Les nus d’Hersanghem

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022

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En deux mots
Grégoire Arakelian quitte Marseille et sa fiancée pour Hersanghem. Nommé greffier eu tribunal de cette ville du Nord, il va passer son temps à en arpenter les rues et à en apprendre l’histoire. Ses photos doivent convaincre son amie de le rejoindre.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Bienvenue chez les gens du Nord

Isabelle Dangy signe un second roman qui démontre une imagination fertile. Sur les pas d’un jeune greffier qui découvre son lieu d’affectation, elle crée Hersanghem, une ville du Nord plus vraie que nature.

Grégoire Arakelian vient d’être nommé au Tribunal de Grande-Instance d’Hersanghem. À la fierté d’un premier emploi vient toutefois se mêler l’amertume d’être seul. Sa compagne ayant décidé de rester à Marseille où elle doit s’occuper de sa famille et où elle a tous ses amis et relations.
Le jeune greffier occupe ses journées à arpenter la ville, à découvrir ses rues, sa topographie, son histoire et à envoyer régulièrement les photos à sa promise.
Le long du quai d’Hazebrouck se trouvent les deux bistrots, Le Chaland et Chez Paulette, qui attirent chacun leur clientèle attitrée et qui sont le réceptacle de toutes les informations plus ou moins sérieuse de la ville surtout connue pour sa braderie annuelle. Mais les touristes peuvent aussi apprécier le complexe nautique, un passage à niveau à l’ancienne ou encore un vieux moulin-musée, les amateurs d’histoire locale pouvant se rabattre sur le cimetière, la porte de la Coquille érigée entre les anciennes murailles ou encore la maison d’André Verlacque, peintre proche du couple Delaunay et qui a également été aménagée en musée. On n’oubliera pas non plus les édifices religieux et, bien entendu, le beffroi qui ne saurait manquer dans cette évocation et qui va tenir un rôle important dans ce roman.
Car au fil des pages, cette ville de carte postale imaginée par Isabelle Dangy va s’animer. L’histoire – mais surtout les histoires de ses habitants – va s’incarner à travers les anecdotes, les portraits et l’enquête que mène Grégoire. Il va alors se rendre compte que derrière les faits de gloire des célébrités locales le vernis se craquelle. Le fait divers et les comportements déviants s’installent.
Avant qu’un groupe ne déambule dans les rues dans son plus simple appareil, on aura assisté au blocage du passage à niveau, à une chasse à un exhibitionniste dans le parking de la place Noire, à la découverte d’un mort à la brasserie Charbonnier, sans oublier l’incident en haut du beffroi, lui aussi source de fierté locale. C’est donc du haut de cette «tour carrée, crénelée, percée de meurtrières, ornée de puissants mâchicoulis et de quatre échauguettes à poivrières» qu’un carillon va sonner le final étourdissant de ce roman qui n’est pas sans rappeler La Vie mode d’emploi et plus encore Lieux, l’inédit du regretté Georges Perec qui vient de paraître.
Il faut souligner le talent de la primo-romancière à rendre parfaitement crédible Hersanghem et ses habitants, à dépeindre cette ville du nord ancrée dans ses traditions et ses névroses. Un joli tour de force et la sensation de la confirmation d’une plume très prometteuse.

Les nus d’Hersanghem
Isabelle Dangy
Éditions Le Passage
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782847424577
Paru le 13/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans une ville imaginaire du Nord baptisée Hersanghem.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À Hersanghem, quelque part dans le nord de la France, la braderie d’été bat son plein. Mais, depuis quelques heures, différents incidents entravent le déroulement des festivités.
Un cortège très déshabillé traverse le pont sur la Courthe, tandis que l’organiste de la basilique Sainte-Fridegonde s’emballe sur son instrument, qu’une chasse à l’homme insolite se prolonge dans le parking souterrain de la place Noire, qu’une future grand-mère se saoule au porto sur une terrasse en plein soleil…
Tout cela semble préluder au petit cataclysme urbain qui va se déchaîner à 20 heures, place du Beffroi. Sous le regard curieux et étonné de Grégoire Arakelian, jeune greffier amoureux fraîchement nommé au tribunal de grande instance et photographe à l’occasion, se croisent, s’évitent, s’entrechoquent les destins de ces nus d’Hersanghem, lesquels sont le plus souvent habillés, bien évidemment.
Et si cette braderie lui offre le spectacle d’un monde en miniature, c’est pour le lecteur celui d’un monde immense.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le JDD (Dominique Bona)
Culturopoing (Noëlle Gires)
Blog Mémo Émoi
Blog T Livres T Arts
Blog Joellebooks

Les premières pages du livre
« Prélude
Quand on quitte la capitale en direction du nord-est, on rencontre une région de bois, d’étangs et de collines, puis une longue plaine en pente douce paresseusement brassée par les bras décharnés des éoliennes, et enfin, tout au bout d’un plateau crayeux où flotte, à la fin de juillet, la poussière soulevée par les moissonneuses, la ville majestueuse ­d’Hersanghem, posée comme une grosse tortue grise au pied des coteaux d’Houlage et de Sacremont.

