur adultère les mènent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Liaisons dangereuses d’aujourd’hui

Dans Feu, son sixième roman, Maria Pourchet met aux prises une universitaire et un banquier, devenus amants presque par hasard. Sur les pas de Laure et Clément, la romancière démontre aussi la complexité des rapports amoureux.

Tout commence par une rencontre dans un restaurant parisien. Laure, maître de conférences, est chargée d’organiser un colloque à Cerisy et décide d’y faire intervenir un banquier sur le thème de la peur en Europe (tout un programme!). Entre la sole de l’homme d’affaires et le tartare de l’universitaire l’accord est conclu.
Laure peut retourner à son cours et Clément à sa tour de la Défense où l’attend une réunion de crise qu’il n’a pas vu venir.
Une surprise attend aussi Laure, convoquée chez la proviseure du lycée de sa fille Véra. Cette dernière, qui se veut émancipée, a entrainé ses collègues à quitter les cours à chaque fois qu’un prof faisait référence à un homme sans mentionner de femme. La belle pagaille qu’elle a ainsi créée n’est pourtant qu’un aperçu de ses talents de fille rebelle, comme on le verra par la suite.
Mais Véra pourra compter sur la mansuétude de sa mère, car elle est obnubilée par Clément et a hâte de le revoir: «Bonjour Clément, c’est Laure de Paris 13, je regrette d’avoir dû vous quitter si vite, auriez-vous encore un moment.»
Clément, qui a organisé sa vie autour de son chien baptisé Papa, la course à pied et la banque, hésite à s’engager: «Si je réponds, il se passera quelque chose dont quelqu’un sera la victime. Si je ne réponds pas, il se passera comme d’habitude. Papa, tourniquet, comité de crise, pas de crise, Tinder, tourniquet, gel, parking, Papa, foutre, sommeil de brute, foutre froid, croquettes, France Inter, debout Clément, Reebok, galop, parking, gel, comité, comité ras la gueule jusqu’à ce qu’août s’ensuive avec avion, Hilton, bout du monde, putes, rentrée, hiver court, lumière courte, objectifs courts, évaluation, bonus. Alors un bonjour Clément c’est Laure de Paris 13, c’est peut-être une respiration à la surface, Joie.»
Finalement Clément va céder.
Cette aventure extraconjugale est pour Laure, maintenant que son mari Anton ne la touche plus guère, l’occasion de pimenter une existence bien terne. Dans le style efficace, teinté d’ironie de Maria Pourchet, cela donne ça: «Tu visitas une maison à Ville-d’Avray qui fut bientôt la vôtre, à vingt minutes de la Défense (…) La même année, Anton acquit les murs de son cabinet de médecine généraliste, élevant au maximum votre taux d’endettement. Tu connus alors la rassurante limite de l’impossibilité de faire plus, de faire mieux. Qui dit maison, dit plein air, dit lampions d’avril à octobre et chaises longues chez Leroy-Merlin. Tu fis plus tard l’acquisition d’un hamac, sans jamais trouver deux troncs assez proches pour l’y attacher. Tu lus ton nom sur la liste électorale de ta commune, tu vis à peine passer une grossesse à Ville-d’Avray en vraie robe de maternité et pas comme la première, en jogging. Tu vis Anna, l’enfant tranquille pousser sans rien demander, tu connus les amitiés faciles, le quartier, le vin de Loire davantage que le tabac à rouler, les grasses matinées et les activités propres aux dimanches. Véra installa finalement le hamac dans sa chambre. Tu ne cultivas pas vraiment de potager, tu avais trop souvent mal au dos. Tu connus le repos qui appelle le tumulte. D’abord de manière sourde, puis à cor et à cri.»
Seulement voilà, ce «tumulte», c’est passer d’une chambre d’hôtel standard à une rencontre à la va-vite durant les vacances. Bien davantage un adultère sordide qu’une nouvelle vie, heureuse et épanouie. Des mensonges qui s’accumulent, la peur de s’engager pour ne pas souffrir, le poids de leurs mères respectives – modèle ou repoussoir – déjà lourds d’une expérience qui les empêche d’Avancer (pour reprendre le titre du premier roman de Maria), emprisonnés dans leurs contradictions qui sont fort habilement renforcées par l’utilisation du «je» pour Clément et de la seconde personne du singulier pour Laure. À tour de rôle, ils prennent la parole pour dire leurs espoirs et leurs doutes et nous livrer une brillante démonstration de la complexité des rapports amoureux. C’est aussi cinglant, corrosif et bien rythmé que Les Impatients, son précédent roman. Mais la trentenaire d’alors a vieilli de dix ans et la romancière s’est encore aguerrie. La Passion simple, comme le disait Annie Ernaux, n’existe plus. Diktats et injonctions contradictoires, moment de lucidité et de vagues à l’âme, solitude grandissante : oui, la peur en Europe est un sujet brûlant.

Feu
Maria Pourchet
Éditions Fayard
Roman
360 p., 00 €
EAN 9782213720784
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, à Nanterre et Courbevoie, à Cergy ou Maisons-Alfort et Ville d’Avray. On y part en voyage en Italie, du côté de Florence et Sienne. On y évoque aussi Cerisy et Toul-Bihan en Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elle, mariée, mère, prof. Trop sérieuse? Lui, célibataire, joggeur, banquier. Mais qui parle à son chien. Entre eux, une passion sublime, mais qui ne pouvait que mal finir.
Laure, prof d’université, est mariée, mère de deux filles et propriétaire d’un pavillon. À 40 ans, il lui semble être la somme, non pas de ses désirs, mais de l’effort et du compromis.
Clément, célibataire, 50 ans, s’ennuie dans la finance, au sommet d’une tour vitrée, lassé de la vue qu’elle offre autant que de YouPorn.
Laure envie, quand elle devrait s’en inquiéter, l’incandescence et la rage militante qui habitent sa fille aînée, Véra.
Clément n’envie personne, sinon son chien.
De la vie, elle attend la surprise. Il attend qu’elle finisse.
Ils vont être l’un pour l’autre un choc nécessaire.
Saisis par la passion et ses menaces, ils tentent de se débarrasser l’un de l’autre en assouvissant le désir… Convaincus qu’il se dompte.
Dans une langue nerveuse et acérée, Maria Pourchet nous offre un roman vif, puissant et drôle sur l’amour, cette affaire effroyablement plus sérieuse et plus dangereuse qu’on ne le croit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Quotidien (le conseil de lecture de la brigade)
France Bleu
Bulles de culture
Blog Kimamori
Blog Trouble bibliomane (Marie Juvin)
Blog Fflo la dilettante


Intervention de Maria Pourchet pour son roman « Feu » lors de la présentation de la rentrée littéraire 2021 à la Maison de la poésie. © Production Éditions Fayard

Les premières pages du livre
« Tu t’étonnes de ces mains de fille nouées par erreur au corps d’un homme. Doigts frêles, attaches poncées, phalanges adoucies, et sous la peau trop fine pour en masquer la couleur, les veines sont enflées. La droite s’agitant au-dessus des olives et du pain, tu vois remuer un muscle vulnérable, d’enfant, qui bientôt tremble quand il soulève la carafe. Tout ceci est très fragile et pourrait se briser dans un geste un peu vif. Tu penses qu’il serait incapable de t’étrangler. Tu notes les ongles limés court, l’annulaire sans alliance ni trace de, les extrémités blanches, exsangues, et presque mauves. Chez lui le retour du sang au cœur se fait mal et par à-coups. Entre la malléole et le drap sombre du costume, tranchent deux centimètres de coton épais, immaculé. Tu supposes une chemise étroite lavée une fois, portée deux. Maximum.
Tu voudrais soudain voir le reste sous la laine froide.
Alors regarde ailleurs, s’affole ta mère dans la tombe, depuis les femmes correctes et aliénées.
Tu devines une chair présente mais terminée, attendrie par autre chose que l’amour, mais quoi. Les coups, le confort ou l’alcool, ça dépend des mœurs. Ton regard parvient à se hisser plus haut, allant de sa main à son coude, puis de son col à ses lèvres. De la tristesse tatouée à la verticale sur sa bouche, tu cherches malgré toi l’origine. Une fille, un mort ou la fatigue d’être soi, ça dépend des vies. Pour la peau brunie des tempes et des arêtes, tu l’imagines courir comme tout le monde sur les rives de Seine. Pour le crâne rasé à fleur d’os, tu cherches encore.
Demande-lui, suggère la mère de ta mère du paradis des femmes de somme, franches du collier.
Demander qui, quelle douleur, quel impact vous ont fait cette viande émue, cette gueule comme le reflet brisé d’un visage antérieur, ces mains pessimistes, c’est délicat. Tu ne le connais pas. Tu es censée rencontrer en lui un intervenant pour un colloque d’histoire contemporaine, pas un paysage, tu dois obtenir sa participation. Pas son histoire.
Sa voix qui semble apprise quelque part où l’on apprend à attaquer les consonnes, à conquérir des publics en salle, n’a rien à voir avec le reste. Il répète une phrase que tu n’écoutais pas, il va penser qu’il t’ennuie alors qu’il t’embarque. Il demande pourquoi lui. Pourquoi un banquier pour intervenir lors d’un sommet de sciences humaines, pourquoi parmi les chercheurs, les linguistes et les auteurs, inviter l’engeance qu’il sait représenter.
Tu dis pour le contraste. Il dit qu’il est ton homme. Personne mieux que lui n’excelle à n’être pas à sa place.
Puis il se tait, semble une seconde ailleurs, son visage en amande s’offrant sans vigilance à l’attention. À nouveau, tu peux voir remonter du fond quelque chose de faible et d’abîmé, comme un morceau d’épave. Tu voudrais savoir quel bateau. Tu le trouves beau alors qu’en arrivant, il était vide, les traits modestes.
Ferme la bouche et travaille, s’énerve ta mère depuis la fosse aux impayées, aux femmes utiles et rigoureuses.
Tu chausses ta paire de lunettes sans correction, pur accessoire à verres blancs utile à masquer, selon les circonstances, tes cernes ou le songe qui te traverse. Tu dis merci. Merci à la chaîne de recommandations dont la source s’est perdue mais qui t’a menée jusqu’à lui, après différentes bouteilles à la mer, messageries saturées ou refus catégoriques. Curieusement une prestation gratuite au cours d’un colloque non médiatisé dans une université sans prestige n’excite plus grand monde.
Ironise c’est mieux, valide maman sous son granit, au moins on sait pourquoi on t’a payé des études.
Et puis tu lui sais gré de cette heure à midi dès lors que vous pouviez administrer ce rendez-vous préalable par téléphone.
Le garçon de salle demande si vous avez choisi et toujours pas.
Ton commensal remercie lui le hasard et personne d’autre. Quant à téléphoner, le moins possible. Depuis que voir les gens entraîne quantité de risques sanitaires, il en abuse, multipliant ainsi ses chances que lui arrive enfin quelque chose. Il le dit comme ça. Tu penses aujourd’hui le risque c’est moi et comme ça t’irrite, que ça t’intéresse, tu t’empresses d’être chiante, de détailler l’enjeu de ces rencontres disciplinaires, deux jours à Cerisy en décembre pour qualifier l’époque, la nôtre, celle qu’on n’appelle pas encore ou qu’on appelle la crise, mais tu n’as pas le temps de finir que déjà il balance, l’époque est un scandale.
Des enfants dit-il naissent à l’instant avec 40 000 euros de dette par tête puisque leurs grands-parents ont financé leurs vies de merde à crédit. Un pavillon, une Peugeot, deux, un téléviseur par chambre, les porte-avions, l’armée française en Afghanistan et désormais le pompon, la vie éternelle. Le scandale c’est la facture, l’époque est une facture mais peu importe le nom qu’on lui donne, nos enfants ne voudront pas rembourser, ils débrancheront pour en finir les respirateurs dans les hôpitaux. Alors il n’y aura plus d’époque mais la guerre, voulez-vous que l’on commande un truc à boire, un apéritif.
Tu demandes s’il en a, des enfants.
Il répond un chien, un seul.
Arrête ça, Laure, se fatigue ta mère qui sous la terre voit tout, contempler ce con comme s’il s’agissait de le peindre et regarde les choses comme elles sont.
Dans un restaurant crâneur, conçu comme une serre, progressent des clématites vers un plafond vitré. Un homme blanc dans un costume a priori Lanvin te raconte le désastre en mangeant, s’écoutant prédire la violence des combats qui l’épargneront. Tu portes du bleu marine car il s’agit cette année du nouveau noir, il en porte lui depuis toujours. Voilà t’es contente.
Le serveur demande si vous avez choisi et cette fois il insiste.
Tu cherches le menu, il est devant toi. Un grand miroir piqué où sont tracés au feutre, les entrées, les plats et les fromages. Reflétés entre la sole à 38 euros et les champignons crus, tu surprends ton brushing d’avant-hier, ta main laissée en coquille sur ton oreille, tes pupilles légèrement dilatées, ton sourire de Joconde dont l’étude te surprend. Il commande la sole, toi le tartare.
En mastiquant du pain, tu parviens à mater ton rictus incorrect. Tu remarques à voix haute la ridicule brièveté de la carte, la nullité des portions sur les tables. Évidemment dès lors que l’abondance est un rêve de pauvres, qu’avoir le choix n’est profitable qu’à ceux qui n’ont pas de goût. En attendant, 20 grammes de poisson décongelé à 40 euros, si l’époque est un scandale, en effet c’est ici. Tu parles exprès la bouche pleine, depuis les acharnés, ceux qui comptent vraiment et pas en dollars. Qu’on en finisse.
Il recule sa chaise, machinal, densifiant l’écart que tu suggères entre vous, ça t’apprendra. Il reprend, parle comme toi tu manges, sans respirer. Ce matin dit-il les marchés ont parié à la baisse sur toutes les valeurs, un signal connu pour précéder le pire. À quelle échéance et sous quelle forme, on l’ignore évidemment, on attend, d’où cet intenable suspense qui fait de toutes les époques un délai. Il pourrait tout aussi bien déclarer le contraire, ce serait tout aussi vrai, et tout aussi vain. Car il n’y a plus d’époque, mais des versions, des récits. Et de conclure qu’il est prêt pour ton machin universitaire. Le scandale, la facture, le délai, les versions, quatre parties c’est bien, Laure qu’en pensez-vous.
Tu penses poncifs, slogans. Tu penses qu’entre un restaurant et un colloque il existe cet écart qu’on appelle la réflexion, mais tu dis formidable. Tu voudrais à ton tour faire rebondir sur la table des formules géniales et bâclées mais rien ne se forme dans ton esprit, qu’un dessin. Si tu devais peindre cet homme ce serait à l’huile sur bois, à la manière des florentins quand on voit sur les visages martyrs se livrer en dedans le combat de l’ange et de la chair. Ce serait comme ça.
N’importe quoi, s’impatiente ta mère fantôme. Comme si tu savais tenir un pinceau, faire quelque chose de tes dix doigts.
La porte du restaurant s’ouvre, vous rafraîchit et se referme, à mesure que sortent par deux ou trois les cadres du tertiaire ayant laissé des notes de frais à 60 euros par couvert. Vous avez terminé. Tu ne sais pas quel goût avait ton plat, tu n’as pas fait attention. Soudain il rapproche sa chaise, repousse son assiette, éloigne l’une de l’autre ses mains obsédantes et toi tu comprends. Dans l’inculte langage du corps, il vient vers toi.
Ça ou une crampe, soupire ta mère bien profond.
Tu commandes un café, lui aussi. Il pose ses coudes sur la table, ses mains mourantes se rejoignent pour s’attacher l’une à l’autre. Tu voudrais les prendre mais tu sais d’expérience qu’en saisissant les oiseaux souvent on les tue.
Mais fous-moi le camp, s’époumone maman de sous la dalle, depuis les femmes éteintes mais renseignées.
Tu rassembles d’un coup tes effets. Un crayon, tes lunettes de frimeuse, ton téléphone, lequel indique huit appels en absence en provenance du lycée de ta fille, rien de très étonnant. Tu te lèves, déployant vers le plafond de verre ton mètre soixante-treize qui paraît le surprendre. Arrivé en retard, il ne t’a vue qu’assise. Tu dis je dois partir, tu attends une seconde qu’il se lève, selon l’usage, à ta suite. Il ne bouge pas.
Le goujat, regrette la mère de ta mère au paradis des premières fans du prince Philip.
Il te regarde sans rien dire, comme étonné. S’ouvre alors un silence où tu pourrais entrer et rester tout l’après-midi à boire du café, poser des questions indécentes, apprendre la peinture sur bois.
Alors tu rappelles comme tes troupes autour de toi, ton diplôme et ta chaire avec un e de maîtresse de conférences. Tu dis pardon, j’ai vraiment du travail.
Pourquoi vraiment, pourquoi pardon, relève ta mère de la terre plein les dents. T’as du travail, point.
Le secrétariat du laboratoire le contactera, tu es désolée, dans une heure tu dois disparaître, il dit quoi ? Tu dis lapsus. Dispenser, pas disparaître. Dispenser un cours à l’université, un cours chaque année plus documenté. Histoire de la peur en Europe.
– Et vous ? dit-il.
– Moi quoi ?
Et toi est-ce que tu as peur, tu sais bien.
En quittant la table, tu fais tomber ta veste, on ne comprend pas ce que tu dis quand tu prononces merci, tu es d’une littérale fragilité qu’il pourra imputer à ce qu’il veut, tu t’en vas et bientôt sous la ville, le RER B t’emporte.
Époque, nom féminin, du grec epokhê, arrêt.

2 juin, 14 : 30, TC 37,5°,
FR 15/min, FC 80/min, TA 15
La Défense, dis-je en m’engouffrant dans le G7, tour Nord, côté Puteaux et vite tant que c’est encore debout, prenez par la D9, on m’attend. Puis j’interpelle maladivement mon téléphone, comment ça va Carrie ? et aussitôt s’illumine l’application Care, dans ces apaisants tons rose pâle mais pas cochon, plutôt infirmière en pédiatrie. Pour qu’elle affiche les constantes, on lui dit comment ça va aujourd’hui Carrie et hop. Oui c’est un peu dégradant, mais bon, on en fait d’autres. Température du corps 37,5, évidemment on étouffait dans cette orangerie, tension artérielle à 15, pas étonnant non plus, je suis vidé. J’ai parlé pour quinze jours. Fréquence cardiaque à 80. C’est tout ? C’est marrant. J’aurais juré qu’elle m’avait fait monter facile à 90 avec ses lèvres sans rien dessus, à dévorer du steak comme sur la bête. Ou c’est l’appli qui déconne. C’est possible, c’est chinois. 14 h 45. Elle m’a oublié depuis au moins vingt minutes. J’ai tout fait pour ne pas être marquant, c’est mon genre, plus délébile tu meurs. Au début elle s’intéressait surtout à la décoration, à la fin elle bâillait, cramée d’ennui, entre les deux elle regardait la porte avec des yeux de taularde, et ma carte de visite, elle l’a prise sans regarder pour brosser la nappe. Une carte comme ça, biseautée, de 120 grammes qui commence par Head of, recyclée en ramasse-miettes. L’époque est un crachat.
– On est arrivés, d’après le chauffeur alors qu’un SMS de CEO m’apprend en anglais qu’on n’attend plus que moi.
Esplanade, polygones, tourniquet, ascenseur gavé au démarrage, personnel cerné mais souriant, odeurs de bouffe maison réchauffée, descendant entre le deuxième et le cinquième étage (Sécurité et entretien), personnel mal habillé et désagréable, odeurs de bouffe à emporter, ventilé du dixième au vingtième (Recherche et développement). Enfin moi-même, personnel sportif à forte responsabilité non opérationnelle, m’élevant tout seul vers le trente-cinquième étage et ressentant toujours le petit quelque chose dans le bas-ventre, rien à faire. L’ivresse des cimes en verre. La délicate envie de gerber du simplet qui prend encore, après dix ans de boîte, la pulsion d’un moteur à traction installé au sous-sol pour son propre élan.
Une impression étrange, pas désagréable que je parviens en général à traîner jusque dans l’Espace accueil. Et après ça s’arrête. J’ai à nouveau envie de chialer en atterrissant sur la moquette rouge à rayures marron. Mais j’avance. Je ne touche plus terre. Entre moi et la terre s’étagent trente-quatre niveaux, douze parkings, vingt mètres de gaines de climatisation, sans compter le métro. Je m’avale au ralenti quinze mètres de couloir revêtu d’angora polyamide à 1 000 balles le mètre, sur dalle de ciment à 20 000 le mètre. Non 25, après le trentième étage, c’est plus cher. Plus c’est chiffré, plus c’est rassurant. Encore dix mètres, je ralentis, pour arriver quasi paralysé dans l’Espace comité où persiste la moquette rouge tel du chiendent, d’où surgit la voix de son maître :
– C’est enfin Clément, prononce Oliver, le CEO et je percevrais si j’étais lucide une pointe d’agacement. Il me rafraîchit jusqu’à l’os de son regard bleu glacier, délicatement chiné de vaisseaux éclatés. En voilà une teinte qui conviendrait davantage à la moquette.
Tout le monde fait normalement la gueule car c’est l’endroit pour. Une réunion Special Situation (SS) à la mi-journée au quasi dernier étage d’une banque d’affaires malmenée en Bourse depuis deux ans. Un sourire y ferait l’effet d’un bermuda. Sont ici rassemblés CEO, CFO, CRO, CDO, des fonctions importantes qui rendent très mal en français. Disons le grand patron, Oliver, Safia la directrice financière et Grette la directrice des risques. Quant à Chief Data Officer, Amin, je ne sais pas vraiment ce qu’il fait et s’il était honnête, il avouerait que lui non plus. Ils sont dans le vif du sujet depuis un moment et je devrais bien sûr savoir lequel. Il y avait sûrement un mail à ouvrir tandis que je tentais de deviner la forme des seins de la prof, sous son chemisier APC.
– T’en penses quoi Clément de ce merdier ?
Si je demande lequel je passerai pour ce que je suis, un poids mort incapable des bonds qu’exigera l’agilité-dans-la-transition-économique-post-covid. J’opte pour une moue situant mon jugement entre la lassitude de qui avait vu arriver le boulet et l’expectative de celui qui n’est pas sûr de se le prendre. Encore gagné. Safia est d’accord avec moi, estimant qu’en l’absence du patron des activités de marchés, on ne peut conclure à rien. Ce disant, elle caresse, abandonnée sur son épaule, une queue-de-cheval longue, noire, luisante et nette comme un jet de pétrole qui devrait me donner des idées. Mais je pense encore à la chercheuse. Son appétit sous la serre.
– Tu lui as parlé toi, à ce trou-du-cul ? m’adresse Oliver, sûrement à propos du responsable de la présente tragédie.
Je réponds non car j’ai une chance sur deux.
– Tant mieux. Je vais me le faire.
Bingo.
Dans la cour intérieure d’un lycée public, une cinquantaine de jeunes filles en ordre de bataille observent un calme étonnant. Sur les murs entourant ce qu’il convient d’appeler l’atrium, se répètent en peinture des slogans dont diminue le pacifisme et gonfle la police de caractères, au gré des messages. Aérez les vestiaires. Ça sent la grotte. Faites de la place ou on fait le vide.
Te voici assise devant Fabienne Mertens, ronde et brune directrice d’établissement, prête à t’expliquer ce mouvement de troupes fatalement dirigé par ton pétard de fille. Vous regardez ensemble la masse silencieuse de jean et de jersey posée à tes côtés, ta fille donc, coquille fermée, vide d’excuses et pleine de poudre. Une longue mèche noire excédant de la capuche, témoigne à l’intérieur de la présence effective de la bête. Véra, dix-sept ans. Blafarde représentante d’une génération maigre et fâchée que la classe moyenne, pas vraiment préparée à ça, peine encore à appeler ses enfants.
Tu abats sa capuche pour montrer à Mertens que tu ne lâches rien. Véra s’en recoiffe aussitôt car elle non plus. Mertens, elle, apprécierait d’en venir au fait du jour, si l’on en a terminé avec ce sweat. Merci.
C’est ce matin vers 11 heures, avec le cours de lettres de Mme Dreux comme premier théâtre des opérations, qu’avait commencé un petit jeu politique et néanmoins idiot. À chaque mention d’une référence masculine, tel nom de romancier, de dramaturge et autre poète, une fille quittait la classe sans un mot. Le cours portait sur les Parnassiens, précise Mertens, consultant quelques notes. Au même moment, le cours de sciences économiques autrement plus généraliste de M. Halimi était décimé de la même façon à chaque Keynes, chaque Marx, chaque Stieglitz prononcé par l’innocent pédagogue. En philosophie, enseignement particulièrement riche en notices biographiques, le vide fut fait à une élève près, entre Nietzsche et Schopenhauer, avant qu’on pense à évoquer Hannah Arendt, retenant ainsi sur les bancs l’ultime adolescente. L’heure de l’option histoire de l’art n’avait pas atteint le mitan, l’histoire tout court n’en parlons pas. Les premières étaient en 1914, tentant de comprendre comment Jaurès et l’archiduc d’Autriche déclenchaient la guerre mondiale en mourant coup sur coup ; les secondes étaient juste après la Révolution, en 1793, avec les Onze et la Terreur. Là encore, les femmes n’étaient pas vraiment dans le manuel, tout juste pouvait-on, en cherchant bien, mentionner la folle qui avait buté Jean-Paul Marat. On ne l’avait pas fait. En quarante-cinq minutes, le bâtiment s’était vidé aux deux tiers de son contingent féminin, toutes sections confondues. Seules avaient pu se poursuivre, pour des raisons évidentes, quelques tièdes classes de sciences et vies, de gymnastique.
Massées depuis dans l’atrium, les filles ne voulaient plus bouger. Elles attendaient des engagements de la part d’une direction pédagogique elle-même sidérée. On tenait encore les journalistes au portail, cependant Tweeter faisait son incendiaire travail d’écho. Si d’autres jeunes filles de cet âge pavlovien, dans d’autres établissements, étaient prises de mimétisme, bonjour le foutoir national et adieu les subventions. Alors, madame ?
Madame, c’est toi.
Alors rien. Tu penses à cet homme par son prénom. Tu voudrais lui dire Clément, l’époque est une surprise. Et tu t’imposes d’arrêter avec cette histoire d’époque – c’est une impasse – de trouver quelque chose à dire pour tenir ton rôle.

2 juin, 15 : 00, TC 36,6°,
FR 15/min, FC 80/min, TA 15
Dix minutes plus tard, à part avoir très légèrement glissé au fond du fauteuil Stark en Plexiglas qui paraît-il épargne leurs collants mais nous tue le coccyx, ma position demeure la même. J’observe et j’ignore. Mais tandis qu’Oliver m’interroge sur l’opportunité d’informer l’Autorité des marchés financiers, tandis que je réponds ce qu’il veut entendre, à savoir non, je me rapproche tranquillement du cœur du problème. Encore deux ou trois indices et j’aurai deviné l’exacte nature de la tuile, gagnant une fois encore à ce jeu crétin auquel les quatre autres ignorent participer.
On va penser que je ne m’affole pas beaucoup. En effet, c’est inutile. Bienvenue sur la Banquise un monde très propre où il ne se passe jamais rien de vraiment salissant. Aussi les pingouins sont-ils surentraînés à imaginer le pire, sans quoi ils se feraient vraiment chier et pourraient prendre des initiatives personnelles, telles que liquider des positions boursières au pif, tenter des trucs. La principale fiction d’épouvante en cours ici tourne autour de l’effondrement boursier. Rien d’exceptionnel, se raconter l’histoire faute d’y assister reste le mode de survie le plus répandu en milieu désertique. Je me raconte que la prof du déjeuner ne baise plus son mari, mon chien se raconte que je suis un dieu, la France qu’elle est gouvernée par un mec, la Banquise se raconte qu’elle va couler, je raconte au Financial Times qu’on tient la barre. En vérité, la chercheuse n’a pas besoin de moi, sinon pour décorer l’hiver prochain dans un amphi en banlieue et la Banquise absorbera encore pas mal de chocs avant de sentir un vague remous. La tragédie, la vraie, n’est jamais qu’un récit. Personne ne s’est suicidé en 29 et Merrill Lynch était déjà là, sauf qu’elle s’appelait autrement. Si vraiment on a vu des types passer devant les vitres pour s’éclater sur Cedar Street c’est qu’ils avaient un cancer ou un problème de gonzesse, en plus d’un paquet de titres pourris. Et encore. Le vol plané, c’est joli à imaginer mais peu crédible. Ils auraient fait ça au gaz ou au revolver, c’était plus la tendance. En 2008 idem, fiction. Lehman Bro est toujours debout et les quelques coiffeuses surendettées d’Atlanta qui se sont retrouvées à la rue, petit drame personnel qui ne fait même pas un début de statistique.
– Clément ?
Je suis là. Enfin, si on veut.
– Comment on a pu faire plus dégueulasse que la Générale ? ne s’en remet pas Oliver. Et je ne veux pas entendre parler de marché adverse et toutes ces conneries!
Voilà, il suffisait d’attendre. J’ai désormais tous les éléments pour comprendre de quoi on parle, je vais pouvoir participer. Nous avons des résultats dégueulasses sur une activité boursière censément rentable. Rien de neuf. Mais des résultats pires que la Banque Générale, un étalon en matière de dégueulasse, si. Manquerait plus que ça se sache.
– Aucun Profit Warning avant d’avoir tous les éléments, nous sommes d’accord ? entend me faire valider Safia dans un sourire angoissant.
Ses dents trop blanches contrastent avec ses cheveux trop noirs. Si j’étais Chanel, ça m’aurait sûrement donné l’idée d’un chemisier mais trop tard. Trop tard pour tout, putain.
– Évidemment, dis-je.
C’est là que se justifie ma rémunération dont le montant n’aurait aucun sens pour la plupart des gens, à part trouver un vaccin universel ou négocier la paix au Proche-Orient : je dois retenir. L’information, la rumeur, le moindre stagiaire qui voudrait essayer le 06 d’une journaliste des Échos, le moindre partenaire qui voudrait partager un ressenti personnel un tant soit peu négatif. Tant que la Terre entière ignore le problème, il n’y en a pas, quand bien même le problème aurait la taille d’une nation, telle est l’idée générale aux fondements de ma mission. Si le monde a oublié l’existence du septième continent, celui des déchets, ou sans aller chercher si loin, bêtement la Syrie, c’est grâce à tous ces gens comme moi. Je ne m’en vante pas, j’ai reçu une classique formation d’élite, sans tralala. Retenir est un don, je n’ai rien fait pour. Enfant déjà, quand personne ne soupçonnait dans le petit gros de sept ans le futur no 24 au Marathon de Paris (deux heures trente, un score de Kenyan) je m’entraînais déjà. Je me retenais de respirer, de flancher, de pisser, je ravalais ma morve, la douleur, les larmes, l’indignation, des paires de claques sur autrui qui se sont perdues à tout jamais, les mots et bien sûr de chier. Je me retenais comme un taré et aujourd’hui c’est tout naturellement une profession. Je devrais en parler aux jeunes. Certains ont peur de l’avenir parce qu’ils sont bons à rien.
– Clément ?
Oui patron.
– On ne t’entend pas beaucoup.
Encore heureux.
Toujours installée à la place du cancre devant Mertens, tu t’entends à présent reconnaître à voix haute tes torts personnels dans cette séance de chaises musicales. Véra est bien sûr indomptable mais le problème c’est toi, qui n’as rien vu venir. Et de n’être pas assez à la maison, trop peu à l’écoute, trop peu tout court, tu te blâmes à la louche. De son côté, la directrice ne tient pas à faire de barouf.
– Dommage, estime Véra, née pour aggraver son cas.
On reparlera de la liberté de manifester dans le cours prévu pour, se contient encore la directrice, si toutefois Véra demeure inscrite au lycée au-delà du prochain conseil de classe. Pour le moment, Mertens entend qu’elle disperse ses copines avant la sonnerie.
Véra observe aux fenêtres les colonnes adolescentes, patientes, fumeuses et connectées.
– C’est pas mes copines, mais la masse critique. Ça ne se disperse pas, ça s’utilise.
Fabienne Mertens, à bout, oppose que la gendarmerie dans les lieux est la dernière publicité qu’elle souhaite mais pourquoi pas. Véra rédige enfin quelques mots sur son téléphone. En bas, les filles le lisent sur le leur et s’éparpillent dans l’instant. Elle t’impressionne.

Tu aurais voulu être elle et pas toi, toujours quelque part entre la dépendance et la rage.
Mertens attend pour finir que Véra s’excuse à voix haute.
– On en est tous là, dit Véra.
Et c’est encore toi qui dis pardon.
– Personne n’est dupe, mademoiselle. Vous voulez surtout vous faire remarquer.
– Exactement. Faut faire quoi ? Se noyer ?
– Tais-toi, dis-tu alors que, dans ta gorge, enfle en vain le regret de ne jamais l’ouvrir.
– Comme tu veux.
Tu repars fatiguée, emportant ta fille par qui le scandale arrive.
– Tu m’épuises Véra.
– C’est moi qui bouge, c’est toi qui es fatiguée ?
Elle ne comprend pas ta colère pour un jeu, un jet de peinture, au maximum une exclusion temporaire d’un lycée de seconde zone. Devrait-elle comme toi simplement s’accrocher sans bien savoir à quoi ?
Bien sûr que tu le sais, et tu pourrais lui dire. Tu t’accroches à ce que tu gouvernes, qui te rassure et t’éteint. La famille. Si tu lâches, des gens meurent. Tu t’accroches aux meubles et aux répétitions des rites, tu t’accroches à des mots. Chance, maison, vacances. Et plus tu en doutes, plus tu t’accroches, épuisée, adhésive et souriante.
Elle répondrait, chez les marins, on appelle ça les moules.
Mais la sonnerie de reprise des cours retentit, stridente, et tu n’as pas à répondre. Ton époque est ce gong qui t’a toujours sauvée d’agir, la voici la formule que tu cherchais tout à l’heure pour la dire à Clément.
Devant la grille, vous attendez le bus en silence. Elle fume. Tu regardes avec piété ton enfant carencée, vouée peut-être à la fabrication d’une bombe dont tu entendras le souffle si tu survis aux virus recombinés. Tu voudrais lui avouer que la guerre des sexes n’a jamais été la tienne, tu avais d’autres choses à faire. Naître n’importe où, tenir, trouver comment t’arracher, apprendre par cœur des livres entiers jusqu’au dégoût, trouver un homme, le perdre, trouver à bouffer, accoucher, faillir être bouffée, renaître, retrouver, accoucher.
– Quoi ? Tu veux une clope ?
– Pourquoi pas.
Tu as eu cet âge. Tu as pensé comme elle la vie faite de constances et d’obstination. Tu l’as depuis apprise, faite de ce qu’elle est. Compromis, répétitions, oublis ou guérisons. Entre ces deux âges, il te semble avoir dormi.
– Tu vas lui dire ?
– À papa ?
– Oui. À ton mec.
– Non. »

Extraits
« Pas elle.
Bonjour Clément, c’est Laure de Paris 13, je regrette d’avoir dû vous quitter si vite, auriez-vous encore un moment. Sans abréviations avec des espaces entre les lignes, l’accent sur le u et les participes passés en accord avec la saison des amours. Si je réponds, il se passera quelque chose dont quelqu’un sera la victime. Si je ne réponds pas, il se passera comme d’habitude. Papa, tourniquet, comité de crise, pas de crise, Tinder, tourniquet, gel, parking, Papa, foutre, sommeil de brute, foutre froid, croquettes, France Inter, debout Clément, Reebok, galop, parking, gel, comité, comité ras la gueule jusqu’à ce qu’août s’ensuive avec avion, Hilton, bout du monde, putes, rentrée, hiver court, lumière courte, objectifs courts, évaluation, bonus. Alors un bonjour Clément c’est Laure de Paris 13, c’est peut-être une respiration à la surface, Joie. » p. 39

« Tu vis Véra heureuse, prendre, en un an, six centimètres. Tu connus les assurances habitation et les mutuelles à jour, les abonnements à la presse critique. Tu visitas une maison à Ville-d’Avray qui fut bientôt la vôtre, à vingt minutes de la Défense. Dans un quartier dit calme où chacun faisait pousser des séquoias en contrefort des grilles déjà hautes, elle offrait presque tout. Plusieurs chambres, un grand salon vitré qui donnait sur un jardin et l’idée d’un potager, le chauffage au gaz et l’isolation qui fut un argument d’achat, eu égard au bilan énergétique. Tu t’intéressas aux essences des bois dont on fait les parquets, tu appris le prix des lattes au mètre carré. La même année, Anton acquit les murs de son cabinet de médecine généraliste, élevant au maximum votre taux d’endettement. Tu connus alors la rassurante limite de l’impossibilité de faire plus, de faire mieux. Qui dit maison, dit plein air, dit lampions d’avril à octobre et chaises longues chez Leroy-Merlin. Tu fis plus tard l’acquisition d’un hamac, sans jamais trouver deux troncs assez proches pour l’y attacher. Tu lus ton nom sur la liste électorale de ta commune, tu vis à peine passer une grossesse à Ville-d’Avray en vraie robe de maternité et pas comme la première, en jogging. Tu vis Anna, l’enfant tranquille pousser sans rien demander, tu connus les amitiés faciles, le quartier, le vin de Loire davantage que le tabac à rouler, les grasses matinées et les activités propres aux dimanches. Véra installa finalement le hamac dans sa chambre. Tu ne cultivas pas vraiment de potager, tu avais trop souvent mal au dos. Tu connus le repos qui appelle le tumulte. D’abord de manière sourde, puis à cor et à cri. » p. 51-52

À propos de l’auteur
POURCHET_Maria_DRMaria Pourchet © Photo DR

Née à Épinal le 05 mars 1980 Maria Pourchet est titulaire d’un doctorat en sciences sociales (section sociologie des médias). Après des études qu’elle poursuit tout en travaillant au quotidien messin Le Républicain Lorrain, elle s’installe à Paris. Elle y dispense des cours de sociologie de la culture à l’Université de Paris 10 Nanterre, puis travaille comme consultante, notamment dans le domaine culturel, à partir de 2006. Elle a enquêté, dans le cadre de ses missions, sur les pratiques de lecture, la prescription littéraire et la promotion du livre. Parallèlement, elle travaille pour la télévision. En 2009, elle écrit et co-réalise avec Bernard Faroux un premier documentaire Des écrivains sur un plateau : une histoire du livre à la télévision (1950-2008), diffusé sur France 2. Elle participe depuis au développement de différents projets de fictions ou de documentaires de télévision. Elle est l’auteure de six romans: Avancer (2012), Rome en un jour (2013) Prix Erckmann-Chatrian, Champion (2015), Toutes les femmes sauf une (2018), Les Impatients (2019) et Feu (2021). (Source: Babelio / Wikipédia / Fayard)

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Mohican

FOTTORINO_mohican  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Son Médecin vient d’annoncer à Brun qu’il est atteint d’une leucémie, vraisemblablement causée par les produits chimiques qu’il épandait sur son domaine agricole. Avant de mourir et de céder son domaine à son fils Mo, il accepte l’installation d’éoliennes sur ses terres. Un nouveau sujet de discorde entre le père et le fils, adepte d’une agriculture plus raisonnée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Que faire pour le bonheur des champs»

En suivant une famille de paysans jurassiens, Éric Fottorino raconte les mutations de l’agriculture française depuis les années cinquante. Un roman qui fait suite à J’ai vu la fin des paysans, récit-reportage publié en 2015 avec Raymond Depardon.

Brun Danthôme a 76 ans. Il aura passé toute sa vie dans sa ferme du Jura. «Il n’avait de rapport au monde qu’à travers ses terres, minces terres caillouteuses des hauteurs, fortes terres argileuses de la plaine. Sa raison de vivre était tout enfouie dans ces étendues fécondées qui portaient l’épi comme un destin vertical. Plus il se penchait sur ses sillons, plus il se sentait grand, utile, et somme toute heureux. (…) Labourer, semer, récolter, et recommencer, respirer le grand air, c’était sa vie, il n’en connaissait pas de meilleure.»
Seulement voilà, Brun vient d’apprendre de la bouche de son médecin qu’il était condamné, qu’une leucémie allait l’emporter, sans doute victime des produits chimiques qu’il épandait depuis des années, lui l’«apôtre de l’agriculture». Il va pouvoir rejoindre tous les morts de la famille, à commencer par son épouse Suzanne, morte très jeune après avoir toutefois «eu le temps de lui transmettre ce qu’elle aimait, ce qu’elle était, même si le temps fut trop court comme le sont toutes les vies quand on brûle de la passion de vivre.» Il laissera son domaine à son fils Maurice, dit Mo, qui a choisi pour sa part une autre agriculture. Une agriculture qu’il ne comprend pas, une agriculture qui ne se donne «plus la peine de remuer la terre, de casser les mottes, de déchaumer. C’était les nouvelles idées écologiques. Du travail de sagouin. Il en avait mal au ventre.»
Alors, peut-être plus par provocation que par conviction, il va accepter l’offre qui lui est faite d’installer des éoliennes sur son domaine. Mo n’aura qu’à se débrouiller avec cette énergie verte et encaisser la somme rondelette qui lui est promise, même si bientôt plus personne ne reconnaitra les Soulaillans: «Mon père ne veut pas se l’avouer, pense Mo, mais nous sommes déjà morts, et lui un peu plus que les autres. Les éoliennes, c’est la dernière arme qu’ils ont trouvés pour nous éliminer, nous les paysans. Quand le béton aura éventré nos terres, quand nos paysages seront devenus des usines en mouvement, nous aurons disparu à jamais.»
On l’aura compris, cette histoire de succession permet à Éric Fottorino de retracer l’histoire de nos campagnes. De ces paysans qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et à l’aide du plan Marshall, ont cru à leur mission de nourrir la planète et de produire toujours plus, quitte à utiliser des tonnes de produits chimiques, fongicides, herbicides, insecticides et autres pesticides. De ces paysans qui vont voir au fil des ans leurs revenus se réduire comme peau de chagrin et les politiques agricoles successives leur enjoindre de changer de modèle, de produire moins mais mieux, de faire plus écolo. De se transformer en producteurs d’énergie soi-disant verte.
Construit en quatre parties, déluge, désert, destruction et délivrance, le roman dresse un constat sans concession de la vie dans les campagnes. Un sujet que le romancier et directeur de presse connaît fort bien, puisqu’il a commencé sa carrière de journaliste comme spécialiste des matières premières et publié un essai remarqué en 1988 intitulé Le Festin de la Terre. Mais c’est après avoir parcouru la France avec le photographe Raymond Depardon en 2015 que l’idée du roman a germé. Pour présenter J’ai vu la fin des paysans, Éric Fottorino rappelle que l’agriculture fut la première grande rubrique qu’on lui confia au Monde au milieu des années 1980. «J’y ai appris la France vue du sol, avec ses traditions et ses élans de modernité, ses gestes ancestraux et ses révolutions silencieuses, ses bouleversements profonds alliant l’exode rural à une productivité si performante qu’elle fit craindre pour l’environnement.»
Après Nature humaine de Serge Joncour, couronné l’an passé par le Prix Femina, le sujet a trouvé en cette rentrée littéraire deux autres beaux ambassadeurs, Corinne Royer avec Pleine terre et Matthieu Falcone qui publie
Campagne. Tous donnent raison à Gogol, qui proclamait dans Les âmes mortes qu’«il est démontré par l’expérience des siècles que, dans la condition d’agriculteur, l’homme conserve une âme plus simple, plus pure, plus belle et plus noble.»

Mohican
Éric Fottorino
Éditions Gallimard
Roman
288 p., 19,50 €
EAN 9782072941740
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans le Jura, autour d’un domaine baptisé Les Soulaillans, situé entre Dole et Lons-le-Saunier.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Brun va mourir. Il laissera bientôt ses terres à son fils Mo. Mais avant de disparaître, pour éviter la faillite et gommer son image de pollueur, il décide de couvrir ses champs de gigantesques éoliennes. Mo, lui, aime la lenteur des jours, la quiétude des herbages, les horizons préservés. Quand le chantier démarre, un déluge de ferraille et de béton s’abat sur sa ferme. Mo ne supporte pas cette invasion qui défigure les paysages et bouleverse les équilibres entre les hommes, les bêtes et la nature. Dans un Jura rude et majestueux se noue le destin d’une longue lignée de paysans. Aux illusions de la modernité, Mo oppose sa quête d’enracinement. Et l’espoir d’un avenir à visage humain.
Avec Mohican, Éric Fottorino mobilise toute la puissance du roman pour brosser le tableau d’un monde qui ne veut pas mourir.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
RTS (Jean-Marie Félix – entretien avec l’auteur)
Réussir.fr (Nathalie Marchand – entretien avec l’auteur)
Le Populaire (Le livre de la semaine – Muriel Mingau)
Actualitté (Hocine Bouhadjera)
Paris dépêches (Pascal Hébert)

Les premières pages du livre
« Déluge
1
Brun sortit une gauloise de son paquet fripé. Il la laissa pendre à ses lèvres et oublia de l’allumer. Il resta un instant hébété à contempler la place du foirail. Les jours sans marché, le bourg était mort. Comme lui bientôt, pensa-t-il. La voix du docteur Caussimon résonnait dans ses oreilles.
— Brun Danthôme, s’était-il écrié en martelant son nom. Pourquoi t’es pas venu me voir avant ?
— Avec les moissons, les foins, les champs à racler pour les semis, j’ai pas eu une minute, s’était défendu Brun.
— T’aurais dû !
La voix colère du médecin trahissait son inquiétude. Maintenant c’était trop tard. Sauf miracle. Brun avait bien ressenti des coups de fatigue à la fin de l’été. Mais il n’était pas homme à s’écouter. Il s’était dit qu’une vieille carne comme lui devait se donner des coups de pied au derrière pour avancer. À soixante-seize ans, il gardait le feu sacré. Une vie de peine sans se lamenter jamais. De quoi se serait-il plaint, puisqu’il tirait sa pitance de la terre chaque jour que Dieu lui donnait, même s’il n’y croyait guère, au grand ordonnateur du ciel. Un soir pourtant, au retour des champs, le paysan s’était trouvé mal. Son fils Mo l’avait aperçu qui titubait sur le chemin de la maison. Il l’avait soutenu jusqu’à la cuisine, soupçonnant Brun d’avoir forcé sur la bouteille. Mais non, son haleine ne sentait rien que l’anis d’un grain coincé entre ses dents. Il avait grogné que la tête lui tournait. Mo l’avait aidé à se coucher sur son lit et le lendemain il s’était levé à quatre heures pour les bêtes, comme d’habitude. Il y avait eu d’autres signes encore, des migraines, des vomissements, le cœur qui s’emballait sans raison certains soirs, une sensation d’abattement, mais jamais assez pour pousser Brun dans la salle d’attente de son ami Caussimon qu’il fournissait en volailles et en lait depuis des lustres. Deux semaines plus tôt, l’alerte avait été plus sérieuse. Le paysan était parti dans une toux terrible qui avait manqué de l’étouffer. Il s’était dirigé à grand-peine jusqu’à l’évier, et là une gerbe de sang avait jailli de sa gorge. Devant cette coulée rouge sur l’émail immaculé, Brun avait eu un mouvement de recul mais sans la moindre peur. La mort, il l’avait souvent croisée sous le sabot d’un taureau, méchant comme tous les taureaux. Ou sous les roues d’un tracteur.
C’était autre chose, ce spectacle. L’annonce d’un danger qui dépassait sa modeste personne pour viser l’humanité tout entière dont il n’était qu’un pion ridicule. Ce n’est pas le moment de calancher, avait pensé Brun, saisi par ce tableau expressionniste qui s’effaçait dans l’évier en longues arabesques grenat sous le jet crépitant du robinet. Il se donnait encore une paire d’années avant de laisser les Soulaillans à Mo. Presque cinquante hectares de champs, de prairies de fauche et de vignes, ça faisait parler dans ce Jura morcelé, même si la terre était ingrate et caillouteuse, et toujours plus basse avec le temps.
La combe des Soulaillans, c’était aussi des vergers, des pâtures et des bois, une sombre armée de sapins, des taillis et des flancs de coteaux ouverts à tous les vents d’un coup de hache, un bouquet de mirabelliers, des rangées de merisiers, un potager généreux pour ne jamais voir tomber dans les assiettes un triste légume d’artifice. Sans oublier le bâti avec le moulin à meule de pierre, de profonds hangars, le pressoir et le cuvier à vendanges. Et surtout le logis massif couvert de tuiles d’épicéa et d’épais bardeaux descendant bas sur les façades. Il fallait ça pour contrer la bise de Sibérie ou les bourrasques tourbillonnantes de la traverse enflée de pluies océaniques. C’était le logis ancestral des Danthôme protégé par son large toit faiblement incliné qui supportait le poids de la neige six mois l’an. Et que perçait son tuyé noir en chapeau pointu – on disait le « tué » –, la vaste cheminée cathédrale au cœur du foyer où Brun fumait ses saucisses et ses viandes s’il n’envoyait pas y brûler des branches poivrées de genévrier qui ressuscitaient les grandes flambées de son enfance. Quant aux granges et à l’écurie, on les avait directement reliées à l’habitation, une ruse contre le général Hiver et ses furies glacées.
À l’inventaire figuraient encore les chais, l’ancienne briqueterie au bord de l’eau, un chevelu de rus et de ruisseaux, un bout de rivière transparente où Brun plongeait un fil le dimanche – brochet au coup du matin, truite au coup du soir. Et les animaux qui faisaient le capital sur pattes de la propriété. Les six laitières, les chevaux de trait, l’âne de Jérusalem, une basse-cour piaillante, coq, poules et oies, deux braves chiens qui valaient bien un vacher. Les Soulaillans c’était une manière de vivre, au pied des montagnes en pente douce et de leurs croupes gentiment galbées, dans un lacis de vallées et de plateaux empilés qui finissaient par aller chercher le ciel sans y penser.

Un mois plus tôt, le docteur Caussimon avait longuement ausculté Brun. Il n’avait rien trouvé d’autre qu’un début de vieillerie mais il avait insisté pour que le paysan fasse des analyses. Les résultats venaient de tomber. Brun ne bougeait pas, essayant de desserrer l’étau qui comprimait sa poitrine. « Leucémie », venait de lui asséner Caussimon. Brun avait encaissé. Où avait-il attrapé cette vacherie ? Le médecin avait haussé les épaules. « Va savoir. Les analyses disent que tu es malade. Elles ne disent pas pourquoi. » C’est seulement après que Brun avait demandé s’il était foutu. Son ami avait baissé la tête sans répondre. Il remplissait une ordonnance tout en appelant un confrère à l’hôpital de région, à quatre-vingts kilomètres de là. Quand il eut raccroché, il lui avait obtenu un rendez-vous pour le milieu de semaine.
— Je ne suis pas un spécialiste, avait fini par articuler le docteur. Je crois que tous ces produits que tu balances sur tes terres ont fini par te jouer un sale tour. On a connu plusieurs cas ces derniers mois. Des gars comme toi qui envoient de la chimie bras nus depuis qu’ils ont quatorze ans, sans combinaison ni rien, avec des gants déchirés ou pas de gants du tout, et des masques comme des passoires quand ils en mettent. À la longue, ça peut faire des dégâts. Certains sont touchés à la vessie, d’autres à la prostate, aux bronches ou au cerveau. Toi c’est le sang.
Brun s’était levé. Le docteur Caussimon lui avait glissé qu’il l’aiderait pour que sa leucémie soit reconnue par la Sécurité sociale comme une maladie professionnelle. Brun avait remercié, l’œil vague, absent à lui-même.
Il marcha quelques pas jusqu’à sa camionnette qu’il avait garée devant la quincaillerie. Un jour normal il aurait poussé la porte pour embrasser la Jabine derrière son comptoir. Ils auraient parlé de tout et de rien, du travail des champs, du ciel un peu trop bleu, du manque de pluie, du mariage de sa nièce avec un jeune de la ville, l’avis était punaisé près de la caisse pour un vin d’honneur à la mairie – tu viendras j’espère ? Elle lui aurait montré ses articles en réclame, ses nouvelles séries d’outils, des cruciformes inusables, et ses bobines de ficelle agricole en sisal. Cette fois il s’engouffra dans sa camionnette sans un égard pour la vitrine. Une pensée le harcelait. Depuis toujours ses bidons de chimie servaient à éliminer les parasites. Le parasite, à présent, c’était lui.
2
Sitôt rentré aux Soulaillans, Brun planqua ses médicaments dans sa chambre. Il ne voulait pas que Mo sache. Son fils était occupé à l’étable avec le vétérinaire. Une vache était prête à vêler. Une affaire de deux ou trois jours pas plus vu sa température qui montait. Ça ferait un joli veau pour l’automne qui roussissait déjà la campagne. Il s’assit sur une chaise de la cuisine et se mit à parler tout seul. Pas exactement tout seul car ses mots étaient pour sa femme Suzanne, l’âme de la ferme qu’un cancer du sein avait emportée quinze ans plus tôt, une veille de Pâques. Maintenant c’était son tour. Il ne s’apitoyait guère sur son sort. Ce n’était pas le genre de la maison. Hommes et bêtes étaient logés à la même enseigne, chez les Danthôme. Il parlait à voix basse, comme on se confesse. C’est la dernière chose qu’il aurait pensé faire, se confesser. Pour le bon Dieu, il fallait s’adresser à Suzanne, et Suzanne avait quitté la terre pour le ciel, c’était aussi simple que ça. Un aller sans retour. Brun essayait de comprendre ce qui lui arrivait. Ses gros doigts serrant les papiers du labo, il se cognait à l’énigme des chiffres. Il était plus à l’aise pour calculer ses rendements à l’hectare ou les quantités d’azote à épandre dans ses champs. C’était bien le problème, avait dit le docteur Caussimon. Il en avait déversé des engrais, des herbicides, des insecticides, des fongicides, il pouvait en réciter la litanie, depuis le temps. Le Lasso, le Gaucho, le Nettoyeur, Terminator et tant d’autres. Ceux avec du benzène, ceux avec de l’alachlore, de l’endosulfan, de l’atrazine. Sans doute qu’au début il avait eu la main lourde. Il fallait bien sauver les récoltes, surtout les années sèches ou inondées. Son père avait redouté sa vie entière les caprices du ciel. Brun avait hérité de ses terres et de ses tourments. Trop d’eau, pas assez d’eau, trop froid, trop chaud, trop humide, trop sec, c’était le cycle infernal de leur usine sans toit. Brun puisait dans les bidons, il respirait à plein nez l’odeur âcre des produits, avec leur tête de mort sur l’étiquette et les modes d’emploi illisibles tellement ils étaient écrits petit dans un charabia à décourager un titulaire du certificat d’études. Sans parler de sa maigre vigne qu’il défendait à coups de sulfateuse. Si la crainte lui restait dans la gorge de voir son grain et son raisin perdus, d’entendre les boulets de grêle hacher menu ses récoltes et mitrailler ses fruits, Brun s’endormait le soir avec un Témesta. De la chimie pour ses plantes, de la chimie pour ses angoisses, et les vaches étaient bien gardées. Il se demanda tout à coup si la maladie de Suzanne n’était pas venue de là, elle aussi, sournoisement, à bas bruit, sans montrer sa gueule.
C’était un sujet de friction avec son fils, la chimie. Une guerre de religion. Brun y croyait, Mo n’y croyait pas. Il refusait même d’en entendre parler. Le respect qu’il avait pour son père vacillait quand ils s’écharpaient sur la question des traitements. Au point qu’ils préféraient ne plus en parler.
Mo était un gaillard de trente-six ans. Nourri d’écologie autant que d’agronomie, sensible aux paysages, aux cours d’eau et à la faune sauvage – un hiver il avait sauvé un jeune lynx pris dans un piège à loup –, bercé de poésie du vivant de sa mère, il voyait d’abord le beau là où Brun voyait le rendement et l’argent pour rembourser les crédits. Mais en cas de contrariété, des éclairs inquiétants passaient dans le regard bleu du fils, s’il ne le noyait pas dans la fumée de l’herbe qu’il cultivait à l’abri des collines, derrière ses plants de tomates et de paprika, sur les éminences de la propriété que Brun lui avait cédées trois ans plus tôt. Sans papier ni notaire. Une phrase avait suffi, claquant comme un ordre : « Tu prendras les terres du haut. » Là il cultivait ce qu’il voulait comme bon lui semblait, mais pas dans les Grands Champs, le grenier à blé des Soulaillans que Brun surveillait comme un coffre-fort. C’est vrai qu’il pouvait faire peur, Mo, avec sa haute taille et ses larges épaules, son visage anguleux, ses cernes par trop accusés que balayaient ses longues mèches blondes.
Question pratiques agricoles, les deux hommes restaient sur leurs positions. Brun opposait le progrès aux ravageurs. Mo tenait ces poudres et ces liquides verdâtres pour des poisons. Ils avaient raison tous les deux. Mais le fils avait un peu plus raison que son père. C’est ce que le docteur Caussimon venait de révéler à Brun.
3
D’après Mo, tout avait commencé trois mois plus tôt, cette nuit de juillet où leur vieux cheval s’était empalé sur les grosses dents du tracteur. Plus exactement, c’est la fin qui avait commencé. Le début de la fin. La veille, il avait fixé les piques d’acier à l’avant de l’engin pour hisser les bottes de paille. Aux Soulaillans, le jeune paysan avait travaillé dur avant l’arrivée de l’orage. Brun avait disparu, Mo ignorait où. De la maladie de son père, il ne savait rien. S’il s’inquiétait, c’était du nœud coulant de la dette, du lait et du blé qui ne valaient plus la sueur pour les produire, de la faillite qui menaçait. Mais à ce moment précis, il redoutait surtout le ciel à front noir et crépitant d’éclairs prêt à lâcher ses trombes d’eau. Mo avait quasiment fini les moissons des Grands Champs et des parcelles bordant la cascade, pas commodes à cause de la pente. Une ou deux fois la machine avait failli verser. Il n’aurait pas été le premier à passer sous une moissonneuse. Il avait coupé son blé jusqu’à la nuit, dans le halo des phares qui soulevait une boule de poussière translucide. Restait les pièces les plus faciles, le long de la route qui menait au bourg. Il remit au lendemain, c’est-à-dire à l’après-midi, car il était déjà trois heures du matin quand il rentra se coucher.

Le souvenir l’obsède. Une sueur glacée, la lame d’un couteau entre ses omoplates. Cette nuit-là, Mo est tombé tout habillé sur son lit de noyer, le lit où il est né, comme son père et son grand-père, comme tous les Danthôme. Des durs au mal et des taiseux, avec leurs mains épaisses et le cœur durci au froid des hivers sans repos. Mo a sombré sans demander son reste. C’est une plainte effroyable qui l’a tiré du sommeil. Encore hébété il a poussé les volets avec ses poings. Des éclairs projetaient une lumière crue de magnésium. Le tonnerre grondait, chaque fois plus proche. Les chiens aboyaient mais il ne s’agissait pas des chiens. Le spectacle lui parut confus avant qu’il ne se réveille pour de bon. Alors Mo eut l’impression d’un combat de titans entre un stégosaure et son cheval qui dans un hennissement du diable tentait de s’extraire des pales plantées dans sa chair.
Sur ses vieux jours, Perceval s’était mis à craindre la foudre. Dans cette nuit électrique il avait brisé sa corde et défoncé la porte de l’étable d’un coup d’épaule. Il se serait enfui si le tracteur aux dents dressées ne l’avait stoppé en pleine course. Brun était déjà près de lui et tentait de libérer ses antérieurs. Mais le comtois se cabrait avec une telle force, décuplée par la douleur, que même avec l’aide de Mo accouru en catastrophe, le vieil homme n’arrivait à rien. Les naseaux écumants, ses cils en brosse ombrant sa pupille noire, Perceval se débattait. Pas une bride, pas une courroie de selle pour l’attraper. Soudain il cessa de hennir. Une plainte inconnue emplit l’air déjà chargé de foudre et de sang, de l’odeur de brûlé des sabots frénétiquement frottés contre le pavé de la cour. La plainte entra dans les oreilles des Danthôme et plongea tout au fond de leur âme. Perceval pleurait. Il mourait en pleurant. Jamais Mo n’oublierait ses pleurs déchirants. Avec son père ils l’avaient retiré doucement des crocs du tracteur. Aussitôt, des geysers de sang noir avaient giclé du poitrail. Un frisson avait parcouru son échine. Puis il s’était effondré, ses gros yeux révulsés, manquant d’écraser dans sa chute le père et le fils.

Sur le coup, Mo a hurlé. Des gens des alentours affirment avoir entendu ses cris désespérés, bien que les premières maisons du village soient éloignées d’un bon kilomètre. Perceval, c’était le cadeau de son entrée au lycée agricole, l’année de ses seize ans. Saison après saison, il avait tiré les charrues et les semoirs, porté sur son dos ou promené en carriole les gamins de la famille, les cousins, les copains, ses petits flirts aussi, qu’il invitait aux Soulaillans. En répétant le nom de son cheval, Mo s’est rappelé les mots de sa mère, qui plaçait la grammaire au-dessus du travail des champs. « Un cheval, des chevaux. Mais Perceval est unique, comme toi, comme chacun de nous. On dit un Perceval, jamais des Percevaux. » Mo n’a pas oublié la règle maternelle. Et il se demande à présent si Perceval le transpercé ne portait pas la mort dans son nom.

Au moment de sa retraite, à dix-huit ans sonnés, ils lui avaient évité l’abattoir. Qui aurait eu l’idée d’abattre un frère, un ami, un ange ? L’animal avait reçu un pré herbu comme un seigneur son fief. Un joli pré à flanc de colline, qu’il broutait à longueur de journée. Les pâquerettes, les pissenlits, les fleurs de carotte avec leur délicate broderie, les orties, les boutons-d’or, les feuilles d’arbousier, les baies sauvages qu’il mâchait débonnaire, le museau plongé dans la végétation, tout lui faisait ventre. Le soir il n’avait besoin de personne pour regagner l’étable. Un cheval sait toujours la route du retour.

Avant d’être réveillé en sursaut par les gémissements de Perceval, le jeune homme cauchemardait. Des visions qui le traquaient jusqu’au fond de son lit même quand il frôlait l’épuisement, avec la figure du banquier, du conseiller agricole, d’une jolie fille qui ne voulait jamais de lui à cause de la terre à ses souliers et des études qu’il n’avait pas poussées assez loin. « Ce sera la dernière récolte. » Le paysan s’était redressé sur son lit avec ces mots sur les lèvres. Les hennissements de Perceval étaient venus conforter ce présage. Parfois le cheval semblait à Mo un protecteur plus sûr que son père, surtout ces derniers temps où Brun perdait de sa superbe.

Le père et le fils demandèrent une dérogation aux services vétérinaires pour enterrer Perceval derrière le potager, là où son fumier faisait le lit d’énormes potirons. Le lendemain du drame, sous le soleil revenu, sous l’immensité bleue que pas un nuage ne venait ternir, Mo creusa un trou de géant et ce fut fini. « Quand je dis que c’était fini, c’est vraiment que tout était fini », insisterait-il bien plus tard, devant le tribunal.
4
Dès sa prime enfance, le patriarche des Soulaillans avait succombé aux sirènes de la modernité. Dans la mémoire de Brun pétaradaient encore les « P’tits Gris » du plan Marshall, ces tracteurs de poche que les Américains avaient offerts aux paysans pour sortir les campagnes du marasme et nourrir la France. Le leur s’appelait Little Boy. Léonce, le père Danthôme, avait fait une grande fête à la ferme lorsqu’il l’avait reçu flambant neuf, avec son capot robuste et sa selle en poêle à frire, le chiffre de l’année 1947 gravé sur la calandre. Gamin il avait passé ses journées derrière une paire de bœufs attelés à labourer les champs du matin au soir, une tartine de pain frotté d’ail en guise de manger. Et voilà que d’un coup de baguette magique, les chevaux-vapeur vrombissants se jouaient des terres biscornues des Soulaillans.
Nul n’avait réalisé que Little Boy était le nom donné à la bombe atomique lâchée sur Hiroshima par les mêmes Américains. Ce petit tracteur sorti des chaînes Ford et des grandes plaines de l’Oncle Sam était une arme tout ce qu’il y avait de pacifique, sauf contre Staline et son communisme agraire. Little Boy éradiquait la faim là où il passait avec ses roues cerclées de métal, ses gros pneus arrière et son moteur quatre cylindres auquel s’ajoutait un système révolutionnaire de levage hydraulique. On enfonçait le pouce dans le bouton-poussoir et hop, les vingt-quatre chevaux démarraient d’un coup. C’était un beau projet, pour les Danthôme, de nourrir la France, depuis leurs terres de piémont qui annonçaient le haut Jura. C’en serait fini pour de bon, des « jours sans » de l’Occupation, des tickets de rationnement et des privations. On parlait même de nourrir le monde, et les images en noir et blanc des enfants moribonds d’Afrique savaient ébranler les consciences paysannes. Il fallait d’urgence produire pour éradiquer les famines sur toute la planète.
Ce discours naïf teinté de bonne conscience faisait mouche aux Soulaillans. Le gasoil coulait à flots, avec sa belle teinte rosé de Provence. On entendait vrombir les moteurs Ferguson, dispensant partout abondance et espérance. Le progrès. On n’avait que ce mot à la bouche. Un progrès venu d’Amérique et pas d’ailleurs, ajoutait Léonce Danthôme. Brun avait grandi dans cette mythologie. Dès l’enfance il avait gobé sans tout comprendre les paroles de son père. Mais la musique était claire, l’ennemi désigné. Staline avait écrasé la faucille sous le marteau. L’ouvrier Stakhanov avait liquidé le paysan, cet ennemi de la Révolution avec son sens petit-bourgeois de la propriété. Le monde libre, lui, allait le réhabiliter. Par son ample geste qui sauvait l’humanité, la Marianne semeuse donnait tout son poids au franc lourd. Brun était né dans cet après-guerre rempli d’optimisme et de foi dans la technologie. Labourage et pâturage seraient à jamais les mamelles de l’Occident. La chimie tuerait les ennemis des cultures comme les Alliés avaient eu raison des Nazis. On n’hésitait pas à forcer le trait.

Chez les Danthôme on eut tôt fait d’adopter les pesticides. La plupart des voisins se montrèrent plus rétifs. Les paysans de la vieille école se méfiaient de ces produits qu’on ne touchait qu’avec des gants, qui brûlaient les yeux et perforaient le porte-monnaie. Leur préférence allait aux savoirs rustiques, aux prédateurs naturels, bourdon et coccinelle, ennemis ancestraux des pucerons et autres pyrales. Ils privilégiaient le mouvement coopératif qui prêchait l’entraide au milieu du chacun pour soi. Brun était sensible à ce discours et savait tendre la main. Surtout pour le lait des petits éleveurs dont il organisait la collecte vers les fruitières à comté, le nom qu’on donnait ici aux fromageries. Mais c’était d’abord un chef. Un meneur qui aimait surprendre et innover pour être le meilleur agriculteur du canton et pourquoi pas du pays. L’esprit de compétition le tenaillait au plus profond, c’était dans ses nerfs et dans son tempérament. Lorsqu’il fut en âge de prendre la ferme en main, les syndicats paysans n’avaient qu’un mot d’ordre : « Quand ton fils a grandi, fais-en ton frère. » C’est ainsi qu’il eut un fils. Et qu’il n’en fit pas son frère.
5
Ce matin-là ça barda une fois de plus entre Mo et Brun. Sitôt bu son café, le vieux paysan était monté seul vers les parcelles du haut. C’était le domaine de Mo mais Brun voulait savoir où en étaient les semis. Quand il lui posait la question, son fils lâchait un soupir agacé. Ne pas labourer une terre entre deux récoltes semblait à Brun le comble de l’hérésie, il n’osait pas dire de la fainéantise. Depuis gamin il avait vu la terre fumer sous le poids de la charrue. Une entaille bien nette et profonde qu’il veillait depuis tout gosse à imprimer au sol. Posté à l’arrière, il empêchait le soc de basculer pendant que son père, badine en main devant les bœufs, s’assurait de la rectitude du sillon. Et voilà maintenant qu’on ne se donnait plus la peine de remuer la terre, de casser les mottes, de déchaumer. C’était les nouvelles idées écologistes. Du travail de sagouin. Il en avait mal au ventre.

Quand Brun se mit en route, plantant son bâton au rythme alenti de son pas, Mo travaillait depuis l’aube autour des noyers. Brun aperçut sa grande silhouette qui s’activait mais il s’arrêta au bord des champs qu’enveloppait encore une écharpe de brume. La terre était une masse sombre et embuée. Brun s’assit sur un banc de pierre et alluma une cigarette. Fumer l’apaisa. Vers neuf heures, un petit soleil maigre ouvrit une trouée dans le brouillard. Brun cligna des yeux. La lumière lui était entrée violemment dans les pupilles. Il aimait cette sensation d’être ébloui. Comme un deuxième réveil. En un regard il découvrit ce qu’il craignait. Le vieux paysan se dressa d’un bond, ragaillardi par le tabac, à moins que ce ne fût la colère. Devant la silhouette du fils qui s’approchait, il cria :
— C’est quoi ces repousses partout ?
Mo ne broncha pas. Son souffle dessinait dans l’air de petits nuages transparents.
— Ton champ est sale ! Il est sale ! répéta Brun en haussant la voix.
Ça y est. Il l’avait dit. Il l’avait crachée, sa rancœur devant un monde qu’il ne comprenait plus. Il ne connaissait pas plus grande injure pour un cultivateur. Pourtant Mo continuait sa besogne sans réagir. Désormais, c’était sa parcelle. Il la conduisait à sa guise.
Brun s’excitait de plus belle.
— Tu vas quand même pas semer les orges là-dessus ? Elles vont attraper toutes les maladies avec ces mauvaises herbes en veux-tu en voilà, sans parler des limaces qui vont se régaler. Une dose de fongicide, c’est pas la mer à boire, nom de nom !
— Si, justement. Ces mauvaises herbes, comme tu dis, elles retiennent la terre au lieu que le vent l’emporte je ne sais où. Et quelles maladies ? On aura des orges saines, sois tranquille.
Mo avait parlé sans s’énerver. Il savait que ça ne servait à rien. Combien de fois ils avaient eu ces discussions en fin de repas ou en arpentant les talus des Soulaillans, chacun croyant pouvoir convaincre l’autre. Brun avait beau refaire l’histoire des engrais chimiques, fustiger le salissement des parcelles avec les gourmands, les coquelicots et les bouts d’épis en bataille, Mo rétorquait fumure, coccinelles, couvert végétal. Et si c’était de saison, quand l’été pointait, il ajoutait fleurs des champs, bourrache, dent-de-lion et nigelle bleue de Damas.
— La terre a besoin de repos, fit Mo d’une voix égale.
— Comme si je me reposais, moi ! maugréa le père.
Ce dialogue de sourds durait depuis le retour de Mo à la ferme, après ses années à l’école d’agriculture de Besançon. Quinze ans déjà mais Brun ne voulait rien entendre. Le fils partit prendre un outil à la cabane. Quand Brun le provoquait, il attendait que l’orage passe. Et il passait toujours. Mais ce matin-là Brun n’en démordait pas, comme s’il voulait à tout prix en découdre. Conjurer le verdict du docteur Caussimon.
— Ce qu’il faut pas entendre ! s’énerva-t-il encore en agitant son bâton, tandis que Mo repassait à sa hauteur. C’est honteux, une terre pareille, tu…
Brun s’interrompit brusquement. Les mots restèrent coincés au fond de sa gorge. Un vertige le fit vaciller. Mo était reparti vers son champ mais le silence soudain de Brun le fit se retourner. Il courut à sa hauteur juste à temps pour l’empêcher de tomber. Ses jambes ne le tenaient plus.
— C’est rien ! s’agaça Brun.
Mais il se laissa faire quand Mo souleva le bras paternel sur sa solide épaule et l’emmena jusqu’à la cabane. Il le fit asseoir puis lui versa une tasse de thé chaud de son thermos. Brun grimaça. Il détestait le thé.
— Ça va te requinquer.
Mo dévisageait son père. L’agacement avait cédé à l’inquiétude. La pomme d’Adam de Brun sautait de bas en haut comme un ressort alors qu’il répétait : « C’est rien ! ça va déjà mieux. » Était-ce une impression ? Son cou de lutteur paraissait moins fort, et ses traits plus émaciés qu’à l’habitude.
Brun regarda autour de lui. Cette cabane en planches de sapin, il l’avait construite depuis un bail. Et elle tenait debout. Ce qu’il faisait de ses mains, c’était droit, carré, durable. C’est ce qu’il croyait avant sa visite chez le docteur. Mo lui remplit à nouveau sa tasse. Brun y ajouta un sucre pour chasser l’amertume. Les deux hommes se regardèrent. Brun esquissa un sourire, auquel répondit Mo. Il y avait entre eux la pudeur mêlée de dureté qui depuis toujours tenait à distance le moindre attendrissement. Mo ramena son père d’un coup de tracteur. Ils n’échangèrent plus une parole. Le silence parlait pour eux.
6
Le jour de son rendez-vous à l’hôpital – « la veille de la Toussaint », avait-il fait remarquer à son médecin –, Brun resta à la ferme. Il se leva à l’aube et s’occupa des bêtes sans rien changer à sa routine. Rentré de l’étable sur le coup de sept heures, il se prépara un café noir et coupa une grosse tartine avec son couteau pliant qui ne quittait jamais le fond de sa poche, le manche taillé dans une branche de châtaignier et la lame aussi tranchante qu’un rasoir. Brun l’examina. Sa vue le rassurait. Son couteau ne l’avait jamais trahi, lui, qui coupait une pomme en deux d’une simple pression de la main. Il remonta dans sa chambre avaler son médicament et s’abandonna dans son fauteuil. Il évita de s’allonger, de peur de s’endormir – de mourir, qui sait ? Il lui fallait au contraire rester éveillé pour comprendre. Une question l’obsédait : qu’avait-il fait de mal ?
Cette épreuve, il n’en démordait pas, était une sanction personnelle. Un jugement à charge. Il y avait tellement cru, à son métier de paysan. Ce n’était d’ailleurs pas un métier. C’était bien plus que ça. Une façon de vivre sans autre maître que la course des saisons. Il fallait travailler, et ceux qui voulaient faire de lui un gentil paysagiste trouvaient à qui parler. Un jardinier de la nature, un tondeur de gazon, et puis quoi encore ? Comme il les avait envoyés valser, les élus du village, quand ils l’avaient prié d’entretenir la portion du GR qui parcourait ses terres. Il n’en avait rien à faire, de leurs promenades sac au dos. Si tout le monde se baladait, qui allait labourer ?
C’était sa seule religion, le travail. Avant de cultiver la terre, l’homme ne travaillait pas. Il chassait, il cueillait, il allait et venait au hasard de sa condition d’errant. Le travail était né là, dans ces sillons de guingois que les premiers hommes avaient tracés tant bien que mal avec des cornes de cerf rougies au feu pour y jeter quelques graines sauvages enveloppées d’une fine pellicule d’argile. Brun le savait. Il l’avait lu dans les pages de la grande encyclopédie reliée pleine peau que Léonce avait achetée par correspondance avant la guerre – le trésor des Soulaillans, avec la reproduction de L’Angélus de Millet au petit point de broderie – et que Brun conservait avec respect derrière la porte vitrée du buffet de la salle à manger, à côté des Sélection du Reader’s Digest et d’une collection complète de la revue Rustica. L’agriculture avait inventé le travail, c’était incontestable. Pour un peu, il aurait même soutenu qu’elle avait inventé la France, dont il continuait de mesurer la grandeur en journées de selle comme aux heures exaltées de la Révolution, vingt-quatre jours en long, dix-sept jours en large. De 1789, il conservait la mémoire vive du calendrier décalqué sur le temps des champs. Il n’était pas rare, même sans goutte de gentiane dans le nez, qu’il déclame en termes fleuris les noms de ventôse, de pluviôse, de floréal ou de germinal.

Extraits
« Il n’avait de rapport au monde qu’à travers ses terres, minces terres caillouteuses des hauteurs, fortes terres argileuses de la plaine.
Sa raison de vivre était tout enfouie dans ces étendues fécondées qui portaient l’épi comme un destin vertical. Plus il se penchait sur ses sillons, plus il se sentait grand, utile, et somme toute heureux. C’était sa vie et le docteur Caussimon répondait leucémie. Brun s’en souvenait bien, des journées à récolter les blés, des soirs de fête près de la batteuse avec les fermiers des collines venus donner la main, une fois le grain à l’abri sous la bâche bleue des ciels d’été si vastes, mais jamais autant que les Soulaillans qui lui semblaient encore plus grands que l’horizon. Labourer, semer, récolter, et recommencer, respirer le grand air, c’était sa vie, il n’en connaissait pas de meilleure.
Qui avait saccagé ce bonheur-là? Brun faisait défiler ses souvenirs mais aucun ne lui disait par quelle traîtrise la maladie s’était immiscée en lui aussi sûrement que les nitrates empoisonnaient les nappes d’eau profonde en aval de ses champs. Tout ce en quoi il avait cru s’effondrait soudain. L’éclat blond des blés, les grains de maïs bien lourds et rebondis, les colzas pimpants, les capitules charnus du tournesol, toute cette beauté n’était donc que le visage trompeur de la mort? » p. 34-35

« Chez nous, songe Brun, on dit que le père peut partir quand le fils s’assoit au bout de la table. Mais avec la maladie, Suzanne est passée avant tout le monde. Mo avait juste vingt ans. C’était déjà un homme fait. Il était long comme une tige poussée en graine, aussi fin que son père était bref et carré. Suzanne a eu le temps de lui transmettre ce qu’elle aimait, ce qu’elle était, même si le temps fut trop court comme le sont toutes les vies quand on brûle de la passion de vivre. Suzanne est partie en paix, avec le sentiment du travail accompli. Son existence a surtout manqué de superflu. Elle n’a pas seulement appris à Mo qu’on dit un cheval, des chevaux. Ou qu’un cheval n’a pas de pattes mais des jambes. Elle lui a laissé le goût du bonheur qu’on trouve dans la contemplation des choses simples qui ne font pas de bruit.
Brun, lui, s’est échiné à produire toujours plus, à vendre plus, à s’agrandir, à s’équiper de matériel plus puissant, plus coûteux. Suzanne lui demandait parfois jusqu’où irait cette course insensée. « On est les soldats de la paix », disait-il le plus sérieusement du monde. Il y croyait. Lui qui bouffait du curé midi et soir, il se vivait en apôtre de l’agriculture. Fondre les chars pour en faire des charrues! Comme il leur cassait les oreilles avec ce slogan qu’il avait pêché Dieu sait où… Le communisme avait inventé l’homme de fer, Brun voulait incarner l’homme de terre avec des racines aux pieds et dans la tête des rêves de prospérité qu’il résumait d’une lapalissade: on ne rêve bien que le ventre plein. » p. 48

« Bientôt plus personne ne reconnaitra le chemin. Mon père ne veut pas se l’avouer, pense Mo, mais nous sommes déjà morts, et lui un peu plus que les autres. Les éoliennes, c’est la dernière arme qu’ils ont trouvés pour nous éliminer, nous les paysans. Quand le béton aura éventré nos terres, quand nos paysages seront devenus des usines en mouvement, nous aurons disparu à jamais. » p. 92

À propos de l’auteur
FOTTORINO-Erci_Joel_SagetÉric Fottorino © Photo Joël Saget

Éric Fottorino est né le 26 août 1960 à Nice. Il débute sa vie professionnelle en 1984 comme pigiste à Libération avant de rejoindre l’équipe fondatrice de La Tribune de l’économie où il explore l’univers des matières premières. Une spécialité encore peu traitée dans la presse française, qu’il développera dans de nombreux journaux économiques, s’attachant à mettre en lumière leur dimension humaine, sociale, géopolitique et mythique. Ce thème lui inspirera son premier essai, Le Festin de la Terre, paru en 1988. Entre-temps, il a rejoint le quotidien Le Monde (1986), d’abord pour suivre les dossiers des matières premières et de la bourse, puis de l’agriculture et de l’Afrique. Chargé des questions de développement, il multiplie les reportages en Afrique, de l’Éthiopie frappée par la famine jusqu’à la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Il voyage aussi dans les pays de l’Est après la chute du Mur de Berlin (Russie, Pologne, Hongrie) et sera l’envoyé spécial du Monde dans plusieurs pays d’Amérique latine, Panama, Mexique, Colombie essentiellement. Nommé grand reporter (1995-1997), il effectue des enquêtes scientifiques sur la mémoire de l’eau et l’affaire Benveniste ainsi que sur le fonctionnement du cerveau humain. Il réalise de nombreux portraits, de Mitterrand à Tabarly en passant par Mobutu, Jane Birkin ou Roland Dumas. Au total quelque 2 000 textes parus dans Le Monde, dont une sélection a été publiée en quatre volumes sous le titre Carte de presse («En Afrique»; «Partout sauf en Afrique», «Mes monstres sacrés», «J’ai vu les derniers paysans» Denoël). Il est nommé rédacteur en chef en 1998, puis chroniqueur de dernière page en 2003.
Chargé de concevoir et de lancer une nouvelle formule du quotidien en 2005, il est nommé directeur de la rédaction en mars 2006. Après l’éviction de Jean-Marie Colombani à la suite du vote négatif de la Société des rédacteurs du Monde, il est élu directeur du Monde en juin 2007, devenant le 7e directeur du quotidien depuis 1944. Après vingt-cinq années passées au quotidien, il démissionne en 2011. Trois ans plus tard, il fonde l’hebdomadaire Le 1. Innovant dans la presse écrite, il crée ensuite le trimestriel America (2017), Zadig (2019) et Légende (2020). (Source: Wikipédia)

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La fille qu’on appelle

VIEL_la_fille_quon_appelle  RL-automne-2021  coup_de_coeur

Ouvrage retenu dans la première sélection du Prix Goncourt et du Prix Goncourt des Lycéens

En deux mots
Laura revient vivre auprès de son père, dans un port breton. Ce dernier, chauffeur du maire, propose à sa fille de rencontrer l’édile pour qu’il lui donne un coup de main pour trouver un logement. Quentin Le Bars va accepter de l’aider en échange de faveurs sexuelles. Parviendra-t-elle à mettre le prédateur au pas ?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le maire, son chauffeur et sa fille

Dans son nouveau roman construit comme une mécanique implacable Tanguy Viel raconte l’histoire d’une jeune fille abusée par un homme de pouvoir. Un drame d’une brûlante actualité.

C’est un roman malheureusement très actuel. C’est un roman sur le pouvoir, la domination, l’emprise, la manipulation. C’est un roman d’hommes forts. À moins que ce ne soit l’inverse, au bout du compte. Car Tanguy Viel a compris que si le cœur des hommes dans ce coin de Bretagne est en granit, alors il peut se fissurer jusqu’à exploser.
Partie à Rennes, Laura revient auprès de son père dans la petite ville côtière où elle a grandi. Maxime Le Corre, dit Max, est une gloire locale, champion de France de boxe, il a eu une carrière exceptionnellement longue, puisqu’à quarante ans, il continue à enfiler les gants. Quentin Le Bars, le maire de la commune en a fait son chauffeur, lui permettant ainsi de s’afficher avec «son» champion.
Le troisième homme de ce roman est Franck Bellec, le gérant du casino. Un endroit que l’on peut considérer comme «une succursale de la mairie, là où se prenaient des décisions plus importantes qu’au conseil municipal, au point que certains avaient surnommé l’endroit le ministère des finances, et Bellec le grand argentier de la ville.»
Mais rembobinons le film. Car le roman commence au commissariat, au moment où la police prend la déposition de Laura. C’est au fil de son interrogatoire que le lecteur va faire la connaissance de ces trois hommes et de la victime dont la beauté n’a cessé d’attirer les convoitises. Repérée a seize ans par un photographe, elle a été engagée comme mannequin pour des campagnes de publicité, mais aussi pour des photos destinées à des revues de charme.
Aux policiers, Laura confie que c’est sur les conseils de son père Max qu’elle est allé voir son patron pour lui demander de lui trouver un logement, que ce dernier lui a promis de faire son possible avant de solliciter Bellec pour qu’il la loge dans son casino et lui trouve un emploi de serveuse.
En fait, le plan du maire est bien rôdé et les rôles parfaitement répartis. Le Bars a ses habitudes ici. Il vient au casino pour abuser de sa nouvelle protégée, pour assouvir ses besoins sexuels. Et accessoirement pour se prouver que son emprise reste puissante. Ne voit-on pas en lui un futur ministre?
La seule qui ne ferme pas les yeux face à ce manège est la compagne de Bellec qui tente d’avertir Max que la personne que son patron vient régulièrement voir n’est autre que sa propre fille. Mais l’engrenage tourne à pleine vitesse et ce n’est pas ce petit grain de sable qui viendra l’enrayer.
Grâce à une construction tout de virtuosité, le lecteur comprend dès les premières pages que Laura a porté plainte, mais le suspense n’en reste pas moins entier quant à l’issue d’une affaire encore trop banale. Jouant sur les codes du polar, sur une atmosphère à la Simenon, Tanguy Viel parvient à donner à ses personnages une très forte densité, si bien que le lecteur comprend parfaitement leur psychologie, leur fonctionnement. Ajoutons que dans ce jeu de pouvoir la dimension politique sourd de toutes les pages. Le pot de terre peut-il avoir sa chance face au pot de fer ? Le combat mené ici n’est-il pas le combat de trop?