Grégoire Arakelian, lui, ne venait pas de Paris mais de Marseille le jour où, en avril, il est arrivé ici. Après avoir emprunté, sous un soleil rayé d’averses, le sillon rhodanien et la vallée de la Saône, il avait quitté l’autoroute et obliqué vers sa destination. La départementale qu’il suivit sinuait entre des champs et des forêts d’un vert vif, un vert intense et cru de saison nouvelle. Soudain la végétation s’effaça, et, du sommet d’une colline, il aperçut Hersanghem. Il était environ 19 heures. La ville lui apparut comme une carapace luisante de pluie d’où dépassaient, telles des antennes, le beffroi, le clocher massif de Sainte-Fridegonde, les cheminées de l’usine Hermobois et les tours en quinconce du cours Saxo Grammaticus.

Cette vision lui plut. Il rangea sa voiture sur le bas-côté, fuma une cigarette et prit, à l’aide de son téléphone portable, la première d’une longue série de photographies. Il l’envoya immédiatement à sa fiancée, Marie, restée à Marseille. Il n’avait pas prémédité ce geste, mais à peine l’eut-il effectué qu’il lui parut d’une évidence absolue. Par la suite, entre avril et juillet, il lui expédia plusieurs centaines d’images, saisies au cours de ses promenades diurnes et nocturnes – surtout nocturnes, car le jour il travaillait et, la nuit, il dormait mal, se relevant régulièrement pour déambuler dans les rues. Chacune de ces photos était un témoignage de ce qu’il percevait, mais aussi un appel chargé d’une timide insistance.

Marie et lui s’étaient connus quatre ans plus tôt, à l’université. Ils n’avaient pas tardé à vivre ensemble et avaient prévu de se marier, mais, au dernier moment, Marie, qui craignait de se sentir déracinée, n’avait pas voulu le suivre à Hersanghem où il venait d’être nommé, pour son premier poste, auprès du tribunal de grande instance. Du moins pas tout de suite, avait-elle répété d’une voix réticente. Laisse-moi le temps de réfléchir.

Ce refus avait meurtri Grégoire Arakelian qui se croyait assez aimé pour qu’on le suive au bout du monde. Il avait demandé à sa fiancée si elle pensait le rejoindre bientôt, et s’il devait louer un appartement pour un couple ou pour lui seul. Elle avait répondu sombrement qu’elle n’en savait rien. Pendant les semaines qui précédèrent son départ, il se persuada peu à peu que Marie s’était lassée et saisissait au vol l’occasion qui lui était offerte de se séparer de lui. Il lui en parla, lui demanda d’être honnête. Elle répondit d’une voix tremblante qu’elle l’aimait, que son départ était un déchirement, mais qu’elle ne pouvait se résoudre à quitter Marseille, où elle avait toujours vécu et où elle avait des attaches profondes. Sa sœur, ses amis, sa mère presque impotente… Grégoire Arakelian tâcha de réprimer sa déception, son chagrin. Les derniers jours qu’ils passèrent ensemble se partagèrent, dans une atmosphère d’incompréhension réciproque, entre tendresse et amertume.

C’est dans cette douloureuse disposition d’esprit qu’il avait fait le voyage jusqu’à Hersanghem. La photo expédiée depuis la colline aux abords de la ville le soulagea un peu de son chagrin, et il en fut ainsi par la suite, à chaque fois qu’il appuya sur la touche d’envoi de son téléphone pour faire parvenir à Marie une vue de la ville. Réservant les paroles pour leurs échanges téléphoniques ou leur correspondance écrite, il n’ajoutait aucun commentaire à ces images, qui toutes emprisonnaient dans leur cadre incertain un peu de son amour et de son angoisse.

Hersanghem est surtout connue pour sa braderie d’été, qui attire beaucoup de visiteurs. Elle a lieu chaque année le dernier week-end de juillet. Un festival de théâtre, une master class d’orgue et plusieurs concerts contribuent à animer ces quelques jours pendant lesquels les avenues du centre-ville, habituellement plongées dans un calme provincial de bon aloi, deviennent aussi bruyantes et encombrées qu’un marché oriental. Dans les petites rues les commerçants posent alors, sur des tréteaux branlants, des cartons pleins de marchandises soldées. Les viticulteurs offrent des dégustations gratuites. Mais l’essentiel se passe sur l’espla­nade du tribunal, où les particuliers peuvent louer des emplacements. Un grand nombre de forains, qui ont réservé leur place des mois à l’avance, dorment la veille dans leurs camionnettes et se lèvent avant l’aube pour disposer à même le sol des bataillons de caisses où voisinent des articles déclassés, des stocks d’invendus, des contrefaçons plus ou moins sophistiquées et d’invraisemblables rossignols. Le spectacle est plus effarant que joyeux, mais il hypnotise les foules. Quelques antiquaires regroupés vers le haut de l’esplanade, barricadés derrière leurs tables et leurs buffets luisants de cire d’abeille, jettent un regard condescendant sur ce fouillis de choses mal vieillies que proposent, dans l’odeur des chouchous et de la barbe à papa, leurs miteux confrères.