La fille qu’on appelle
Tanguy Viel
Éditions de Minuit
Roman
186 p., 16 €
EAN 9782707347329
Paru le 2/09/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Bretagne, dans une ville côtière qui n’est pas nommée. On y évoque aussi Rennes et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Quand il n’est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l’aider à trouver un logement.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Pages des libraires (Entretien mené par Emmanuelle George, Librairie Gwalarn à Lannion)
Diacritik (Johan Faerber)
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
RTS (entretien mené par Sylvie Tanette)
Bulles de culture
Blog shangols


Entretien avec Tanguy Viel à propos de La fille qu’on appelle © Production Librest

Les premières pages du livre
« Personne ne lui a demandé comment elle était habillée ce matin-là mais elle a tenu à le préciser, qu’elle n’avait pas autre chose à se mettre que des baskets blanches mais savoir quelle robe ou jean siérait à l’occasion, idem du rouge brillant qui couvrirait ses lèvres, elle y pensait depuis l’aube. Elle, assise à la terrasse de l’Univers, sur la grande place piétonne au cœur de la vieille ville, derrière elle on pouvait lire en très grosses lettres sur le haut mur de pierres les mots HÔTEL DE VILLE, plus haut encore le drapeau tricolore comme un garde endormi reposant dans l’air tiède. Bientôt elle franchirait le grand porche et traverserait la cour pavée qui mène au château, anciennement le château donc, puisque depuis longtemps transformé en mairie, et quoique pour elle, dirait-elle, c’était la même chose : qu’elle ait rendez-vous avec le maire de la ville ou le seigneur du village, dans sa tête ça ne faisait pas de différence – même fébrilité, même cœur un peu tendu d’entrer là, dans le grand hall où elle pénétrerait pour la première fois, presque surprise d’en voir s’ouvrir les portes électriques à son approche, comme si elle s’était attendue à voir un pont-levis s’abaisser au-dessus des douves, et qu’à la place d’un vigile en vêtements noirs, elle avait eu affaire à un soldat en cotte de mailles. Dans cette ville, c’est comme ça, on dirait que les siècles d’histoire ont glissé sur les pierres sans jamais les changer, pas même la mer qui deux fois par jour les attaque et puis deux fois par jour aussi renonce et se retire, battue, comme un chien la queue basse.
Elle, assise toujours à la terrasse de l’Univers, bien sûr elle était en avance, le temps d’un café et puis de lire Ouest-France, ou non pas lire vraiment mais parcourir les titres et les photos couleur, et puis quand même s’attarder sur la page des sports, parce que cherchant s’il n’y avait pas un article sur son boxeur de père – lui qui du haut de ses quarante ans venait de remporter son trente-cinquième combat et dont la presse locale ne cessait de célébrer la longévité pour ne pas dire, plus encore, la renaissance – renaissance, oui, c’est le mot qu’ils employaient à loisir depuis que Max Le Corre était revenu en haut de l’affiche, tandis qu’un temps il en avait disparu –, alors elle aura souri sans doute en regardant l’énième photo de lui les bras levés sur un ring, le gros titre au-dessus qui se projetait vers l’avenir, disant « Marchera-t-il encore sur l’eau ? ». Puis, regardant l’heure sur son téléphone, elle a refermé le journal, posé deux euros dans la coupelle devant elle et s’est levée. Dans la grande vitre du café elle s’est estimée une dernière fois, certaine, dira-t-elle plus tard, qu’elle avait fait le bon choix, cette veste en cuir noir qui laissait voir ses hanches, dessous la robe en laine un peu ajustée, le vent à peine qui en effleurait la maille quand elle tirait dessus.
Oui, a-t-elle dit aux policiers, ça peut vous surprendre mais je me suis dit que j’avais fait le bon choix, ça et les baskets blanches qu’on a toutes à vingt ans, de sorte qu’on n’aurait pas pu deviner si j’étais étudiante ou infirmière ou je ne sais pas, la fille qu’on appelle.
La fille qu’on appelle ? a demandé l’un d’eux.
Oui, ce n’est pas comme ça qu’on dit ? Call-girl ? Et elle a ri nerveusement d’avoir dit ça, call-girl, sans que ça fasse sourire ni l’un ni l’autre des deux flics, les bras croisés pour l’un, l’autre plus avancé vers elle, mais l’un comme l’autre à l’affût de chaque mot qu’elle employait et qu’ils semblaient peser comme des fruits exotiques sur une balance alimentaire.
Et puis donc elle a repris son récit, qu’au vigile à l’entrée de la mairie elle avait demandé où se trouvait le cabinet du maire sans savoir que lui, le vigile, en resterait de marbre, indiquant d’un simple mouvement de tête le grand comptoir au fond du hall, laissant traîner presque machinalement ses yeux de haut en bas sur sa silhouette à elle. À cela elle était habituée : que le regard des hommes vînt s’effranger sur elle, elle n’y faisait plus attention depuis longtemps, pour cette bonne raison que par mille occurrences déjà, elle avait fait l’expérience de son attrait, à cause de sa grande taille peut-être ou bien de sa peau métisse, en tout cas depuis longtemps elle le savait, indifférente au charme qu’elle exerçait – ce jour-là ni plus ni moins qu’un autre, sa robe ajustée donc qui ne couvrait pas ses genoux, aux pieds ses baskets blanches qui ne l’étaient plus vraiment, à cause du cuir usé qui en couvrait la surface.
À l’accueil aussi elle a répété qu’elle avait rendez-vous avec le maire, regrettant que personne ne lui demande le motif de sa visite, à quoi elle aurait répondu que c’était personnel – c’est vrai, dit-elle, j’aurais bien aimé qu’on me le demande, juste pour répondre : C’est personnel. Mais pas même en haut du grand escalier de pierre qu’on lui a indiqué, pas même la chétive secrétaire postée à l’entrée du bureau comme un vieux garde-barrière, personne ne lui demanderait la raison de sa visite – accusant quant à elle, la secrétaire, ce qu’il fallait de réprobation ou de jalousie en la dévisageant, si on peut dire ce mot-là, dévisager, quand le regard cette fois tombe comme une guillotine de la tête jusqu’aux pieds.
Elle a soupiré un peu, ladite secrétaire, comme une gouvernante dans une grande maison qui se serait réservé le droit de juger qui ses maîtres recevaient, et puis elle a daigné se lever, a entrouvert la lourde porte de bois dont elle semblait garder l’entrée et, passant la tête dans l’ouverture, elle a dit : Votre rendez-vous est arrivé. Laura aussi l’a entendue, la voix masculine qui répondait : Ah oui merci, en même temps que la vieille secrétaire invitait la jeune fille à se faufiler à son tour dans l’ouverture, c’est-à-dire dans le passage volontairement étroit qu’elle avait laissé entre la porte et le mur, comme si elle, la plus jeune des deux, avait dû forcer le passage pour entrer, en tout cas c’est cette impression qui devait rester gravée en elle pour longtemps, oui, quelque chose comme ça, elle a dit, que c’est moi qui suis entrée et non pas elle qui m’a ouvert. Mais je vous jure que s’il avait fallu la pousser, a-t-elle ajouté, je l’aurais fait.
Et peut-être à cause du regard soudain sourcilleux des policiers qui lui faisaient face, elle a cru bon d’ajouter : Je vous rappelle que j’ai grandi près des rings.
Et sûrement ils eurent le sentiment que dans cette phrase se logeait une partie de son histoire, avec elle toute la rugosité de l’enfance, en même temps qu’elle laissait déjà entendre quel fossé la séparait de l’autre, le type à l’immense bureau, que rien, ni l’accueil froid de la secrétaire ni la taille démesurée de la pièce, ne venait rapprocher de son monde à elle.
Non, rien du tout, a-t-elle dit encore aux policiers, dans un monde normal on n’aurait jamais dû se rencontrer.
Un monde normal… mais qu’est-ce que vous appelez un monde normal ? ils ont demandé.
Je ne sais pas… Un monde où chacun reste à sa place.
Et comme elle essayait de se représenter ce monde-là, normal et fixe, où chacun comme une figurine mécanique aurait eu son aire maximale de mouvement, ses yeux étaient venus se perdre dans le tissu bleu de la veste en face d’elle, et laissant s’échapper par-devers elle cette pensée surgie des profondeurs, elle a dit :
Mon père avait l’air d’y tenir tellement.

Peut-être il aurait fallu commencer par lui, le boxeur, quand je ne saurais pas dire lequel des deux, de Max ou de Laura, justifie plus que l’autre ce récit, mais je sais que sans lui, c’est sûr, elle n’aurait jamais franchi le seuil de l’hôtel de ville, encore moins serait entrée comme une fleur à peine ouverte dans le bureau du maire, pour la bonne raison que c’est lui, son père, qui avait sollicité ce rendez-vous, insisté d’abord auprès d’elle, insisté ensuite auprès du maire lui-même, puisqu’il en était le chauffeur. Depuis trois ans maintenant qu’il le conduisait à travers la ville, ils commençaient à se connaître – lui, le maire, de dix ans peut-être l’aîné de son chauffeur, celui-là dont le sourire quotidien lui parvenait à travers le rétroviseur, ou pas vraiment le sourire mais le plissement toujours inquiet de ses yeux qui cherchaient son attention à lui, l’homme à l’arrière toujours, qui si souvent n’y prêtait pas attention, regardant seulement dehors le lent défilement des façades ou bien des vitrines lumineuses, comme si parce qu’il était maire de la ville, il se devait d’effleurer du regard tous les immeubles, toutes les silhouettes sur les trottoirs, comme si elles lui appartenaient. Et d’avoir été réélu quelques mois plus tôt, d’avoir pour ainsi dire écrasé ses adversaires à l’entame de son second mandat, sûrement ça n’avait pas contribué au développement d’une humilité qu’il n’avait jamais eue à l’excès – à tout le moins n’en avait jamais fait une valeur cardinale, plus propre à voir dans sa réussite l’incarnation même de sa ténacité, celle-là sous laquelle sourdaient des mots comme « courage » ou « mérite » ou « travail » qu’il introduisait à l’envi dans mille discours prononcés partout ces six dernières années, sur les chantiers inaugurés ou les plateaux de télévision, sans qu’on puisse mesurer ce qui dedans relevait de la foi militante ou bien de l’autoportrait, mais à travers lesquels, en revanche, on le sentait lorgner depuis longtemps bien plus loin que ses seuls auditeurs, espérant que l’écho s’en fasse entendre jusqu’à Paris, où déjà les rumeurs bruissaient qu’il pourrait être ministre. Et pour qui en avait le visage chaque jour dans son rétroviseur, il n’était pas besoin d’un traité de physiognomonie pour que cette même ardeur ou détermination apparaisse là, sous les sourcils noirs, épais et pourtant presque doux, contrastant plus encore alors avec ce regard froid et ferme de tous les gens de pouvoir. En trois ans Max avait appris à en traquer les nuances et les failles, ou plutôt non, pas les failles, mais les ouvertures sciemment laissées, s’il est vrai que le pouvoir, ce n’est pas dans la raideur qu’il se fonde, mais à l’endroit calculé de ses inflexions, comme un syndrome de Stockholm appliqué heure par heure, quand chaque entorse faite à l’austérité fait naître dans l’œil soumis de l’interlocuteur la brèche de fausse tendresse où s’engouffrer. Et de ce que je crois savoir, Maxime Le Corre à cette aune était un bon client, du genre de cheval reconnaissant dès qu’on relâche le mors, à quoi s’ajoutait la dette qu’il se sentait avoir, puisque c’était lui, le même maire, qui l’avait recruté, en ce temps où Max était, comme on dit, dans le creux de la vague. Puisque donc il y eut cela dans la vie de Max : une vague d’abord qui l’avait porté sur sa crête comme un surfeur gracieux avant de l’en faire redescendre dans l’ombre cylindrique et de plus en plus noire, de sorte que des années plus tard remontaient encore à la surface de sa mémoire, comme en ombres chinoises sur le pare-brise taché d’embruns, aussi bien les lumineuses années où il avait vécu de ses talents de boxeur que celles plus sombres qui étaient venues comme un ciel d’orage les recouvrir. Et sur elles, les sombres années, il espérait avoir posé pour longtemps un drap de laine épaisse qu’il éviterait de soulever, à cause de toute cette nuit sans boxe qu’il avait traversée, de quand la lumière des rings s’était éteinte, intermittente comme elle sait être, pire qu’un phare sur une côte. Cela, tous les boxeurs le savent, que le ring fait comme un phare dont sur le pont du bateau on compte les éclats pour estimer le danger, 18et qu’alors il arriva qu’il ne le vît pas, le danger, et se laissât drosser sur les rochers, ainsi qu’il advient en boxe plus qu’en tout autre sport : que les clairs- obscurs d’une carrière y sont plus saisissants qu’une peinture du Caravage. Alors qu’il soit seulement remonté sur un ring et qu’il y boxe à nouveau comme à ses plus beaux jours, il n’en revenait encore pas quand il croisait sa propre silhouette sur les panneaux de la ville, grandes affiches qui poussaient comme des arbres le long des quatre-voies et annonçaient le gala du 5 avril prochain, où sur fond de lumières étoilées se détachaient les corps photographiés des deux boxeurs, les poings dressés à hauteur du visage et tous muscles bandés – lui, le crâne rasé et les sourcils tendus déjà vers la victoire, semblant défier la ville entière de sa colère ou de sa force contenue, écrit dessous en lettres de feu « Le Corre vs Costa : le grand défi ». Et qui aurait regardé alternativement l’affiche puis cet homme au volant de la berline municipale se serait dit que oui, c’était bien lui, Max Le Corre, le même nez dévié, les mêmes paupières écrasées par les coups, la même peau luisante sur le crâne, le même qui d’ici quelques semaines s’en irait défier l’autre figure locale qui lui avait depuis longtemps volé la vedette. Ça se rapproche, a dit le maire. Dans deux mois à cette heure-ci, a dit Max, je serai sur la balance. Ce n’est pas le moment de prendre du poids, a fait remarquer le maire. »

Extrait
« Alors Franck silencieux avait déjà compris, déjà interprété le «par ailleurs», non comme une carte maîtresse que l’autre s’apprêtait à abattre sur la table, mais le simple rappel que leurs deux destins étaient assez liés pour qu’il ne puisse se désolidariser comme ça, à savoir: ce que tout le monde savait, que le bureau de Bellec n’était rien d’autre qu’une succursale de la mairie, là où se prenaient des décisions plus importantes qu’au conseil municipal, au point que certains avaient surnommé l’endroit le «ministère des finances», et Bellec le grand argentier de la ville. En un sens, il était cela, Franck Bellec, un trésorier de premier ordre, au point que pas un maire ni un banquier ni je ne sais quelle huile locale n’aurait fait l’économie de ses visites au prince – quelquefois, oui, on l’appelait le prince, et c’était une affaire entendue par tous que le pouvoir dans cette ville avait deux lieux et deux visages, celui du maire et celui de Bellec et qu’alors dans ce « par ailleurs » qui résonnait encore aux oreilles de Franck, Le Bars n’avait fait que rappeler ce qu’ils étaient l’un pour l’autre: deux araignées dont les toiles se seraient emmêlées il y a si longtemps qu’elles ne pouvaient plus distinguer de quelle glande salivaire était tissé le fil qui les tenait ensemble, étant les obligés l’un de l’autre, comme s’ils s’étaient adoubés mutuellement, dans cette sorte de vassalité tordue et pour ainsi dire bijective que seuls les gens de pouvoir savent entretenir des vies entières, capables en souriant de qualifier cela du beau nom d’amitié. » p. 49-50

À propos de l’auteur
VIEL_Tanguy_©Nadine_MichauTanguy Viel © Photo Nadine Michau

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Éditions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire. (Source: Éditions de Minuit)

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Rien ne t’appartient

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Prix des Libraires de Nancy – Le Point 2021

En deux mots
Emmanuel, le mari de Tara vient de mourir. Un deuil qui est l’occasion de retracer son parcours dans ce pays lointain, lorsqu’elle s’appelait Vijaya, lorsqu’elle rêvait à une carrière de danseuse et qui connaîtra sévices et brimades dans le pensionnat qui l’accueillera après la mort de ses parents, opposants politiques. Jusqu’au jour où un tsunami vient tout balayer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille gâchée

C’est à un nouveau tsunami émotionnel que nous convie Nathacha Appanah avec Rien ne t’appartient. Un court roman, un superbe portrait de femme et des drames en cascade.

Emmanuel est mort. Le mari de Tara la laisse seule et désemparée. Quand Eli, son beau-fils, vient lui rendre visite, il découvre «la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé.» Même si ce deuil n’est pas le seul auquel elle a dû faire face, même si cette épreuve n’est pas la pire qu’elle ait endurée, elle n’y arrive plus. Car toucher un objet, ranger quelque chose, c’est retrouver des traces de leur histoire, de son histoire. Une histoire terrible, insupportable.
En fait, Tara est une survivante, comme on va le découvrir au fil des pages. Tout avait pourtant si bien commencé dans ce pays qui n’est jamais nommé – sans doute le Sri Lanka – et qui ressemble à un paradis sur terre.
Ses parents, un père professeur engagé en politique et une mère aimante, l’ont baptisée Vijaya (Victoire) et entendent lui construire un bel avenir. En grandissant, elle se passionne pour le bharatanatyan, la danse traditionnelle, elle adore les senteurs de la cuisine d’Aya qui, comme le jardin qui l’entoure éveille ses sens. Au milieu de ce bonheur et de cette soif de connaissances, l’armée va débarquer et tuer ses parents ainsi qu’Aya. L’orpheline est alors conduite dans un refuge qui a tout d’une prison. «Ici rien ne t’appartient» lui explique-t-on avant de lui enlever jusqu’à son nom. Désormais elle s’appellera Avril puisqu’elle est né durant ce mois et sa vie de «fille gâchée» s’apparentera à de l’esclavage.
Jusqu’à ce jour où une catastrophe majeure, un tsunami, déferle sur le pays. Un drame qui paradoxalement sera sa planche de salut. C’est dans le chaos généralisé qu’elle va pouvoir se construire un avenir.
Nathacha Appanah, comme dans ses précédents romans, Le ciel par-dessus le toit, Tropique de la violence ou encore En attendant demain se refuse à sombrer dans le désespoir. Une petite lumière, une rencontre, un chemin qui se dessine permettent de surmonter la douleur. Avec ce monologue puissant elle secoue la noirceur, elle transcende la douleur. De sa magnifique écriture pleine de sensualité, la mauricienne prouve combien les mots sont des alliés importants, que grâce à eux, il est toujours possible de construire, de reconstruire. Et de faire tomber les masques. Je fais de Rien ne t’appartient l’un de mes favoris pour les Prix littéraires de l’automne.

Rien ne t’appartient
Nathacha Appanah
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,90 €
EAN 9782072952227
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement dans un pays jamais nommé, mais qui ressemble au Sri Lanka.

Quand?
L’action se déroule tout au long de la vie de Vijaya, Avril, Tara jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue.»
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
France TV Info (Laurence Houot)
lelitteraire.com (Jean-Paul Gavard-Perret)
Libération (Claire Devarrieux)
La lettre du libraire
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Blog Sur la route de Jostein
Blog L’Or des livres
Blog Mélie et les livres
Page Wikipédia du roman


Nathacha Appanah présente Rien ne t’appartient © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Tara
Le garçon est ici. Il est assis au bord du fauteuil, le dos plat, le corps penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à se lever. Son visage est tourné vers moi et, pendant quelques instants, il y a des ombres qui glissent sur ses traits taillés au couteau, je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. Je ne dis rien, je ne bouge pas, je ferme les yeux mais mon ventre vibre doucement et la peau dans le creux de ma gorge se met à battre. C’est cette peur sournoise que le garçon provoque chaque fois qu’il apparaît, c’est son silence, c’est sa figure de pierre, c’est sa manière de me regarder, c’est sa capacité à me faire vaciller, perdre pied, c’est parce qu’avant même de le voir j’ai deviné sa présence.
Quand il est là, l’air se modifie, c’est un changement de climat aussi brusque que silencieux, il se trouble et se charge d’une odeur ferreuse et par vagues, ça souffle sur ma nuque, le long de mes bras, sur mon front, mes joues, mon visage. Je transpire, ma bouche s’assèche. Je pourrais me recroqueviller dans un coin, bras serrés autour des genoux, tête rentrée, et attendre que ça passe mais j’ai cette étrange impression d’avoir vécu cent fois ce moment-là. Je ne sais pas quand, je ne sais pas où, pourtant je reconnais cette brise humide sur ma peau, cette odeur métallique, ce sentiment d’avoir glissé hors du temps et pourtant cent fois l’issue m’a échappé. Il me vient alors une impatience comme lorsque je cherche désespérément un mot exact ou le nom de quelqu’un, c’est sur ma langue, c’est à portée de main, au bout de mes doigts, c’est si proche. Alors, malgré la peur qui vient et mon esprit qui flanche, j’abandonne ce que je suis en train de faire et je me mets à le chercher.
Il ne faut pas croire que le garçon se cache ou se dérobe, non, il semble simplement avoir trouvé un endroit où il attend que je le découvre. Une fois, il était au fond de la salle de cinéma, debout, et la lumière de la sortie de secours lui faisait un halo rouge sur la tête. Une autre fois, il était assis sur un banc dans le jardin public et, si ce n’était son visage tourné vers moi, on aurait pu croire qu’il venait là regarder les passants, les canards et la manière dont les branches des arbres se penchent au-dessus de l’eau mais jamais ne la touchent. Il y a une semaine, je l’ai vu qui se tenait sous la pluie, de l’autre côté de la rue. Sa peau avait un aspect ciré, et même transie de peur, j’avais eu le désir troublant d’embrasser sa bouche brillante et mouillée.
Aujourd’hui, quand je rouvre les yeux, il est toujours là, dans ce fauteuil où je m’installe pour lire le soir. C’est la première fois qu’il vient chez moi, je ne me demande pas comment il a fait, s’il a profité d’une porte mal verrouillée, s’il est passé par le balcon, ce n’est pas important, je sais qu’il est tel un animal souple, à se glisser ici, à ramper là, à apparaître sans bruit et à disparaître à sa guise. S’il lui venait l’envie de s’appuyer sur le dossier du fauteuil, de tendre le bras gauche, il pourrait effleurer les tranches de la rangée de livres et prendre dans sa paume le galet noir en forme d’œuf, si lisse et parfait qu’il paraît artificiel. Je l’ai ramassé il y a des années sur la plage de…
La plage de…
Je ne me souviens pas du nom. Ça commence par un « s », je la vois, cette longue bande de sable où les lendemains de tempête, la mer dépose des morceaux de bois flotté. J’essaie de me concentrer, j’imagine la rue principale qui mène à cette plage, la partie haute qui est pavée, les commerces endormis l’hiver et ouverts jusqu’à minuit l’été. Dans ma tête, je fais des allers-retours dans cette rue, j’essaie de tromper ma mémoire, de lui faire croire que je veux me souvenir d’autre chose, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Il faut savoir se gruger soi-même. Tant de détails me reviennent avec netteté, la frise d’un magasin de chaussures, l’odeur sucrée des crêpes, la fumée bleue du poulet qui grille sur une plaque improvisée, la poisse des doigts qui tiennent le cornet de glace, le grondement des vagues la nuit, le sel qui paillette le duvet des bras et le bombé des joues, mais pas le nom de cette plage. Quand le garçon est là, il y a un mur entre certains mots et moi, entre certains événements et moi, je tente désespérément de les atteindre mais c’est comme s’ils n’existaient plus. Quand le garçon est là, je deviens une femme qui balbutie, qui cherche, qui tâtonne, qui bégaie, ma langue est lourde, j’émets des sons tel un petit enfant, sa, se, si.
Le tremblement qui avait commencé dans mon ventre se répand en moi. Je me couvre le visage de mes mains, les ramène en poings serrés sur ma bouche et soudain je pense à Eli qui doit arriver dans moins d’une heure. J’oublie le galet, la plage, je regarde à nouveau le garçon qui n’a pas bougé d’un iota.
Il porte un pantalon de toile et une chemise à manches courtes avec une poche à l’avant. Au revers de cette poche, il y a l’agrafe argentée d’un stylo. Ses habits sont trop larges pour lui, empesés, d’un autre temps, comme s’il les avait empruntés à son grand-père. Aux pieds, il a des chaussures vernies qu’il porte sans chaussettes, tel un dandy, mais qui sont, elles aussi, trop grandes. De là où je me tiens, il m’apparaît maigre et sec, peut-être est-ce l’effet de ses vêtements amples. Son visage est celui d’un jeune homme – ses traits sont bien dessinés, fermement ancrés, ses sourcils épais, ses cheveux noirs et abondants mais plus je l’observe, plus j’ai le sentiment qu’il est ancien, qu’il vient de très loin, qu’il a traversé le temps, les époques, les mémoires.
Sa bouche bouge légèrement, peut-être qu’il mâchonne l’intérieur de ses joues, je connais quelqu’un qui fait ça, comment s’appelle-t-il déjà ? On a travaillé dans le même bureau pendant quelques mois, il avait un long cou et aimait jouer au solitaire à l’heure du déjeuner… Son prénom commence par un « d ». Da, de, di.
Le garçon continue de me regarder d’une manière intense qui n’est ni hostile ni amicale. Je me demande s’il lit dans mes pensées, s’il m’entend lutter pour retrouver le nom de cette fichue plage, de ce type au long cou, si ça l’amuse d’être dans ma tête, si c’est une satisfaction pour lui de me voir ainsi, tremblante et confuse. Je cherche une réponse sur son visage, dans la manière dont il est assis, dans son immobilité, dans son attente. Est-ce possible que plus je le regarde, plus il me semble familier, comme s’il se fondait peu à peu dans le décor de ce salon, comme s’il prenait les couleurs du crépuscule. Est-ce possible que ce ne soit pas de lui que j’ai peur mais de ce qui va surgir, tout à l’heure, ce soir, cette nuit ?
Quelque chose le long de ma colonne se réveille quand le garçon est là, de minuscules décharges électriques qui vont et viennent sur mon dos, et ça aussi, j’ai l’impression que c’est ancien, que j’ai déjà éprouvé cela. Mon esprit se comporte d’étrange manière, il m’échappe, puis me revient. Je voudrais lui demander ce qu’il fait là, ce qu’il me veut, pourquoi il me poursuit comme ça, pourquoi il ne dit rien, comment il apparaît et disparaît, je voudrais lui dire de partir. Je voudrais aussi lui demander son nom.
Je regarde dehors, vers le balcon et les plantes éreintées par trois semaines de pluie. Cette nuit, il fera beau, a dit l’animateur à la radio avant de se reprendre. Cette nuit, il ne pleuvra pas. Sur la place que j’aperçois, les arbres sont rabougris. En vérité, tout est comme ça après trois semaines de pluie incessante, battante, bruyante parfois. Même les gens ont pris un aspect chétif, craintif, le dos courbé dans l’expectative d’une saucée. Tout glisse, écrasé ou balayé. Rien ne reste. Seule l’eau est vive, elle bouillonne dans les caniveaux, elle enfle, elle inonde, elle dévale, elle remonte d’on ne sait où, des nappes phréatiques, du centre même de la terre, devenue source jaillissante plutôt que noyau en fusion.
Le gris perle du soir a débordé du dehors et s’infiltre ici. Il y a tant de choses à faire avant qu’Eli n’arrive : me doucher, me changer, me préparer à sa venue. Il m’a dit au téléphone ce matin, Je dois te parler, est-ce que je peux passer ce soir ?
Je sais que c’est important. Eli est le genre à dire ce qu’il a à dire au téléphone, c’est son objet préféré, cette chose qu’il peut décrocher et raccrocher à loisir, qu’il utilise comme bouclier ou comme excuse, un appel remplace une visite, des mots distraits en lieu et place d’un moment ensemble. Je passe le seuil du salon, j’appuie sur l’interrupteur, le gris se carapate et j’ai le souffle coupé par l’état de la pièce. Il y a des tasses et des assiettes sales sur la table basse, des sacs en plastique qui traînent, des vêtements et des couvertures sur le canapé. Par terre, des livres, des magazines, des papiers, une plante renversée, de la boue. Dans ma tête ça enfle et ça se recroqueville. Toutes mes pensées prennent l’eau, deviennent inutiles et imbibées, et puis, non, elles refont surface, elles sont encore là. Quand je vois ce salon, mon esprit se tend et j’ai honte. Cela me ressemble si peu, j’aime que chaque chose soit à sa place. J’aime chaque objet de cette maison, jamais je ne les laisserais à l’abandon ainsi, on dirait une pièce squattée. J’imagine clairement le choc que ça ferait à Eli s’il voyait ça. Je me demande quand tout a commencé, est-ce le jour où le ciel s’est ouvert sur nos têtes, est-ce le jour où j’ai vu le garçon pour la première fois, est-ce le jour où Emmanuel est mort ?
J’imagine Eli ici, la bouche ouverte, les mains sur les hanches, une habitude dont il n’arrive pas à se défaire. À quoi pensera-t-il ? Certainement à Emmanuel, son père, cet homme merveilleux qui m’a épousée il y a plus de quinze ans et qui est mort il y a trois mois ? À cet événement qui m’a rendue veuve, qui l’a rendu orphelin mais qui ne nous a rien donné à nous deux. On aurait pu croire que la disparition de cet homme si bon nous aurait liés comme jamais de son vivant nous l’avons été. L’amour, le respect, l’admiration que nous avions pour Emmanuel, ces sentiments sans objet soudain, auraient pu se rejoindre, se transformer en une affection par ricochet, un lien qui ne se nomme pas exactement mais qui vit en sa mémoire, en son souvenir. Pourtant, non. Eli est resté loin, débarrassé de tout devoir filial, libéré de moi enfin et, devant ce salon sens dessus dessous, me vient cette pensée insupportable que, ce soir, il me verra comme un fardeau que son père lui aura laissé.
Je regarde l’heure, 18 h 07, j’oublie le garçon dans le fauteuil, je soupèse la situation comme si je m’attaquais à un problème de mathématiques. Je respire un grand coup, si je ne me presse pas, si je réfléchis calmement, je le résoudrai. Autrefois, quelqu’un m’avait expliqué comment aborder les mathématiques, c’était dans une alcôve, ça sentait l’eau de Cologne… C’est un souvenir à facettes qui remonte, il clignote, il bouge, c’est flou, je ne veux pas de lui, pas maintenant. Il me faut rester concentrée. J’ai une petite heure, non, disons quarante minutes, avant qu’Eli ne vienne et je sais comment agir : sacs-poubelle, lave-vaisselle, chiffon, aspirateur, serpillière, air frais. Je sens mon cerveau travailler, gagner en force et en souplesse. Je fais un pas vers la fenêtre et mon reflet me renvoie une femme à la tenue négligée mais je me détourne vite – je m’occuperai de cela plus tard. 18 h 10. Je dis haut et fort, Tu ne peux pas rester ici. Je m’adresse au garçon sans le regarder directement. Ce soir, je parle aussi aux murs, aux livres, aux choses inanimées dans ce salon, à ces souvenirs qui m’entraînent loin d’ici et à cette partie de moi-même qui se lève. Quelque chose bouge au coin de mon œil, est-ce lui, est-ce qu’il va se mettre debout, est-ce qu’il va me parler, est-ce qu’il va me toucher, pourvu qu’il ne me touche pas, je vais m’effondrer si sa peau vient effleurer la mienne. Je le regarde dans les yeux et ça gonfle dans ma tête, la pensée d’Eli glisse et m’échappe. J’essaie de m’accrocher à Emmanuel, lui seul pouvait me maintenir debout, me garder intacte et préservée de ma vie d’avant, mais il n’existe plus
Cette couverture roulée sur le canapé qui rappelle un chat endormi ces assiettes où il y a encore des restes de nourriture les tasses les verres les papiers les magazines les vêtements par terre – ça me fait l’effet de pièces de puzzle mal assorties. Je les vois en gris telle une vieille photo, je ne les comprends pas, à quoi bon s’y intéresser, ça ne me concerne pas. Je me tourne vers le garçon assis dans le fauteuil. Il y a des livres et des magazines autour de lui mais je sais qu’il n’a pas marché dessus ou d’un coup de chaussures vernies, écartés de son chemin. Il est assis pieds serrés genoux serrés, les avant-bras sur les accoudoirs. Je l’imagine arriver ici tel un danseur de ballet, virevoltant dans le seul bruissement de ses vêtements amples, évitant les livres les magazines les piles de papiers, posant d’abord un bras sur l’accoudoir du fauteuil, le corps soulevé et tenu par ce seul bras, puis, dans un mouvement fluide, effectuer un arc de cercle avec les jambes et descendre doucement dans le fauteuil. Quand ses fesses se posent, il exécute quelques ciseaux avec les jambes puis les ramène vers lui serrées collées et enfin il laisse ses pieds toucher délicatement le sol. Je souris au garçon danseur parce que moi aussi j’aime danser.
Les bras pliés devant ma poitrine, paumes apparentes, index et pouce de chaque main se rejoignant pour former un œil en amande, les autres doigts tendus, les pieds et genoux ouverts. Tât, je tends un bras vers la droite en frappant le pied droit. Taï, je tends l’autre bras vers la gauche en frappant le pied gauche. Taam, je ramène les deux bras. Dîth, bras droit devant. Taï, bras gauche devant. Taam, les paumes à nouveau devant mes seins. Encore un peu plus vite. tât taï taam dîth taï taam. J’ai déjà dansé sur ces syllabes je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient mais devant le garçon, elles sortent de ma bouche, c’est du miel. tât taï taam dîth taï taam. J’ai le souvenir d’une pression ferme sur ma tête pour que je continue à danser bas, que je garde les jambes pliées, ouvertes en losange. D’un doigt seulement on redresse mes coudes pour que mes bras restent à hauteur de mes épaules, d’un autre on relève mon menton. tât taï taam dîth taï taam.
Il y a quelque chose de moins raide dans la posture du garçon peut-être ai-je déjà dansé pour lui, peut-être est-ce ce qu’il attend de moi ? La cadence s’accélère, j’ai chaud, je voudrais me déshabiller et danser nue avec seulement des grelots à mes chevilles mais je ne les ai pas. Où sont-ils ? Je dois les avoir aux pieds quand je danse ! Je me baisse je rampe sur le tapis je soulève les magazines ils doivent être sous le canapé mais je ne peux y glisser que ma main il faut soulever ce meuble il est si lourd à quoi ça sert d’être une adulte quand on n’est pas fichu de soulever quoi que ce soit. Mon visage est plaqué sur l’assise. Il y a une odeur familière ici que je renifle profondément ça me rappelle quelque chose ça me rappelle quelqu’un qui était là, qui aimait être là, quelqu’un que j’ai essayé de soulever aussi et d’un coup d’un seul je me souviens, Emmanuel
Mon esprit se tend à nouveau. Je devrais commencer par débarrasser le canapé, arranger les coussins, jeter un plaid dessus, ce sera la première chose qu’Eli remarquera, lui qui est si sentimental, qui aime croire que les objets acquièrent une aura mystérieuse, humaine presque parfois, par la manière dont ils arrivent en notre possession, par la force des années ou parce qu’un événement particulier leur est lié. Il est attaché aux choses, une feuille séchée, un caillou, un vieux jouet, un livre jauni, un tee-shirt décoloré, un collier en bois cassé qui appartenait à sa mère, ce canapé. C’est sur ce canapé que son père est mort, il y a trois mois, et capturé dans les fibres des coussins, il y a encore, je le sens, son parfum. Ce n’est pas véritablement son parfum quand il était vivant mais quelque chose qui reste de lui, qui me serre le cœur, qui me ramène à son absence et à tout ce qui s’écroule depuis sa mort. Ces notes de vétiver, une touche de citron mais aussi un relent poudré, un peu rance.
C’est moi qui l’ai trouvé sur ce canapé. Il avait pris l’habitude de venir lire dans le salon. Il se réveillait avant l’aube cette dernière année, il disait qu’il avait de moins en moins besoin de sommeil avec l’âge alors que moi, c’était l’inverse. J’ai toujours eu l’impression qu’en fermant les yeux la nuit je menais une autre vie, je devenais une autre et que jamais mon corps et mon esprit ne se reposaient. Je pouvais dormir jusqu’en milieu de matinée et encore, jamais je ne me sentais reposée.
J’enfouis ma tête entre les coussins, mon esprit est serré tel un poing autour d’une image, celle de son dos large et rond et ses genoux pliés m’offrant à voir la plante de ses pieds. Ce matin-là, j’ai fait du café, j’ai grillé du pain, j’ai vidé le lave-vaisselle, il était déjà 11 heures et je me disais qu’il allait se réveiller avec l’odeur du café et des toasts, le bruit des couverts qu’on pose sur la table. Il n’avait pas bougé et je me suis approchée de lui. Je voudrais me concentrer sur cette minute où je le regarde dormir, oui je suis persuadée qu’il dort, je dis son nom doucement, je pose ma main sur sa hanche, puis je la fais remonter jusqu’aux épaules et jusque dans ses cheveux que je caresse, c’est un duvet si doux, et je me souviens encore de cette sensation sous mes doigts, mon esprit qui est alerte et tendu me le rappelle, me le fait sentir à nouveau. Je chuchote, Emmanuel. Il ne bouge pas. Je touche son front et je me rends compte qu’il est si froid ce front-là et c’est à ce moment que je me mets à le secouer, à hurler son nom et d’autres choses encore. C’est à ce moment que j’ai essayé de le soulever, j’avais dans la tête l’image d’êtres humains qui portent d’autres êtres humains, qui courent, qui tentent de se sauver ou de sauver celui ou celle qu’ils portent, ils font ça comme si ce n’était rien et je pensais que j’étais assez forte pour le porter, le descendre dans les escaliers, sortir dans la rue et demander de l’aide. Mais je n’ai réussi qu’à le faire tomber, à le tirer sur quelques mètres. Ma tête dans les coussins, ma tête à essayer de garder son odeur, ma tête à essayer de ne pas flancher, ma tête qui voudrait que cette minute, avant que ma main ne touche son front froid, cette minute-là s’étire, enfle et devienne une bulle dans laquelle je mènerai le reste de ma vie. Juste cette belle et innocente minute. »

Extraits
« Je ferme les yeux, j’imagine ce qu’Eli voit: la femme que son père a épousée il y a plus de quinze ans, cette femme beaucoup plus jeune que lui, ramenée d’un pays ravagé et qui ne parle pas beaucoup, une femme en sous-vêtements, le corps maigre, la peau tannée, une femme qui perd la tête, qui oublie de se laver, qui a transformé un bel appartement en taudis, une femme qui a l’air d’avoir cent ans et qui n’arrive même pas à se lever du canapé. Si je pouvais invoquer un peu de courage, je lui dirais que je suis encore celle qui aime profondément son père, celle dont il aime les sandwichs, celle qui l’appelle à l’aube le jour de son anniversaire, celle qui n’a jamais voulu remplacer sa mère, celle qui reste éveillée quand il voyage en avion, celle qui a tenté de porter son père à bout de bras, celle qui comprend combien est grande et pesante l’absence d’Emmanuel.
Mes bras n’ont aucune force, aucune utilité, je me fais l’effet d’un animal malade qui essaie de se mettre debout. Eli s’approche alors. Sa main droite enserre mon poignet, il passe un bras derrière moi, sa main gauche vient entourer mon coude gauche et il me relève. Je le regarde et certaines choses étant immuables, je sais que nous pensons tous les deux à la personne qui n’est plus. Eli me soutient fermement, il est si grand qu’il peut certainement voir le dessus de ma tête, je me laisse aller sur lui, je respire l’odeur de la cigarette sur son tee-shirt. Sans rien dire, il se penche et m’aide à remettre ma jupe. Avait-il un jour imaginé prendre soin de son père, se voyait-il faire les courses, venir le week-end pour du menu bricolage, l’emmener à des rendez-vous, ce genre de choses sans relent, sans drame, sans détresse? » p. 32-33

« Quand enfin Rada se tourne vers moi, c’est une vie virevoltante qui commence.
Elle revêt un sari de danse, sort des claves, des clochettes et sur le côté ouest de la véranda, nous commençons le cours par une séance de yoga pour s’échauffer et étirer nos muscles. Puis nous enchaînons avec les adavus, les différentes postures des jambes, des pieds, des bras, des mains, du cou. tât taï taam dîth taï taam. C’est la partie la plus ardue et la plus fastidieuse parce que Rada ne lâche jamais rien. Les adavus sont les lettres de l’alphabet, répète-t-elle, comment tu pourrais lire sans les apprendre toutes, comment tu pourrais danser la bharatanatyam sans maîtriser les adavus? Comment tu pourrais monter sur scène un jour ? Elle appuie sur mes épaules pour que mes genoux restent fléchis, elle remonte mes coudes quand ceux-ci s’affaissent et d’un doigt elle tapote mon menton pour que je le relève, afin que ma nuque soit longue, ma posture élégante. Sous sa voix répétant les syllabes, sous les claquements des claves, j’enchaîne les postures tant qu’elle le demande. » p. 65

« Pendant longtemps, je suis persuadée que la vie est ainsi, découpée en plusieurs bouchées, divisée en plusieurs gorgées. Les bougainvilliers et les hibiscus, les iris d’eau, l’écho de ma voix dans le puits, les fleurs de frangipaniers, le rire de mes parents, la lune qui ensorcelle ma mère, les bananiers et les palmiers, le coassement des grenouilles et le chant des oiseaux, les fourmis en file indienne, les devoirs et les leçons à n’en plus finir, les crêpes fines d’Aya que j’engloutis alors qu’elles sont encore brûlantes, les noix de coco qui tombent lourdement au sol, le nid d’abeilles à l’arrière de la maison, les nuages noirs qui naissent toujours au-dessus du bois et la pluie que j’attends parce que j’aime entendre les premières gouttes sur le toit, la voix de mon père qui ne vacille pas à la radio, les claves de Rada, tât taï taam dîth taï taam. Pendant longtemps je crois que ceux que j’aime et ce qui m’entoure sont éternels. » p. 70-71

« Quand il est là, le garçon me porte là où il n’y a ni violence ni coffre ni bûcher ni peur. Je ne sais pas nommer ce que nous faisons, l’amour le sexe la fièvre l’union le cœur la nourriture l’eau être avoir nos corps étalés comme une mappemonde du doigt de la bouche explorer, mais tandis que nous faisons un et tout cela mon esprit s’apaise et j’imagine des lumières se rallumer çà et là pour tracer un chemin. Tandis que nous faisons un et tout cela je suis vivante et je ne pense plus à retourner chez moi. Je veux être ici et maintenant.
Il m’arrive de danser pour lui sous le grésillement de l’ampoule. tât taï taam dîth taï taam. Je suis le dieu et son élue, je suis à la fois toutes les adoratrices et les rejetées, je suis la forêt et le désert, la fleur qui éclôt et la nuit qui dure. » p. 96

« Pour l’instant, ce rien ne t’appartient ici ne concerne que mon sac et ce qu’il contient. Je ne sais pas encore que ces mots englobent la robe que je porte, ma peau, mon corps, mes pensées, ma sueur, mon passé, mon présent, mon avenir, mes rêves et mon nom. » p. 108

À propos de l’auteur
APPANAH_Nathacha_©Francesca_MantovaniNathacha Appanah © Photo Francesca Mantovani

Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg ; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l’île Maurice, à Piton. Elle descend d’une famille d’engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle vient s’installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l’édition. C’est alors qu’elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, précisément sur l’histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003.
Son second roman, Blue Bay Palace, est contemporain: elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste. Suivront La Noce d’Anna (2005), Le dernier frère (2007), En attendant demain (2015), Tropique de la violence (2016) et Le ciel par-dessus le toit
(2019).
Ce qui relie tous ces récits, ce sont des personnages volontaires, têtus, impliqués dans la vie comme s’il s’agissait toujours de la survie. Les récits de Nathacha Appanah sont simples comme des destinées, et leurs héros ne renoncent jamais à consumer leur malheur jusqu’au bout. L’écriture, comme chez d’autres écrivains mauriciens de sa génération, est sobre, sans recours aux exotismes, une belle écriture française d’aujourd’hui. Quant aux sujets, ils évoquent certes l’Inde, Maurice, ou la femme: mais on ne saurait confondre Nathacha Appanah avec une virago des promotions identitaires. (Source: Lehman college)

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Mahmoud ou la montée des eaux

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En deux mots
Mahmoud Elmachi revient sur les lieux de son enfance, un village syrien aujourd’hui englouti après la création du barrage de Tabqa. Engloutis aussi, ses projets et ses rêves qu’il tente de retrouver en plongeant. Sous l’eau, la guerre disparaît et les souvenirs reviennent, sa famille, son épouse Sarah et un monde paisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chant d’adieu du vieux sage

Dans son nouveau roman, Antoine Wauters s’est glissé dans la peau d’un vieux Syrien qui voit son pays mourir. Une oraison poétique autant que funèbre qui vous prend aux tripes.