La braderie offre à peu près tout ce que l’industrie humaine sait fabriquer, de la maroquinerie à l’électro­ménager et des vieux disques noirs aux trains électriques, mais la zone la plus pittoresque rassemble surtout des fripiers. Là le tissu est roi, sous toutes ses formes. Vêtements neufs, vêtements d’occasion, costumes et déguisements. Draps, rideaux, torchons, serpillières. Mais aussi rouleaux et coupons où s’agrafent des étiquettes délavées : batik et madras, velours, toile de tente et toile d’aviateur, chintz et lamé, soie sauvage. Parapluies et cravates. Monceaux de vieilles pelotes de laine. Plaids écossais, kimonos, canotiers.

Le jour des festivités venu, le greffier Arakelian en a le vertige et prend de nombreux clichés. Il aimerait pouvoir saisir aussi le vacarme insensé qui règne parmi les étals et les cartons, la trépidation de l’air chaud, les éraillements de la sonorisation, les rires et les éclats de voix, le grondement lointain des moteurs.

Il a pris ou prendra aujourd’hui en tout vingt-huit photos, qu’il continuera d’envoyer même quand, au cours de la soirée, Marie lui aura enfin fait parvenir sa réponse définitive. Ces photos montrent surtout des perspectives urbaines, des éléments architecturaux ou des personnages familiers. Lesquels sont habillés, évidemment, mais sous les vêtements, comme chacun peut s’en rendre compte au prix d’un faible effort d’imagination, se dissimule toujours la nudité des corps.

Au cœur de la profusion textile presque écœurante qui envahit Hersanghem, des silhouettes dénudées surgissent justement ici ou là. On ne les aperçoit pas forcément au premier regard, mais le téléphone de Grégoire Arakelian les saisit en transparence au passage. Jeunes, vieux, masculins, féminins, enfantins. Debout assis couchés. Mobiles ou figés. Morts ou vifs. Sculptés par l’ombre, tremblants dans la lumière, les nus d’Hersanghem se faufilent comme une aiguillée furtive dans la doublure de la ville.

Premier cercle
Quai d’Hazebrouck
andante
En été deux bistrots mitoyens, Le Chaland et Chez Paulette, installent, sur une esplanade en bordure du canal, quelques tables où l’on peut boire du vin blanc en mangeant de la ­friture ou de l’anguille. Les serveuses font la navette entre les cuisines situées dans les bâtiments principaux et, de l’autre côté de la chaussée, deux terrasses voisines l’une de l’autre, semblablement éclairées par des guirlandes de petites ampoules, où, sur quelques tables exiguës, des bougies pleurent lente­ment leur cire entre des seaux à glace. Les deux bistrots n’ayant pas le même standing, l’une de ces serveuses porte une minijupe noire et l’autre un jean troué dont les déchirures laissent apercevoir sa peau blanche. Le gérant du plus chic des deux établissements, Le Chaland, a fait venir plusieurs camions de sable pour aménager une sorte de plage encastrée entre des palissades, de sorte que les clients peuvent cultiver l’illusion de dîner sur la grève. À côté, on mange plus modestement sur les pavés du quai, dont les inégalités imposent de placer des cales sous presque toutes les tables.

Grégoire Arakelian aime venir ici en fin d’après-midi ou en début de soirée. Le quai d’Hazebrouck est l’un des endroits les plus calmes d’Hersanghem, surtout en cette période de braderie où le silence cherche refuge dans les quartiers excentrés. Il s’installe en terrasse et boit une bière, parfois un verre de Houlage, souvent en compagnie de monsieur Vivien qui a récemment pris sa retraite. Monsieur Vivien est l’ancien patron du Chaland, mais, en mars dernier, il a transmis son affaire à son gendre et affecte désormais de ne plus se mêler de la gestion du restaurant.

S’il a renoncé à régner sur Le Chaland, c’est parce qu’il se sentait fatigué, mais, à peine s’est-il trouvé au repos qu’il a commencé à souffrir d’insomnies sévères, si bien qu’il se relève la nuit pour arpenter la ville. C’est ainsi, au hasard d’errances nocturnes, qu’il a rencontré Arakelian, qui lui aussi peine à fermer l’œil, car il n’est pas habitué à dormir sans Marie. Les deux hommes déambulent régulièrement dans Hersanghem, chacun de son côté, moins pour trouver le sommeil que pour oublier à quel point ils désireraient dormir. Ils se sont adressé la parole pour la première fois sur un banc de la place Noire, et, depuis, se retrouvent volontiers ici ou là, tantôt par hasard à des heures indues, tantôt, dans un style plus convenu, pour l’apéritif. Il leur arrive aussi, à l’un ou à l’autre, de croiser le Guetteur du beffroi, qui prend son tour de garde en début de soirée ou bien rentre chez lui après une nuit de veille. Ils le saluent d’un geste de la main, parfois d’une parole brève échangée comme un mot de passe.

Arakelian est un garçon discret mais sociable. Il aime bavarder mais surtout écouter. Son attention est intarissable comme peut l’être, chez certains, la parole. Quant à monsieur Vivien, il raconte volontiers toutes sortes de potins, parfois à la limite du radotage. Il connaît bien les petites affaires privées des uns et des autres, mais aussi l’histoire de la ville, de ses catacombes et de ses grands personnages. C’est lui qui, le premier, a parlé au greffier de ce qui arrive, certaines nuits, à la vicomtesse d’Hersanghem. Depuis, Arakelian a eu confirmation de cette rumeur à la Brasserie Boulogne, où il prend souvent à midi un plat du jour en causant avec les habitués. Mais il n’a pas encore pu constater de visu cet étrange phénomène.