C’est magnifique. C’est du moins la première impression que l’on peut avoir au bord de ce lac, oasis au bord du désert dans un pays de culture et de tradition millénaires. C’est là que vient se ressourcer Mahmoud Elmachi, usé par les années de guerre et de peur, par la solitude aussi. Il vit dans un cabanon au bord du lac al-Assad, l’étendue d’eau que forme le barrage de Tabqa au bord de l’Euphrate. De là, avec masque et tuba, il plonge régulièrement vers ce village englouti où il a grandi et où se trouvait l’école où il a fait ses débuts comme enseignant.
Il plonge à la chasse aux souvenirs, mais aussi aux rêves engloutis, à commencer par celui d’Hafez El-Assad qui a ordonné la construction de l’ouvrage, promettant ainsi la prospérité aux habitants expropriés. En lieu et place du lait et du miel promis, c’est plutôt la désolation. Quand Bassel, le successeur désigné du Président meurt, c’est Bachar qui quitte Londres, rentre en Syrie et, s’il n’a pas d’intérêt particulier pour la politique, va se métamorphoser: «Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée. C’est un capitaine, un gradé. Il nous a pris nos vies, Sarah. Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font. Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.»
Entre Daech, l’armée de résistance et les forces gouvernementales, sans oublier la coalition internationale, c’est désormais une pluie de bombes qui s’abat autour du lac où rodent des soldats aux abois. On comprend que Mahmoud préfère se réfugier dans ses souvenirs, écouter la voix de sa femme disparue, de ses enfants qu’il n’a pas revu depuis qu’ils ont rejoint l’armée rebelle et chercher, au fond du lac un peu de calme et de sérénité.
Son chant d’amour résonne d’autant plus fort que le contraste entre la violence et la douleur avec la poésie qu’il défend du tréfonds de son âme est fort.
C’est aussi la raison pour laquelle Antoine Wauters a construit ce somptueux roman en vers libres, arme redoutable contre la barbarie. Comme pendant les années où il était enfermé et que son esprit vagabondait, se nourrissant de la poésie de son épouse, le vieil homme a compris que le temps et les mots forment une armure de grâce et de dignité, même si elle vous tue, elle vous aura aidé à vivre.

Mahmoud ou la montée des eaux
Antoine Wauters
Éditions Verdier
Roman
144 p., 15,20 €
EAN 9782378561123
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en Syrie, principalement au bord du barrage de Tabqa.

Quand?
L’action se déroule durant les cinquante dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Syrie.
Un vieil homme rame à bord d’une barque, seul au milieu d’une immense étendue d’eau. En dessous de lui, sa maison d’enfance, engloutie par le lac el-Assad, né de la construction du barrage de Tabqa, en 1973.
Fermant les yeux sur la guerre qui gronde, muni d’un masque et d’un tuba, il plonge – et c’est sa vie entière qu’il revoit, ses enfants au temps où ils n’étaient pas encore partis se battre, Sarah, sa femme folle amoureuse de poésie, la prison, son premier amour, sa soif de liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Kima Mori (Yassi Nasseri)
Diacritik (Johan Faerber)
Le carnet et les instants (Alain Delaunois)
Blog L’Or des livres


Antoine Wauters lit un extrait de son roman Mahmoud ou la montée des eaux © Production Verdier

Les premières pages du livre
« Les couloirs verts et or de ma lampe torche

Au début, les premières secondes, je touche toujours mon cœur pour vérifier qu’il bat.
Car j’ai le sentiment de mourir.
J’ajuste mon masque, me tenant à la proue.
Je fais des battements de jambes.
Le vent souffle fort.
Il parle.
Je l’écoute parler.
Au loin, les champs de pastèques,
le toit de la vieille école et des fleurs de safran.
L’eau est froide malgré le soleil,
et le courant chaque jour plus fort.
Bientôt, tout cela disparaîtra.
Crois-tu que les caméras du monde entier se déplaceront pour en rendre compte ?
Crois-tu que ce sera suffisamment télégénique pour eux, Sarah ?
Qu’importe.
Agrippé à la proue, je vois mon cabanon, une vache qui paît en dessous des arbres, le ciel immense.
Tout est loin.
De plus en plus loin.
J’enfile mon tuba. Je fixe ma lampe frontale afin qu’elle ne bouge pas.
Et je palme lentement pour maintenir mon corps d’aplomb.
Je prends ensuite une grande, profonde respiration, et tout ce que je connais mais que je fuis, tout ce que je ne supporte plus mais qui subsiste, tout ce qui nous tombe dessus sans qu’on l’ait jamais demandé, je le quitte.
Une sensation exquise.
La meilleure.
Bientôt, je coule, je disparais mais je n’ai plus peur car mon cœur s’est habitué.
L’eau me porte, pleine de déchets. Je les ignore.
Des algues mortes.
Je les ignore.
Je ne veux rien voir de la nuit.
Tout est jaune et vert trouble à ces grandes profondeurs. L’eau de plus en plus froide.
Pure.
Si j’éteignais ma lampe, il ferait noir,
et en dehors des bulles d’air que je relâche parcimonieusement et du plancton tout contre moi, il n’y aurait rien.
Je palme encore.
À cet endroit de la descente, je pense à toi dans notre lit, immobile sans doute, ou sous le prunier,
en train de lire les poètes russes que tu aimes tellement.
Maïakovski.
Akhmatova.
Ton cœur est un buisson de lumière chaque fois que tu lis les poètes russes.
Et moi je n’arrive plus à te dire que je t’aime. Nous avons connu Beyrouth et Damas, Paris où mes poèmes nous ont menés l’été 87.
Nous avons joui l’un de l’autre de nombreuses fois, vécu ensemble sans le moindre tarissement, connu la peur, la faim, l’isolement, et à l’instant où je te parle, je suis brisé, Sarah, séparé de ma propre vie.
Je n’y arrive plus, voilà.
Quand on a perdu un enfant, ou plusieurs enfants, ou un frère, ou n’importe qui comptant follement pour nous, alors on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans le cœur. On ne peut plus avoir qu’un ridicule morceau de joie. Un fétu minuscule. Et on se sent comme moi depuis tout ce temps : séparé.
Détruit.
Je continue de palmer, souple, toujours plus souple, pour ne pas blesser l’eau.
Ne la blesse pas, vieil Elmachi.
Tout en bas, le minaret de la grande mosquée. Je tourne autour.
C’est si beau !
Des poissons.
D’autres algues, gonflées comme la chevelure des morts.
Les couloirs verts et or de ma lampe torche.
Et, plus haut, comme une aile d’insecte dans le vent,
ma petite barque qui se dandine, ma petite tartelette de bois.
Sans oublier le soleil, qui, même ici, continue de me traquer.
Mon grain de beauté me fait mal, mais je ne suis plus dans la lassitude des choses, ici.
Je suis bien.
Ce n’est pas une distance physique. C’est du temps.
Je rejoins ce qui s’est perdu.
Je rejoins le temps perdu.
À la terrasse du café Farah, cherchant une table libre, je ne trouve que des bancs de poissons.
Ils me fixent un instant, avant de s’éclipser.
Je remonte vers la barque.
Je sauve un papillon.
Tout est là.
Je respire.
Certains jours, il m’arrive de ne pas avoir la force de plonger.
Le vent des regrets souffle trop fort et, assis dos aux combats en repensant à mes années de prison, je comprends mes enfants qui ont pris les armes et sont partis se battre.
Un instant, moi aussi je veux lutter.
Je le veux.
J’en rougis.
Puis je comprends qu’il n’y a plus d’ennemis.
Nous sommes seuls.
Seuls comme dans cette cellule où ils venaient percer mes ongles et pisser sur moi.
Percer mes ongles, pisser sur moi.
Trois ans.
Je ne te l’ai jamais dit comme ça, pardon.
De l’été 87, date de notre retour de Paris, jusqu’à l’automne 90.
Nous avions déjà nos deux fils et notre chère Nazifé.
Tous les jours, ils me faisaient écrire des choses prorégime.
De stupides choses prorégime.
« J’aime notre Président. Sa valeur n’a pas d’égale à mes yeux.
Je n’ai jamais vu un Président aussi sage que le Président el-Assad.
Je n’ai jamais vu un leader comme lui de toute ma vie.
Je n’ai jamais vu quelqu’un comme lui.
Il est le père du peuple.
Il aide les pauvres.
Il est contre l’injustice, contre la corruption, un Arabe authentique.
Chaque fois qu’il y a un problème qui nous menace, il est le seul à porter la nation sur ses épaules, etc. » Je redescends sous l’eau.
Voir ce que ma mémoire n’a pas retenu.
Les arbres.
Les arbres subsistent au fond du lac. Mais il est impossible de les reconnaître. Certains ont conservé leurs bourgeons, de pauvres petits grelots mauves comme des doigts de pieds d’enfants.
Lorsque je braque ma lampe et tends la main en leur direction, »

Extrait
« 1994, oui. Bachar rentre au pays et il devient un autre.
Les monstres naissent dans la nuit. Il range ses habits de médecin, se forme à l’Académie militaire de Homs et éclipse peu à peu, bye-bye, le jeune homme timide de Hyde Park.
Maintenant, il regarde les gens dans les yeux quand il leur parle. Au fond des yeux. Et se tient droit comme le fil d’une épée.
C’est un capitaine, un gradé.
Il nous a pris nos vies, Sarah.
Il est toujours trop tard quand on ouvre les yeux. Penchés au-dessus de nous, les monstres tiennent de longs ciseaux glacés et les pointent en notre direction. Tchak! Voilà comment ils font.
Ils nous prennent nos rêves et les coupent en menus morceaux.
Son père n’était pas différent. Avec son cher service de renseignements, le fameux Mukhabarat, lui aussi passa nos rêves par les armes. » p. 20-21

À propos de l’auteur
WAUTERS_antoine_©Lorraine_WautersAntoine Wauters © Photo DR – Lorraine Wauters

Antoine Wauters est né à Liège en 1981. Il a publié aux éditions Verdier Pense aux pierres sous tes pas, Moi, Marthe et les autres, Nos mères et Mahmoud ou la montée des eaux. (Source: Éditions Verdier)

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Mobylette

PLOUSSARD_mobylette  RL-automne-2021  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

Sélectionné pour le Prix Stanislas 2021

Sélectionné pour le Prix littéraire Le Monde 2021

Sélectionné pour le Prix Première Plume 2021

En deux mots
Dominique a coupé les ponts avec sa famille et s’est installé dans les Vosges avec son épouse et leur premier enfant. Éducateur dans un foyer d’adolescents «difficiles», il tente de remettre un peu d’ordre dans une vie bousculée de tous côtés, C’est à ce moment qu’il va recroiser son père…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’éducateur mal éduqué

Voilà l’une des pépites de cette rentrée! Un premier roman mené sur les chapeaux de roue… de Mobylette, entre Lorraine et Vosges. En suivant un jeune éducateur de galère en galère, Frédéric Ploussard dresse un joli panorama du bordel ambiant.

Le seul élément positif qui aura présidé à la naissance de Dominique est la météo de ce mois d’août. Pour le reste ses 62 cm auront failli lui coûter la vie, auront fait suer sa mère près de neuf heures et auront mis les nerfs de son père à rude épreuve. Dès lors, l’enfant devra se frayer un chemin entre violence et ressentiment ou, au mieux, une indifférence coupable. Une enfance sans amour qui va culminer par un épisode très traumatisant du côté de Clinquey, cette cité imaginaire du Grand-est qui ressemble à Briey où est né l’auteur. Après une virée en vélo dans la cité voisine, il se fera attraper par une bande de jeunes, sera battu et humilié et échappera de justesse à un viol. À son retour, sa mère lui reprochera son pantalon déchiré et son père de ne pas savoir rouler en vélo. D’autres violences vont suivre, mais elles auront le mérite d’aguerrir l’enfant, puis l’adolescent. Il aura ainsi appris que la meilleure défense c’est l’attaque. Et même s’il est grand et maigre, il va développer ses capacités à ne plus encaisser mais à donner d’abord les coups. Les fêtes de Noël venant, année après année, marquer un point d’orgue à cette vie de famille. Au premier rang de cet immuable rituel viendront les cadeaux préparés par ses parents pour lui et ses deux sœurs, jolis symboles du manque d’amour. Ce qui n’empêche pas Dominique de croire qu’un jour, il pourrait trouver une Mobylette sous le sapin. Une Mobylette symbole d’indépendance…
Dominique a maintenant trente ans, il est marié et père de famille. Il a quitté la Lorraine pour s’installer dans les Vosges. Mais le couple qu’il forme avec Patricia part à vau-l’eau. Noyé sous les reproches, il ne sait plus vraiment pourquoi il rentre chez lui après des journées harassantes. Il pourrait tout aussi bien rester dans le foyer d’adolescents difficiles où il travaille à canaliser les débordements de pensionnaires toujours prêts à la rébellion. Avec Franck, Adama, Sullivan, Cindy et Mélanie, les conflits sont permanents, la violence intrinsèque, les bagarres quotidiennes. Le noir semble la seule couleur susceptible de peindre le décor d’un Grand-Est désindustrialisé où la sidérurgie aura offert une perspective à la population avant de causer sa perte. Misère et paupérisation. Les ingrédients qui ont aussi servi Nicolas Mathieu, lauréat du Prix Goncourt avec Leurs enfants après eux, Laurent Petitmangin et Ce qu’il faut de nuit ou encore plus récemment Jérémy Bracone avec Danse avec la foudre. Sauf que cette fois l’humour et le côté joyeusement foutraque – je vous particulièrement la séance de cinéma – viennent donner un côté pieds nickelés à ce récit qui pourrait sinon sombrer dans un drame social très glauque.
Paradoxalement, c’est l’annonce simultanée de deux nouvelles catastrophes, la fuite de deux jeunes pensionnaires et le cancer de Patricia, qui vont pousser Dominique à réagir et faire basculer ce roman très habilement mené.
Vous l’avez compris, Frédéric Ploussard a réussi son entrée en littérature. Son premier roman est époustouflant, à la fois grave et drôle. Si rien de la misère sociale ne nous est épargné, la grâce d’une plume virevoltante emporte tous les suffrages. Car il réussit la performance pourtant très improbable dans ce sac de nœuds de faire entrer poésie et même tendresse dans ce décor sinistré. Vous allez vous régaler!

Mobylette
Frédéric Ploussard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Premier roman
416 p., 20 €
EAN 9782350877549
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans la cité imaginaire de Clinquey, petite ville lorraine à quelques encablures du Luxembourg (Briey, la ville natale de l’auteur, lui ressemble furieusement) . On y évoque aussi les Vosges, Nancy ou encore Strasbourg.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Du haut de ses quatorze ans et presque deux mètres, Dominique se voyait déjà parcourir la campagne vosgienne sur sa 103 orange. C’était oublier que dans sa famille, faire plaisir n’est pas le cœur des préoccupations. De là à en déduire que la suite des événements en découle, il n’y a qu’un pas. Quelques pas. Un lotissement paumé dans les champs de colza. Le sésame d’un permis de conduire. Un foyer pour ados sorti d’un méchant conte de fée. Un diagnostic trompeur. Des retrouvailles du troisième type dans les bois. Et deux sœurs aussi féroces qu’attachantes.
Mobylette est un roman cruellement drôle qui dresse le portrait décapant d’un trentenaire en roue libre dans un univers qui ne l’est pas moins, celui de l’aide sociale à l’enfance. Impossible de résister à cette aventure entre les Vosges et la Meurthe-et-Moselle, tour à tour désopilante et survoltée. Il y a la démesure d’un Kennedy Toole et le piquant d’un Desproges chez Frédéric Ploussard.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
20 minutes (Audrey Escoin)
La lettre du libraire
Page des libraires (Marina Sauvage, Librairie Quai des mots à Épinal)

Les premières pages du livre
« 1
LES ARBRES aux angles improbables. Leurs racines souffreteuses. Les troncs ravinés par l’acide ne m’avaient pas manqué. Les fougères, les ronces, les noisetiers aux couleurs de l’automne éternel. Pas davantage. Des corneilles se battent au-dessus de moi. Mes pieds subissent la succion à chaque pas. C’est vert et brun et noir. Gris également, si on y intègre le nuage triste qui nous surplombe par-delà les frondaisons.
La nature est rancunière dans les parages. Cette forêt s’étend sur plusieurs milliers d’hectares, et ce que j’en vois correspond bien à l’image déprimante que j’en ai gardée.
En contrebas du plateau que nous traversons, à une vingtaine de kilomètres vers l’ouest, se trouve une bourgade du nom de Clinquey. Ancienne place forte construite à la sortie d’une vallée encaissée et autoproclamée capitale du Texas lorrain à l’époque du Texas lorrain. Pendant des décennies, le village avait connu la prospérité grâce à la sidérurgie qui s’était développée alentour, avant que cette dernière ne décline et ne renvoie toute son humanité à la maison ou au bistrot. La suie retombe sur les hauts-fourneaux abandonnés. La pluie s’infiltre dans les anciennes galeries de mines. J’y suis né.
Je suis clinquin. Ma mère est clinquine. Mon père, c’est autre chose.
Pour l’instant, je fais corps avec cette terre grasse. La bruine me détrempe le visage. Mes vêtements me collent à la peau. Dix mètres derrière moi, Matthias patauge. Dans le silence de cette mélasse où même les corneilles se taisent, je l’entends parfaitement. Il râle. Ayant grandi dans les parages, je sais qu’il n’est pas conseillé de se garer trop près. Contre son avis, j’ai laissé la voiture en bordure de la route nationale. Loin derrière nous à présent.
Hier soir, il s’est cru mourir dans la combinaison de plongée de son père. Troublé, il a passé la nuit à regarder en boucle la vidéo des cent vingt-sept secondes en buvant du vin. Un contrecoup de notre grande frousse lacustre. Ce matin, il s’est réveillé en vrac une heure avant notre départ. Quel courage. Ses douleurs ont varié pendant le trajet. Devenues abdominales alors que nous marchions. Quelle abnégation. J’ai moi-même la bouche sèche depuis notre descente de voiture.
Nous progressons dans une végétation dense hors de tout chemin forestier. Des bosses et des creux recouverts d’un sous-bois épais et mou. Le dernier affaissement minier dans la zone date d’une quinzaine d’années, mais notre rythme s’en ressent.
Le relais de chasse se situe devant nous à quelques centaines de mètres. C’est le lieu du rendez-vous. En pleine forêt. Un fouillis de choses gluantes et de bois mort plus loin, je me colle au tronc d’un robinier étonnamment vertical. Matthias me chuchote à l’oreille qu’il n’a jamais eu aussi mal au ventre de sa vie. Je soupire. Pire que sa péritonite en CM1. Je cherche une vue sur le relais. Une envie de chier impossible à réaliser. N’en ayant rien à foutre de ses problèmes intestinaux, je lui demande de fermer sa gueule.
Les découvrir avant qu’ils nous aperçoivent. C’est l’idée.

Un gros bonhomme est assis sur la table fixée au sol de la clairière. Les autres discutent devant le relais en piteux état. J’en reconnais immédiatement deux malgré ma vue approximative. Ce qui aurait pu être rassurant, et pourtant c’est déjà deux de trop : Molosse et mon père.
J’appuie mon front contre le tronc rugueux du robinier. Ma première pensée est que j’avais été à deux doigts de l’appeler la nuit précédente tandis que Matthias regardait encore et encore les dernières minutes du sien. Dix ans que je ne l’avais pas fait. Pour lui annoncer que j’avais failli mourir avant lui.
La vie est étrange. Un poisson me fait flipper, je pense à mon père et, quelques heures plus tard, je le découvre dans un bois. J’ai l’impression que l’arbre vibre. La dernière fois que je l’ai vu, j’étais sur le parking de l’immeuble avec mes affaires éparpillées autour de moi, et lui à la fenêtre de ma chambre, dans l’appartement au premier étage, à hurler que j’allais mourir avant lui.
L’homme à table est surnommé Molosse pour sa ressemblance avec un gros jambon à l’os. C’est le fils spirituel de mon père, même si spirituel ne convient pas vraiment à leur relation. La table forestière semble sous-calibrée pour le quintal et demi de matières carnées qui repose dessus. Molosse se cure le nez avec une flûte à bec en regardant dans le vide. Le troisième homme porte une veste de cuir noir, des bottes à renforts et des gants de motard. Entre trente-cinq et quarante-cinq ans. Une tête de gagnant. Rougeaud, les cheveux clairsemés, les yeux exorbités. Il agite des mains volatiles. Il a un fusil en bandoulière. Papa a Molosse. Lequel commence à souffler dans sa flûte. J’aurais pu entendre sa petite musique s’il n’y avait pas eu les récriminations incessantes de mon pote. Il me demande ce qu’on attend pour y aller. Je le rassure, mon père est là.
Nous émergeons des fourrés une dizaine de secondes plus tard. L’inconnu nous aperçoit en premier et nous met en joue. La montagne mélomane semble surprise. Papa se retourne vers nous. L’inconnu éructe : « Ah merde, c’est pas des clefs d’antivol, ça ! »
Retour au pays des phrases baroques. Si mon père a déniché une sorte d’alter ego de la déconne pour se promener en forêt, il n’en montre rien. Nous sommes possiblement dans une situation où ça peut faire mal.
Ah non, mon père est présent.
Ah si, en fait, cette donnée n’est pas fiable.
« Matthias ! C’est toi, Matthias ? » poursuit l’homme en désignant mon ami du bout de son fusil.
Trois lettres tatouées sont visibles sur le dos de sa main : HIL. Matthias ne répond pas.
« Pourquoi t’es pas venu tout seul, trou du cul ? Bordel ! Je t’ai pas demandé d’emmener ta sœur ! » Tournant son fusil vers moi : « Salopard, mais t’es grand, toi ! La vache ! T’es qui ?
– Le conducteur. »
Il rote.
Mon père tient un cactus en main. Il a toujours eu des trucs bizarres en main, mais c’est la première fois que je le vois avec une plante verte. Un cactus dans la main paternelle, un fusil dans celle de son collègue, Molosse qui joue de la flûte : ça peut faire très mal.
« Elle est où, ta bagnole, conducteur ? » L’homme jette un œil aux alentours, puis à mon père. « Il va me le dire, Ser… Dès que je sais où elles sont, je saurai où elle est ! T’inquiète pas, tu peux me croire, je te paierai quand j’aurai remis la main dessus ! »
Mon père ne semble pas inquiet, plutôt mortifié. L’autre continue : « T’es pas trop grand pour conduire, toi ? »
C’est l’histoire de ma vie. La bourde initiale. Trop grand pour le conduit. Trop grand pour la conduite. Trop grand tout court. J’opte pour une entrée en matière sans rapport avec sa question : « Salut, papa. »
Molosse bouge. Il se rengorge de m’avoir remis. La table et le sol sous la table craquent lorsqu’il décolle ses fesses du plateau. Mon père a un sursaut, lui aussi paraît m’avoir reconnu. Une contraction sur son visage. C’est déjà une réponse. Il ajoute : « Eh merde. »
Il s’était sûrement fait à l’idée d’en avoir fini avec moi d’une manière ou d’une autre.

2
C’ÉTAIT la veille, en sortant du lac, que j’avais accepté d’accompagner Matthias dans la forêt de Clinquey, mais cet épisode touchant de retrouvailles père/fils trouvait son origine un mois plus tôt dans mon quotidien de jeune père à la ramasse. À quelques centaines de kilomètres de Clinquey. Aux alentours d’un foyer de l’enfance à la dénomination étrange érigé à proximité d’un lac magnifique. Pas très loin des prés vosgiens dans lesquels mon pote avait cueilli sa fameuse récolte de champignons hallucinogènes qu’il allait perdre emportée par la forêt qui avalerait mon père.

Nous habitions depuis deux ans, Patricia et moi, dans une maison située entre les étangs et la route départementale 420 qui menait à Saint-Dié-des-Vosges. Matthias avait un appartement à Raon-l’Étape. Je bossais comme éducateur spécialisé dans un foyer situé sur les hauteurs, Patricia était technicienne dans un laboratoire d’analyses médicales de Saint-Dié. Elle était tombée enceinte le printemps suivant notre emménagement.
Analyser le sang et l’urine des Vosgiens étant une activité qui faisait voyager – il y avait peu de substances que l’on ne trouvait pas dans le sang d’un Vosgien –, elle s’était mise en congé au troisième mois de sa grossesse pour protéger notre fœtus des émanations diverses. Noble attention. Elle s’était alors allongée dans notre chambre pour le sentir pousser, se développer, pour lui parler, se caresser le ventre en écoutant de la musique molle. La maison impeccable, le bruit interdit, chaque chose à sa place. Allongée, elle était devenue moins drôle. Allongée avec son ventre qui s’amplifiait, ses lèvres de gourmande, son air pincé. Allongée, elle m’avait fait douter d’elle.
Et six mois plus tard, nous étions parents.
Parents d’un garçon. Pas trop grand selon le personnel médical. Je ne sais pas si cela m’avait rassuré. Concernant Patricia, j’avais gardé pour moi que je la trouvais changée. Certes, nous avions un fils, elle était mère, alors elle avait changé. D’ailleurs, elle me reprochait clairement de ne pas avoir changé. En avait découlé moins de rires entre nous. Avec les pleurs du bébé, nous ne nous serions pas entendu rire de toute façon.

À ce moment-là, quelque temps avant de retrouver mon père en forêt, avant bien entendu de perdre mon boulot parce que mon directeur avait fini dans une haie, avant que ma femme ne croise la maladie et que mon pote ne décime tous les pigeons de Raon, mon fils avait achevé sa première année d’existence. À pleurer et à régurgiter, et toujours la couche pleine. Patricia me paraissait en être au même stade : pleurer et régurgiter en donnant l’impression d’avoir toujours la couche pleine. Je ne me sentais guère père. À son crédit, elle se sentait mère. Je la trouvais déprimée, tendue, revêche, à cran. Elle me jugeait défaillant, idiot, geignard, égoïste. Amant flottant, maîtresse allaitante. Je dormais de plus en plus souvent dans le canapé du salon.
Le mois dernier, elle était rentrée mutique d’un rendez-vous avec son généraliste. Elle aurait pu avoir une aventure avec son généraliste tellement elle le voyait souvent. J’avais supposé qu’il s’agissait d’inquiétudes liées à la fin de l’allaitement. Elle se plaignait tout le temps. Merde, elle donnait du lait, elle n’allait pas donner de la joie en plus. Non seulement je n’avais pas changé, mais je ne comprenais rien à sa vie de mère. Je la gonflais et Dieu savait qu’elle n’en avait pas besoin – comme si Dieu avait une alerte « allaitement difficile compliqué par le conjoint ». Notre dernier échange avant que je prenne mon poste au foyer de La Dent du diable ce jour-là. Je n’avais pourtant pas posé de questions. Juste fait une remarque. J’avais dansé avant de partir.
Assis dans le bureau de l’internat, je savais que des roses m’attendraient le soir en rentrant. Assis sur Anthony dans le bureau. Des Post-it roses. Depuis son accouchement, c’était sa façon de communiquer quand elle était colère. Avant, il n’y avait jamais eu de Post-it entre nous. Jaune la veille sur le micro-ondes : « Tu fais chier, égoïste ». Vert l’avant-veille sur la lunette des chiottes : « Tu fais chier, égoïste ». Là, forte chance qu’ils soient roses et sur le frigo. Elle avait ses codes couleur, ma femme, elle était très organisée. Encore une paire d’heures donc, avant d’étoffer ma palette et de retrouver les hurlements de la chair de ma chair avec pas mal de la sienne.

L’activité de l’après-midi m’avait rincé. Derrière la fenêtre du bureau, la pluie tombait fort. Elle s’était intensifiée alors que je quittais le skate-park avec le groupe. Pas de mort, un disparu, peu de sang. J’avais récupéré les vélos et le ballon. Simplement un rétroviseur cassé.
Assis sur Anthony, je pouvais me féliciter d’être au moins à l’abri de la pluie. Anthony était un des ados du groupe des 12-18 ans dont j’avais la charge. En tant qu’éducateur spécialisé en gestion des crises, du mal-être et autres boulettes. Il avait perdu deux dents dans l’après-midi. Il s’était battu, s’était fait piétiner par la horde, puis un coup de boule de Mélanie l’avait mis à terre et, à cet instant, je l’écrasais. Ou plutôt je lui maintenais la tête contre le sol pour nous calmer. Installé sur son dos, je lui parlais. Je lui disais que cela m’apaisait. Il ne se débattait plus. Lui aussi s’apaisait. À défaut d’être convaincant, j’étais relativement lourd.
À l’extérieur, le gymnase masquait le terrain de basket et la section des ateliers. De mon siège vivant, je voyais le parc s’étendre flou jusqu’à la route montant vers le col où aucune voiture ne circulait jamais. Au-delà, les bois de mélèzes engloutis par la nuit. L’éclairage public était allumé dans la vallée. Pas encore à notre altitude. Cela semblait paisible dehors. Humide, sombre et paisible.
Le foyer de La Dent du diable tirait sa dénomination pittoresque d’une pierre en forme de couille plus haut dans la montagne. Avec leur donjon pointu et leurs tourelles arrondies, les bâtiments ressemblaient davantage à un château de conte de fées qu’à une dépendance diabolique de l’aide sociale à l’enfance. Magie des vieilles pierres, sûrement.
Nulle innocence n’habitait hélas ce château. Ni prince, ni princesse, pas d’éduc’ magicien, de psychologue devin ou de prof d’atelier empathique. Sans parler du nouveau directeur… Il n’y avait jamais eu de fée dans les environs. Ou alors elle s’était fait tatouer des étoiles sur les fesses pour partir sucer des bites à la frontière avant que j’y bosse.
L’internat accueillait quarante-deux adolescents et adolescentes fracassés. Sa capacité maximum. De douze à dix-huit ans. Victimes d’horreurs. Coupables d’horreurs. Sur des temps différents. Ces gosses avaient tout connu dans la trahison et la peur. J’en avais un bon exemple sous mon derrière. Anthony Sagrel. Je lui tenais la gorge pour l’obliger à se taire. Qu’il s’apaise en se taisant. Il haletait quand je relâchais la pression et je voyais alors dans sa bouche l’espace laissé par ses dents manquantes.
Il venait de me frapper. De m’insulter et de tenter de m’en mettre une deuxième. J’avais mal à la pommette. La pluie crépitait. Nous discutions alors de ses amours adolescentes depuis quelques minutes. Il se pensait amoureux d’une jeune fille du groupe, la tendre Mélanie. Rien n’était simple. C’était donc compliqué. Pas sûr qu’elle en pince pour lui. Mélanie était relativement dangereuse pour une jeune fille de quinze ans. Pas sûr qu’il voit clair en lui, les hormones, son statut dans le groupe, son surnom de « honte au nid ». Pas sûr qu’il voit clair en elle, surtout. Mélanie, merde ! Il m’assurait que si. Embrasse une flamme, plutôt. Il n’en démordait pas, mais comme elle venait de lui coller le coup de boule qui lui avait fait tomber deux dents, il doutait. Sa frustration était importante. Je m’étais employé à relativiser ses espoirs fous. Il n’avait pas supporté. Il m’avait surpris par une patate en pleine gueule. Bien que fatigué par ma vie de couple, je ne lui avais pas laissé l’occasion de m’en mettre une deuxième.

3
JE M’ÉTONNAIS que cet adolescent soit encore en un seul morceau. Certes, il courait vite. C’était son principal atout. Anthony avait eu quinze ans en avril. Je relâchai ma prise. Il avait trop souffert trop tôt. Sa mère l’avait secoué comme un maraca pendant les quatre premières années de sa vie. Il avait été hospitalisé une année pleine après avoir été balancé dans une rivière. Ensuite étaient venus les placements en famille d’accueil puis les déplacements en institution. Sa mère était en psychiatrie quelque part. Une longue succession d’échecs entrecoupés de petits bonheurs qu’il avait saccagés. La violence ne l’avait jamais quitté. Hyperactif permanent, bouc émissaire du groupe, il était capable de donner des pulsions de meurtre au gosse le plus comateux du foyer. Fatigant même au repos, il n’avait pas une vie sans « histoires ». En m’asseyant sur lui, je le protégeais donc autant de lui-même que des autres. Ces jeunes pratiquaient la maltraitance déconstructive et c’était une facette de notre boulot de maintenir le cap en pratiquant la maltraitance constructive. Expérimenter la violence entre les mots : discussion, violence, discussion. J’en étais à une transition.
L’internat occupait les deux premiers étages du bâtiment principal. Les adolescents qui y séjournaient étaient mal en point, débordants de rage, durs ou mous, suicidaires ou tortionnaires. Ils étaient encadrés par des éducateurs qui, pour la plupart, avaient des profils similaires. Durs, mous ou cinglés. J’avais la chance de pouvoir passer de l’un à l’autre selon mes humeurs : dur, mou et passablement cinglé.
La plupart de ces jeunes étaient issus de familles disjonctées elles-mêmes issues de familles disjonctées. Le genre d’ascendance plus encline à prodiguer des câlins à coups de bite ou des caresses du plat de la main qu’à faire des crêpes en chantonnant. Ces gosses avaient été violés, frappés, affamés, jetés ou enfermés. Puis les placements, les errances et l’internat dans le meilleur des cas. L’inimaginable avait été leur quotidien. Nous nous occupions de la frange qui avait survécu.
Les violences étaient courantes à mon étage. Celui de la pénitence et des grands écarts. Celui de la horde. Rares étaient ceux que leur passé avait éteints : ils étaient tous allumés. De la petite veilleuse flageolante à la rampe de projecteurs de stade. L’épisode du cinéma datait d’octobre. Mais pour l’heure, Mélanie était rentrée de fugue la veille. Deux semaines d’absence et une petite mine à l’arrivée. Son retour les avait rendus dingues. D’autant plus que j’en avais une autre comme elle dans le groupe : sa petite sœur. Étrangement calmes toutes les deux cette nuit-là, mais la matinée avait été sur le fil, le petit déjeuner émaillé d’insultes et de promesses. Parmi les jeunes du groupe, dont sept filles avec Mélanie, aucun n’était scolarisé à l’extérieur. Aucun n’était scolarisé tout court, et le prof d’atelier, le dernier en fonction, travaillait à son abri antiatomique cette semaine.
Après le déjeuner, la charge électrique était conséquente. Adama, Sullivan et Jason avaient tenté de passer une table par la fenêtre. Peu avant quatorze heures, je les ai tous fait monter dans le transport de troupe, un fourgon de vingt-quatre places, et nous avons pris la direction du monde libre : un skate-park perdu à la sortie de Raon, en l’occurrence. Propice à la méditation en théorie.
En théorie.
Deux minutes après notre arrivée, Cindy avait disparu. Je récupérais une sœur, j’en perdais une autre. Cindy mesurait un mètre cinquante pour quarante-quatre kilos. C’était une petite blonde aux cheveux raides. Sa sœur était à peine plus grande, à peine moins vivante. Les garçons s’étaient éparpillés dans le skate-park désert. Mélanie, accompagnée des autres filles, s’était installée sur un muret un peu plus loin. Le temps de sortir un ballon et la trousse de soin, Cindy n’était plus visible. Partie pisser selon sa sœur. C’était possible au même titre que tout le reste.
Ces gamines avaient traversé l’enfer et l’enfer s’était écarté devant elles. Leur mère était morte dans un accident de la route de nombreuses années auparavant. Elle se prostituait, le père avait été son maquereau. Elles n’avaient jamais témoigné contre lui. Il était issu de l’aide sociale lui aussi, entrant et ressortant régulièrement de prison. Comme d’autres le sont par des écoles de musique, cette famille avait été modelée par l’intervention sociale. Je n’avais jamais rencontré leur père, mais cela ne tarderait pas puisqu’il venait de prendre contact avec la juge des enfants afin de récupérer la garde de ses filles. Le salopard, malgré les suspicions de viols et les trafics, n’avait pas été déchu de son autorité parentale. Il était donc en droit de le faire. J’avais du mal avec les pères. Ils m’affligeaient rapidement.
Les deux sœurs avaient été placées au foyer l’année dernière en provenance d’un autre foyer. Mélanie était la reine des fugues, menaces et coups de boule pour un oui, pour un non. Cindy était une incendiaire, impressionnante en crise pour une fillette si fragile, capable de réactions excessivement promptes. Notre nouveau directeur, en poste depuis l’été, ne comptait pas supporter leurs dérapages bien longtemps. L’épisode du cinéma avait cristallisé ses angoisses.
Avisant Anthony qui se tenait la tête dans un coin du bureau, je repris mon argumentation là où je l’avais laissée avant de le coller au sol. Qu’il arrête de se monter la tête. Il n’était pas amoureux de Mélanie. Il croyait l’être mais il ne l’était pas. Personne ne pouvait être amoureux de son bourreau. Il était plus attentif qu’avant ma contention, mais avec lui c’était comme pisser dans un violon. Chaque changement de pièce réinitialisait ses circuits en le focalisant sur ses idées fixes. Après quelques minutes, je l’envoyai prendre sa douche en lui conseillant d’éviter Mélanie et tous les autres.
Je m’assis et tapai le rapport qui contenait l’essentiel des événements de l’après-midi : « […] Nous jouions au foot depuis une vingtaine de minutes quand une bande de jeunes est arrivée. Anthony s’est battu avec l’un d’eux au premier regard. Probablement pour impressionner Mélanie. Je les ai séparés, j’ai maintenu l’autre jeune pendant qu’Anthony insultait le reste de la bande à la cantonade. Les filles se tenaient à l’écart, sauf Cindy qui avait déjà disparu à ce moment-là. La tension est montée rapidement et des coups ont été échangés entre Anthony et les autres. Les miens ont arrêté le match pour venir en soutien à Anthony ou aider la bande adverse à le défoncer, pas facile à déterminer. Les assaillants étaient une dizaine, la bagarre s’est généralisée. Anthony s’est fait piétiner, les assaillants ont été bigrement malmenés. J’ai récupéré le ballon. Les mecs extérieurs n’étaient pas préparés. Quand les filles sont entrées dans la danse, ils ont salement dérouillé, les nôtres, moins… »
Depuis le cinéma, j’avais décidé de ne plus m’interposer dans les bagarres générales.
« … Après le départ de la bande, un homme a tenté d’approcher Mélanie. Il s’est enfui quand il m’a vu… »
Une certaine méfiance s’imposait lors du retour de fugue d’une jeune fille. Méfiance envers ce qui pouvait traîner dans son sillage. Les affreux, les vicieux, les prédateurs. Tous les tarés que les fugueuses excitaient, ce qui pouvait faire du monde. Le type était reparti sur sa moto.
« … J’ai commencé à prodiguer des soins. Anthony, déjà mal en point de s’être fait piétiner et frapper, s’est approché de Mélanie, blanche comme un linge. Il lui a murmuré quelques mots à l’oreille et elle lui a mis un coup de boule qui l’a envoyé valdinguer en lui faisant sauter deux dents. J’ai procédé aux soins les plus urgents avant de remettre tout le monde dans le véhicule. Anthony a tapé dans le rétroviseur en montant dans le fourgon… »
Penser à ne plus aller à ce skate-park pendant quelques semaines. Cindy était déjà rentrée au foyer lorsque nous sommes arrivés. Elle ne m’en avait pas dit davantage pour le moment.
« … Les deux dents sont dans le tiroir de la pharmacie du groupe. Trois ados légèrement amochés. La glace du rétro avant droit a sauté. »
Je transmettais par mail le compte-rendu au patron. Ce dernier souhaitait être informé de tout ce qui pouvait entraîner des frais. Je ne le sentais pas, ce mec. C’était tout moi avec mes préjugés. Par exemple, il avait viré le cuisinier en arrivant. Je n’appréciais pas davantage le cuisinier, mais le remplacer par des repas en liaison froide m’avait foutu en rogne. Nous étions passés de plats trop copieux à des merdouilles prémâchées. Les ados ne se nourrissaient plus que de pain, les dégradations n’étaient plus réparées au plus vite, l’abonnement satellite avait été résilié. Et s’il n’y avait eu que ça…

Quelques jours plus tôt, Adama avait lancé deux javelots. Cet ado de seize ans, bien balèze, avait la sale manie de lancer tout ce qui lui passait par les mains. Du genre à s’emporter facilement, il était rapide et d’une précision remarquable.
Deux javelots. Il les avait récupérés dans le gymnase après s’être engrainé la tête avec Sullivan. Les javelots auraient dû être sous clef, mais la serrure n’avait pas été remplacée. Sullivan, sentant le vent tourner, était sorti du gymnase telle une fusée. Le premier javelot avait survolé le terrain de basket pour se ficher en terre à quelques mètres de lui. Le second avait atteint le fourgon du boulanger qui passait sur la route. Soixante-dix mètres plus loin.
Le recadrage de l’adolescent relevait du directeur puisqu’il y avait des dégâts à l’extérieur. Le fourgon du boulanger avait été traversé, le javelot achevant sa course dans son frigo. Et Sullivan avait failli finir en brochette andalouse sur le terrain de basket. J’ai accompagné le jeune lanceur pour qu’il entende notre saine réprobation.
À l’arrivée dans le bureau en haut du donjon, je m’étais installé confortablement dans un fauteuil tendance face à l’écran trente-deux pouces que le dirigeant s’était fait livrer. J’avais allongé mes longues jambes, Adama était resté debout.
J’avais dû faire un malaise ou m’assoupir car je repris conscience au moment où le directeur proposait à Adama une balade en Mégane – la seule voiture du parc automobile du foyer, le reste n’étant composé que de fourgons et de camionnettes. Quel rapport entre la Mégane et le fait que ce jeune ait failli empaler Sullivan et trépaner un artisan qui roulait paisiblement ?
J’étais abasourdi. Je soupçonnais le directeur de ne pas vouloir remonter les bretelles du jeune capable de lui réorganiser son bureau bien propret en bidonville. Je m’étais permis d’émettre un doute. Loin de moi l’idée de vouloir priver Adama d’une balade dans une voiture non volée, une sensation nouvelle pour lui à n’en pas douter, mais je ne voyais pas ce qu’il y avait de recadrant dans cette proposition. Adama non plus, d’ailleurs. Le directeur m’avait rétorqué qu’il se passait bien de mon avis et que, puisque je me permettais de critiquer sa sanction, je n’avais qu’à me démerder tout seul pour signifier à Adama ma désapprobation.
C’était un con.
J’avais contraint Adama à nettoyer les abords du foyer. Sullivan, lui, se satisferait de ne pas avoir été traversé par un javelot.

Je déposai le double du rapport du skate-park dans l’armoire blindée. Anthony était assis de l’autre côté de la vitre dans la salle de vie. Il me dévisageait fixement, les mains à plat sur la table. Fatigant même au repos. La plupart des ados avaient rejoint la salle télé. Quelques traînards étaient encore sous la douche. L’intensité lumineuse du bureau baissa d’un coup. Jason franchit la porte : « Hé, Dom, t’as pensé à mon dessin ? »
Je dessinais avec certains jeunes. J’avais beaucoup dessiné au lycée. J’animais régulièrement des sessions arts plastiques avec les ados capables de tenir un crayon sans blesser quelqu’un toutes les deux minutes. Ainsi, Jason avait travaillé à un portrait de Bob Marley pendant une semaine pour arriver à un croquis qui ressemblait à une aubergine avec des dreads. J’avais proposé de le lui améliorer. J’aurais préféré Sabrina, mais Sabrina n’intéressait pas Jason.
« Oui, Jason. Et je t’ai dessiné une véritable aubergine de l’autre côté, comme ça tu sauras à quoi ça ressemble. »
J’ouvris la pochette et en sortis le dessin : « Waouh ! Il est beau ! » s’extasia Jason.
L’aubergine n’était pas mal non plus. Il était content.
« Ah ! pousse-toi, gros con ! »
Une voix hargneuse dans son dos. Jason emplissait l’encadrement de la porte.
« Mais casse-toi ou je te découpe, gros sac ! »
Jason pesait plus de cent vingt kilos. Il était goal lors des matchs de foot aléatoires de l’équipe du foyer. Le goal titulaire, le seul et l’unique capable de survivre d’un match à l’autre. Mélanie pesait moins de la moitié de son poids mais rien ne lui faisait peur, à cette gamine : « Il faut que te parle, Dom !
– Mélanie… J’aimerais que tu puisses arriver quelque part sans insulter tout le monde à la ronde !
– Oh, ça va, c’est Jason ! Il faut que je te parle, Dom ! »
Je pris les clefs : « OK. Je suis là pour ça. »
C’était une blague. J’étais là pour d’autres raisons que je n’arrivais pas clairement à établir à cette seconde.

4
CELLE D’APRÈS, je déverrouillais la porte de la salle de présence neutre installée dans la première chambre à droite en partant du bureau. Mélanie s’assit en tailleur sur une chaise. Elle portait un sweat-shirt siglé 93 et un legging Adidas usé. Ses cheveux étaient tenus par un élastique. Elle tendit la main vers les fleurs en plastique qui constituaient la seule touche décorative de la pièce, sauf à considérer la table et les quatre chaises fixées au sol comme une touche décorative, et leur mit une claque. Une caméra s’activait à l’allumage des appliques. C’était le même principe qu’au distributeur de billets, votre prestation était enregistrée et vous pouviez revoir le film de l’agression.
Il était parfois raisonnable d’utiliser cette pièce dans certaines situations. Lors d’entrevues avec des adolescentes, notamment, pour se prémunir des accusations mensongères ou éviter de succomber à leurs charmes entre autres. Le nouveau directeur avait remis cette pièce au goût du jour. Les adolescentes l’emmerdaient et il ne voulait prendre aucun risque avec ces « petites salopes ». C’est ainsi qu’il les nommait. Le directeur désirait supprimer la mixité au plus vite, réorienter les petites salopes ailleurs, en finir avec les serviettes hygiéniques et les coups de boule pour nous concentrer sur les problèmes de sodomie et les classements Fifa. C’était un con, je me répète.
« J’ai mal au crâne ! maugréa Mélanie alors que je prenais place en face d’elle.
– Arrête de donner des coups de boule ! »
Elle pouffa. Elle avait un joli visage. Un peu marqué. De grands yeux verts sous une frange de cheveux blonds.
« Très drôle, mais avec l’autre enc…
– Ah, je t’arrête, Mélanie ! Des “enc” et des “filsdetepu”, j’en ai entendu suffisamment pour aujourd’hui. Alors si tu as demandé à me parler pour évoquer Anthony, prends plutôt rendez-vous avec Clément-Sournois. »
C’était la psychologue de l’établissement. Tout était révélé par son nom.
« Elle ne veut plus me recevoir, cette vieille peau. »
Je la regardai comme si je découvrais cette réalité.
« Le directeur va nous virer, non ?
– C’est possible. C’est toutes les filles qu’il compte réorienter. Mais tu n’es pas souvent là, ça ne te changera pas trop ! Tu sais, il y a vingt ans, ce foyer n’était pas mixte.
– Ouais, y a vingt ans, y avait les sœurs aussi… »
Les bonnes sœurs. Une ambiance différente faite de privations et de punitions avec les plus chiants enterrés à la cave. Une autre époque.
« Il m’a proposé un tour en Mégane. »
Le directeur l’avait reçue pour son retour de fugue. Il n’avait pas souhaité ma présence. Probablement pour lui proposer un tour en Mégane sans me voir ricaner.
« Sinon, Dom. Je suis désolée pour le cinéma. Je m’excuse. »
C’était ce que j’espérais sans trop y croire. La plus longue course de ma vie, poursuivi par une centaine de personnes dont une bonne partie avait paru croire que j’étais le père de cette bande d’ados énervants. J’avais dû faire un tour complet des installations avant de pouvoir revenir au fourgon pour les récupérer. J’avais garé le camion assez loin de l’entrée du multiplexe.
Lors de cette séance, Mélanie, Cindy et les cinq autres filles du groupe avaient insulté tous les spectateurs. Dès le début du film. Fast and furious. Elles s’étaient installées au premier rang. Elles parlaient fort, elles parlaient mal. Derrière elles, les gens avaient rapidement fait des remarques, leur demandant de la mettre en sourdine. S’ils pensaient s’entretenir avec de simples filles un peu trop excitées, ils se trompaient. Leurs requêtes avaient eu l’effet inverse : « Pourquoi tu fais chier, connard ?! », « T’as qu’à aller te branler dans les WC PBG ! », « Va te faire sucer par ta pouffe ! » Quelques exemples.
Elles s’étaient levées pour faire face à la salle qui commençait à frémir, poursuivant avec des insultes personnalisées pour les spectateurs les plus proches. Des ondes négatives parcouraient le public. Essentiellement des gars motivés qui voulaient regarder tranquillement Vin Diesel au volant d’une voiture de kéké qui dérapait. Le genre de types qui n’étaient pas spécialement habitués à se laisser emmerder par des adolescentes, ou par les femmes en général. Assez éloignés d’un public d’Alain Souchon, par exemple, possiblement plus réactifs et vindicatifs. Vin Diesel leur héros.
Je m’étais garé loin. Mon corps – je parle de mon corps – était garé loin. J’étais assis dans les derniers rangs de la salle. Je me plaçais souvent en position de sûreté quand j’introduisais le groupe dans le monde normal. Je n’étais qu’un salarié de l’éducation spécialisée, je pouvais me permettre ce recul.
Les jeunes filles. Des adolescentes. Notre avenir. Nos amours, notre larme à l’œil. Derrière elles, Vin Diesel conduisait en maillot de corps une puissante voiture vert émeraude volée. Seules face à la salle qui s’échauffait de plus en plus, elles faisaient le spectacle. J’étais tassé, dubitatif, presque sur la voie de l’inquiétude. Des mecs enjambaient les rangées de sièges, se rapprochaient, s’arrêtaient, hésitaient. Rendus fous par les insultes, ils connaissaient un épisode de frustration grandissant. Des adolescentes. Déchaînées et sans limite, certes, mais contre lesquelles ils ne pouvaient rien faire. Physiquement, du moins. Frapper une fille devant témoins, même le pire balourd ne s’y risquerait pas. Vin Diesel réussissait à rejoindre un garage en semant tout le monde quand un spectateur me fit mentir. Tatoué comme son idole, mettant de côté honneur et élégance, soutenu par les hurlements de sa grosse copine, il bondit vers mes furies pour s’en prendre à Cindy. Celle-ci l’accueillit par un coup de pied dans les couilles qui le plia instantanément en deux, avant qu’une patate de Priscilla ne l’envoie s’étaler contre le bas de l’écran. Les autres téméraires se mirent à relativiser. Dans la salle, les seuls qui paraissaient calmes étaient les garçons du foyer, installés à dix mètres des filles dans le coin gauche du périmètre. Ils avaient vaguement participé au début de l’altercation, quelques insultes molles, mais ils étaient figés à présent. Eux savaient de quoi elles étaient capables. Certains me lançaient même des regards interrogatifs, Adama, notamment.
C’était le moment. La suite serait pire. Je me levai, leur fis signe. Je ne me sentais pas d’attirer l’attention des filles. Un signe de Los Cassos, et que les filles se démerdent. Ils connaissaient le langage non verbal que je maniais avec pragmatisme : rassemblement des troupes et retour à la maison dans les meilleurs délais. Adama secoua Sullivan, Anthony s’accrocha à Franck qui poussait tout le monde pour sortir de la rangée. C’est alors qu’un cri traversa l’espace pourtant finement sonorisé par la voix de Vin Diesel qui marmonnait que la voiture n’était pas dotée d’un moteur V12 suralimenté mais d’un simple V8 qui lui faisait honte : « Ouèche, Dom, VIENS NOUS AIDER ! »
Ma part de responsabilité n’était pas assez importante pour m’engager à aider qui que ce soit dans cette situation. C’était une voix aigüe comme on en entendait rarement. Priscilla. L’anorexique du groupe. Dix-sept ans, dix-sept neurones, dix-sept kilos. Devant l’écran, à mouliner des bras dans ma direction. Une fille que j’avais encore tenté de resservir au déjeuner avec compassion. Derrière elle, Cindy donnait des baffes à une jeune femme. Mélanie invectivait à tout va une paire de mecs. Des spectateurs se battaient entre eux ; les autres filles, je ne les voyais même plus.
Un certain nombre de visages se tournèrent à l’appel de cette voix haut perchée. Des visages à la Jack Nicholson dans Shining, vers la fin du film dans la salle de bal, ou à la Sissi Spacek dans Carrie, juste après qu’elle s’est pris le seau de sang sur la tête. Des visages qui découvraient une possible solution pour satisfaire leur rage : un adulte responsable de ces gamines infâmes. Merci Priscilla. Compte sur moi pour ne plus jamais te laisser t’enfoncer les doigts dans la gorge.
La porte n’était qu’à trois mètres. Je me mis en action immédiatement, la franchis tout en percevant le mouvement qui s’amorçait derrière moi. Je traversai le sas en courant comme je n’avais couru qu’une fois dans ma vie. Et pour finir par me prendre un arbre cette fois-là. J’avais l’intention de faire mieux ce jour-ci. Franchement, à cette seconde, je ne pouvais que souhaiter aux ados d’avoir pleinement capté mon top départ. Derrière moi, la porte se referma sur le grondement qui enflait.
Je ne percutai rien. Je ne chutai pas. J’étais même étonné de courir aussi bien. Un tour complet à l’extérieur. La forêt n’était pas le seul endroit dangereux. J’achevai le tour des équipements sous un soleil radieux en espérant ne pas avoir à en faire un deuxième. À l’arrière de la salle, je croisai des gens qui sortaient d’Amélie Poulain ou de Harry Potter, des innocents qui ne pouvaient rien pour moi.
À l’issue de ce tour de fuite, miracle ! mes adolescents étaient au point de rendez-vous. Essoufflé, mais tellement heureux de n’être pas mort sur un parking UGC pour ma part. Même cette conne de Priscilla était là, « Benoùquetétais ? », Je faisais un tennis, pauvre débile. Et les deux sœurs, « Quel film de merde quand même. Je peux m’asseoir devant ? », avec leurs beaux sourires innocents. Je veux vous voir derrière, derrière, tous derrière ! J’ouvris le camion, Anthony me reprocha : « Merde, t’as pas assuré, Dom, t’aurais dû te battre ! » Putain, toi, je vais te laisser là ! Adama lui envoya une claque derrière la tête. Alors que je les poussais dans l’urgence à l’intérieur, Jordan me demanda : « Tu l’as compris, toi, l’histoire du film ? » Mais putain, on n’a même pas vu le début, Jordan !
Je démarrai le transport de troupe en leur hurlant de boucler leur ceinture, en me foutant de la checklist, la foule nous avait repérés. Un mec nous balança un caillou qui rebondit contre la carrosserie. J’accélérai comme Vin ou sa doublure dans cette première scène de vol de voiture, et nous quittâmes le parking en faisant crisser les pneus dans un nuage de gomme. Nous prîmes l’autoroute jusqu’à Saint-Dié pour rire. C’était nerveux. Pour pisser. Pour rire. Pour décompresser. Je les engueulai également, c’était mon boulot de les engueuler lorsqu’ils provoquaient une catastrophe. Mais rire, je n’avais pas pu m’en empêcher. J’étais content que nous soyons tous en un seul morceau.
La salle de cinéma avait été détruite après notre départ. La bagarre s’était poursuivie sans nous. Il y avait eu un article dans le journal local intitulé « Est-ce que les films violents rendent les spectateurs violents ? » Encore eût-il fallu que le film soit vu, à mon avis.
Nous n’avions pas été inquiétés. Personne n’avait fait le lien avec le foyer. J’avais puni toutes les filles, parce que, franchement, au moment où Priscilla m’avait appelé, j’avais senti le vent de la honte, climatisé, le vent, me caresser le visage. Les ados en avaient parlé pendant une semaine, puis d’autres événements étaient venus recouvrir celui-ci. Mélanie était partie en fugue, Priscilla avait fait une surdose d’eau écarlate… Puis Mélanie était revenue. Elle ne s’excusait pas souvent. Je ne l’avais jamais entendue s’excuser pour tout dire. J’acceptai ses excuses sans pinailler : « OK. Tu avais autre chose à me dire ?
– Oui. Je voudrais te parler de mon père. »
Plusieurs coups retentirent à la porte.
« Dom ! »
Cinq minutes tranquille, ça m’étonnait aussi.
« Dom, OUVRE ! »
Je me levai pour ouvrir.
Anthony sautillait dans l’encadrement. Son regard trouble me donna à penser qu’il s’était réinitialisé. Il me prit par le bras : « Dom, Dom, y a une bagnole devant la grille ! »

5
JE DÉVISAGEAI Anthony avec une lassitude que seuls lui et ma femme savaient provoquer à cette époque. Mélanie le bouscula en quittant la pièce, me disant simplement : « Je t’en parlerai plus tard, Dom.
– Je passe après », lui répondis-je.
L’édenté se massait l’épaule en souriant, le regard rivé sur elle.
« Après le sang ! » me rétorqua-t-elle en disparaissant dans sa piaule. C’était une de mes répliques, dite sur le même ton. Sous-entendu : « Après avoir nettoyé le sang ».
Dans le couloir, Anthony semblait proche de l’orgasme à se frotter l’épaule d’un air salace en lorgnant la porte de la chambre de Mélanie. L’attrapant par le bras, je traversai la salle de vie. La fenêtre à droite du trombinoscope donnait sur le parc et ses dépendances, la route, les mélèzes, tout le bordel. Une bagnole était effectivement devant le portail renforcé du foyer. Une grosse bagnole avec une rampe de projecteurs et deux ombres contre les grilles. Il commençait à se faire tard pour une visite de courtoisie. Non pas que le foyer soit réputé pour ce genre de visites. Depuis sa spécialisation dans le domaine de l’adolescence exaltée au milieu des années 1970, les visites de courtoisie s’étaient faites plutôt rares à La Dent du diable.
Anthony respirait comme une gerboise à côté de moi. Au moins, il était douché. Les sons de la salle télé nous parvenaient étouffés. Je remarquai qu’il était d’une pâleur extrême, mais tout le monde l’était depuis que Sodexo nourrissait l’établissement. Il ne suivait pas le foot. Match de Ligue 1 ce soir. Il m’avait dit un jour que, dans le foot, l’unique truc auquel il pouvait s’identifier, c’était le ballon. Coup de pied, coup de tête, écrasement, rebonds sauvages.
Les silhouettes à la grille gesticulaient. Elles semblaient crier, et l’amabilité était absente de leur attitude. Pour ne pas l’avoir dans les pattes, je demandai à Anthony de descendre à l’arrière du bâtiment pour attendre Matthias et d’informer ce dernier de la présence d’une voiture à la grille. Il en fut soulagé et se passa une main dans le cou avant de partir. Je me grignotai l’ongle de l’auriculaire.
J’entrai dans le bureau. Patti n’appréciait pas que je me ronge les ongles. Elle n’aimait pas nombre de mes loisirs. Je déverrouillai l’armoire blindée qui se trouvait contre le mur du fond. Toute visite impromptue, surtout avec une voiture surmontée d’une rampe de phares de péquenots, était à considérer comme une source d’emmerdements probables. Je regrettai de ne pas avoir demandé à Mélanie si elle avait ramené un ou deux monstres dans son sillage.
L’armoire blindée datait du sanatorium. Un modèle du siècle précédent. Les bonnes sœurs avaient toujours apprécié les grosses serrures et les petits coins secrets. Il y avait d’autres caches de l’époque dans l’établissement. Je tirai la lourde porte. Les bouquins de cul s’empilaient sur l’étagère du haut avec quelques sachets de poudre marronnasse et d’herbe compressée. En-dessous, les armes diverses confisquées à notre belle jeunesse : du sabre au cutter en passant par les tournevis et les gourdins. Plus bas, les plus grosses : des battes, deux haches, des barres à mine et trois boîtes d’objets contondants, pointus, coupants ou chauffants. Tout sauf des gommes. Presque au niveau du sol reposaient deux Taser et le fusil hypodermique dont on se servait parfois pour des adolescents qui pratiquaient le rugby en plus de leurs autres pathologies. Parmi les battes, il y en avait une que j’aimais bien, je l’avais confisquée dans une fête foraine. « American Church » était gravé dans son bois abîmé. Elle avait servi à lancer des cailloux. La mémoire de forme d’un capot n’y résisterait pas, pas plus que celle d’un crâne : c’était l’équipement idéal pour descendre à la grille. Pour davantage de sécurité, je glissai aussi un marteau dans ma poche arrière.
Un éducateur était mort l’hiver dernier dans un foyer de Bourgogne. Il avait ouvert la porte sans prévoir le pire. Tué d’un coup de couteau dans le ventre par une mère de famille qui s’était introduite par une fenêtre pour récupérer ses enfants. Notre métier n’était pas facile, mais il y avait des erreurs à ne pas commettre.

6
« BANDE D’ENCULÉS ! »
Le hurlement me parvint à l’ouverture de la porte du hall. J’allumai la lumière extérieure du bâtiment. Le projecteur accroché sous le donjon éclaira le parc jusqu’aux arbres de l’autre côté de la route. Ils n’avaient pas ce modèle-là sur leur véhicule.
Deux hommes s’agitaient devant la voiture. Celui qui venait de crier secouait les grilles. J’avais une cinquantaine de mètres à parcourir. Ma respiration faisait un nuage de condensation. Alors que je remontais le chemin vers les grossiers, d’un air bien plus décidé que je ne l’étais en réalité, le manche en métal du marteau me rentrait dans la fesse à chaque pas. En avançant, je distinguai clairement ce que le plus massif psalmodiait : « Mes poules ! Putain, mes poules ! »
Et l’autre de surenchérir : « BANDE D’ENCULÉS ! »
Une onde de soulagement me traversa. Ce n’était pas des monstres de sillage. C’était des propriétaires de poules. Et je les connaissais. Celui de la grille, je l’avais rencontré l’année dernière pour pleurer sa vache – j’ignorais qu’il avait également des poules. Mais quelle idée de nous offrir des Taser aussi ! Cadeau du Conseil général pour nous protéger en électrocutant les gosses trop méchants en dernier recours. Je n’étais pas prêt à me résoudre à ce genre de pratique, mais, vers Noël dernier, nous avions décidé de les essayer. C’était tentant. J’avais proposé Clément-Sournois comme gibier – la psychologie gagnait parfois à des expériences nouvelles –, mais Mathurin, le prof d’atelier survivaliste, avait pensé qu’avec une vache ce serait plus sportif.
J’adressai un sourire de compassion à l’éleveur. Sa vache avait connu une mort digne de celle qui peut frapper des randonneurs abrités sous un arbre pendant un orage. Nous en avions chié pour traîner le cadavre jusqu’à la rivière. Contre l’avis du directeur d’alors, j’avais dédommagé le malheureux qui me faisait face avec une partie du budget culture.
« Ses poules ! ‘Culé ses poules ! »
Celui qui m’insultait avait la dégaine type du patient zéro du laboratoire d’analyses médicales dans lequel bossait Patti. Tous ses fluides devaient contenir soit de l’urée, soit de l’alcool. Dans la quarantaine, habillé par sa mère avec les habits de son défunt père, des doigts comme des saucisses de Morteau, un nez proche des dernières images envoyées par la sonde Mars Explorer. J’étais grand et certain que mes fluides contenaient des globules rouges : « Bonsoir, messieurs ! » articulai-je en claquant la batte contre la grille. Ils reculèrent vivement. « Je vais faire comme si je n’avais pas entendu. Il est un peu tard pour nous rendre visite, non ? »
La question se posait. L’éleveur, lui, était en veste de laine. Possible qu’ils aient des moutons également. Dans la lumière du projecteur, ils avaient les faces bien rougeaudes de ceux qui s’en servaient essentiellement pour porter des bonnets au crochet ou siffler des verres de gris. Il recommençait à pleuvoir. Il faisait si beau quelques semaines auparavant quand j’avais couru autour du multiplexe. Dévisageant celui qui était en laine, je lançai : « On se connaît tous les deux.
– Ah ? Mais oui ! C’est vous que j’ai vu pour ma vache. »
Les jeunes avaient été injustement accusés pour la vache. Je n’avais même pas eu à intervenir. Il n’y avait pas que des désavantages à travailler auprès des suspects idéaux.
« Quoi, c’est lui pour la vache aussi ? » s’insurgea l’homme de l’urée.
Je déplaçai le marteau le long de ma hanche. Il fallait que je pense à mettre du caoutchouc sur le manche. À chaque fois, ce truc m’arrachait une fesse.
« Joseph, arrête ! C’est celui qui m’a payé. L’autre y voulait pas. Va plutôt éteindre les phares ! »
La glace était brisée. Il était éleveur de bétail, j’étais gardien de troupeau. Je lui parlai en ami de tous les élevages. Le mien d’adolescents turbulents était certes un peu plus nocif que les siens, constitués d’animaux placides à la tête mal attachée ou inflammable, mais nous étions sur le même bateau. Ses difficultés étaient mes difficultés.
L’autre, le beau-frère, crus-je comprendre, ouvrit la portière de la voiture et revint une poche plastique en main. Elle était pleine de têtes de poules. Leur problème était bien là : de leurs poules, ils ne retrouvaient que les têtes ces derniers temps. Ce qui ne m’étonnait pas outre mesure puisque nous récupérions le reste des corps à l’internat ces derniers temps. Après une période fouines et ragondins, Franck s’était ouvert aux gallinacées. Il était rentré d’un temps libre avec une poule pas plus tard que la nuit précédente. Sa tête devait être dans le sac.
C’était notre spécimen de la catégorie chasseur-cueilleur, ce garçon. Blond trapu avec un brouillard dans l’œil. Il avait été livré à lui-même pendant sa prime enfance, dans un repli de terrain des Hautes-Vosges. Signalé aux services sociaux en primaire pour actes de barbarie envers les animaux de l’école. Il avait joué au foot pendant une semaine avec un chat mort avant d’être exclu du club de foot. Bizarrement, il avait ensuite été placé dans une famille de circassiens. Il était arrivé au foyer un an et demi plus tôt. C’était un garçon agréable, rustique, qui avait ses périodes sans et ses périodes avec. Les renards, les hérissons et même un sanglier une fois. Il était le seul gosse que j’avais vu mordre un chien. Et donc, ces derniers temps, son truc c’était les poules.
Décapitées et en partie plumées. Pas facile à insérer, Franck. J’avais proposé sous-marinier à la dernière réunion de projet. Selon Clément-Sournois, notre psychologue à demeure, Patience de son prénom, son état s’améliorait. Elle considérait que décapiter des poules, davantage ancré dans un rituel paysan, était moins pathologique que décapiter des chiens. D’autant plus qu’il les offrait. À Matthias principalement. Franck paraissait donc en meilleure relation avec les autres. Elle m’avait néanmoins demandé s’il était possible de déterminer s’il les violait également. Enculer la bête avant de l’offrir. Difficile de savoir si ça entrait dans un rituel paysan. Je mangeais moins de poulets depuis sa remarque.
L’homme ralluma sa roulée. L’autre ajouta : « Ça porte la poisse, en plus, les têtes décapitées ! » en agitant la poche pour me les montrer.
Mon interlocuteur tira une taffe : « Et c’est moins nourrissant ! »
Le bon sens paysan. Il me tendit une clope que j’acceptai. Je ne refusais jamais un cadeau qui ne provenait pas de mes parents. Il avait une bonne quinzaine de têtes en main, le beau-frère.
« Je vous donne cinquante euros, et on n’en parle plus ! »
J’avais l’impression d’entendre causer ma mère. J’imaginais que Franck en avait tué bien plus. « On a dit qu’on n’en parlait plus. » Une phrase chérie de ma mère. La lavandière du foyer m’avait avoué la semaine dernière que le gamin fournissait son mari qui tenait un food truck de poulets frits à la Chaume Francis. J’essayai de me souvenir si j’avais déjà mangé là-haut en avisant la tête des deux gusses interloqués, rouge betterave pour le beau-frère, rouge brique pour l’éleveur. C’était des sanguins, ils accusaient le coup. Bien moins qu’espéré, leur murmurait leur lobe frontal gauche, celui qui comptait les verres en temps ordinaire.
« Mais c’est des poules de race !
– Ouh, messieurs, on va se calmer ! Vous avez quelques têtes, j’ai une vingtaine d’ados. Si vous voulez plus, vous voyez avec le directeur, demain matin.
– C’est mes poules ! »
Et alors ? Ce n’était pas mes enfants, mais si cela avait été le cas, je ne me baladerais pas avec leur tête au bout du bras de mon beau-frère.
« Je comprends votre colère, et il est possible qu’un des jeunes du foyer soit responsable de quelques-unes de ces morts mais… » Je soupirai. « Je peux monter à cent euros. »
Le temps pressait. Je désirais retourner voir Mélanie pour entendre ce qu’elle avait à me dire au sujet de son père. L’autre tira deux longues taffes de sa roulée. J’en tirai une légère. J’ajoutai : « Parce que c’est vous. »
Parce que c’est toi. Parce que c’est moi. Ma petite voix me soufflait d’en finir au plus vite. Je sortis la fiche de dédommagement de mon carnet de travail. Il acquiesça : « D’accord, mais c’est pas cher payé ! Vous vous souvenez de ma vache ? C’était ma meilleure laitière ! »
Jamais facile, la confrontation avec les familles de victimes. J’avais moi-même un problème avec une laitière qui me faisait chier en ce moment. Je compatis. J’eus alors la sensation que ça s’animait dans mon dos.
« J’en aurais plus jamais une comme ça ! » marmonna l’homme.
Moi non plus, mais, la vie à la campagne recelant de tant de surprises, il ne fallait jamais dire jamais. N’ayant rien à ajouter de plus pertinent, le foyer s’en chargea par un long hululement porté par le vent qui se finissait en « … uuuuuttte ! »
« On dirait qu’il y a de l’animation chez vous ! »
Perspicace, le pécore. Je les abandonnai en l’état.

7
IL Y AVAIT indéniablement un côté château de conte de fée, dans cette fichue baraque. Un conte méchant, comme ils l’étaient tous.
« Va sucer ta pute de mèèèère ! » en provenance des étages alors que je franchissais le seuil du hall. Éructé par une gamine qui avait perdu la sienne dans un accident de voiture. La voix foutrement reconnaissable. J’avais relu le dossier des sœurs à fond pour l’audience qui s’annonçait. J’étais leur éducateur référent. Je passai devant les casiers des ados au rez-de-chaussée. Chacun en avait un à son nom, celui de Franck était en bas à droite. Je l’ouvris avec mon passe et y fourrai les têtes de poules que m’avait données le pécore en échange du remboursement. Il comprendrait.
« Lâche-moi, connard, putain, mon père il va te tuer ! »
Cindy. Elle était montée se coucher après le dîner. Patraque, qu’elle m’avait dit. Elle avait repris du poil de la bête, manifestement.
« Des gosses ! avait ricané Matthias en postulant au foyer à la fin de l’été. Pffff, Dom, ce ne sont que des enfants ! Faibles et incomplets. Un peu d’attention, de l’écoute, des conseils, et l’affaire sera dans le sac ! »
Que des enfants, j’avais adoré.
Licencié de sa boîte informatique six mois plus tôt, il avait eu l’idée saugrenue de postuler au foyer. Aucun diplôme n’était requis pour occuper un poste de veilleur à La Dent du diable. Ne pas être inscrit dans le fichier des délinquants sexuels et être capable d’affronter les pires situations sans pleurer était un bon début. Supporter la vue du sang, notamment le sien, un atout supplémentaire pour le poste. Je n’avais même pas eu à le pistonner, le nouveau directeur l’avait embauché dans la minute qui avait suivi son entretien. Depuis, mon pote « un peu d’écoute et d’attention » avait eu l’occasion de découvrir les soucis induits par l’enfance maltraitée qui ne voulait pas dormir alors que, pour ma part, je découvrais ceux induits par la petite enfance de mon propre sang qui ne voulait pas dormir non plus. Patricia, toujours lestée de ses kilos de grossesse, était devenue râpeuse de l’intérieur et j’angoissais de me constater aussi peu père que mon père sur ces premières longueurs.
J’avais déconné pour le prénom. Tout sauf Laurent ou Dominique junior avait été mon seul souhait clairement formulé. Et elle m’avait mis N-o-ë-l à l’envers. Ce qui avait été le cas de tous les Noël de mon enfance. Le pire étant que ça m’avait pris un certain temps avant de m’en apercevoir.
« Je te lâcherai quand tu m’auras rendu ce papier, Cindy ! »
La voix de Matthias montait dans les aigus. J’étais dans l’escalier, l’action se déroulait plus haut. Magie des petits silences dans un monde d’insultes, un raclement de gorge grossit, presque musical, avant le chuintement du crachat. Une seconde suspendue, un ange devait passer quelque part, puis le clac net d’une claque. Une nouvelle suspension du temps et un hurlement de rage qui fit vibrer mes verres de lunettes : « Oh l’enculé, il m’a mis une claque ! »
J’en étais arrivé à la même conclusion. J’avais espéré que Matthias réussirait à s’en sortir seul, après tout ce n’était qu’une fillette de douze ans et demi, un petit être faible et incomplet qui ne demandait qu’à être rassuré et calmé. Quoique, objectivement, je doutais qu’une claque puisse calmer qui que ce soit par ici. Ces adolescentes, notre avenir au sens large, notre responsabilité au sens court, ces gosses pouvaient être tristes et drôles. Très tristes et très drôles parfois…
« Tu m’as craché à la figure, Cindy ! Cindy, ne touche pas à cet extincteur, bordel ! Cindy, Cindy, Cindiiiiiiie ! »
… mais pas tout le temps. Sa voix vrillait dans les aigus. À l’ouïe, c’était douloureux. En pratique, c’était une erreur. Jimmy Somerville qui intimait à Cindy de se calmer après lui avoir mis une claque. Je vous laisse juge.
Le psychiatre de secteur n’avait rencontré Cindy qu’une fois depuis son arrivée au foyer. Quatre minutes d’entretien, et il avait dû refaire son bureau suite au début d’incendie. De mémoire : « Cindy porte en elle les fulgurances annonciatrices des sombres lendemains qui lui semblent promis. » Ce n’était pas faux tant elle était prompte à passer de la plus complète apathie à la plus complète démence, mais de là à parler de « fulgurances »…
En atteignant le palier, je découvris Matthias plié en deux. Visiblement, il venait de se faire percuter par l’extincteur. Petite sœur tournoyait avec la cuve à bout de bras. Son visage congestionné de jouvencelle virait au violet.
Je lui arrachai la cuve des mains alors qu’elle repartait à l’assaut. Elle tomba, je la suivis. L’extincteur roula – un extincteur pour Cindy, la bonne blague quand on y pense – et je m’assis sur elle sans ménagement. Je lui bloquai les jambes avec les miennes et ses bras avec mon bras droit. Me restait le gauche pour lui maintenir la tête au sol. Les insanités, je supportais, sa morve, je préférais éviter. Ma grande main sur sa tempe, je l’interrogeai : « Eh, Cindy, qu’est-ce tu fous, bon sang ? »
Pas de réponse construite. De la rage, des convulsions. Ma prise était bonne.
« Je peux rester là longtemps ! »
Je lui parlais d’une voix grave et douce. Elle se cabra une fois. Je pouvais rester longtemps effectivement, elle finirait par m’entendre. Une boîte d’allumettes tomba de sa poche. Je la fis glisser vers Matthias qui était appuyé au mur, grimaçant. Elle cracha sur le carrelage entre deux éructations à l’adresse de mon pote. Penser à lui demander de se laver les cheveux à l’occasion.
Une petite fille. J’écrasais une petite fille à qui j’avais resservi du gratin au dîner. La seule qui m’en avait redemandé. Étrange boulot. J’en avais singulièrement conscience lorsque j’étais assis sur une frêle ossature en professionnel pragmatique. Conscience aiguisée par le fait que je n’avais pas pu m’asseoir tranquille pendant un an et que j’en avais gardé une sensibilité particulière. J’attendais. Matthias demeurait muet, se frottant la cage thoracique. Muet pour se retenir de hurler : « Espèce de sale petite conne, tu m’as pété deux côtes ! », par exemple. Mon regard glissa vers l’extincteur qui aurait pu me rappeler mon père ce pompier. Je me concentrai sur ce que je faisais.
L’endurance, l’autre versant de mes interventions. Une fois installé sur le gosse, il fallait tenir la prise. Sans s’en prendre une, sans s’essouffler, sans lui faire mal et dans le calme si possible. Nul besoin d’en rajouter avec les sanctions à venir assénées sous le coup de l’énervement ou de la douleur. Patienter sur lui ou sur elle et, invariablement, se rendre compte, au bout de quelques minutes, qu’un gosse ce n’était jamais confortable. Même les gros.
D’une petite voix étouffée par ma grande main : « Va te faire foutre.
– Je n’irai pas. Je te lâche la tête si tu promets de ne pas me cracher à la figure ni de me mordre. »

À propos de l’auteur
PLOUSSARD_Frederic_DRFrédéric Ploussard © Photo DR

Né à Briey en 1968, Frédéric Ploussard a longtemps exercé le métier d’éducateur spécialisé. Sculpteur amateur de talent, il remporte le Grand prix des Artistes lorrains en 2003. Il vit aujourd’hui en Ardèche où il se consacre à l’écriture. Mobylette est son premier roman (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson).

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Géantes

MAGELLAN_Geantes

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En deux mots
Dans ce livre le roman alterne avec le journal. On suit d’une part l’histoire de Laura dont le remplacement au pied levé d’un spécialiste de littérature japonaise lors d’une rencontre en librairie va changer la vie, d’autant qu’à partir de ce moment, elle va recommencer à grandir, gagnant régulièrement des centimètres. Et d’autre part, les affres de la romancière en panne d’inspiration nous entraînent dans une réflexion sur la place de la femme dans notre société.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand la femme prend toute sa place

Murielle Magellan nous revient avec un livre aussi surprenant que passionnant. En racontant l’histoire de Laura, sa passion pour la littérature japonaise et sa curieuse affection – elle recommence à grandir – et en la doublant du récit de la genèse de cette œuvre, elle double notre plaisir.

Une fois n’est pas coutume, vous me permettrez d’évoquer un souvenir personnel pour commencer cette chronique. Lors de mes études de journalisme à Strasbourg, notre professeur nous demandait systématiquement de rendre non seulement l’article demandé – reportage, portrait ou interview – mais ce qu’il appelait un «méta-papier» qui devait retracer l’expérience vécue dans la conception et la rédaction de l’article. Nous devions y retracer la manière dont le sujet nous est venu, les difficultés rencontrées, l’amabilité ou non des interlocuteurs, l’ambiance et les circonstances ou encore les lieux parcourus. Quelquefois ce méta-papier s’avérait tout aussi intéressant que l’article lui-même. Si j’évoque aujourd’hui ce souvenir, c’est parce que Murielle Magellan a construit son nouveau livre sur ce principe, faisant alterner les chapitres du roman et son journal de romancière à la recherche de l’inspiration.
Le roman raconte comment Laura, qui voue une passion pour la littérature japonaise, s’est soudainement vue propulser sur scène aux côtés d’un journaliste local pour animer une rencontre dans une librairie de Marmande, le spécialiste convoqué pour l’occasion ayant été bloqué dans le train qui l’amenait dans le Sud-Ouest.
Le journal quant à lui revient sur l’émission La Grande Librairie du 6 février 2019 durant laquelle François Busnel recevait aux côtés de Murielle Magellan Andreï Makine, Patrice Franceschi, Vanessa Bamberger et Joseph Ponthus. Murielle retrace les coulisses de l’émission, le regard qu’Andreï Makine portait sur elle et la teneur de leurs échanges lors du pot qui a suivi l’émission. Le romancier conseillant à sa consœur d’écrire sur une femme que l’âge va priver de sa beauté. Goujaterie ou vrai conseil d’auteur? Vous en jugerez.
Retour au roman et à la gloire de Laura qui éclabousse de toute sa beauté les pages culture de La Dépêche. La parution de cet article va lui valoir une brassée de compliments, à commencer par son mari Paul qu’elle seconde dans leur entreprise de Peintures et rénovations. Mais l’article va aussi la conduire à une proposition de collaboration de la part d’une vigneronne qui veut préparer au mieux sa conquête du marché nippon. Laura sera chargée de mieux faire connaître la culture et la littérature du pays du soleil levant à l’équipe et de la seconder dans son travail de communication.
La voilà sur un petit nuage, même si son bonheur s’accompagne d’un bien curieux effet: Laura a repris brutalement sa croissance! Au fil des jours sa peau se tend, sa silhouette s’affine et sa taille augmente, augmente… Mais où cela va-t-il s’arrêter?
Murielle cherche toujours pour sa part le sujet de son prochain roman, tournant autour de la proposition de Makine sans vraiment être convaincue. Comment aborder ce rapport entre jeunesse et beauté, entre âge et déchéance physique? Dans ses lectures autant que ses conversations elle enrichit sa réflexion.
Si on se doute que ce n’est qu’au bout de notre lecture que l’on découvrira comment le journal et le roman finiront par se rencontrer, on ne peut lâcher le des deux récits, avides de savoir de quelle façon va s’achever le parcours de la géante et curieux de pénétrer dans le laboratoire de la créatrice. En passant, on aura pu se constituer une imposante bibliothèque japonaise à l’aide des jolis résumés de Laura et comprendre comment Murielle Magellan écrit, aidée par ses anges. Après Changer le sens des rivières, ce nouveau portrait de femme qui s’émancipe, qui entend ne pas rester figée dans son statut. Grâce à sa touche de fantastique, on la voit prendre de plus en plus d’espace jusqu’à faire peur. Son mari et son employeur ne résisteront pas à cet «envahissement», dépassés par l’ampleur de la chose. Voilà comment Laura est grande. Et voilà comment les hommes doivent apprendre à laisser davantage de place aux femmes. Jusqu’en haut!
Reste à savoir comment est venue la belle idée de ce «dispositif narratif». Pour cela notamment, je me réjouis de notre prochaine rencontre*.

* Murielle Magellan sera l’une des invitées du Festival MotàMot 2021 qui se tiendra dimanche 29 août de 10h à 20h à la bibliothèque Grand’Rue et à la Chapelle Saint-Jean de Mulhouse et dont le programme complet se trouve ICI.