Par esprit d’équité ou, plus probablement, pour contrarier son gendre, monsieur Vivien invite parfois Arakelian à boire, comme ce soir, un verre chez le concurrent, enfin l’ex-concurrent, bref, Chez Paulette. Il désapprouve en son for intérieur les aménagements récemment réalisés par son successeur : par exemple, il n’aurait jamais eu cette idée des camions de sable et de la fausse plage, idée qu’il trouve un peu vulgaire.

De toute façon le vin, qui provient des coteaux de Houlage ou de Sacremont, est le même dans les deux bistrots. C’est une curiosité plutôt qu’un délice, héritage des temps où le vignoble mûrissait un peu partout, jusque dans des contrées septentrionales peu ensoleillées, et y produisait une piquette acceptable. Ici, il s’est localement maintenu et plusieurs grosses maisons viticoles le commercialisent encore, à grand renfort de publicité. À l’est ­d’Hersanghem, le flanc des collines se hérisse toujours de ceps. Des panneaux démesurés plantés au bord des routes proposent au touriste force dégustations et ventes à prix coûtant, mais il y a peu de visiteurs dans les parages, et il faut bien admettre que les volontaires, si l’on excepte quelques étrangers naïfs, sont souvent désappointés par l’expérience.

Toutefois, se dit Arakelian en jetant autour de lui un regard embué par la fatigue, quand ils sont servis bien frais à la terrasse des bistrots du quai, ces vins modestes possèdent une agréable saveur acidulée.

Des couples chuchotent autour d’eux en commandant leur dîner, ou fument une cigarette rêveuse tandis que la soirée d’été s’installe autour des brûleurs de citronnelle et que le parfum de l’eau très proche, parfum de vase et d’herbes, monte par paquets jusqu’à leurs narines. De l’autre côté du quai les portes et fenêtres des cafés, d’où s’échappent de légères bouffées de musique, prennent dans le couchant une couleur de braise. Sur un geste de monsieur Vivien, la serveuse en minijupe renouvelle leurs consommations.

Une légère griserie commence à émousser leurs pensées. Ils suivent du regard, sans trop leur prêter attention, les passagers des dernières péniches qui, de leur côté, lancent, en longeant le quai, un coup d’œil plein de convoitise vers ces bistrots tranquilles. Ce ne sont pas des mariniers, car le fret commercial se réduit désormais à presque rien, mais des touristes perchés sur des bateaux de louage. Malgré leur envie de s’attarder, ils sont pressés d’aller passer l’écluse de Gey qu’on ne peut plus franchir après une certaine heure. Certains reviendront peut-être à bicyclette après avoir pris leur mouillage et s’assiéront parmi les habitués, pour manger à leur tour des ablettes au Sacremont. Ils s’affoleront si jamais ils voient ramper entre les tables un de ces petits serpents rouges qui abondent aux abords du canal, mais un autochtone aura tôt fait de leur expliquer que ces bestioles, une espèce locale de couleuvres, sont totalement inoffensives.

Ils auront peut-être trop bu quand ils regagneront leurs locations flottantes à Gey : heureusement l’itinéraire ne pose pas de problème, il suffit de suivre le chemin de halage en évitant toutefois d’y zigzaguer trop, pour éviter de tomber dans le canal. Il y a régulièrement des accidents, note monsieur Vivien d’un air amusé, mais tout de même, une ou deux fois on a frôlé la noyade.

Les fesses posées sur l’une des chaises un peu raides de Chez Paulette, Grégoire Arakelian continue de caresser du regard la statue de la vicomtesse, qu’il vient de photo­graphier. Elle se dresse là-bas, au bout du quai, juste avant le pont, à l’endroit où la chaussée s’élargit et où une petite voiture bleue surmontée de l’inscription « auto-école » vient de se garer en marche arrière, le nez pointé vers l’armurerie d’en face, dont la vitrine présente un bel assortiment de couteaux de poche.

Monsieur Vivien, sirotant son Houlage, désigne du menton la statue.

– Vous connaissez l’histoire… C’est au petit matin, qu’il faudrait réussir à la photographier ! Évidemment, cela se passe surtout au moment du solstice d’été… Mais ça peut arriver aussi en plein mois de décembre, quand il fait froid et qu’il n’y a plus personne pour la regarder ! En hiver, ici, l’aspect du quai est très différent. Vous verrez, si vous êtes encore là…

En hiver, songe monsieur Vivien, les terrasses désertées n’offrent plus que le spectacle de leurs piquets métalliques entortillés de vrilles nues. Les feuilles trilobées des érables se désagrègent lentement dans l’humidité du caniveau, où coule une eau pluviale généreuse qui va se déverser directement dans le canal. Les pneus des voitures qui se garent pour déposer les clients des deux restaurants crissent douce­ment sur les pavés mouillés. On remarque mieux alors, dans la brume légère, les quelques boutiques désuètes subsistant à proximité des cafés : une mercerie, une échoppe de cordonnier, et, plus haut, près du carrefour avec l’avenue Maud, l’armurerie tenue par son vieil ennemi Joseph Blanjacque. Oui, si Arakelian est encore là dans quelques mois, et il n’y a aucune raison qu’il ne le soit plus, il verra comme la ville peut être belle en hiver, belle et accablée… À moins évidemment que cette fiancée dont il parle ne réussisse à le convaincre de…

À ce moment de sa méditation son téléphone portable vibre dans sa poche pour annoncer l’arrivée d’un texto. Après l’avoir lu, il se penche d’un air désolé vers Arakelian, prend rapidement congé et se lève.