Géantes
Murielle Magellan
Éditions Mialet Barrault
Roman
288 p., 19 €
EAN 9782080219947
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement du côté de Marmande et Beaupuy.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Laura Delabre vit paisiblement à Marmande où elle gère l’entreprise de peinture de son mari. Passionnée de littérature japonaise, elle est heureuse d’apprendre que la médiathèque de la ville organise une rencontre avec Takumi Kondo, un de ses auteurs favoris. Le hasard veut que le spécialiste parisien qui doit animer la soirée se retrouve bloqué dans son TGV. La directrice du lieu, paniquée, demande à Laura de le remplacer au pied levé. La prestation de la jeune femme est remarquable. Très agréablement surpris, le romancier en parle le lendemain sur une grande chaîne de radio. À la suite de ce succès inattendu, elle est félicitée et sollicitée de toute part. Ces changements produisent sur Laura une étrange réaction. Elle grandit. Un mètre soixante-dix… Un mètre quatre-vingts… Mais plus elle grandit, plus sa vie se fragilise. Son mari, ses amis, tous ceux qu’elle aime et apprécie se détournent d’elle, l’abandonnent. Si elle en souffre, elle fait aussi d’autres rencontres. Un mètre quatre-vingt-dix. Deux mètres… Et elle continue à s’épanouir. Deux mètres dix… Elle est devenue une géante magnifique.
À ce récit mené tambour battant, avec une allégresse communicative, Murielle Magellan mêle des extraits de son journal où vient résonner en écho l’évolution de la place des femmes dans notre société.

Les critiques
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Goodbook.fr
Blog Sur la route de Jostein
Blog envie de partager les livres
Blog Des livres aux lèvres


Murielle Magellan présente son roman Géantes © Production Mialet-Barrault Éditeurs

Les premières pages du livre
« Roman
Laura aime les rituels. Au réveil, elle fait glisser ses petits pieds dans des surippas qui enveloppent du talon aux orteils, et lui procurent immédiatement une sensation de confort élégant. C’est Mélodie, une amie du club d’œnologie, qui lui a rapporté du Japon ces chaussons en satin rose et parme, ornés d’éventails dessinés à l’encre par une main experte. Ensuite Laura enfile un kimono, qui souligne son embonpoint sans le dénoncer, et allume la machine à café avant de se diriger vers la salle de bains. Là, elle ne manque pas de jeter un œil dans son miroir pour rectifier ce que la nuit a pu déranger de sa chevelure blonde et mi-longue. Elle n’aime pas son reflet ; elle déteste plus encore prendre son petit déjeuner la tête en vrac. Certes, le plus souvent, Paul, son mari, est déjà sur un chantier, mais il lui arrive de commencer sa journée à la maison, lorsque par exemple il doit vérifier les stocks, répondre à des commandes ou se documenter sur les couleurs tendance. Son entreprise « Peintures et Rénovations » fait parfois du conseil et, s’il n’est pas architecte, il se plaît à dire qu’il n’est pas qu’un peintre en bâtiment non plus. Il a du goût, un œil attentif à l’esthétique des choses, et c’est pour cela que Laura ne souhaite pas se montrer à lui dans une tenue négligée, même si on doit à la vérité de dire qu’il ne lui a jamais fait le moindre reproche à ce sujet.
Ce jour-là, Paul est déjà parti et Laura poursuit sa danse des habitudes : elle revient vers la cuisine, sort la confiture, met du pain à griller, appuie sur le bouton de la cafetière, ouvre le frigo et en extrait la bouteille de lait, tient la porte ouverte avec son genou pendant qu’elle en verse quelques gouttes au fond d’une tasse puis la remet dans son compartiment, retire sa jambe, ce qui suffit à refermer en douceur le battant docile ; elle répartit le tout sur un plateau qu’elle trimballe habilement vers la table en verre du salon sur laquelle repose déjà le livre qu’elle est en train de lire : Le Rire du hibou, l’un des premiers romans de Takumi Kondo, le seul qu’elle n’avait pas encore lu. L’écrivain célèbre vient ce soir à la médiathèque de Marmande présenter son œuvre et Laura ne veut rater ça pour rien au monde. Depuis l’enfance, la jeune femme, à l’esprit pourtant plutôt scientifique (elle a fait une école de commerce à Bordeaux), lit des romans japonais, et ce de façon presque exclusive. Tout est parti de la mort de son arrière-grand-mère Marthe, survenue quand elle avait 10 ans. Laura, à cette époque-là uniquement passionnée de couture, aimait Marthe d’un amour inconditionnel. La vieille femme, un peu honteuse de ne pas avoir étudié, portait en elle mille récits d’Occitanie qu’elle avait l’art de dérouler en roulant les « r » et en chantant les nasales, ce qui ralentissait la narration et créait un suspens involontaire mais efficace. Parfois, lasse de fouiller sa mémoire, elle choisissait de raconter à Laura un roman en cours de lecture qu’elle dévorait à la loupe. Le plus souvent, le livre avait été emprunté à la bibliothèque ou prêté par une voisine institutrice à la retraite en laquelle elle avait entière confiance.
Quand Laura se rendit à Agen avec son père pour un dernier adieu à l’appartement vide, elle se déroba à l’attention paternelle pour pénétrer dans la chambre de Marthe. L’ancêtre reposait dans un cercueil fermé. Pour lutter contre son imagination macabre, l’enfant se mit à scruter la chambre comme si elle contenait un antalgique puissant dissimulé quelque part : le lit, dans les draps duquel elle s’était si souvent blottie pour écouter les histoires de la vieille, le chien en bronze sur l’armoire, le tapis berbère mal dépoussiéré. Quand son regard flottant se posa sur la table de nuit, il s’ajusta pour noter la présence d’un livre duquel dépassait un marque-page fluorescent. Elle s’approcha ; manipula l’objet. C’était un livre de bibliothèque dont le titre, Gibier d’élevage, sonnait comme un roman du terroir lot-et-garonnais. Le nom de l’auteur en revanche, Kenzaburô Ôé, transportait de quelques milliers de kilomètres vers l’Est et l’Asie inconnue. « Mamie ne connaîtra jamais la fin de cette histoire. » Cette pensée glaça l’enfant plus encore que la présence assourdissante de son arrière-grand-mère dans la boîte près d’elle. Elle prit le livre, le mit dans sa poche, et l’emporta chez elle avec une seule obsession : finir la lecture de Marthe. Laura n’avait jusqu’ici lu que Les Six Compagnons ou la série des Alice en Bibliothèque verte et ignorait qu’on écrivait des livres au Japon. Qu’importe. Le soir même, elle reprit la lecture de son aïeule là où elle l’avait laissée, se retrouva en 1944 dans ce village pierreux des montagnes japonaises, suivit les aventures de l’enfant et du prisonnier noir américain sans y rien comprendre et tourna la dernière page à 3 heures du matin, épuisée mais sûre d’avoir maintenu son arrière-grand-mère en vie quelques heures de plus en s’imposant l’achèvement de ce texte mystérieux. Dès lors, elle troqua sa passion des aiguilles et des machines à coudre pour celle, inaltérable, des romans japonais.

La vie de Laura reprit son cours serein. À 17 ans, elle rencontra Paul et son regard doux, l’épousa à 23, avec la simplicité des femmes qui reconnaissent en elles l’amour profond, puis choisit de l’aider à mener à bien ce projet joyeux : être l’un des meilleurs ouvriers peintres de la région. Son époux construisit presque de ses mains leur maison de Beaupuy, dont le salon-cathédrale vitré et le jardin à l’arrière ont une vue sur Marmande et toute la vallée. Ils en firent le siège social de la société, et c’est d’ici que Laura s’applique à la comptabilité de « Peintures et Rénovations », délestant son époux de l’aspect administratif pour qu’il puisse se dévouer à la qualité de sa tâche. La société compte à présent neuf employés et Paul est un homme respecté et épanoui. Sa dégaine ramassée de rugbyman, sa chevelure épaisse et brune, son regard clair attirent la sympathie de tous. Il ne manque jamais de citer Laura quand il évoque son succès ; il n’aurait rien pu faire sans elle. La petite flamme dans ses yeux à cet énoncé prouve sa sincérité. Leur difficulté à avoir un enfant est la seule ombre à leur jolie vie, mais le docteur Bombard leur a promis qu’ils y parviendraient ensemble. Laura n’est pas pressée, elle profite du temps qu’elle a pour bien tenir sa maison – elle aime ranger – et surtout lire. Des livres japonais donc. Et ceux de Takumi Kondo en particulier.

Journal
J’ai rencontré Andreï Makine hier quand je suis passée à La Grande Librairie. Il m’a dit un truc dingue quand j’y réfléchis. Avant de faire l’émission, je pensais justement que pour écrire le livre qu’il vient de publier, Par-delà les frontières, aussi désespéré, aussi ambigu, aussi provocateur, il fallait « être Andreï Makine ». Qu’un autre écrivain ne pouvait pas produire un livre comme ça et espérer être lu, à part Houellebecq peut-être, ou un auteur agonisant, fidèlement édité, dont la mort prochaine permet tous les excès. Et ce qu’il m’a dit lors du sympathique pot qui suit l’émission, c’est du même ordre : il faut être Andreï Makine pour le dire. Très peu d’hommes se permettraient ce genre de propos.
J’avais mis une belle veste achetée cher pour l’occasion – ou plutôt dans l’espoir de l’occasion – quelques semaines plus tôt. C’est une taille 40, ils n’avaient pas plus grand. Moi, je porte facilement du 42 en ce moment, mais la vendeuse a argumenté, ça peut se porter ouvert, elle vous va bien, et Jean-Pierre [mon compagnon] a confirmé elle te va bien, de toutes celles que tu as essayées c’est celle qui te va le mieux. Mon miroir me le disait aussi, l’absence de col fait ressortir mon cou, mes cheveux, les petits fils dorés éclairent tout en restant sobres, je m’y sens bien. Bon achat. J’avais mis également des bottines à hauts talons que j’adore. Elles m’allongent, elles ont une touche de fantaisie, elles sont noires (donc discrètes) avec des éclats de rouge sur le côté, bref, je les ai choisies pour l’émission ainsi qu’un pantalon en toile et un chemisier noir légèrement transparent, un petit top en dessous, c’est bien. C’est ample. Ça cache la misère. Je n’ai pas à tirer dessus sans cesse. Être à l’aise, surtout, c’est ce qui comptait pour moi. Si possible élégante et à l’aise.
J’avais envie de parler de mon livre, de saisir l’opportunité précieuse, défendre le bébé. Je suis assez premier degré il faut dire. Très consciente de la chance que j’ai, quand j’en ai. Pas du genre à penser que ça m’est dû. Impressionnée par la qualité du plateau (Vanessa Bamberger, Patrice Franceschi, Andreï Makine, Joseph Ponthus), j’ai tenté de dissimuler derrière un visage fermé ma sensation ravie de la crèche. Malheureusement pour moi, elle trouve toujours un interstice pour s’exprimer, souvent sous la forme d’un sourire benêt. Cette béatitude enfantine ne me prive pas de mon aptitude à observer. L’un n’empêche pas l’autre.

Roman
Quand Laura arrive ce soir-là à la médiathèque au bras de Paul fatigué, elle remarque aussitôt que les choses ne se déroulent pas comme d’habitude. Le public stationne dans l’entrée et les ouvreurs bloquent l’accès à la salle de conférences alors qu’habituellement, à cette heure, les spectateurs entrent. Mais ce qui la surprend encore davantage, c’est l’air affairé de Nadja, la directrice du lieu, quinquagénaire à mèche blanche, pendue à son téléphone tout en écoutant trois collègues qui paraissent lui parler en même temps. Son regard rebondit sur chacun, perçant, à la recherche d’une bouée de sauvetage. Un cinquième énergumène court rejoindre le groupe et articule une information qui fait cesser toute agitation. Sans doute une mauvaise nouvelle puisque Nadja raccroche son téléphone, abattue. Ses yeux balayent le grand hall, dont elle connaît chaque vibration, en quête d’une solution à son problème. Laura tente de lui faire un signe courtois et un sourire mais elle devine, à l’indifférence de la bibliothécaire, que même si ses yeux noirs se sont arrêtés sur son cas, elle n’a pas été vue. Il faut dire que la pression autour de cette rencontre littéraire est grande : l’écrivain japonais a préféré Marmande à Bordeaux pour dialoguer, et des lecteurs sont arrivés de toute la région. Nadja a même fait venir de Paris Emmanuel Depussé, spécialiste de littérature japonaise et exégète reconnu. C’est lui qui interrogera Kondo. On peut s’attendre à un entretien de grande qualité. Même France Bleu s’est déplacée et compte diffuser un florilège des meilleurs moments de la soirée.
Laura s’inquiète soudain. Est-il arrivé quelque chose à Takumi Kondo ? Il a déjà fait un arrêt cardiaque et elle sait sa santé fragile. Elle avance cette hypothèse à Paul, qui consulte ses alertes, serviable, et ne voit rien pour attester un tel drame. Soulagée, elle fixe à nouveau Nadja, toujours à sa sidération malgré le babillage qui l’entoure. C’est alors qu’elle voit Laura. Mais plus de cette façon éthérée de tout à l’heure, non, elle la voit réellement. L’information visuelle, cette fois, se coordonne avec le cerveau et crée l’étincelle. Nadja voit Laura, finalement, comme personne ne la voit. Elle voit Laura, pourtant, de la seule façon possible pour elle. Non pas comme l’épouse discrète et rieuse de Paul. Non pas comme une petite ronde à qui ça irait bien, sans doute, de perdre une dizaine de kilos. Non pas comme une jeune femme qui n’arrive pas à avoir d’enfant, élément qu’elle ignore d’ailleurs. Elle voit Laura comme cette lectrice passionnée de littérature japonaise qui se faufile discrète dans les rayons de sa bibliothèque pour n’en extraire que des Murakami, ou des Ogawa, ou des Kawabata. Alors, sans hésiter, faussant compagnie à son entourage affairé, elle se dirige vers elle.

— Madame Delabre, je peux vous parler ?
— À moi ?
— Oui ! Bonjour monsieur.
Paul salue, surpris.
— Oui, oui, bien sûr…
— Venez.
Nadja s’isole avec Laura. Elle a une voix grave qui intimide, tant elle sort d’un corps émacié et longiligne.

— Voilà, nous avons un problème. Emmanuel Depussé, qui devait interviewer Takumi Kondo, est bloqué dans un train entre Paris et Bordeaux. Le pire c’est qu’il n’y a aucune raison valable, simplement un principe de précaution qui fait que la SNCF, suite à un appel malveillant concernant une pièce manquante du train, ne veut pas repartir sans avoir vérifié. Ce n’est pas Tanizaki qui a écrit un éloge du risque ?
— Un Éloge de l’ombre. Je l’aime beaucoup.
— Ah oui ! Bref, Depussé ne pourra pas interroger Kondo. Nous avons convoqué le journaliste culturel de La Dépêche, Gérard Lartigue, qui se réjouit, mais autant vous dire qu’il ne connaît rien à son œuvre.
— Ah…
— Alors je me demandais… Vous avez lu Kondo ? Je ne sais même pas pourquoi je vous pose la question.
— Oui. J’ai tout lu.
— Est-ce que vous accepteriez d’épauler Lartigue ? Je vous rassure, madame Delabre, il ne s’agirait pas de mener l’entretien mais de faire référence aux textes de Kondo, de lui montrer qu’il a été lu. Il n’y a rien de plus blessant pour un auteur que d’être interrogé par quelqu’un qui ne l’a jamais lu.
— Mais vous voulez dire… comment ça… ?
— Vous iriez sur scène avec Lartigue, vous pourriez intervenir pour préciser, donner des exemples tirés des romans que vous connaissez. Je sais, madame Delabre, à quel point vous êtes férue de littérature japonaise. Je me dis que ça peut donner une couleur joyeuse à cet entretien. Quitte à subir un incident imprévu, autant l’affronter avec une solution originale.
— …
— Qu’est-ce qui vous ennuie ?
Nadja vient de mettre le cœur de Laura dans un tambour d’enfant violent. C’est une panique inconnue pour la jeune femme qui n’a plus vécu de sollicitation exceptionnelle depuis la mort de ses parents et le discours exigé par son frère cadet pour la cérémonie d’enterrement. Impossible de refuser tant il l’avait ligotée dans ses certitudes : ne pas prendre la parole pour la mort de ses parents c’est ne pas savoir aimer – ne pas dépasser sa douleur c’est de l’égoïsme – ne pas trouver les mots c’est ne pas chercher. Son frère renvoyait chaque argument de Laura chargé d’explosif. Elle était si démunie, si éprouvée, que sans Paul, elle se serait noyée au sens littéral du terme. Elle aurait suivi le chemin du canal du Midi et se serait laissée glisser lentement dans l’eau verte. C’est Paul qui a tenu sa main pour écrire le discours-torture. C’est lui qui l’a poussée à aller au-devant de la soixantaine de personnes présentes ce jour-là (tous les collègues de l’usine de confiserie). Cet homme, sentinelle en éveil dans ce hall agité, a servi de tuteur au tronc malade qu’elle était devenue. Mais ce qu’elle ressent aujourd’hui n’a rien à voir. Cette chamade en elle, au contraire, est un influx stimulant. Pourtant, se tenir sur une scène, dans la lumière, aux côtés de Lartigue (dont Paul qui a repeint sa maison ne pense pas grand bien d’ailleurs) pour interroger Takumi Kondo, ce n’est pas sa place. Elle aime écouter, de temps en temps, les spécialistes parler. Elle ne comprend pas toujours, mais l’érudition a un effet presque érotique sur elle. Ceux qui approfondissent, confrontent, affirment, doutent, même publiquement, l’élargissent, comme des cuisses ouvertes pour l’amour ou la naissance. Mais elle n’est experte en rien. Et c’est cela qu’elle formule à Nadja, sans coquetterie. « Ce qui m’ennuie, c’est que je connais bien les romans de Kondo, mais j’oublie souvent le nom des personnages, il peut m’arriver de les confondre aussi. Je lis des romans japonais, mais je ne suis pas spécialiste. C’est pour mon plaisir. Je n’analyse jamais. Enfin, je crois pas. Ça ne m’intéresse pas tellement. C’est un loisir pour moi. Ce n’est pas vraiment ma place d’interroger Kondo. C’est un métier. »
Un sourire à ridules égaye le visage mat de Nadja, émue par cette sincérité. Sans chercher à argumenter davantage, se fiant à un instinct qu’elle n’a ni l’envie ni le temps de mettre en doute, elle dit :
— On peut essayer quand même ? Au pire, on se plante. Au mieux…
Et dans un geste surprenant, elle enserre le cou de Laura de son bras vigoureux, presque virile, et ainsi flanquée, se dirige vers Paul à qui elle lance :
— Vous savez quoi, monsieur Delabre ? C’est votre épouse qui va interroger Takumi Kondo ce soir.
Sur le visage de Laura rosit une joie brouillonne qui lui donne un air de lycéenne à quelques heures de l’oral du bac. La foule va pouvoir entrer dans la salle.

Journal
Je passe au maquillage. La maquilleuse, grande quinqua bienveillante et fine, me demande si j’ai une requête particulière. Je dis non, à part le rouge à lèvres. Je n’en veux pas. Juste du gloss. Pour le reste je la laisse faire. Elle élabore particulièrement le teint. Elle m’explique qu’il faut varier les fonds selon les zones. C’est l’une des plus grandes difficultés du maquillage, le teint. Elle est parfois enseignante dans une école et elle insiste beaucoup là-dessus auprès de ses élèves. Le teint, les cernes (j’en ai !), la poudre. Elle s’attarde ensuite sur mes yeux avec les consignes habituelles, les cils, le rimmel. La deuxième magicienne demande si Makine a été maquillé, on lui répond que non. J’en déduis que je ne le verrai que sur le plateau. J’ai le trac.
François Busnel passe une tête dans la pièce, me salue, me dit quelques mots gentils sur mon livre. Je suis encombrée par ma position captive face au miroir, mais je le remercie pour l’invitation en tournant à peine la tête. « N’hésitez pas à intervenir », dit-il. Et il disparaît.
Quand je retourne dans ma loge, Betty m’attend, elle lance « Formidable ! » en voyant l’effet du maquillage sur mes traits tendus et, en précieuse éditrice atypique, dégaine son appareil photo pour immortaliser l’instant devant l’affichette fixée sur la porte « Murielle Magellan, LGL ». La photo est réussie, à mon avantage, je ne le saurai que plus tard quand je la verrai sur les réseaux sociaux et que je la relaierai à mon tour.
C’est seulement sur le plateau que je vois Andreï Makine. Au moment où l’on nous demande de nous asseoir pour les essais son et lumière. Joseph Ponthus est à ma gauche. On a déjà fait connaissance ; il est passé pour se présenter, il a aimé mon livre et moi le sien, beaucoup. Makine est installé en face de moi. À peine suis-je assise qu’il plante ses yeux bleus dans les miens. Il me regarde avec une insistance slave, dirais-je. J’ai lu son roman. J’ai lu les scènes crues. Son héroïne Gaïa aux hanches larges qui s’abandonne dans l’acte sexuel, qui s’envoie en l’air à la fois tristement et joyeusement, dans un mouvement d’humiliation choisie, ou presque. Je ne suis pas vraiment étonnée de ce regard. Il est cohérent. Pensée libre, ancrée dans un corps animal, provocation « littéraire ». Il a quelque chose de faussement dangereux et ça m’amuse. De ma place en vis-à-vis, je pourrai l’observer.
Le départ est imminent ; on nous demande de quitter le plateau. C’est du direct. L’appréhension monte. En régie, les cinq écrivains patientent. Andreï Makine se met en queue de peloton. Quand le régisseur lui demande d’entrer le premier, il est gêné. Son accent russe roucoule : il n’aime pas passer devant les femmes. Je lui souris. Je suis concentrée. Je lui dis « Ce n’est pas un problème pour moi, allez-y. » Il hésite vraiment. Il parvient tout juste à se tenir à ma hauteur. Apparemment, ce n’est pas de l’affectation ; il ne veut pas nous-me « passer devant ». Il semble sincère et timide. Je me dis que c’est un tombeur.
L’émission est lancée. Je sens par bribes son intérêt, sa curiosité, pour ce qui vient de moi. Je ne crois pas me tromper. Je ne me trompe pas. Rien de compromettant cependant. Je sens plutôt une reconnaissance qu’il oubliera bientôt. J’en joue d’ailleurs en me servant de lui lors de l’une de mes interventions. Il hausse un sourcil étonné. Me répond. Il est érudit et son expression d’une grande fluidité. Je parviens à attraper quelques secondes d’espièglerie dans cet exercice d’équilibriste.

Roman
Laura n’imaginait pas Kondo si petit. D’ailleurs, elle ne l’imaginait pas vraiment. Elle connaît son visage car il est presque systématiquement imprimé au dos de ses publications, en format photo d’identité. Au fur et à mesure des années, la tête a blanchi et embelli, mais ne révèle toujours rien de la silhouette. Certes, l’écrivain a été reçu récemment dans l’une des rares émissions de télévision consacrées aux livres, mais il était assis, souvent filmé en gros plan, et donc sans corps, d’une certaine façon. En lisant Mishima, obsédé par sa chair douloureuse, morcelée, cherchant à se façonner des « muscles d’acier, bronzés, luisants », Laura s’était demandé pourquoi on ne voyait pas davantage à la télévision les écrivains dépliés, tels des acteurs offerts à l’objectif.
Dans la coulisse, debout à son côté, elle constate que Takumi Kondo mesure à peine dix centimètres de plus qu’elle, ce qui, pour un garçon, est peu. Paul est haut de 1 m 75 et a avoué plusieurs fois à Laura qu’il aimait la petite taille de sa femme car elle lui donnait la sensation de pouvoir la protéger, ce à quoi elle a répondu qu’elle espérait bien, du haut de ses 1 m 58, pouvoir le protéger aussi si nécessaire. Tout près de l’écrivain, Sanae Garrand, sa traductrice, n’est pas beaucoup plus grande, et Laura se dit que pour une fois, c’est Lartigue et ses 1 m 85 qui semblent venir d’une autre humanité. Elle se demande si c’est pour cela qu’il se balance d’un pied sur l’autre, encombré par sa morphologie en surplomb ? Ou simplement parce qu’il est inquiet de cette interview improvisée ? Qu’importe. Le journaliste aux rides avantageuses dégage une solidité de bourlingueur. Il sait que le trac n’est qu’un passage obligé. Il en a vu d’autres.
Toutefois, la tension est perceptible. Quelques minutes plus tôt, Kondo a été informé par Nadja de l’absence de Depussé et il en a été irrité. Il connaît bien ce spécialiste, qui a d’ailleurs préfacé l’un de ses ouvrages, et c’était l’une des raisons pour lesquelles il avait accepté l’invitation. N’y a-t-il vraiment plus aucune chance qu’il arrive, même en retard ? Nadja l’a déploré mais non. Plus aucune. Il a fini par murmurer, en regardant Lartigue et Laura qui assistaient à l’échange « Nous nous débrouillerons… » et il a ajouté « enfin, je l’espère… », ce qui n’a pas manqué de faire blêmir la petite troupe marmandaise.

Désormais les quatre intervenants sont installés sur la scène. Laura remarque immédiatement qu’il n’y a que trois micros et cela crée en elle une sensation contradictoire. Un soulagement, car elle ne devra prendre la parole que lorsqu’on la lui donnera, et une contrariété, exactement pour la même raison. Alors que Lartigue décline la biographie de l’auteur, elle remarque Paul, au premier rang ; il paraît terrorisé pour elle.
Kondo réagit à l’énoncé de sa biographie. Il confirme qu’il a longtemps hésité entre le sport et la création. Le sport lui apparaissait plus sain, moins pollué par une rivalité qui ne dit pas son nom. L’art ne l’intéresse que hors compétition, et pourtant la compétition souterraine est l’une des composantes du monde de l’art. Les artistes se comparent de façon aussi stupide que les Japonais qui, quand il était jeune, se mesuraient sans cesse au modèle américain ! Or, écrire n’avait de valeur à ses yeux que s’il s’extrayait de ce jeu-là. Il ne voyait plus grand monde pour pratiquer la littérature ainsi. En rapprochement. En amitié. En correspondance. Cette vérité taboue l’a longtemps handicapé et il préférait aller sur un terrain de tennis où l’affrontement est nommé et où la recherche de la perfection et de la beauté ne sont pas moins actives. Mais il avait fini par se rendre à l’évidence : il ne pouvait se passer d’écrire.
Laura s’agite. Tout ce qu’il dit là fait surgir en elle mille extraits de ses livres. Mille personnages aussi. Aya dans L’Étrangère volontaire, qui renonce à toute forme de comparaison, Kenzo et Yuri dans Tokyo nocturne, qui veulent battre des records sans cesse, et le vieux Ryu dans Vigilances. Le narrateur aussi, dans son dernier roman, devenu ce que les Japonais nomment un hikikomori, un jeune homme retiré volontairement du monde à la suite d’un événement que l’écrivain ne révèle jamais, mais dont un long paragraphe décrit la violence. Laura regarde la table sans micro. Elle voudrait entrer dans la discussion. Mais Lartigue est plongé dans ses notes, Kondo est concentré sur sa réponse et sa traductrice entièrement dévouée à son office. Personne ne voit que Laura trépigne. Tant pis. Son tour est passé puisque le journaliste local est déjà à sa prochaine question « Comment un écrivain vit Fukushima ? » – peu à l’aise avec la culture japonaise, Lartigue pense ainsi qu’en évoquant l’accident nucléaire de 2011, il saura rebondir, car il avait élaboré un dossier spécial dans les pages du journal. Il se souvient notamment de l’écrivain d’anticipation Furukawa pour qui il y avait un avant et un après Fukushima, ou encore du sociologue travesti Yasutomi qui estimait que le Japon était dans le déni de ce désastre majeur – Lartigue ose même « D’ailleurs, peut-être avez-vous écrit sur cet événement ? » Kondo tressaille. « Certainement pas ! » Il n’écrit jamais sur l’exceptionnel pour tous. Il écrit toujours sur l’exceptionnel pour l’un. Un qui est un personnage qu’on ne regarde pas, en général, mais qui vit quelque chose de hors-norme. Il ne nie pas qu’un événement de cette gravité puisse imprégner inconsciemment sa littérature, mais il ne sera jamais son sujet. Qu’est-ce qu’un écrivain peut apporter de plus ? Et il demande « Avez-vous vécu un grand amour, monsieur ? » Lartigue est surpris par la trivialité de la question. « Et vous, madame ? » Laura ouvre de grands yeux. Kondo enchaîne. « Quand on vit un grand amour, il se passe quelque chose d’exceptionnel. Je le pense vraiment. Aimer, quand ça engage l’être tout entier, la perte de contrôle, le glissement vers le vide, le trou noir, c’est exceptionnel. Mais c’est exceptionnel pour Un. L’autre regarde, confronte, envie, se moque. L’autre, c’est le lecteur qui engloutit cet exceptionnel qui ne lui est pas arrivé, mais pourrait lui arriver. » Kondo ne s’intéresse pas au collectif, à l’évolution des sociétés, au destin de l’humanité. Rien ne l’ennuie davantage que ces prédictions prétentieuses qui consistent à s’approcher au plus près de ce qui sera. Ce qui sera ne l’intéresse pas. Il a trop à faire avec ce qui est. Ni cause ni mission. Raconter, scruter, s’amuser. C’est tout ce qui intéresse Kondo. Il ne saurait vraiment pas quoi faire de Fukushima. Ni de la guerre. Ni des attentats.
Le ton est si ferme et fidèlement retransmis par la traductrice que Lartigue a reculé sur son siège et s’est légèrement voûté. Il pensait prononcer « Fukushima » sans risque. Un nom propre fédérateur, générateur de grands sujets, tant pour l’économiste, le politique, l’artiste, le chanteur révolté. Il se retrouve face à un écrivain vexé de façon si épidermique qu’à la manière d’un passeur de relais qui a raté sa course, Lartigue tend le micro à Laura.
Elle l’attrape. Le regarde. S’étonne. C’est un peu long. Pourquoi ne comprend-elle pas tout de suite qu’il faut qu’elle s’empare de la parole, elle qui l’a pourtant si vivement souhaitée ? Les yeux de Kondo et de sa traductrice se posent sur elle comme des pointes de feu. Il s’agit simplement de calmer le battement tempétueux dans son ventre. La moiteur de ses doigts. Il s’agit simplement de se lancer.

Journal
C’est lors du pot qui suit l’émission que l’échange a eu lieu : les écrivains, les attachés de presse, les éditeurs et l’équipe de La Grande Librairie s’y croisent. On se félicite. On se dit « C’était bien ». Éventuellement on râle un peu. Je n’ai pas dit ci, j’aurais dû citer ça. On vérifie « Vraiment, c’était bien ? » C’est inavouable, mais notre envie de toucher le lecteur est forte. Sauf à avoir la chance d’une reconnaissance bien installée, cette émission peut influencer la vie d’un livre. Comme tous, j’espère que ce roman creusera avec moi le sillon d’une voix que je tente de préciser texte après texte. Betty et l’attachée de presse me rassurent. Andreï Makine se tient là, discret, près de son accompagnateur. Moins inquiet que moi, il me sourit. Je papillonne, j’hésite. Et quand je le vois seul, je ne sais pas vraiment pourquoi, j’y vais. Je lui dis que j’ai trouvé son livre douloureux, pessimiste, presque tragique, mais libre. J’y vois de la provocation. Aussi, surtout, de la liberté.
Je suis sincère. Même si elles me choquent parfois, j’aime ces voix qui ne rejoignent pas les refrains ambiants ; ces voix qui interrogent le monde et son évolution sans idéologie, ou presque, en prenant en compte les aberrations de la nature humaine. Au-delà des frontières laisse une trace de désespoir mais surprend par son issue utopique, mégalomane : les héros se retrouvent à la fin du roman au fin fond de la Sibérie et repartent à zéro, en quelque sorte, pour imaginer un nouveau monde, une nouvelle humanité, fondés sur de tout autres valeurs que les nôtres. Avant cela, l’écrivain s’est amusé avec notre société, les extrêmes – droite et gauche – sont moquées à traits satiriques. Il y a du Brecht réac dans l’exagération du tableau. Le texte n’émeut pas mais tourmente ; ce n’est pas rien.
L’œil bleu de Makine s’éclaire. Ses « r » roulent et notre langue qu’il parle si bien chante tellement qu’on dirait la ligne de basse d’une ballade pop. « Oui, vraiment, de la liberté, c’est le plus important. Je crois beaucoup à cette troisième voie dont je parle, le prochain texte est là-dessus. Il y a mon être de naissance, il y a mon être social, et le troisième… la liberté. Ou plutôt… » Quoi ? « L’amour. Oui, on peut le dire ainsi. L’amour. » L’amour ? Tout simplement ? Et alors que j’aimerais lui demander de préciser, car je suis un peu décontenancée par cette réponse toute chrétienne – ou à la Jan Patočka –, il enchaîne « On se connaît, nous, non ? » Je bredouille « Heu… Moi, je vous connais, oui » [c’est un mensonge de politesse, je le connais en réalité très peu] mais je ne pense pas que lui me connaisse. « Si, si, on se connaît, je suis sûr. On ne s’est pas vus à Strasbourg ? » et il ajoute « On n’oublie pas une femme comme vous. » Le compliment me trouble. Dans le mille. Je cherche. Je sonde. Je suis allée quelques fois à la librairie Kléber à Strasbourg, mais je ne me souviens pas l’avoir croisé, et je suis sûre de ne pas avoir participé à une rencontre littéraire avec lui. Je m’en souviendrais. On n’oublie pas un homme comme lui. Je lui dis « Peut-être à la librairie Kléber ? J’y ai signé deux fois. Est-ce que vous vous souvenez qu’on s’est parlé ? » « Non, on s’est croisés… Je suis sûr… »
Ça me flatte et confirme la sensation identifiée plus tôt : je suis le genre de cet homme, et il est mon genre aussi, ou plutôt il l’a été, à une époque déjà racontée dans un livre. « On n’oublie pas une femme comme vous. » Cela pourrait suffire. Mais l’animal est allé plus loin. Dans un registre différent.

Roman
On ne sait pas comment, mais le plus souvent on surmonte l’insurmontable. On ne sait pas d’où ça vient, mais ce premier baiser qu’il faut donner, cette parole engageante qu’il faut prononcer pour obtenir davantage, cet avis qu’on nous demande, cette réclamation qu’on doit faire, tout cela, souvent – au prix d’un effort considérable, certes –, finit par arriver. Le temps passe et on ne se souvient plus de l’effort. Ne reste que la satisfaction de la chose accomplie.
C’est de cet endroit mystérieux que part la première parole de Laura. Elle n’est ni plus ni moins pertinente qu’une autre. Elle est simplement le début d’une immense audace « Quand vous évoquiez ce grand amour tout à l’heure, cet amour exceptionnel, j’ai pensé à votre roman Suspensions qui m’a beaucoup plu. »

Extrait
« Nadja jubile et distribue les verres de Dansefou, vin d’un producteur local talentueux, à qui veut s’enivrer avec elle. Elle enlace Laura et Paul, les félicite et les remercie un nombre de fois incalculable, obligeant Paul à répéter à l’envi « Je n’y suis pour rien ». Il est vrai que Paul n’avait pas mesuré l’étendue de la culture nippone de son épouse. Discrète, elle y fait peu allusion, et les quelques fois où elle s’était aventurée à lui raconter le contenu perturbant ou enthousiasmant d’un roman, au point de n’en pas dormir la nuit, il l’avait taquinée : comment pouvait-elle se laisser affecter par une histoire qui n’avait pas eu lieu, une histoire « inventée » ? N’avait-on pas déjà assez de soucis et d’émotions avec le réel ? Elle avait tenté, un jour, de faire une analogie avec la fascination que Paul portait aux couleurs, mais son époux, espiègle, ne voyait pas d’équivalence. Il avait beau s’enflammer pour certaines teintes (il est intarissable sur les pastels), il n’avait jamais fait d’insomnie pour un bleu cendre ou un rose lilas! »

À propos de l’auteur
MAGELLAN_Murielle_DRMurielle Magellan © Photo DR – éditions Mialet Barrault

Murielle Magellan est romancière et dramaturge. Depuis Le Lendemain, Gabrielle (2007), elle a publié Un refrain sur les murs (2011), N’oublie pas les oiseaux (2014), Les Indociles (2016) et Changer le sens des rivières (2019). Géantes est son sixième roman. (Source: Éditions Mialet Barrault)

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Les contreforts

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En deux mots
Une famille de châtelains désargentés se bat pour sauver son patrimoine. Autour de Léon Testasecca et de Diane son épouse, ses enfants Clémence et Pierre vont tenter avec leurs moyens de repousser une échéance par trop prévisible.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qu’est-ce qui n’est pas impossible?

Pour son nouveau roman, Guillaume Sire change de registre. Le Prix Orange du livre 2020 avec Avant la longue flamme rouge nous entraîne cette fois sur les chemins de l’Aude où une famille tente de sauver son château. Un combat inégal, mais une vraie épopée!

Après le succès de Avant la longue flamme rouge, notamment couronné par le Prix Orange du livre 2020, Guillaume Sire a répondu aux questions du portrait chinois de La bibliothèque de Juju. A la question, s’il était un endroit du monde, le romancier a répondu Montahut: «C’est une colline près de Carcassonne. Il faut passer par le village de Palaja, et monter dans les Corbières, vers le Col du Poteau. Après la bergerie de Montrafet, vous continuez sous le grand cèdre bleu, puis vous montez entre les genêts et les chêneverts, à gauche, et vous arrivez à Montahut.» Si je reviens sur cette description, c’est parce qu’elle nous livre la clé de ce nouveau roman précisément situé dans cette région de l’Aude.
Léon Testasecca est le châtelain de Montrafet. Mais à l’image de son château qui tombe en ruines, il ne possède plus grand chose de sa gloire passée et doit se battre pour ne pas être expulsé. Fort heureusement, il peut compter sur sa famille. «Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.» Un clan qui va devoir faire face à une montagne de problèmes pour tenter de sauver leur héritage.
Léon Testasecca est un frondeur. Il n’hésite pas à faire le coup de poing pour défendre ses idées et son honneur. S’il imagine que le vin, qu’il ingurgite en grandes quantités, sera peut-être sa planche de salut, il paraît bien seul à penser que la fortune se trouve dans son vignoble. Mais ceux qui pensent qu’il y a une mine d’or sous le château fantasment tout autant. Tandis que Pierre chasse, Clémence passe ses journées à consolider ce qui peut l’être. Et Diane se bat pour obtenir des subventions, obtenir la mansuétude de l’administration et des créanciers.
De retour de l’une de ses escapades, Léon découvre qu’un arrêté d’expulsion vient d’être édicté parce que pour l’administration, le monument est désormais en péril. Mais ce n’est rien en comparaison des engins de chantier qui débarquent un beau matin et entreprennent de préparer le terrain pour y ériger un lotissement. Car une partie du terrain a été préemptée sans l’accord de la famille et que désormais, il va falloir aussi engager les peu de moyens à disposition dans un combat juridique long et incertain.
Mais pour Léon et les siens, il est hors de question de céder. La guerre est déclarée!
Cette nouvelle version du combat du pot de terre contre le pot de fer est une tragédie en cinq actes que Guillaume Sire nous livre avec le bruit et la fureur qu’il faut y associer pour faire monter la tension dramatique. Les croyances et la légende bâtie autour du «minotaure de Montrafet» ajoutant aussi à cette épopée le poids du mythe.
Et quand Diane, la princesse parisienne, murmure contre la poitrine de son Minotaure de mari: «J’ai peur parfois que tout cela mène à une impasse. J’ai peur que le combat soit perdu d’avance. J’ai peur que la victoire soit impossible.» il peut affirmer avec force la phrase qui le guide depuis toujours: «Qu’est-ce qui n’est pas impossible?»
Guillaume Sire a retrouvé non seulement les terres de son enfance, les goûts et les odeurs, mais aussi les rêves qui ont construit le romancier qu’il est aujourd’hui devenu. Avec cette envie un peu folle de déplacer des montagnes par la force des mots… et rendre l’impossible possible.

Bonus
Le photographe Fred Boer propose de superbes photos prises à Montrafet.

Les Contreforts
Guillaume Sire
Éditions Calmann-Lévy
Roman
352 p., 19,90 €
EAN 9782702182154
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Palaja et alentours. On y évoque aussi Toulouse et Carcassonne ainsi qu’une fugue vers la mer.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un éclair découpa l’horizon, suivi de sa morsure sonore, et une goutte tomba, grosse comme un doigt — et le grand délire commença.»
Au seuil des Corbières, les Testasecca habitent un château fort fabuleux, fait d’une multitude anarchique de tourelles, de coursives, de chemins de ronde et de passages dérobés.
Clémence, dix-sept ans, bricoleuse de génie, rafistole le domaine au volant de son fidèle tracteur ; Pierre, quinze ans, hypersensible, braconne dans les hauts plateaux ; Léon, le père, vigneron lyrique et bagarreur, voit ses pouvoirs décroître à mesure que la vieillesse le prend ; Diane, la mère, essaie tant bien que mal de gérer la propriété.
Ruinés, ils sont menacés d’expulsion. Et la nature autour devient folle : des hordes de chevreuils désorientés ravagent les cultures. Frondeurs et orgueilleux, les Testasecca décident de défendre coûte que coûte le château.
Dans cette épopée baroque et tragique où on retrouve toute sa puissance romanesque, Guillaume Sire érige une mythologie sur la terre de son enfance.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
A voir A lire (Cécile Peronnet)
Blog Les Chroniques de Goliath (Jérôme Cayla)

Les premières pages du livre
Prologue
Le château de Montrafet se trouve à vingt kilomètres au sud-est de Carcassonne, sur les contreforts des Corbières. On y accède par un chemin de gravier depuis Palaja, un village sans puits peuplé de vignerons et d’enfants à l’accent métallique. Le château est ceinturé de remparts de dix mètres de haut, coiffés de mâchicoulis et de créneaux, à l’aplomb desquels s’élève une forêt de tours aux proportions maladroites. Rien ici n’a été construit pour l’agrément. Montrafet est un fort d’arrêt immense mais sec et cabossé, bouclier du fond des âges, où les rois avaient pris jadis l’habitude d’envoyer en garnison leurs généraux les plus fidèles et leurs sujets les plus récalcitrants. Chaque demi-siècle y a ajouté son épisode : une coursière béante, une chapelle, un arrière-corps de marbre, une nef ou un module défensif sous les corniches de pitchpin ; ainsi l’édifice a-t-il collectionné des gestes architecturaux réputés inconciliables, et il s’est épanoui à flanc de colline comme une fleur dégénérée.
Le château, aujourd’hui, est en piteux état. Des poutrelles de chantier doublent les arcs-boutants dont la pierre, harassée par le soleil, est jaunâtre et poreuse. En de nombreux endroits, les reprises au ciment font des taches claires ; et, à quelques mètres de l’entrée sud, un pilastre, surnommé l’« ancienne colonne », est effondré, Les mâchicoulis sont pleins d’eau ; des bâches bleues pendent sur les banquettes d’infanterie, suturées au fil de fer et au chatterton. Sur la façade nord, une série d’anneaux d’acier cliquettent par grand vent, « personne ne peut dire à quoi ces anneaux ont servi ni même s’ils ont servi un jour.
Quarante hectares de vigne font au château une traîne de mariée tantôt d’émeraude, tantôt de rubis ou d’or mat, transmuée dans l’hiver en mantille de veuve. Au sud et à l’est, les Corbières enfoncent leurs racines de granit dans les traces d’un océan paléolithique, et dans les souvenirs calcifiés d’une époque pas si lointaine où la neige tombait à Noël sur les pâtis des plateaux. Plusieurs chemins de sanglier s’évadent au milieu des chênes trapus, des cormiers, des arbres aux fraises et des genêts. Les clairières et les trous d’eau créent des ouvertures dans la forêt. Un cèdre aux branches colossales projette sur les remparts des ombres géométriques, susceptibles de changer en quelques secondes à la fois de forme et de texture, au point qu’il semble dans ces parages que la lumière est volontaire.
La colline appuyée sur le château s’appelle Montahut (« mont haut»). Derrière elle, on aperçoit le col du Poteau, la montagne d’Alaric et, au-delà, un désert d’herbes jaunes étendu sur près de cent kilomètres jusqu’à la côte d’Estarac et la Méditerranée.
Pierre de Testasecca descend vers Montrafet par le chemin du grand cèdre. Le jeune homme a moins le corps d’un chasseur ou d’un vigneron que celui d’un poète égaré dans un parc. Ses cheveux mi-longs, noirs, sa minceur, son regard vénitien, son nez sévère et une certaine agilité assortie d’une force qui n’a rien d’encombrant le dotent d’une grâce mystérieuse. Il dévale Montahut et pénètre dans le château par une porte dérobée de l’aile sud. À l’intérieur, on entend les jappements d’un chien, puis d’autres pas, des voix, et la lame d’un couteau.

Acte I
Pierre passe sous l’aine, et enfonce le couteau au renflement du croupion dont il tient écartés les bords caoutchouteux. Il y a encore quelques heures, ce perdreau volait dans la campagne à la recherche d’une femelle avec qui partager son nid de paille et de boue beurrée. La chair cède. Les vaisseaux s’entortillent autour de la lame. Les entrailles apparaissent : le foie couleur guimauve, le cœur dans un liquide délié, la graisse cireuse, l’intestin, la vessie aux reflets grenadine. Pierre extirpe ensuite les poumons qui ont l’air chacun d’être le cœur d’un animal plus grand et, surtout, moins mort.
Il scrute l’horizon, au-delà de la ligne en pointillé des remparts et des casemates d’où il guettait dans l’enfance le passage des bêtes rousses. Des guirlandes de nuages retiennent le soleil. La terre, crayeuse, émet des radiations compactes. Les moustiques tigres frétillent sous les chardons. Ils organisent des guets-apens autour de la meule sur laquelle chaque matin, Diane, la mère de Pierre, installe une carafe de jus de citron et une soupière de café. Plus bas, c’est le froufrou des chênes verts et des câpriers. La symphonie en ré mineur des crapauds. Prudentes, les rainettes se tiennent à un mètre de leurs cousins, prêtes à s’enfuir au cas où il prendrait à l’un d’entre eux l’envie d’un hors-d’œuvre plus consistant qu’un ventricule de moustique ; elles pataugent dans la vase pâle.
Pierre ouvre la lucarne du long couloir. En levant les yeux, il aperçoit, sur le plâtre et les pierres rebondies de la tour carrée, les lacérations du point du jour. Loghauss, la démone, est réveillée…
Clémence, sa grande sœur, entre, accompagnée du chien Bendicò. Elle porte une veste bleu marine, col en velours, intérieur écossais, ouverte sur une chemise d’officier, et avec ça une culotte de cheval et des bottines terre de Sienne. Sa peau est rougie par endroits. On dirait une ancienne femme des forêts sous une frange Grand Siècle. Sourire imperméable, en demi-parenthèse… Elle cherche un objet sur les étagères. Trois rondelles métalliques tombent dans un bruit de machine à sous. Elle ne les ramasse pas. Enfin, elle déniche le tournevis cruciforme, au manche coudé, qu’elle cherchait.
S’il devait décrire sa sœur à quelqu’un qui ne la connaît pas, Pierre évoquerait un voilier en suspension à un ou deux mètres au-dessus de la mer, une mer trouble, noire, brutale – le voilier se déplacerait au milieu des oiseaux, des bulles d’écume, des blocs de glace, des épaves et des poissons volants.
Clémence ramasse les rondelles et les met dans sa poche, puis lui adresse un clin d’œil.
Après avoir plumé le perdreau, Pierre le passe au chalumeau. Il le disposera dans le congélateur avec des dizaines d’autres. Il referme la lucarne et essuie ses mains moites.
— La chasse a été bonne ? demande Clémence.
— Un perdreau, trois bécasses.
— Comment les as-tu prises ?
— À la croule, avoue-t-il en évitant le regard de sa sœur, qui n’est pas sans savoir que la chasse à la croule consiste à guetter le chant d’amour du roi des gibiers, et qu’elle est injuste pour l’oiseau qui volette en appelant de ses vœux la saillie reproductrice, mais rencontre, à la place, une volée de numéro sept.
— À la croule, fin avril ?
— Que veux-tu, nos bécasses sont romantiques.
Pierre en a suspendu une au-dessus du plan de travail. Clémence observe l’animal à l’œil rond de sorcier. Elle a toujours ressenti du respect mêlé de crainte, et d’un autre sentiment, une espèce de mélancolie, devant ce gibier au goût de prune confite dans la saumure. Elle les imagine, quelques secondes avant de mourir, anges bruns zigzaguant dans le crépuscule à la recherche de l’amour fou…
— Je devrais te dénoncer au garde-chasse, même si je crois que ce brave Arnoult est pire que toi.
— Attends un peu d’en manger une, tu verras.
Bendicò remue la queue, rendu impatient par le fumet du sang mélangé sur l’établi à la sciure de bois et aux plumes grillées. Pierre lui donne à lécher la lame du couteau.
Dans l’enfance, Clémence et lui avaient l’habitude de se réfugier dans ce couloir quand il pleuvait. C’était leur zone insubmersible. L’eau ruisselait sur les demi-lunes du rempart ouest et jouait sur la tôle des volets comme d’un xylophone détraqué. Pour l’accompagner, ils frappaient avec des louches de cuivre sur des faitouts bosselés. Parfois un autre bruit venait, un sac de grains renversé, une rafale ou un oiseau de nuit – une pipistrelle coincée dans un contrevent –, alors ils instruisaient des enquêtes féeriques. Un jour, ils conçurent un circuit d’un bout à l’autre du couloir : une bille d’agate devait rouler dans des demi-bambous et des tubas, puis basculer une javelle de trois cents dominos, dont le dernier actionnait un bilboquet et une boule de pétanque, emportée à son tour par un toboggan en toile de jute jusqu’à un manche à balai, qui tombait dans des spirales de corde, et renversait un fil à plomb sur l’interrupteur d’une lampe de chevet. Un autre jour, ils tracèrent des lignes au sol pour jouer à la pelote basque. Et une autre fois, Clémence inventa un parcours du combattant pour Bendicò. C’est dans ce couloir qu’elle démontra à Pierre que le fer a une mémoire : en chauffant un ressort qu’on a déplié, même après plusieurs années, il se remet en place. Pierre lui demanda si cela pouvait fonctionner en chauffant un tombeau – les souvenirs du mort remonteraient à la surface, on entendrait des voix, des rires au loin ; mais elle répondit que cela n’avait rien à voir, et il fut tellement vexé que Mamita leur grand-mère, en le trouvant deux heures plus tard près du grand escalier, déclara qu’il était « plus susceptible qu’une princesse illégitime ».
— Tu te souviens, demande Clémence, quand maman nous a installé une tyrolienne ?
— On atterrissait sur un champ de laine, la tête dans un polochon crevé.
— Même papa a essayé. Il riait tellement que j’ai cru qu’il s’étouffait.
Un linceul nuageux passe à cet instant devant le soleil, et arrache du fond de l’horizon de longues entraves roses et grises. Les ombres chinoises projetées par les créneaux sur les ravelins du rempart sud y laissent une fois disparues comme des traces de doigt.
— Papa est rentré ? demande Pierre.
— Non. J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est sur répondeur. Il ne devrait plus tarder.
— Tu crois qu’ils lui ont dit non, à la chambre d’agriculture ?
— Bien sûr qu’ils lui ont dit non. Pourquoi voudrais-tu qu’ils acceptent de lui prêter de l’argent ?
— Et après, tu crois qu’il s’est bagarré ?
— Sans doute.
— Comment on va faire, Clém ?
— Il faudra trouver de l’argent ailleurs. On va se débrouiller. Maman a sûrement des idées.
Elle hausse les épaules, mais Pierre ne comprend pas ce que cela signifie.
— On devrait aller le chercher, tu crois pas ?
— Je vais voir ça avec maman, répond Clémence.
— Où est-elle ?
— La dernière fois que je l’ai vue, elle s’apprêtait à partir au Chaudron pour constater les dégâts. Figure-toi que les chevreuils ont défoncé les serres.
— Et les fraises ?
— Ils ont tout mangé, neuf kilos à peu près. Maman devait les vendre demain à Cazilhac. Le pire, c’est qu’elle a déjà payé sa place au marché. Ils ne la rembourseront pas.

Six mois plus tôt, personne n’avait encore jamais croisé de chevreuil dans la région. Au début, on ne croyait pas les chasseurs qui prétendaient en avoir aperçu des troupeaux entiers, on pensait qu’ils exagéraient pour obtenir davantage de bagues de la part de la Fédération. Il a fallu que les cueilleurs de champignons en voient à leur tour, puis les promeneurs, les automobilistes (il y a eu plusieurs accidents) et finalement des scientifiques dépêchés par l’Institut national de la recherche agronomique, pour qu’on se rende à l’évidence : un exode est en cours, les chevreuils descendent vers l’Espagne en suivant les cours d’eau. Pierre les imagine dans les causses du Quercy, à la lisière des ravins : des milliers, en route vers Montrafet. Personne ne peut dire pourquoi. Si c’était à cause du réchauffement, ils migreraient vers le nord. « Ou alors Dieu leur a donné un ordre », a suggéré l’abbé Monet à la fin d’une messe, le mois dernier.
— Il paraît que dans les Landes c’est la même chose, ajoute Clémence. Les chevreuils ont détruit huit cents hectares de pins plantés après la tempête de 2009.
Elle n’aime pas les chevreuils ; des animaux fragiles, à la peau fine, gracieux mais imprévisibles, surtout quand ils ont peur, et constamment affamés.
— J’ai trouvé le corps d’une genette près d’Estanave, dit Pierre, déchiqueté, comme si elle avait été lapidée. Je me demande si…
— Ne dis pas n’importe quoi.
Clémence lui tapote l’épaule, condescendante ; il déteste quand elle le prend de haut de cette façon.
— Je te jure, Clém, c’était bizarre…
Indisposée par l’odeur de sang et de chiure d’oiseau, elle ouvre la lucarne. À cet instant, le téléphone du château, sous le grand escalier, se met à sonner. Ils l’entendent au loin.
— C’est peut-être papa, dit Pierre.
— À mon avis, c’est plutôt Stéphane Chauvet. Il a déjà appelé plusieurs fois ce matin.
Stéphane Chauvet est le président de l’association départementale de VTT. Il nourrit un projet d’excursion thématique sur Montahut, dont Léon ne veut pas entendre parler.
Le téléphone ne sonne plus.
— Maman a dû décrocher. Elle n’était pas encore partie pour le Chaudron aux fraises.
Clémence regarde vers l’ancienne colonne. Un chêne vert a été fendu par la foudre l’an dernier, et une mousse blanche a poussé dans son tronc squameux ; les insectes pullulent, l’eau stagne. Elle essaie de voir après le rocher en clé de fa, mais ne trouve pas ce qu’elle voudrait ; seulement les lances vineuses des cyprès.
— Papa ne rentrera pas ce soir. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé.
Elle aperçoit sur le front de son frère deux gouttes de sueur.
— Tout va bien ?
Pierre nettoie le sang du perdreau rassemblé en écailles au bord de l’établi. Bendicò rafle quelques paillettes au passage. La peur est inévitable, Pierre le sait. Elle est insensée mais inévitable : un grand shoot de peur brute.
— Je m’inquiète pour papa.
— Il finira par rentrer, ne t’en fais pas, et, s’il n’est pas là demain, nous partirons à sa recherche.
L’âme de Léon n’est pas, comme celle de Clémence, un voilier au-dessus des mers, mais plutôt un cachalot qui fend la tempête avec sa gueule ahurissante.

Pierre et Clémence ont essayé de téléphoner à Léon, et lui ont laissé un message. Clémence espère que la voix de Pierre, plus fébrile que la sienne, encore enfantine sur les finales, l’incitera à rentrer si jamais il se décidait par miracle à consulter sa messagerie.
Diane apparaît sous l’agrafe du vestibule, en culotte de cheval et bottes, ses cheveux cendre et or relevés en chignon. Les pattes-d’oie au coin de ses yeux et les légers sillons près de ses lèvres ont définitivement fixé sur son visage un sourire attendri et énigmatique. Sa bague de fiançailles, une émeraude, et sa chevalière à pierre bleue diffusent une lueur à deux tons dont, même habitué, il est difficile de détacher le regard. Elle tient une liasse de formulaires. Bendicò se précipite pour qu’elle le flatte ; il tourne autour de ses mollets. Après avoir éconduit Stéphane Chauvet, qui n’est pas prêt à verser un euro pour l’entretien des chemins sur lesquels il voudrait faire passer chaque week-end une horde de vélocipèdes, Diane est allée constater les dégâts causés par les chevreuils dans les serres du Chaudron aux fraises. La catastrophe : bâches déchirées, fruits dévorés, plants pulvérisés. Une glu verte a remplacé les folioles dentelées et les pastilles blanches des fraisiers.
— Léon n’est pas rentré ? demande-t-elle.
Elle ne partira pas à sa recherche. Elle lui a trop couru après dans les bistros, les cliniques, les fossés ; cette fois, elle préfère attendre qu’il revienne à Montrafet par ses propres moyens, avec comme d’habitude un œil poché, de l’eau gazeuse, la conscience en charpie, du mercurochrome, l’œsophage brûlé à l’armagnac et, partout, des Tricosteril.
— J’ai essayé de l’appeler, mais son téléphone est éteint, dit Diane en déposant ses papiers sur une console du vestibule, à côté d’une paire de lance-fusées Second Empire et d’une dizaine de cartes à jouer : les atouts d’un jeu de tarot, illustrés à la manière de Jérôme Bosch.
Sur le trois, un paon à visage humain enferme une nonne dans un four à pizza. Qui a posé ces cartes là en désordre ? Quel esprit malin est venu jouer pendant la nuit ?
— On a essayé aussi, dit Clémence. On a laissé un message.
— Il ne l’écoutera pas.
— On devrait aller le chercher, dit Pierre.
Diane balaie l’air avec sa main, puis replace ses cheveux sous la barrette en bois qu’elle peine à refermer.
— C’est inutile. Il a dû profiter de son rendez-vous à la chambre pour voir des amis, ou faire un esclandre, comme la dernière fois, parce que le vin n’était pas servi à température. On sait, hein, de quoi il est capable.
— Mais maman, insiste Pierre, il lui est peut-être arrivé quelque chose…
— Ne t’inquiète pas.
— Si tu me prêtais la voiture, suggère Clémence, je pourrais…
— C’est hors de question. Tu n’as pas ton permis ; tu l’auras comme tout le monde à dix-huit ans. D’ici là, je t’interdis de conduire. Je sais que tu l’as prise l’autre jour, lorsque j’étais chez les Jonquères avec la camionnette, j’ai vu la jauge, et quand je suis rentrée le capot était tiède.
Dimanche dernier, Clémence a passé la journée à Port-la-Nouvelle avec Sophie, Rachtouille et deux copains de Lézignan : Lionel et Alexandre. Comme aucun d’entre eux n’avait de voiture, elle a proposé d’emprunter celle de sa mère en douce. Pierre n’a pas voulu les accompagner ; les gars de Lézignan se moquent de lui quand ils le voient. D’ailleurs, dimanche dernier, lorsque Lionel a prétendu qu’il était « à côté de la plaque », Clémence lui a fourré sa glace à l’italienne dans l’œil, et lui a pincé le nerf de la cuisse, en le prévenant que, s’il parlait encore une fois de son frère de cette façon, elle lui ferait avaler tout le sable de la plage ; elle sentait le nerf rétrécir sous ses doigts, le pauvre Lionel hurlait de douleur.
— Ce n’est pas ce que tu crois, maman, en fait, j’ai…
— Je ne veux pas savoir. Il n’y a aucune raison valable. Je ne veux plus que tu prennes ma voiture, est-ce que c’est clair ?
Clémence fronce les sourcils. Autrefois, sa mère leur passait tout ou presque. Chaque enfant du village rêvait d’en avoir une qui fût aussi libérale. Mais depuis quelques mois, Diane est plus dure, ne veut plus jouer, et ne veut plus s’asseoir près de la cheminée, après le repas, pour « débriefer » ; elle n’éclate plus de rire, ou à peine, lorsque Léon se lance dans un de ses récits rabelaisiens.
— Est-ce que c’est clair ? répète-t-elle.
— Très clair.
Pierre jurerait avoir vu une carte du jeu de tarot, le quatre, s’animer : un moulin, une dame en amazone sur une jument palomino, une ombrelle et des feuilles mortes. »

Extrait
« — J’ai peur parfois que tout cela mène à une impasse, murmure la princesse parisienne lovée contre la poitrine du Minotaure. J’ai peur que le combat soit perdu d’avance. J’ai peur que la victoire soit impossible.
Léon la soulève comme une poupée de laine, l’embrasse.
— Qu’est-ce qui n’est pas impossible? » p. 245

À propos de l’auteur
SIRE_Guillaume_©DRGuillaume Sire © Photo DR

Guillaume Sire est écrivain et enseignant à l’université Toulouse-Capitole. Son précédent roman, Avant la longue flamme rouge, a été distingué par de nombreux prix littéraires, notamment le prix Orange du livre, le prix des lecteurs de la Ville de Brive, le prix du roman Coiffard. (Source: Éditions Calmann-Lévy)

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On ne parle plus d’amour

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Sélectionné pour le Prix Cabourg du roman 2021

En deux mots
Louise s’apprête à convoler en justes noces avec Armand-Pierre, à la satisfaction de son père qui voit dans cette union l’occasion de conforter son entreprise et son pouvoir dans son petit coin de Bretagne. Mais l’arrivée de Guillaume, qui se chauffe d’un tout autre bois, va bouleverser tous les plans.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique
«Le mariage vient de l’amour comme le vinaigre du vin»

Lord Byron

L’ironie mordante de Stéphane Hoffmann fait merveille dans ce roman où, du côté de la Bretagne, les représentants de la «bonne société» vont se heurter à une jeune fille rebelle. Quel régal!

«Chef d’œuvre de finesse, d’effronterie, de classe et d’insolence, que je vous conseille». Si Stéphane Hoffmann parle ici d’un discours de réception à l’Académie française, cette phrase résume comme un gant son nouveau roman, grand bonheur de lecture. S’il reste fidèle à la haute-bourgeoisie, il choisit cette fois les hobereaux de province et les paysages déchirés de la Bretagne pour planter son décor.
En arrivant au port de Le Guénic-sur-Vilaine, Louise Lemarié (un patronyme qui ne lui va pas forcément comme un gant) est un peu contrariée. Elle n’aime pas trop les mondanités et doit faire contre mauvaise fortune bon cœur. Car elle vient assister à la remise de l’Ordre national du mérite, décerné à son père Olivier, Président du Yacht-club. Le ministre chargé de lui remettre sa breloque est suivi comme son ombre par Armand-Pierre Foucher. Le jeune homme n’est autre que le futur mari de Louise, même s’il ne fait pas précisément bondir le cœur de sa promise, mais comme l’union semble réjouir les deux familles…
En attendant de passer la bague au doigt, elle se divertit. Par exemple en prenant la défense d’un jeune homme qui entend se mêler aux invités et dont le visage ne lui semble pas inconnu. Car quelques mois plus tôt, Guillaume du Guénic a aidé Louise qui tentait de sauver un oiseau blessé, en lui prêtant son écharpe. Lorsqu’elle était venue lui rendre son bien, il sortait de son bain et l’avait accueillie dans le plus simple appareil. Une aisance et une spontanéité qui l’avaient bien davantage séduites que les ronds-de-jambe d’Armand-Pierre. Comme dans sa famille, le respect des conventions semble devoir être placé au-dessus de tout, elle s’amuse en peu. «Le bonheur n’a jamais été prévu. Il est même mauvais genre. Là où vit Louise, il faut être élégant, prospère et puissant, mais il est superflu d’être heureux. On tient à distance l’amour, ses désordres comme ses éblouissements. On peut coucher à discrétion, on ne doit pas se laisser aller à aimer.»
Un principe que Guillaume et Louise, à force de se jauger, de se rapprocher et se frotter, vont mettre en pratique avec un plaisir renouvelé, passant d’un lit à l’autre dans la belle demeure familiale. Une récréation qui, contrairement à ce qu’ils croient, va finir par bouleverser l’ordre établi. Les yeux de Louise se dessillent, tout comme ceux de Guillaume, désormais rival d’Armand-Pierre.
Comme dans ses précédents romans, Un enfant plein d’angoisse et très sage et surtout Les belles ambitieuses, Stéphane Hoffmann laisse aux hommes le soin de s’étriper, d’étaler leur ambitions, leur couardise et leur immaturité et donne la part belle aux femmes. Qui réussissent parce qu’elles changent. Si on ne parle plus d’amour quand on parle de mariage, on en parle beaucoup dans ce roman. Pour le rapprocher des mots liberté et bonheur. Avouez qu’il serait bien dommage de le laisser filer…

On ne parle plus d’amour
Stéphane Hoffmann
Éditions Albin Michel
Roman
250 p., 18,90 €
EAN 9782226460981
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Bretagne dans la cité imaginaire de Le Guénic-sur-Vilaine, du côté de Vannes et La Roche-Bernard.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« L’amour est une emprise réciproque qui fait s’envoler la liberté. Donc, n’en parlons plus. »
Louise et Guillaume ne parlent plus d’amour, ils le font.
Pourtant, Louise doit épouser dans quelques mois un homme riche qu’elle méprise, quand Guillaume tente de se relever d’un chagrin où il a cru mourir.
Leur passion bouleverse tout dans cette petite villégiature de Bretagne où s’agite une société qui ne croit qu’au champagne, aux régates, aux jardins, aux bains de mer et autres plaisirs de l’été.
On l’aura compris, dans On ne parle plus d’amour, il n’est question que d’amour.
Il blesse, distrait, porte, détruit, réconforte et s’impose à la dizaine de personnages qu’il mène dans ce roman vibrant et léger comme une flèche, et qui frappe en plein cœur.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr


Stéphane Hoffmann présente On ne parle plus d’amour © Production Éditions Albin Michel

Les premières pages du livre
« On manquerait de champagne pour la réception de vendredi. Louise Lemarié est chargée par son père de passer chez le caviste en prendre trois ou quatre cartons.
– Trois ou quatre ? lui demande-t-elle.
– Quatre. Ça fera de la réserve. Tu diras que je passerai payer.
Ce qui fait tiquer le gars :
– Demandez à votre patron…
Louise a un petit rire :
– C’est mon père.
L’air navré du caviste. Il hausse les épaules et poursuit :
– Eh bien, demandez à votre père de passer me voir assez vite. La note s’allonge. Ça fait un bout de temps. Mon comptable râle. Je vous donne deux cartons. Plus, je ne peux pas. Il n’a qu’à venir chercher les deux autres. Avec son carnet de chèques. Non, plutôt sa carte bleue. Vous le lui direz ?
– Je le lui dirai.
– Promis ?
Le sourire de Louise.
– Promis !
Les deux cartons sont dans sa voiture. Louise a souri, promis, oublié. Avant La Roche-Bernard, elle a quitté la route de Nantes pour descendre vers Le Guénic-sur-Vilaine et se rappelle soudain son engagement envers le caviste.
Elle éteint la radio. Elle aimait pourtant cette chanson. Il faudra qu’elle y pense pour la playlist de son mariage, début septembre, dans un peu plus de quatre mois.
Ne devrait-elle pas, à cette idée, tressaillir de joie ? Or, Louise s’en fiche un peu. Son mariage l’ennuie. Personne autour d’elle ne semble d’ailleurs vraiment s’en soucier. Là encore, une ombre passe : celle, pesante, de son père.
C’est lui qui a tout manigancé.
D’habitude, la route qui descend vers Le Guénic met Louise de bonne humeur, sans qu’elle comprenne pourquoi.
C’est un chemin en lacets, à peine carrossable, goudronné depuis peu, et qui serpente depuis le plateau jusqu’au fleuve parmi ajoncs, genêts, bruyère, chênes verts et fougères, le tout surplombé de pins maritimes.
Mais aujourd’hui, l’humeur de Louise est affectée par cette histoire de champagne. Ce que lui a dit le caviste. Les ardoises que son père semble laisser un peu partout. Grand train de vie, factures impayées et, de temps en temps, des coups de fil, messages, huissiers qui passent : « Vous remettrez ceci à votre père, on ne le fait pas pour le plaisir, vous savez, ça devient urgent. »
Au début, ces visites angoissent Louise. Elle en parle à sa mère, qui hausse les épaules :
– Il a toujours été comme ça, que veux-tu ? La folie des grandeurs. C’est de famille, son père était pareil. Il ne changera plus, maintenant. Ou alors, en pire. Et puis, ajoute-t-elle, je suis là. Il me reste encore un peu d’argent. En vingt-cinq ans de mariage, ton père m’a coûté cher, tu sais. Il m’a déjà fait les poches. J’ai dû apprendre à me défendre. J’ai appris. Ne t’inquiète pas.
Petit sourire de Louise.
– Je ne m’inquiète pas, murmure-t-elle.
Mais elle esquive la caresse de sa mère. Ces confidences la gênent et, comme les catastrophes annoncées n’arrivent pas, Louise finit par se dire que les affaires de son père ne sont pas les siennes. Sa mère n’est pas sans fortune. Son sang-froid achève de la tranquilliser et de lui rappeler la bonne vieille règle : parler d’argent, c’est plouc.
Plus Louise descend, plus la Vilaine semble lui souffler au visage une haleine fade de vase tiède et de sel. Le barrage d’Arzal n’y peut rien : quand la force des marées se ligue à une sécheresse qui fait baisser le niveau du fleuve, l’eau salée remonte jusqu’à La Roche-Bernard et arrose, rive droite, le petit port du Guénic dont les installations apparaissent, de virage en virage, dans un désordre devenu insupportable au père de Louise depuis qu’il a pris la présidence du yacht-club : stères de bois mal alignés, coques de voiliers retournées en attendant d’être réparées, tas de sable et de gravier, rouleaux de câbles et monceaux d’une ferraille mal identifiée mais dont on se dit que, peut-être, ça pourra servir. Moyennant quoi, l’herbe pousse, que les aiguilles de pin recouvrent peu à peu.
Plus elle approche du fleuve, plus l’humeur de Louise, malgré tout, se fait légère, et c’est presque en chantonnant qu’elle se gare près d’un hangar où s’activent quelques jeunes gars qu’elle connaît.
Pourtant, en descendant de voiture, Louise a comme un coup. « La barbe ! » Et de se demander ce qu’elle fiche là, devant l’enfilade des installations du club, le long du fleuve. Elle a rangé sa voiture près du garage à bateaux que prolongent, le long d’un quai de granit, un hangar de tôle, un atelier, une petite pelouse plantée de pommiers où l’on met à sécher les voiles qu’on vient de rincer et, au bout, à une bonne centaine de mètres, la villa où est installé le club-house.
Louise est en train de réaliser qu’elle devra porter jusque là-bas les deux cartons de champagne. Elle en a la force, ce n’est pas la question, mais elle n’en a pas l’envie.

2
Quelques minutes plus tard, Olivier Lemarié gare en klaxonnant, près de la voiture de sa fille, sa nouvelle Range Rover dont les deux derniers loyers ont été rejetés par la banque. Dans le coffre ouvert de Louise, il remarque deux cartons de champagne.
– Hé, toi !
– Monsieur ?
Olivier Lemarié tique. Il préfère qu’on l’appelle « Président », surtout aujourd’hui, mais il trouve élégant de se montrer accessible. La tête du jeune homme lui dit bien quelque chose : un de ces crève-la-faim traînant toujours au club, rêvant d’être en mer sans se donner les moyens d’un bateau – il les méprise un peu pour cela –, mais il est incapable de se rappeler son prénom.
– Prends ces bouteilles et porte-les avec les autres !
– Les autres ? Où ça ?
Le président Lemarié ne répond pas. « Quel con ! » se dit-il, et il se dirige vers le club-house. Il aurait pu prendre un carton, mais est-ce son travail ? Est-ce de son âge ? Peut-il prendre le risque de se salir, un jour comme aujourd’hui ?
Sur les cent mètres qui le conduisent au club-house, Olivier Lemarié croise quelques-uns des bénévoles du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine, marins sans bateaux qui s’attardent sur les pontons devant les bateaux sans marins. Confondant les prénoms, il la joue à la camarade et se glorifie de se montrer si simple, si aimable et si drôle.
– Alors, les gars, dit-il au hasard, on embarque pour le Rhum, cette année ?
– Ah ça, Président, on aimerait bien. On a tout ce qu’il faut, dit l’un d’eux en montrant ses mains. Oui, on a tout ce qu’il faut. Il nous manque juste l’argent et le bateau.
– Bah ! ça se trouve, tout ça, ça se trouve. Faites comme moi, ha ! ha ! ha ! Épousez une femme riche !
Les gars prolongeraient bien la discussion, mais le Président a déjà filé, content de s’être montré si abordable, pense-t-il, « ils sont comme mes ouvriers, je les impressionne, sans doute, mais c’est la noble solitude de ma fonction. Il faudra que j’y pense pour mon livre ».
En fait, Olivier Lemarié est mal à son aise avec ces jeunes passionnés loqueteux, trop exaltés pour avoir déjà l’élégance qu’il veut donner à son club. Ainsi avait-il dû un jour remettre à sa place un matelot traînant en survêtement sur les pontons :
– Hé ! tu te crois où, toi ? Dans un gymnase ? Au bataillon de Joinville ? On ne fait pas son service militaire, ici. Va t’habiller correctement.
S’habiller correctement, au yacht-club du Guénic-sur-Vilaine c’est connaître, sans les avoir appris, les codes pour les dépasser, être usé mais pas trop, se sentir à l’aise avec des fautes de goût qu’on fait exprès, un négligé chic, bref : bien élevé depuis plusieurs générations.
Aussi le président Lemarié a-t-il pris l’habitude, lorsqu’il croise quelqu’un, de le toiser de haut en bas, puis de bas en haut, pour voir si sa dégaine le rend digne ou non de son club.
En attendant son mari, Suzanne Lemarié virevolte dans le club-house, mot bien pompeux pour cette vieille, petite, triste et solide bicoque de granit aux murs épais, aux ouvertures minuscules, que le président Lemarié a fait acheter par un consortium d’entreprises morbihannaises pour y installer ses assises.
Malgré l’importance de la cérémonie d’aujourd’hui, dont son mari parle depuis des semaines, Suzanne n’est pas allée chez le coiffeur, mais elle porte une robe neuve, assez évasée, resserrée à la taille et dans laquelle elle peut tournoyer plus encore. Jouant des hanches, elle ne s’en prive pas. Elle sent sur ses cuisses l’air frais et déjà léger de cette mi-avril, rit toute seule, ça la rend heureuse.
– Nous n’aurons jamais assez de champagne ! dit-elle soudain à Louise, qui hausse les épaules.
Elle a raconté à sa mère son entrevue avec le caviste.
Un instant, Suzanne se dit que, voici quelques années encore, elle aurait elle-même réglé l’ardoise (« Mon mari est tellement tête en l’air ! » aurait-elle gloussé) et pris autant de cartons que nécessaire, sinon qu’auraient dit les gens ?
Mais aujourd’hui, comme sa fille, elle aussi hausse les épaules :
– Qu’il assume ! murmure-t-elle en passant dans le bureau du Président, que ce dernier a fait aménager dans un style qu’il imagine être celui de la Nouvelle-Angleterre, tout laqué blanc, avec de profonds fauteuils de cuir vert et un bureau en acajou derrière lequel il a pris l’habitude de fumer en feuilletant des revues nautiques, seule activité marine qu’on lui connaisse, car le président du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine ne met jamais les pieds sur un bateau.
Suzanne Lemarié ouvre le coffret à cigares, y prend la clé du cagibi où, pense-t-elle, se trouvent d’autres bouteilles. Elle en ressort bredouille et se cogne à son mari, qu’elle n’a pas le réflexe de complimenter – il en est un peu piqué – pour sa cravate :
– Nous n’aurons pas assez de champagne, Olivier.
– Louise est partie en chercher. Il arrive. Tout est prêt ? Eh bien, Louise, tu n’es pas encore habillée ? poursuit-il en se tournant vers sa fille. Est-ce une tenue pour recevoir un ministre ? Où est ton petit fiancé Armand-Pierre ? « Petit », façon de parler, hein ! Allons, dépêchez-vous. Dis-moi, Suzanne, a-t-on renouvelé les cigares ? Il en restait peu, la dernière fois, je me demande s’il n’y a pas du coulage. Coulage, fuyons ! ha ! ha ! ha !
Et, sans attendre de réponse de personne, il sort réviser son remerciement, qu’il veut avoir l’air d’improviser : « Un peu à la Jean d’Ormesson, tu vois ? L’esprit français ! »
Louise interroge sa mère du regard.
– Mais non, ma chérie, tu es très bien, très jolie, comme toujours.
– De toute façon, je n’ai rien à me mettre.
Devant la stupeur de Suzanne, la jeune fille pense ajouter : « Et puis, personne ne me regarde », mais elle se tait à temps. Comme pour demander sa protection, elle se jette dans les bras de sa mère, qui a un petit rire et lui caresse lentement les cheveux.
– On ira chez Tweenie, si tu veux. Toutes les deux, entre filles.
– À Nantes ?
Hoquet de Louise, comme s’il était question de Byzance, Capoue, Carthage ou autre ville de jouissance et perdition.
– Oui, à Nantes. Nous déjeunerons à La Cigale. Ça fait longtemps que nous ne sommes pas sorties toutes les deux. Ça me ferait plaisir, tu sais, Louise. Nous crébillonnerons !
– Oui, je ne sais pas, pourquoi pas ? murmure Louise avec une petite moue. Il faut peut-être que j’en parle à Armand-Pierre.
Sursaut de Suzanne Lemarié, qui réprime un mouvement de colère et parvient à répondre doucement à sa fille :
– Voyons, Loulou, je suis ta mère et vous n’êtes pas encore mariés, n’est-ce pas ? Tu n’as pas de permission à lui demander.
Petit sourire de Louise :
– Non, bien sûr, mais…
Sans s’expliquer sa tristesse, elle embrasse sa mère et se dirige vers la porte.
– Hé dis donc, Louise !
– Oui ?
Suzanne a senti le cafard de sa fille. Elle aimerait lui parler, mais elle s’arrête : ça n’est vraiment pas le moment. Elle s’approche d’elle, lui caresse encore les cheveux :
– Si tu cherches Armand-Pierre…
Louise baisse les yeux, puis regardant sa mère bien en face :
– Il est avec le ministre, oui, je suis au courant. Il y a des semaines que je n’entends parler que de ça !
Elle fait une petite moue qui pourrait signifier que, vraiment, les hommes s’excitent pour très peu de chose, puis elle sort sur le quai. Elle y voit son père tourner en rond, tête baissée, parlant et riant tout seul. « Un fou, se dit-elle. Pire : un enfant ! » Elle se regarde avec son jean, son tee-shirt, ses ballerines. Sa tenue habituelle. Aurait-elle dû s’endimancher ? Ses années de rallye auraient dû l’y inviter. Louise y avait appris l’entrée dans un salon, les diverses révérences et manières de se distinguer sans se faire remarquer. Parfaitement préparée à la vie provinciale qui l’attend, elle est pourtant aussi restée ce qu’elle est : sauvageonne et novice.
C’est donc peu dire que cette cérémonie de remise de l’insigne de l’Ordre national du mérite, qui fait se cabrer d’excitation les mâles de son entourage, a laissé Louise froide. Elle a à peine retenu de quoi il s’agissait, oubliant les explications, pourtant répétées, d’Armand-Pierre Foucher, son fiancé et futur associé de son père.
Son père, qui parle depuis des mois de cette décoration, n’en dort plus. Qu’on la lui remette est un grand moment pour lui. Une sorte de couronnement. Ça le place, pense-t-il, au-dessus des autres. On a reconnu son importance. Depuis le temps. Il entend donc que sa femme et sa fille, au moins – il est brouillé avec son fils –, l’aident à tenir son rang dans une société qui le fête enfin.

3
En douce, Louise se glisse dans le hangar où s’agglutinent avec gravité des bonshommes un peu rougeauds, en pantalons blancs, blazer à boutons dorés, cravate aux rayures lichen et rose Mountbatten. Ce sont les dignitaires du yacht-club du Guénic-sur-Vilaine. On dirait une chorale de pépères. Flanqués de leurs dames en robe à fleurs et de leurs enfants que Louise côtoie sans les aimer à la faculté de droit de Vannes, ils semblent intimidés, presque apeurés.
Un peu à l’écart, les jeunes loqueteux endimanchés, un peu voûtés, à la fois fiers et embarrassés.
Et, à mi-chemin entre son père et le ministre, un grand gars cravaté à qui Louise fait un petit signe et un large sourire auxquels il répond par un froncement de sourcils horrifié. C’est Armand-Pierre Foucher, qu’elle doit épouser à la fin de l’été.
Violent, ce froncement de sourcils. Un coup de poing dans le ventre. Il signifie à Louise qu’elle se conduit mal, une fois de plus. Ce petit signe, ce grand sourire : déplacés dans des circonstances aussi solennelles ; et puis, qu’est-ce que c’est que cette tenue ?
Instantanément, Louise se sent en faute. Elle aurait dû mettre sa robe Laura Ashley, celle avec des volants et des manches ballon. Et son serre-tête de velours bleu. Elle veut aller vers lui, mais c’est inutile, elle le sait. Et d’ailleurs, la cérémonie commence.
Un homme s’avance, salue au centre, à droite, à gauche. C’est le ministre des Comptes publics et de la Simplification de l’État. La chorale des pépères se rengorge, leurs dames frémissent, Olivier Lemarié se redresse, Louise baisse les yeux.
S’étant emparé du micro, le ministre lit mécaniquement un compliment qu’on dirait rédigé par quelque stagiaire. Un texte lyophilisé. En fait, c’est Armand-Pierre Foucher qui s’y est collé.
Bien vite, plus personne n’écoute. On parle à voix basse à ses voisins. Plus le ministre tonne, plus monte le son des conversations, plus il murmure, plus doux se fait le babil, mais sans cesser.
Presque au garde-à-vous, seul Olivier Lemarié est tout à l’orateur. À l’entendre parler de lui de manière aussi mélodieuse, il biche, hoche doucement la tête, sa vie lui semble cohérente, en tout point réussie, un exemple pour les générations nouvelles, gloria in excelsis Deo, gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam. Les yeux mi-clos, il jette des regards tour à tour sur le correspondant de Ouest-France, les dignitaires du club, sur les loqueteux et les deux banquiers qui, venant d’arriver, ont joué des coudes pour se placer au premier rang, dans l’angle de vue du ministre qui, tout à son texte, s’égosille sans regarder personne.
Lui répondant, le président-chevalier Lemarié tremblote et transpire. Il parle de Chateaubriand, « autre chevalier breton », et de ses « orages désirés, mais pas en mer, ha ! ha ! ha ! », bafouille et, après les applaudissements, tout le monde se rue vers la buvette, pensant avoir du champagne, ne trouvant que du cidre.
Mais du Ker Guénic.
S’éloignant du buffet où bourdonnent les cravates, gobelet de Ker Guénic dans une main, tartine de rillettes dans l’autre, Louise marche doucement au hasard. Sur le quai, Armand-Pierre s’éloigne avec son père et le ministre. Le champagne les attend au club-house. Elle s’ennuie. Armand-Pierre lui reprochera sa tenue, ce qui rend Louise plus triste encore. Elle se dit qu’elle n’est pas à la hauteur du mariage merveilleux – « inespéré », lui répète son père – qu’elle va faire. Elle devrait être heureuse, elle ne l’est pas, « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? » se demande-t-elle.
Sortant du hangar, elle voit de loin Vincent de Pen-Hoël lui faire un petit signe. Elle hésite. Elle connaît Vincent depuis l’enfance, c’est un bon copain. Pourtant, devenu aigre et ricaneur, il n’est plus aussi drôle qu’avant.
Mais avant quoi ?
Personne ne plaît plus trop à Louise de ses anciens amis.
D’ailleurs, Armand-Pierre n’aime pas qu’elle revoie « les gens d’avant ». Les garçons, bien sûr, mais aussi les filles, ses amies d’enfance et de lycée. « L’enfance doit rester en enfance, Louise, lui dit-il, et le lycée au lycée. Tout ça te tire en arrière, il faut aller de l’avant, rencontrer des gens utiles », en oubliant que lui-même a gardé ses copains de classe et de scoutisme mais, précise-t-il, « un homme, c’est pas pareil, ça vit en bande. La bande d’une femme, c’est sa famille, voilà tout. Il faut mûrir, jeune fille. Tu comprends ça, Louise ? ».
Mais voici qu’arrive un type qu’elle n’a encore jamais vu ici. Un jeune homme qui détonne par son allure et sa gaieté.
– Épatante, cette remise de décoration, s’exclame-t-il. Dépaysant. En un seul mot. Quoique… En tout cas, je suis heureux d’avoir vu ça gratuitement ! poursuit-il un peu fort, sans s’adresser à personne, mais en souriant.
– Rien n’est jamais gratuit ici, lui dit Armand-Pierre Foucher, revenu en courant chercher Louise pour la présenter au ministre, malgré son jean et son tee-shirt. (La voir s’amuser aux propos du jeune gars l’irrite.) Tout se paie, poursuit-il. Tout. Et cher. Et longtemps. Laissez-moi vous dire ça avant que vous ne l’appreniez à vos dépens.
L’ayant mieux regardé, il ajoute un ton plus haut, et vraiment scandalisé :
– Mais vous n’avez pas mis la cravate. Ni le blazer du club !
Ni aucun autre blazer. La jeune hôtesse tenant le registre des invités avait même pensé qu’il était un ouvrier du chantier. Elle avait hésité. Mais il avait les mains si fines qu’elle l’avait laissé entrer.
– Oh ! mais je ne suis pas membre du club ! dit le jeune homme en riant.
– Alors, que faites-vous ici ? Vous vous êtes trompé de porte, sans doute, répond sèchement Armand-Pierre Foucher. L’entrée de service, c’est par là. Venez, je vais vous y conduire.
Le jeune homme éclate encore de rire. Décidément, ces gens l’enchantent.
– Vraiment, c’est trop d’honneur, je vous remercie. En fait, dit-il en présentant un carton plié sorti d’une poche, je représente mon père qui, lui, fait partie du club. Je pense même qu’il est à jour dans ses cotisations. C’est tout à fait son genre d’être à jour dans tout.
Foucher jette à peine un coup d’œil au carton :
– Je suis désolé, monsieur, mais les invitations sont nominatives. Si votre présence n’a pas été annoncée par votre père…
Cependant, avec un temps de retard, le nom de l’importun a frappé Armand-Pierre Foucher. Sentant qu’il ne serait pas à la hauteur, il prend le large pour chercher du renfort, au grand soulagement de Louise, qui lui dit simplement :
– J’arrive dans deux minutes !
Sans cesser de la regarder, l’inconnu s’incline. S’il avait eu un chapeau à plumes, il en aurait caressé le sol. On voit le genre : un mondain démodé, tout ce que Louise déteste.
Toutefois, il y a dans son sourire une assurance, une élégance et un charme qui intimident la jeune fille. Elle n’a pas l’habitude. Ses relations ordinaires donnent plus volontiers dans le bourru. Qu’on ait réprimandé ce jeune homme sur sa tenue lui donne, avec elle, un point commun qui la touche.
Elle frissonne.
Voici donc, dans la foule mouvante, deux êtres soudain frappés d’immobilité : d’abord, venu d’on ne sait où, un jeune homme qui fixe Louise de ses yeux brillants, et Louise, un peu gourde, incapable de bouger, de voir ou d’entendre le léger mouvement des invités qui vont et viennent autour d’elle et dont certains la saluent sans qu’elle songe même à leur répondre.
Enfin, le jeune homme s’avance à vive allure sans cesser de regarder Louise, de sourire et de s’incliner encore :
– Pardonnez-moi, lui dit-il enfin, vous êtes la seule personne que je connaisse ici, le seul visage familier, et je suis incapable de dire votre nom.
Ce que Louise trouve très lourd :
– Vous pourriez peut-être commencer par me dire le vôtre, répond-elle un peu précipitamment.
Il hausse les épaules et, d’un air amusé, lui tend le carton d’invitation de son père. À voir le nom calligraphié, elle se sent rougir.
Elle répond :
– Et alors ? Vous vous croyez donc tout permis. Si je vous connaissais, je le saurais, non ? Je connais votre nom, bien sûr. Mais c’est tout. Vous, je ne vous connais pas.
Parce qu’elle est troublée, Louise a parlé d’une manière brutale. Elle s’apprête à lui tourner le dos. Il la retient par le bras :
– La jeune fille à l’oiseau, murmure-t-il. Ça y est, j’ai trouvé. Vous êtes la jeune fille à l’oiseau.
Elle le regarde comme s’il était dingue. Il se rapproche, souriant toujours, puis devient grave et, lui prenant la main :
– Mais oui, souvenez-vous l’autre matin. Oh ! il y a des semaines de cela, c’était au début du printemps. Avec mon chien Ursule. Il a grandi, vous savez ! Heureusement, d’ailleurs.