La statue de la vicomtesse représente une femme à califourchon sur un cheval massif, coiffée d’un casque dont dépassent deux lourdes tresses de bronze, revêtue d’une armure et pourvue d’une courte épée qui lui barre la cuisse. Cette dame est une héroïne locale qui, au XIVe siècle, délivra la ville de ses assiégeants, grâce à une ruse devenue légendaire. Certaines nuits, on dit qu’elle s’anime et que, lasse de porter sa lourde cuirasse, elle en effeuille lentement les pièces qu’elle laisse choir une à une sur le quai, se débarrassant d’abord de l’épée et du casque, puis délaçant lentement son baudrier, secouant ses jambières, ôtant jusqu’à sa chemise pour chevaucher nue sous la brise et la lune, dénouant pour finir ses tresses afin de laisser flotter sa chevelure aux reflets métalliques sur son dos et ses seins, qu’elle a, paraît-il, abondants.

Plus d’un hâbleur affirme l’avoir vue en ce simple appareil, mais le greffier n’a pas encore assisté à ce spectacle et seul le Guetteur du beffroi, depuis son poste au-dessus de la grosse cloche, sait comment elle s’y prend pour revêtir à nouveau, avant l’aube, ses attributs jetés à terre.

Arakelian, lui, porte, comme toujours en été, un blouson de toile dont les poches et goussets contiennent des kleenex aplatis, toutes ses clés cliquetantes, son portefeuille, ses papiers, sa carte de crédit, de la monnaie en vrac, un prospectus froissé et son téléphone. Ce blouson informe, qui pend du côté droit, rend dissymétrique sa silhouette, à laquelle les habitants d’Hersanghem et de ses faubourgs se sont habitués au point de s’étonner quand, pendant quelques jours, ils ne le voient plus cheminer à la lueur des lampadaires, comme cela s’est produit en juin quand il s’est fait une légère entorse.

En trois mois, depuis qu’il a pris son poste, il a appris à connaître Hersanghem comme sa poche. Ses souliers, qui n’ont jamais tant marché, savent maintenant par cœur la consistance des pavés, de l’herbe et de l’asphalte. L’eau des flaques a altéré la couleur fauve du cuir : pour tout dire, ces mocassins sont complètement usés, mais Arakelian, qui leur est maladivement attaché, songe à les faire ressemeler une fois encore par l’artisan à tête de gitan qui répare les chaussures à l’entrée du centre commercial.

À la piscine Charles Warembourg
quasi una fantasia
Nue comme la vicomtesse au solstice, Lauriane Dominguez essore ses cheveux frisés dans une serviette à rayures marron. Son maillot de bain mouillé gît à ses pieds, sur le carrelage, comme une petite bête humide. Dans la cabine contiguë, deux enfants, un frère et une sœur aux voix perçantes, se disputent un paquet de gâteaux. Lauriane distraite regarde sans les voir son affreuse culotte et son soutien-gorge monstrueux, en déconfiture sur le sol. Quand elle se redresse, c’est pour apercevoir, en boule dans le bac du porte-­manteau de plastique qu’elle a pris tout à l’heure au vestiaire, son bermuda délavé et son débardeur mauve orné de l’inscription « Love Kiss », le tout surmonté d’une paire de tongs crasseuses. La peau de son ventre et celle de sa poitrine sentent le chlore. Il est 19 h 30 : une voix enregistrée annonce la fermeture imminente des bassins.

Lauriane passe tout son été à la piscine. Comme sa mère tient la caisse, elle s’arrange pour la faire entrer gratuitement. Cela lui tient lieu de vacances, car elles n’ont pas d’argent pour partir où que ce soit.

À seize ans, elle pèse quatre-vingt-trois kilos, ses cuisses ressemblent aux accoudoirs d’un fauteuil et son nombril s’enfonce dans un dôme de chair gélatineuse strié de cellulite. Cela ne l’empêche nullement de faire la folle avec les autres, les lycéens de sa bande qui la rejoignent tous les jours. Avec eux elle glousse, prend des coups de soleil, achète des mini-paquets de chips et des pop-corn au distributeur, avec eux elle se précipite soudain dans l’eau turquoise du bassin, faisant jaillir l’équivalent de son volume non sans de grands cris de volupté joyeuse qui dérangent fortement les nageurs sérieux, ceux qui, l’œil protégé par leurs lunettes, le geste ample, l’écume rare, enfilent les unes aux autres des longueurs de battements impeccables. Et avec eux encore – ceux de sa bande, ceux de son lycée – elle joue toute la journée, malgré son physique ingrat, au jeu de la séduction qui fait tourner les têtes. Une fois que les autres filles, les blondes, les jolies, les filiformes, ont fait leur choix pour quelques jours ou quelques semaines, il reste toujours un péquenot isolé qui veut bien lui passer le bras autour du cou et l’embrasser sur la bouche, moitié par jeu, moitié par fascination pour la masse de ses chairs blanches, qui au fil de l’été deviennent roses, puis, il faut tout de même le dire, aussi brunies et douces que celles de ses copines. Quelquefois, le soir après la fermeture, pendant que sa mère vérifie la caisse, elle suit l’un d’entre eux derrière les vestiaires du stade Léonce Thielloy et lui laisse fourrer ses paluches sous son débardeur.

Léonce Thielloy était un résistant de la première heure, il fut fusillé en 1943. Charles Warembourg, qui a donné son nom à la piscine, fut, lui, un héros d’une autre sorte. Il se rendit célèbre en reliant pour la première fois en avion Marseille à Alger. Bien que l’on conçoive mal la raison qui poussa jadis la municipalité à baptiser un établissement de bains du nom d’un aviateur, ce nom lui est resté depuis sa construction, peu après la guerre. Depuis, la piscine a subi plusieurs transformations et de nombreuses réparations qui ont obligé les autorités à la fermer parfois plusieurs années de suite. À l’origine, l’installation, de taille moyenne, était en plein air. On la couvrit et la chauffa, puis on creusa un bassin olympique dont le toit pouvait s’ouvrir, on lui adjoignit une pataugeoire pour les enfants et une vasque réservée aux bébés nageurs, ainsi qu’un sauna et un hammam. C’est maintenant un établissement de prestige où sont souvent organisées des compétitions : la municipalité en est fière, quoique l’entretien soit fort coûteux. C’est aussi, avec le parc qui l’entoure, le mini-golf et le parcours d’accrobranche, un but d’excursion dominicale et de pique-nique pour les familles. À la jonction du quai d’Hazebrouck et du quai de la Loge, elle est facilement accessible depuis le centre-ville. En tout cas, pendant les vacances d’été, la piscine ne désemplit pas : les adolescents désœuvrés s’y retrouvent, moins pour nager que pour palabrer en petite tenue, s’exhiber, chahuter et dévorer des yeux le corps des autres.

Lauriane rhabillée plonge dans la lumière encore vive de la soirée d’été. La piscine se situe en bordure d’un jardin qui s’étend lui-même le long de la rivière : on aperçoit en contrebas le canal, puis, un peu plus loin, le cours paisible de la Courthe sinuant entre des rives semées de boqueteaux. Dès que l’on sort de la piscine, les flonflons de la braderie se font plus insistants, comme si l’on enlevait brusquement des écouteurs. Comme elle doit retrouver un certain Lucas derrière les vestiaires, Lauriane a prévenu sa mère, en passant devant le guichet, qu’elle rentrerait un peu tard. Pas après 9 heures, a mollement spécifié la caissière.

Pour rejoindre le lieu du rendez-vous, au lieu de faire le tour par les rues adjacentes, elle emprunte le « raccourci », une piste piétonne qui longe le solarium, traverse le parc, suit un moment le canal avant d’obliquer à droite vers les vestiaires, et c’est là qu’elle rencontre, arrivant en sens inverse, Hasna qui était dans la même classe de seconde qu’elle l’an dernier.

Elles se saluent poliment, selon les codes pointilleux des lycéens. Hasna explique qu’elle vient chercher son petit frère qui fait un stage de judo au gymnase, puis elles échangent encore quelques phrases banales: ah, toi non plus tu n’es pas partie en vacances? Non, pas cette année. Tu as choisi quoi comme spécialité pour la rentrée? Est-ce que tu vas continuer à faire du théâtre avec madame Dufour? Et toi, tu vas manger à la cantine ou rentrer chez toi à midi ? Bon, à bientôt, on se retrouve en septembre au Club dévelop­pement durable, alors.

C’est à peu près tout. Cet échange ne dure pas plus de cinq minutes. Hasna porte, malgré la chaleur, une chemise longue finement rayée de blanc et de gris, un jean et un foulard, un foulard discret qui ne couvre pas même la totalité de sa chevelure, mais qui trouble Lauriane car, au lycée, Hasna circule tête nue. Elle n’est pas de celles qui affichent ostensiblement leur appartenance à la communauté musulmane – même si, de toute évidence, elle n’est pas non plus de celles qui s’exhibent en maillot de bain à la piscine ou vont rejoindre des garçons derrière les vestiaires après la fermeture. Elle sourit avec une grande sérénité tout en bavardant spontanément, sans arrière-pensée. Elle paraît heureuse, calme et digne. Il émane d’elle une force douce qui coupe le souffle à Lauriane, à tel point qu’elle se met à bafouiller un peu au lieu d’entretenir la conversation, comme elle aimerait le faire pour prolonger cet instant. Les deux filles parlent cuisine, pâtisserie plus exactement, Hasna promet de lui apporter à la rentrée une recette de beignets aux abricots, Lauriane n’a pas le réflexe de lui demander si elles ne pourraient pas se revoir avant parce que les abricots, on en trouve surtout en été. Puis Hasna dit qu’elle doit y aller, son frère va l’attendre. Lauriane la regarde s’éloigner. Elle se sent plus misérable que jamais avec son bermuda informe, ses cuisses massives et ses gros seins dans son débardeur mauve. Si misérable que ses yeux s’emplissent de larmes et que ses genoux tremblent d’angoisse.