Extrait
« Louise est née d’une de ces familles où, depuis des générations, cette façon de voir est un credo. Qu’elle n’y soit pas heureuse est sans importance: le bonheur n’a jamais été prévu. Il est même mauvais genre. Là où vit Louise, il faut être élégant, prospère et puissant, mais il est superflu d’être heureux. On tient à distance l’amour, ses désordres comme ses éblouissements. On peut coucher à discrétion, on ne doit pas se laisser aller à aimer.
Voilà pourquoi Louise ne peut nommer ce qui lui fait, en cachette de tout le monde, rechercher la compagnie de Guillaume du Guénic.
Et pourquoi devrait-elle mettre des mots sur les sentiments légers, instables et puissants que provoque en elle la seule évocation de Guillaume? Elle soupçonne que, né de la présence du jeune homme, cet élan survivrait à un départ qu’elle s’est mise à redouter. » p. 66-67

À propos de l’auteur
HOFFMANN_Stephane_©PhotoDR_Albin_MichelStéphane Hoffmann © Photo DR – Albin Michel

Prix Roger Nimier pour Château Bougon en 1991, Stéphane Hoffmann est notamment l’auteur des Filles qui dansent (prix Bretagne 2008). En 2016, il obtient le prix Jean Freustié pour Un enfant plein d’angoisse et très sage. Avec Les Belles ambitieuses, il remporte le prix des Hussards 2019. La même année, il est le premier lauréat français du Grand Prix Michel Déon, saluant «style et liberté d’esprit», et remis tous les deux ans par l’Académie française en alternance avec l’Académie royale d’Irlande, qui couronne un écrivain irlandais. (Source: Éditions Albin Michel)

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Enfant de salaud

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En deux mots
Et si les beaux exploits contés par son père n’étaient que mensonges? Et si le résistant était passé du mauvais côté? À la veille du procès Barbie, qu’il est chargé de couvrir pour son journal, un journaliste découvre qu’il est peut-être un enfant de salaud. Et va dès lors tenter d’extirper le vrai du faux.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Qu’as-tu fait à la guerre papa?

C’est avec raison que Sorj Chalandon est l’un des auteurs les plus attendus de cette rentrée. Avec Enfant de salaud, il nous livre sans doute l’un de ses romans les plus personnels, mais aussi un message universel. Du drame intime au procès historique.

«Il m’aura fallu des années pour l’apprendre et une vie entière pour en comprendre le sens: pendant la guerre, mon père avait été du mauvais côté. C’est par ce mot que mon grand-père m’a légué son secret. Et aussi ce fardeau.» En ouverture de ce beau et terrible roman, Sorj Chalandon raconte la rafle des enfants d’Izieu à travers les témoignages recueillis par un journaliste en reportage dans la région. Nous sommes en 1987, à quelques jours du procès de Klaus Barbie qu’il a été chargé de couvrir et pour lequel il entend se documenter. Après cette glaçante entrée en matière, le lecteur va comprendre pourquoi ce sujet touche autant le narrateur: son père a été l’un des acteurs de cette tragédie. Après avoir longtemps raconté ses glorieux faits d’armes à son fils, il a fini par confirmer les paroles mystérieuses du grand-père qui avait confié à son petit-fils qu’en fait, il était un salaud. Engagé dans la Légion tricolore, qui entendait défendre la France contre les bolchéviques, il rejoindra la division Charlemagne puis la 33e division de grenadiers de la Waffen SS, celle qui défendra le bunker d’Hitler à Berlin jusqu’aux premiers jours de mai 1945.
Accablé par ces révélations, le narrateur essaie alors de comprendre sa honte et entend faire toute la lumière sur ces zones d’ombre, retrouver des acteurs et des témoins, des textes et des photos. Car il a vite compris qu’il ne doit pas prendre pour argent comptant la seule version de son père. Il va mener sa propre enquête.
Quand s’ouvre le procès Barbie, un procès pour l’Histoire, il suivra avec attention les débats, mais observera aussi l’attitude de son père, qui a réussi à s’attitrer une des places réservées au public dans la salle durant les audiences.
Autant que le dossier qu’on lui a confié, c’est ce procès dans le procès qui va forger sa conviction: «Plus je lisais tes dépositions plus j’en étais convaincu: tu t’étais enivré d’aventures. Sans penser ni à bien ni à mal, sans te savoir traître ou te revendiquer patriote. Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario.»
On l’aura compris, trier le vrai du faux s’apparente dès lors à un travail de Sisyphe, même si certains faits vont être corroborés par des témoignages. Et à mesure que se déroule le procès Barbie se déroule aussi celui de son père, qui changeait d’uniforme et de camp, en brouillant les pistes. Mais jusqu’à quel point était-il conscient des enjeux, des risques et des conséquences de ses actes?
Sorj Chalandon a choisi de construire son roman en mettant en parallèle ces deux destins. Il propose ainsi au lecteur d’associer les plus intimes et les plus forts des sentiments aux faits historiques. Au-delà de la question de savoir ce que nous aurions fait dans de telles circonstances, c’est la relation père-fils qu’il creuse. C’est ce lien très fort qu’il analyse.
Et découvre alors qu’à l’heure du verdict, il ne peut y avoir que des perdants.

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Le procès de Klaus Barbie. Parmi le public assistant aux audiences, le père du narrateur, lui même installé à la tribune réservée aux jiournalistes. © Photo Archives Le Progrès

Enfant de salaud
Sorj Chalandon
Éditions Grasset
Roman
336 p., 20,90 €
EAN 9782246828150
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Lyon et dans la région, mais on y évoque aussi Paris, la région Rhône-Alpes ainsi que l’Allemagne.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis l’enfance, une question torture le narrateur :
– Qu’as-tu fait sous l’occupation ?
Mais il n’a jamais osé la poser à son père.
Parce qu’il est imprévisible, ce père. Violent, fantasque. Certains même, le disent fou. Longtemps, il a bercé son fils de ses exploits de Résistant, jusqu’au jour où le grand-père de l’enfant s’est emporté : «Ton père portait l’uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud ! »
En mai 1987, alors que s’ouvre à Lyon le procès du criminel nazi Klaus Barbie, le fils apprend que le dossier judiciaire de son père sommeille aux archives départementales du Nord. Trois ans de la vie d’un collabo», racontée par les procès-verbaux de police, les interrogatoires de justice, son procès et sa condamnation.
Le narrateur croyait tomber sur la piteuse histoire d’un «Lacombe Lucien» mais il se retrouve face à l’épopée d’un Zelig. L’aventure rocambolesque d’un gamin de 18 ans, sans instruction ni conviction, menteur, faussaire et manipulateur, qui a traversé la guerre comme on joue au petit soldat. Un sale gosse, inconscient du danger, qui a porté cinq uniformes en quatre ans. Quatre fois déserteur de quatre armées différentes. Traître un jour, portant le brassard à croix gammée, puis patriote le lendemain, arborant fièrement la croix de Lorraine.
En décembre 1944, recherché par tous les camps, il a continué de berner la terre entière.
Mais aussi son propre fils, devenu journaliste.
Lorsque Klaus Barbie entre dans le box, ce fils est assis dans les rangs de la presse et son père, attentif au milieu du public.
Ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais deux. Barbie va devoir répondre de ses crimes. Le père va devoir s’expliquer sur ses mensonges.
Ce roman raconte ces guerres en parallèle.
L’une rapportée par le journaliste, l’autre débusquée par l’enfant de salaud.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr


Sorj Chalandon présente Enfant de salaud © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Dimanche 5 avril 1987
— C’est là.
Je me suis surpris à le murmurer.
Là, au bout de cette route.
Une départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles de l’Ain, puis grimpe à l’assaut d’une colline, entre les murets de rocaille et les premiers arbres de la forêt. Lyon est loin, à l’ouest, derrière les montagnes. Et Chambéry, de l’autre côté. Mais là, il n’y a rien. Quelques fermes de grosses pierres mal taillées, calfeutrées au pied des premiers contreforts rocheux du Jura.

Je me suis assis sur un talus. J’ai eu du mal à sortir mon stylo. Je n’avais rien à faire ici. J’ai ouvert mon carnet sans quitter la route des yeux.
« C’était là », il y a quarante-trois ans moins un jour.
Cette même route au loin, sous la lumière froide d’un même printemps.
Le jeudi 6 avril 1944, à l’aube, c’est de ce tournant qu’ils ont surgi. Une traction de la Gestapo, suivie par deux camions civils conduits par des gars du coin. L’un d’eux s’appelait Godani. De retour à Brens, chez son employeur, il dira :
— J’ai fait un sale boulot.

Mais ce matin, seulement le bruit du vent. Un tracteur qui peine au milieu de son champ.

Je me suis mis en marche lentement, pour retarder l’instant où la Maison apparaîtrait.
Un chemin sur la gauche, une longue grille de fer forgé noir, le frôlement d’un bourdon, l’humeur mauvaise d’un chien derrière une grange. Et puis la bâtisse. Massive, trapue, coiffée d’un toit de tuiles rondes et d’une lucarne. Deux étages aux volets verts qui dominent la vallée, des grappes de lilas blancs au-dessus de la haie, du pissenlit dans le vallon et la grande fontaine asséchée, ses gargouilles assoupies au milieu d’une cour de pauvres herbes.

C’est là.

Madame Thibaudet m’attendait, au pied des trois marches qui mènent au perron.
— Vous êtes le journaliste ?
Oui, c’est ça. Le journaliste. Je n’ai eu pour lui répondre qu’un sourire et ma main tendue.
La femme est passée devant. Elle a ouvert la porte de la salle à manger, s’est figée dans un coin de la pièce, les bras le long du corps. Et puis elle a baissé les yeux. Elle semblait gênée. Son regard longeait les murs pour éviter ma présence.
Je dérangeais sa journée paisible.

Tout le village a eu pour moi ce même embarras poli, ces mêmes silences en fin de phrases. Les plus jeunes comme les anciens. Un étranger qui remonte à pied la route menant à la Maison ? Mais pour chercher qui ? Pour découvrir quoi, toutes ces années après ?
Izieu n’en pouvait plus de s’entendre dire que le bourg s’était couché devant les Allemands. Qu’un salopard avait probablement dénoncé la colonie des enfants juifs.
Qui avait fait ça ? Tiens, cela pouvait être Lucien Bourdon, le cultivateur lorrain qui accompagnait la Gestapo lors de la rafle et qui était retourné à Metz deux jours après. Oui, le crime pouvait être l’œuvre de ce félon, incorporé plus tard dans la Wehrmacht et arrêté à Sarrebruck par l’armée américaine, sous l’uniforme d’un gardien de camp de prisonniers. Et pourtant, faute de preuve, le martyre des enfants d’Izieu n’avait pas été retenu contre lui.
Mais alors, qui d’autre ? Le père Wucher ? Le confiseur de La Bruyère, qui avait placé René-Michel, son fils de 8 ans, à la colonie d’Izieu sous prétexte qu’il était turbulent ? Son gamin avait été raflé le 6 avril avec tous les autres mais descendu du camion pendant leur transfert à Lyon. Libéré par les Allemands devant le magasin de son père, parce que lui n’était pas juif. Wucher fut vite soupçonné par la Résistance. Il aurait mis son enfant là pour espionner les autres. Quelques jours plus tard, l’homme était emmené par les partisans et fusillé dans les bois de Murs. Sans avoir rien avoué.
Qui avait vendu la colonie ? Et avait-elle été seulement dénoncée ? Le bourg était épuisé par la question. En 1944, s’il y avait eu un mouchard, cela aurait pu être n’importe lequel de ses habitants. Un village de 146 suspects. Et la vermine y vivait peut-être encore, recluse derrière ses volets.
*
Ils venaient de partout, les enfants. Juifs polonais devenus gamins de Paris avant la guerre. Jeunes Allemands, expulsés du pays de Bade et du Palatinat. Mômes d’Autriche, qui avaient fui l’Anschluss. Gosses de Bruxelles et kinderen d’Anvers. Petits Français d’Algérie, réfugiés en métropole en 1939. Certains avaient été internés aux camps d’Agde, de Gurs et de Rivesaltes, puis libérés en contrebande par Sabine Zlatin, une infirmière chassée d’un hôpital lyonnais parce qu’elle était juive. Leurs parents avaient accepté la séparation, la fin de la guerre réunirait les familles à nouveau. C’était leur dernier espoir. Personne ne pourrait faire de mal à leurs enfants. Madame Zlatin avait trouvé pour eux une maison à la campagne, avec vue sur la Chartreuse et le nord du Vercors. Une colonie de vacances. Un havre de paix.

En mai 1943, dissimulé dans un hameau aux portes d’Izieu, ce refuge est devenu la Maison des enfants. Un lieu de passage, le maillon fort d’une filière de sauvetage vers d’autres familles d’accueil et la frontière suisse. C’est Pierre-Marcel Wiltzer, sous-préfet patriote de Belley, qui avait proposé cet abri à l’infirmière polonaise et à Miron, son mari.
— Ici, vous serez tranquilles, leur avait promis le haut fonctionnaire.
Et ils l’ont été pendant presque un an.
Pas de radiateurs mais des poêles à bois, pas non plus d’eau courante. L’hiver, pour leur toilette, les éducateurs réchauffaient l’eau dans un chaudron. L’été, les enfants se lavaient dans la grande fontaine. Se baignaient dans le Rhône. Jouaient sur la terrasse et y chantaient aux veillées. Ils mangeaient à leur faim. Des cartes de ravitaillement avaient été fournies par la sous-préfecture et les adolescents entretenaient un potager.
À la « Colonie d’enfants réfugiés de l’Hérault », son nom officiel de papier tamponné, pas d’Allemands, pas d’étoile jaune. Seule l’angoisse de nuit des petits arrachés à leurs parents. Sur les hauteurs, dominant le Bugey et le Dauphiné, rien ne pouvait leur arriver. Ils ne se cachaient même pas. L’herbe était haute, les arbres touffus, leurs voix cristallines. La guerre était loin.

Une poignée d’adultes est venue en renfort de Sabine et Miron Zlatin.
Quand Léon Reifman est arrivé devant la Maison, il a souri :
— Quel paradis !
Étudiant en médecine, il a participé à la création de la Maison pour s’occuper des enfants malades. En septembre 1943, Sarah, sa sœur médecin, l’a remplacé. Le jeune homme était recherché pour le STO. Il n’a pas voulu mettre la colonie en danger.
Les Zlatin ont aussi embauché Gabrielle Perrier, 21 ans, nommée institutrice stagiaire à la Maison d’Izieu par l’inspection académique. Cadeau du sous-préfet Wiltzer, une fois encore. On lui a dit que ces écoliers étaient des « réfugiés ». Officiellement, il n’y a pas de juif à la colonie. Ce mot n’a jamais été prononcé. Avant même qu’ils soient séparés, les parents ont appris à leurs enfants le danger qu’il y avait à avouer leur origine. Certains survivants, absents le 6 avril, raconteront plus tard que chacun d’eux se croyait le seul juif de la Maison. Mais tout le monde savait aussi que la maîtresse d’école n’était pas dupe.

Pendant l’année scolaire, quatre adolescents étaient pensionnaires au collège de Belley. Ils ne rentraient à la colonie que pour les vacances. Pour les plus jeunes, une salle de cours avait été aménagée au premier étage. Il y avait des pupitres, des livres, des ardoises prêtés par des communes voisines, et une carte du monde accrochée au mur. L’institutrice, qui ne se séparait jamais d’un sifflet à roulette, prenait soin de tous. Il fallait à la fois rassurer Albert Bulka, que toute la colonie appelait Coco et qui n’avait que 4 ans, et instruire Max Tetelbaum, qui en avait 12.
*
— C’est ici qu’ils faisaient la classe, a lâché Madame Thibaudet.
En haut de l’escalier de bois et de tommettes rouges, une pièce qui ressemblait à un grenier. Sur les murs blancs, de vieilles photos passées et lacérées. Images de vache tranquille, de chevaux, de montagne. Un dessin cocardier montrant un coq et un enfant.
Il faisait froid.
La propriétaire a longé le mur, une fois encore. D’un geste du menton, elle a désigné trois pupitres d’écolier, tapis dans un coin d’ombre.
Silence.
— C’est tout ce qu’il reste ?
— C’est tout, oui. On n’a gardé que ces tables-là.
Je l’ai regardée, elle a baissé les yeux. Comme prise en faute.
— Quand on est arrivés, tout était humide à cause des fuites du toit. On a fait un tas dans la cour. Il y avait des vêtements, des matelas. On y a mis le feu.
Je n’arrivais pas à saisir son regard.
— Vous y avez mis le feu ?
Elle a haussé les épaules. Voix plaintive.
— Qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse de tout ça ?
Alors je me suis approché de la première table, avec son banc scellé. Sur le bois, il y avait des traces usées d’encre noire.
— Je peux ?
La villageoise n’a rien répondu. Ses épaules lasses, une fois encore.
Je pouvais.
J’ai retenu mon souffle et ouvert le pupitre. Ma main tremblait. À l’intérieur, contre le battant, un papier collé, un début de calendrier jauni, calligraphié à l’encre violette. « Dimanche 5 mars 1944, lundi 6 mars, mardi 7 mars. » Tout un mois aligné.
— Et ça ?
La propriétaire s’est penchée sur le rectangle noir encadré de bois.
— Une ardoise ?
Oui. L’ardoise de l’un des enfants, oubliée au fond du pupitre. Jamais trouvée, jamais regardée. Jamais intéressé personne. Une main malhabile y avait tracé le mot « pomme ».
J’ai levé les yeux vers la femme. Elle était indifférente. Comme repartie ailleurs. Elle lissait son tablier des deux mains.
Je me suis tourné, visage contre le mur.
Un instant. Presque rien. Un sanglot privé de larmes. Le temps de graver pour toujours ces cinq lettres en moi. J’ai entendu le crissement de la craie sur l’ardoise. Lequel d’entre vous avait écrit ce fruit ?
Lorsque je suis revenu vers la femme, elle m’observait, gênée.
Mon émotion l’embarrassait.
*
Le 6 avril, lorsque le convoi allemand arrive devant la Maison, la cloche vient de sonner le petit déjeuner. C’est le premier jour des vacances de Pâques. Tous les enfants sont là. Même les pensionnaires. Du cacao fume dans les bols, une denrée rare, offerte par le père Wucher, le propriétaire de la confiserie Bilbor.

Toutes ces années après, la grande salle à manger était restée dans la pénombre, Madame Thibaudet figée sur son seuil. Volets fermés, rais de lumière, étincelles de poussières. Le parquet avait été refait, le plafond ravalé. Odeur rance d’humidité. Dans un angle de mur, un lambeau de plâtre arraché. Le jour de la rafle, elle travaillait à l’usine de joints de Belley, à vingt-cinq kilomètres de là. En 1950, elle est devenue propriétaire des murs.
D’un même geste las, elle a désigné le centre de la grande pièce.
— La table était au milieu, et ils étaient autour.
*
Les militaires sautent brusquement des camions. Dix, quinze, la mémoire des témoins a souffert. Ils appartiennent au 958e bataillon de la défense antiaérienne et à la 272e division de la Wehrmacht. Ce ne sont pas des SS mais de simples soldats. Les quelques témoins se souviennent des trois hommes en civil de la Gestapo, qui commandaient la troupe. L’un d’eux semblait être le chef. Chapeau mou, gabardine, il est resté adossé à la margelle de la fontaine, alors que ses hommes entraient dans la Maison en hurlant.
— Les Allemands sont là, sauve-toi !
La dernière phrase de Sarah la doctoresse à son frère Léon.
Le jeune homme descendait les escaliers. Il les remonte en courant. Il saute d’une fenêtre du premier étage, à l’arrière de la bâtisse. Il court vers la campagne. Il se jette dans un buisson de ronces. Un soldat part à la recherche du fuyard. Il fouille partout, frappe les taillis avec la crosse de son fusil. « Il était si proche de moi. Je pense impossible qu’il ne m’ait pas vu », témoignera le Dr Léon Reifman, bien des années après.

Plus tard, prenant possession de la Maison d’Izieu, des officiers de la Wehrmacht traiteront les gestapistes de « porcs ». D’autres se diront ouvertement « désolés » que des soldats aient été mêlés à cette opération.

Tout va très vite. C’est l’épouvante. Les militaires enfoncent les portes, arrachent les enfants à la table du petit déjeuner, fouillent la salle de classe, les combles, sous les lits, les tables, chaque recoin, font dévaler les escaliers aux retardataires et rassemblent la cohorte tremblante sur le perron. Pas de vêtements de rechange, ni valises, ni sacs, rien. Arrachés à la Maison dans leurs habits du matin et cernés sur l’immense terrasse. Tous sont terrorisés. Les grands prennent les petits dans leurs bras pour qu’ils cessent de hurler.

Julien Favet voit les enfants pleurer.
Le garçon de ferme était aux champs. Aucun gamin de la colonie n’était venu lui apporter son casse-croûte, comme chaque matin. Cela l’avait inquiété. Alors, en retournant à la ferme de ses « maîtres », comme il dit, il décide de passer par la Maison. Il est couvert de terre, en short et torse nu. Il aperçoit Lucien Bourdon, qui se prétendait « Lorrain expulsé », marchant librement près de la voiture allemande.
Un soldat arrête Favet.
— Vous sauté fenêtre ? lui demande-t-il dans un mauvais français.
Les Allemands recherchent toujours Léon l’évadé.
Julien Favet ne comprend pas. Favet est un homme simple. Un domestique agricole, comme il le dit lui-même. L’homme en gabardine adossé à la fontaine s’avance, son chapeau sur les yeux. Il s’arrête face à lui. Le dévisage longtemps et en silence.

Bien des années plus tard, Favet reconnaîtra ce visage et ce regard sur des photos de presse. Il jurera que oui, c’est bien ce même homme qui lui avait ordonné de rentrer chez lui, le 6 avril 1944, à Izieu. Il n’en doute pas. Lorsqu’il le raconte, il prononce même son nom.

— Et alors Klaus Barbie m’a dit quelque chose comme : allez !

En repartant, Favet voit les enfants effrayés entassés à coups de pied dans les camions. Deux adolescents essayent de s’échapper. Ils sautent du plateau. Théo Reis est rattrapé. Son camarade aussi. Frappés, traînés sur le sol, jetés par-dessus leurs camarades qui hurlent.
— Comme des sacs de pommes de terre, a témoigné plus tard Lucien Favet.
Le fermier Eusèbe Perticoz veut rejoindre son commis. Les soldats le bloquent.
— Monsieur Perticoz, ne sortez pas, restez bien calé chez vous ! lui hurle Miron Zlatin de l’intérieur du camion.
Un Allemand frappe le mari de la directrice pour qu’il se taise. Coup de crosse dans le ventre, coups de botte dans le tibia. Une fois encore, Julien Favet raconte.
— Le coup de mitraillette l’a plié en deux. Il a été obligé de se coucher dans le camion, et puis je ne l’ai plus vu.

Avec les 44 enfants, 7 adultes sont arrêtés. Dans les camions, aux côtés de Miron Zlatin, il y a Lucie Feiger, Mina Friedler. Et aussi les survivants de la famille Reifman. Sarah la doctoresse, qui a permis à son frère de se sauver, Eva leur mère et Moshé, leur père. Une septième adulte travaille à la colonie comme femme de ménage, Marie-Louise Decoste. Elle est embarquée avec les autres.

La veille, après avoir donné aux enfants des leçons à réviser pour la rentrée, l’institutrice était retournée dans sa famille, à quelques kilomètres de là. Avant de partir, elle avait croisé les adolescents pensionnaires, qui rentraient à la colo pour les vacances. Et Léon Reifman, revenu dans ce « paradis » pour y retrouver sa sœur médecin, leurs parents et aussi Claude, 10 ans, son petit-neveu. Tous cachés ici.
Sabine Zlatin aussi était absente. La directrice était partie à Montpellier. La Gestapo fouillait la Savoie, l’Isère, la région tout entière. Les Allemands et la milice avaient arrêté des « réfugiés » à Chambéry. Les enfants juifs de Voiron venaient d’être enlevés. Le sous-préfet Wiltzer s’était retrouvé muté à Châtellerault. La Maison d’Izieu n’était plus sûre. Alors Sabine Zlatin cherchait un autre abri pour ses gosses. Et c’est par un télégramme, que lui a envoyé une secrétaire de la sous-préfecture de Belley, qu’elle a appris le malheur : « Famille malade – maladie contagieuse. »

Le 6 avril, les malheureux sont conduits à la prison Montluc, à Lyon. Les petits sont jetés en cellule, assis à même le sol. Les adultes interrogés, puis enchaînés haut contre les murs.
Le lendemain, un tramway des transports lyonnais les emmène tous à la gare de Perrache. Puis un train de la SNCF les conduit vers Paris. Ils sont ensuite parqués dans des bus de la RATP et traversent la ville jusqu’au camp d’internement de Drancy, où ils arrivent le 8 avril 1944.
Ils sont enregistrés par la police française sous les numéros 19185 à 19235.
Le 13 avril, alors que le convoi no 71 pour Auschwitz-Birkenau se met en place en gare de Bobigny, Marie-Louise Decoste est autorisée à quitter le camp. Alors elle craque. Sa carte d’identité française est fausse. Elle s’avoue juive polonaise. Elle donne son véritable nom : Léa Feldblum. Elle ne veut pas abandonner les gamins.

34 enfants sont déportés par ce premier convoi. Coco, 4 ans, est parmi eux. Les autres sont envoyés en Pologne par groupes de deux ou trois jusqu’au 30 juin 1944. En arrivant au camp, entassés après deux nuits d’effroi, les enfants, les malades, les vieux et les faibles sont séparés des adultes valides.
Léa Feldblum, la Française aux faux papiers, le racontera plus tard : elle et Sarah la doctoresse sont désignées pour les kommandos de travail. Elles se retrouvent dans le cortège des déportés promis aux chantiers. Mais lorsque Sarah voit Claude, 10 ans, poussé par un soldat dans la colonne des plus faibles, lorsqu’elle l’entend pleurer son nom, la mère change brusquement de file. Et elle court prendre son fils dans ses bras.

Aux monitrices d’Izieu qui assistent les petits, un SS demande en allemand : « Êtes-vous leurs mères ? » Edith Klebinder, une déportée juive autrichienne, a été désignée d’autorité comme traductrice. Elle a survécu. C’est elle qui raconte.
— J’ai reformulé la question en français. Et les adultes ont répondu : « Non. Mais nous sommes comme leurs mères adoptives. »
Le même soldat demande alors aux femmes si elles veulent les accompagner.
— Elles ont dit oui, évidemment.
Alors, les monitrices et les enfants ont rejoint Sarah et Claude dans le camion.

Un mois plus tard, Miron Zlatin, le directeur de la Maison d’Izieu, Théo Reis et Arnold Hirsch, deux des adolescents qui étaient pensionnaires au collège de Belley, sont déportés de Drancy vers l’Estonie, dans un convoi composé d’hommes en âge de travailler.
Les trois seront usés dans une carrière de pierres, puis fusillés par les SS à la forteresse de Tallin, en juillet 1944.

De tous les déportés d’Izieu, seule Léa Feldblum est revenue, libérée par l’Armée Rouge en janvier 1945. Pendant sa détention, elle a servi de cobaye à des médecins nazis. Son avant-bras porte le matricule 78620. Son corps est en lambeaux. Elle pèse 30 kilos.

Léon Reifman, qui s’était sauvé par la fenêtre ouverte, a trouvé du secours pas très loin. Caché par Perticoz le paysan et Favet son garçon de ferme. Il sera accueilli plus tard par une famille française à Belley. Et il vivra.

Comme Yvette Benguigui, fillette de 2 ans recueillie avant la rafle et cachée au cœur d’Izieu, par la famille Héritier.
*
Madame Thibaudet s’impatientait un peu. Elle ne le disait pas, mais je sentais à ses gestes que la visite était terminée. Elle me regardait écrire des phrases qu’elle ne soupçonnait pas. Pages de droite, ce qui serait utile à mon reportage. Pages de gauche, ce que je ressentais. L’ardoise et le mot pomme à droite, mon ventre noué à gauche.
« Change tes larmes en encre », m’avait conseillé l’ami François Luizet, reporter au Figaro, qui m’avait surpris, quelques années plus tôt dans le sud de Beyrouth, assis sur un trottoir, désorienté, sans plus ni crayon ni papier, à pleurer les massacres que nous venions de découvrir à Sabra et Chatila.
Alors j’écrivais. Je dérobais chaque fragment de lumière, chaque battement du silence, chacune des traces laissées par les enfants. Sur une poutre du grenier, il y avait écrit « Paulette aime Théo, 27 août 1943 ». Paulette Pallarès était une gamine du coin, qui venait parfois prêter main-forte. Et Théo Reis, l’adolescent de 16 ans qui sera fusillé à Tallin. Cette déclaration d’amour a été offerte à une page de droite. Mon chagrin, confié à une page de gauche. J’écrivais tout. J’écrivais la salle de classe, le réfectoire, les escaliers qui menaient au-dehors. Je me suis adossé à la margelle de la fontaine et j’ai écrit le chant d’une alouette, la beauté de la campagne, le silence de la montagne, tout ce calme qui protégeait la Maison. Je me suis assis sur la terrasse. J’ai posé les mains partout où ils avaient posé les leurs. Sur cette rampe d’escalier, le bois rugueux de ce bureau, le froid de ce mur à l’odeur de salpêtre, le rebord d’une fenêtre, la tête d’une gargouille, l’écorce d’un arbre qui avait caché leurs jeux. J’ai arraché un peu de la mauvaise herbe qui poussait dans la cour.
J’espérais qu’un jour ce lieu serait sanctifié. Le procès de Klaus Barbie aiderait à ramener la Maison en pleine lumière. Mais j’avais peur qu’il ne reste rien de ce froid, de ce silence, de cette odeur ancienne. Rien des bureaux, rien de la pomme tracée sur une ardoise, rien de l’amour de Paulette et Théo, rien des enfants vivants, à part un mémorial célébrant leur martyre. Une nécropole élevée à leurs rires absents.

J’ai surpris Madame Thibaudet qui regardait sa montre. Le geste furtif d’une employée de bureau à l’heure de décrocher son manteau de la patère et de rentrer chez elle.
Lorsque je suis arrivé, j’étais en trop. Maintenant, c’est elle qui m’encombrait. J’aurais voulu qu’elle me laisse avec Max, avec Renate, avec tout petit Albert. Qu’elle aille faire quelques pas du côté de la grange. Ses hésitations, ses regards fuyants, sa toux gênée. Agacée.
J’étais injuste. Je le savais. Madame Thibaudet m’avait ouvert la porte des enfants et accompagné partout avec gentillesse. Maintenant, elle souhaitait que j’en termine. Que je range ce carnet, ce stylo. Que je retourne d’où je venais.
Alors j’ai refermé mon carnet. J’ai glissé mon stylo entre les spirales.

Elle n’a pu s’empêcher de soupirer. J’avais fini. Nous étions quittes.
Lorsque je lui ai tendu la main, sur le perron, elle m’a demandé :
— Ça passe quand, à la télé ?
J’ai souri. Ni équipe, ni caméra, ni micro. Quelle télé ?
Elle était saisie.
— Mais j’ai cru que vous étiez journaliste ?
— Je le suis, mais pour un journal.
Regard vaguement déçu.
— Ah oui. Un journal…
Et puis elle m’a tourné le dos. Elle a monté les trois marches. Elle est retournée chez les enfants comme si elle rentrait dans sa propre maison.
*
J’ai longé la grille de fer forgé noir, repris le chemin qui menait à la route. La bâtisse massive, trapue, coiffée de son toit de tuiles rondes et de sa lucarne. Un chien jappait toujours derrière la grange. J’ai cueilli deux grappes de lilas et une fleur de pissenlit. Je suis retourné sur la route. La départementale en lacet qui traverse les vignes et les champs paisibles. Je me suis assis sur le talus. J’ai regardé la colline, les murets de rocaille, les premiers arbres de la forêt. J’ai regardé la montagne.
J’ai posé mes fleurs là, au bord de la route, sur cette tombe qui ne se doutait pas.
Je me suis retourné une dernière fois. La lumière était trop belle.
C’était là.
Et j’avais rêvé que tu y sois avec moi, papa.
Pas pour te coincer dans un coin du grand réfectoire, te faire dire la vérité ou t’obliger à regretter ce que tu avais fait. Pour remonter la route à tes côtés. Pour conduire ta main près de la mienne, sur la margelle de la fontaine. Pour te voir frissonner comme moi dans le froid. Pour entendre le parquet pleurer sous tes pas. Pour ton souffle dans l’escalier menant à la salle de classe. Pour te tendre l’ardoise à la pomme et découvrir tes yeux de père sur ce mot d’enfant. Que tu t’asseyes au bord d’un lit. Que tu écoutes les monitrices les endormir dans la pénombre. Une seule histoire pour les filles, des histoires différentes pour chaque garçon. Ils étaient plus exigeants, les garçons. Surtout Émile Zuckerberg, le petit Belge d’Anvers, âgé de 5 ans. Il avait peur le jour, il avait peur la nuit. Il lui fallait une adulte toujours à ses côtés. Une autre maman rien qu’à lui. J’aurais voulu te raconter que c’est le Dr Mengele qui l’avait arraché de la main de Léa Feldblum.

Et peut-être, quand nous serions repartis toi et moi, laissant la Thibaudet happée par ses fantômes, nous serions-nous arrêtés sur le bord du chemin. C’est toi qui l’aurais souhaité. Une pause, avant de retrouver le monde des vivants. Et peut-être m’aurais-tu parlé. Sans me regarder, les yeux perdus au-delà des montagnes. Tu n’aurais pas avoué, non. Tu n’avais rien à confesser à ton fils. Mais tu aurais pu m’aider à savoir et à comprendre. M’expliquer pourquoi, tellement d’années après la guerre et alors que je venais de rencontrer une femme, tu m’avais demandé si elle avait « quand même des yeux aryens, comme nous », alors qu’elle était brune. J’aurais espéré que tout s’éclaire, sans que jamais personne te juge. Sans un mot plus déchirant que l’autre. Me dire où tu étais à 22 ans, lorsque Barbie et ses chiens sont venus arracher les enfants à leur Maison.
Et avant cela ? Que faisais-tu en novembre 1942, quand les Allemands sont revenus à Lyon, après l’invasion de la zone libre ? Qu’est-ce que tu as vu d’eux ? Leurs bottes cirées ? Leurs uniformes de vainqueurs ? Leurs pas frappés rue de la République ? Leurs chars sur les pavés du cours Gambetta ? Qu’est-ce que tu as compris d’eux ? Qu’est-ce que tu as aimé d’eux ? Qu’est-ce qui t’a poussé à les rejoindre plutôt que de les combattre ? Ou même à te terrer, comme tant d’autres, pendant que quelques braves forgeaient notre Histoire à ta place ?

Pourquoi es-tu devenu un traître, papa ? »

Extraits
« Il m’aura fallu des années pour l’apprendre et une vie entière pour en comprendre le sens : pendant la guerre, mon père avait été du «mauvais côté».
C’est par ce mot que mon grand-père m’a légué son secret. Et aussi ce fardeau. J’étais assis à sa table. Comme chaque jeudi après le déjeuner, j’avais droit à une pastille de menthe.
— Tu peux aller chercher ta Vichy, disait ma marraine en faisant la vaisselle.
Je n’avais pas connu la mère de mon père. Elle s’était suicidée avant la guerre. Mon grand-père s’était remis en ménage peu après, avec celle que j’appelais marraine. » p. 31

« Mon père avait été SS. À 31 ans, je repartais dans la vie avec cette honte et ce fardeau.
Les jours suivants, j’ai voulu tout savoir. Je n’en pouvais plus d’imaginer son uniforme camouflé, les runes de la SS sur son col, l’écusson FRANCE sur sa manche gauche. Je suis allé à la bibliothèque, chercher des textes et des photos. Dans le catalogue, j’ai retrouvé les deux seuls livres que mon père possédait, rangés dans la vitrine du meuble de télévision.
Le premier était un chant d’amour que l’écrivain Jean Mabire adressait à la division Charlemagne et au «fils des vieux guerriers germaniques surgis des glaces et des forêts». Une réhabilitation du nazisme, J’ai reconnu le dessin sur la couverture. » p. 68

« Plus je lisais tes dépositions plus j’en étais convaincu: tu t’étais enivré d’aventures. Sans penser ni à bien ni à mal, sans te savoir traître ou te revendiquer patriote. Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario.
La seule chose dont tu as été conscient, c’est que tout le monde te recherchait. Tu étais encore un enfant, papa. Malin comme un gosse de village qui échappe au gendarme après un mauvais tour, mais un enfant. Ces quatre années ont été pour toi une cour de récréation. Un jeu de préau. Tu ne désertais pas, tu faisais la guerre buissonnière, tu faussais compagnie à l’armée française, à la Légion tricolore, au NSKK comme un écolier sèche un cours. Tu as dû dérouter les enquêteurs. Ni la morgue du collabo, ni l’arrogance du vaincu. Tu n’étais pas de ces traîtres qui ont refusé le bandeau face au peloton. Ni de ces désorientés pleurant leur innocence. Pas même une petite crapule qui aurait profité de l’ennemi pour s’ennivrer de pouvoir ou s’enrichir. C’est un funambule que les policiers ont essayé de faire chuter. Un bateleur, un prestidigitateur, un camelot. Chaque interrogatoire a ressemblé à une partie de bonneteau. Elle est où la carte, ici? ou Là? Et la bille, sous quel godet? Ton histoire était délirante, mais plausible dans son entier. C’est en t’écoutant la rejouer séquence par séquence, que plus rien de son scénario ne me paraissait crédible.
Mais comme l’heure n’était plus aux exécutions sommaires, les policiers n’ont pas négligé le dossier d’instruction numéro 202. » p. 176-178

À propos de l’auteur
CHALANDON_Sorj_©Joel_Saget.jpgSorj Chalandon © Photo Joël Saget

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de neuf romans et Enfant de salaud sera le dixième, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015), Le Jour d’avant (2017) et Une joie féroce (2019). (Source: Éditions Grasset)

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