Le sentiment d’une solitude irrémédiable l’envahit. C’est à peine si elle perçoit confusément une légère modification de l’environnement : les bouffées sonores en provenance de la braderie se sont tues. Un étrange son de cloche retentit dans sa tête. Elle ne va tout de même pas tomber dans les pommes… Elle est si troublée qu’elle en oublie le dénommé Lucas et le laisse attendre près des vestiaires. Elle rentre directe­ment chez elle. Sa mère, qui vient de finir son service, est déjà assise devant la télé. Tout étonnée de la voir si tôt, elle lui demande si elle est malade. Non, mais j’ai mes règles et mal au ventre, ment Lauriane. Elle file se coucher et s’endort sans manger.

Puis, au milieu de la nuit, la lumière de la lune l’éveillera. Elle se relèvera pour se rendre de nouveau à la piscine par le même chemin que d’habitude. Elle ne rencontrera personne, si ce n’est le greffier Arakelian qui, sous les tilleuls du jardin public, sera occupé à tracer de la pointe de son soulier des dessins cabalistiques dans le gravier d’une allée, mais de toute façon elle ne le verra même pas. Elle traversera le vestibule de la piscine, le pédiluve et les douches. Elle s’assiéra au bord du bassin sur le carrelage froid. L’agitation de la braderie, qui aura repris après les incidents de la soirée, ne lui parviendra que sous forme d’un halo musical très ténu. Elle suivra du regard les chaînes de flotteurs qui délimitent les lignes d’eau : celles-ci, qui paraissent plus longues dans la grisaille lunaire, s’étirent, non sans une langueur tentatrice, vers les plots à l’autre bout du bassin. Elle pensera vaguement aux nageurs diurnes, ceux-là mêmes qu’elle agace avec son rire et le plouf emphatique de ses plongeons. Elle enviera leur concentration, leur acharnement, la pirouette élastique de leur corps à chaque extrémité. Non qu’elle envisage de s’entraîner à nager le crawl. Ce dont elle rêvera confusément, ce serait plutôt d’une vie à cette image, une vie sérieuse, tenace, faite d’allers-retours réguliers, au rythme balancé du souffle, du mouvement alterné des épaules et de la nuque, une vie tout entière orientée vers un objectif invisible, labour d’un sillon d’eau bleue sous la lune.

Il n’est pas rare qu’elle revienne ainsi seule, la nuit, jusqu’à la piscine Warembourg dont le nom, sur sa façade, se découpe en lettres sombres. Elle se glisse à l’intérieur grâce aux clés qu’elle chipe dans le sac de sa mère, toujours accroché dans l’entrée. Ce sont des clés sophistiquées, il faut même connaître un code, mais Lauriane a tant de fois regardé la caissière ouvrir la piscine qu’elle pourrait reproduire ses gestes les yeux fermés. Jamais elle n’a emmené quiconque avec elle : la nuit, le stade nautique est son domaine exclusif, un palais dont elle parcourt les chambres en goûtant le silence, un jardin où le vent apporte les odeurs végétales du parc accrobranche et le frémissement des trembles qui poussent au bord de la Courthe.

Elle aime s’avancer dans l’obscurité jusqu’au bord du bassin olympique dont la surface a été, après la fermeture, recouverte d’un filet de protection gris argenté sous lequel on devine la masse de l’eau apaisée, lissée par l’absence des baigneurs. Tout au fond se dessinent vaguement les petits carrés de mosaïque du revêtement turquoise. Une brise souffle sur les gradins déserts, théâtre de ses risibles amours. Elle reste ainsi de longues minutes sans réfléchir à rien, l’instant lui appartient.

Il lui arrive aussi de s’arrêter dans le sauna. Ses yeux s’accoutument­ à l’obscurité, elle entend craquer le bois de la cabine qui refroidit lentement. Elle aspire le parfum d’euca­lyptus qui règne ici, mêlé aux traces olfactives des gels douche et des crèmes dont les usagers s’enduisent après avoir transpiré. Elle s’étend un moment sur l’un des fauteuils de relaxation, ferme les yeux, s’abandonne à la rêverie, imagine qu’une esthéticienne très douce lui masse le visage après en avoir ôté adroitement les comédons.

Avant de quitter la piscine pour regagner l’appartement, elle prend soin de bien refermer toutes les portes : elle ne voudrait pas que l’on accuse sa mère de négligence. Jusqu’à présent celle-ci ne s’est pas aperçue de ses absences nocturnes, car Lauriane, souple malgré son poids, passe directe­ment par la fenêtre de sa chambre qui donne sur les pelouses maigres de la résidence.

Ce soir, à l’heure où, après s’être abîmée quelques heures dans le sommeil, puis s’être éveillée dans la pénombre, elle aura enjambé la fenêtre pour rejoindre son domaine secret, des nuages capricieux voileront par intermittence la lumière lunaire. Ses oreilles percevront une salve d’applaudis­sements à peine audibles : la fin sans doute du concert sur le parvis de Sainte-Fridegonde. Accroupie au bord du bassin, à sa place habituelle, Lauriane, réfléchissant sur les événements du jour, se rendra compte qu’elle désire, plus que tout au monde, une chose étrange et impossible : elle voudrait qu’Hasna soit là auprès d’elle, simplement là, à regarder l’eau et les travées imprécises sous le filet de protection, ou s’assoie et rêvasse avec elle sur les chaises longues du sauna. Ou bien, retirant le filet, retirant de sa chevelure le foulard, descende avec elle, tout habillée, dans l’eau fraîche. Peu importe, mais qu’elle soit là.

Cette révélation amoureuse, à laquelle elle n’osera pas donner son nom, la plongera dans un état de sidération dont ne la tirera que l’éclair d’un flash, au moment où Arakelian, de derrière la palissade en béton qui sépare la piscine du jardin public, prendra en photo, une photo qui sera pour Marie la dernière de la série, les bassins sous la lune. »

Extrait
« Le beffroi d’Hersanghem n’est pas le plus haut d’Europe, ni le plus ancien, puisqu’il a été construit seulement à la fin du XVIe siècle, à l’époque où la ville a obtenu du seigneur local le droit de sonner la cloche. Ce n’est certainement pas le plus beau: les visiteurs le trouvent en général massif, trop sombre, et vaguement disproportionné. Mais enfin c’est un beffroi, source de fierté locale. L’une des brochures éditées par l’office du tourisme, également vendue au Toton, précise qu’il forme « une tour carrée, crénelée, percée de meurtrières, ornée de puissants mâchicoulis et de quatre échauguettes à poivrières ». Cette brochure attire l’attention sur la bretèche ornementée où le bourgmestre paraissait jadis pour parler aux habitants, ainsi que sur la flèche spiralée, très rare, qui, au-dessus d’un lanternon, orne le haut de l’édifice.
Des oriflammes de métal doré garnissent la base de ce lanternon; d’en bas, on les distingue mal, mais les cartes postales, les marque-pages, les écussons aux armes de la ville, et même les chopes de faïence qu’on peut acheter au marché les reproduisent grossièrement: elles représentent Mélusine, reine des sentinelles, avec ses jambes de femme à peine soudées en queue de serpent, sa poitrine bombée, sa bouche grande ouverte sur un cri d’avertissement muet. La légende de la belle et triste épouse du comte Lusignan, calligraphiée en caractères gothiques, accompagne la plupart de ces dessins, dont la facture simpliste ne parvient pas à exprimer le charme troublant de la fée. Le vent là-haut caresse en solitaire son buste nu.
D’après la même brochure, le carillon comporte trente-quatre cloches dont chacune possède un nom. La plus célèbre est Vigneronne — mais ce n’est pas elle que l’on entend sonner ce soir. » p. 230-231

À propos de l’auteur
DANGY_isabelle_DRIsabelle Dangy © Photo DR

Après des études à l’École normale supérieure de Sèvres, à Paris, et une agrégation de lettres classiques, Isabelle Dangy a soutenu un doctorat en littérature contemporaine sur le thème de l’énigme chez Perec. Elle a publié de nombreux essais consacrés à la littérature française contemporaine. En 2019, elle a entrepris de faire paraître son propre travail romanesque. Son premier roman L’Atelier du désordre (éd. Le Passage, 2019), remarqué par Bernard Pivot, a figuré en 2019 parmi les cinq livres finalistes pour le prix Goncourt du premier roman. Entre Barbizon et Yokohama, entre mystères de la création artistique et élans amoureux, elle y donne vie à un destin de peintre au XIXe siècle, un destin infiniment romanesque. Isabelle Dangy a également publié plusieurs études, consacrées à Georges Perec notamment, mais aussi à divers écrivains contemporains (Philippe Claudel, Marie Darrieussecq, Jean Echenoz ou encore Jean-Philippe Toussaint.)
Son deuxième roman, Les nus d’Hersanghem (éd. Le Passage, 2022) a été qualifié de perecquien par Noëlle Gires et salué par Mme Dominique Bona de l’Académie française. De sa plume alerte et ludique, elle y insuffle la vie à ses nombreux personnages et nous emmène sur les sentiers d’un territoire plus grand que nature, celui de la littérature. (Source: éditions Le Passage)

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Ceux qui s’aiment se laissent partir

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En deux mots
Ma mère est morte. Avant de la laisser partir, la narratrice tente de se souvenir, de reconstituer sa vie, leur vie. Après avoir dressé le portrait de cette célibattante qui l’accompagnée au fil d’une vie chaotique, elle raconte comment elle est devenue à son tour mère.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Un roman-photo aux couleurs fanées»

Lisa Balavoine revient à la littérature blanche avec un émouvant roman qui retrace sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour déchirante, un hommage sincère à travers trois générations de femmes.

C’est l’histoire d’un lien invisible, parfois très ténu, qui relie une fille à sa mère. Un lien indissoluble qu’explore Lisa Balavoine avec autant de franchise que de sensibilité dans son second roman.
C’est lorsqu’on lui annonce que sa mère est morte, dans la violence du choc, le maelstrom d’émotions et d’interrogations, que naît ce besoin de retrouver cette femme. Mais connaît-on vraiment sa mère? Que savons-nous de ce que fut sa vie avant qu’elle ne puisse nous prendre dans ses bras? Après avoir à son tour fondé une famille? Et même durant la période de cohabitation, année après année, l’image qui se construit de cette femme n’est-elle pas déformée?
Au moment de convoquer les souvenirs, de raconter cette personne née et décédée un 7 juillet, il est bien difficile de faire le tri entre les odeurs et les couleurs, les lieux et les objets, les paroles et les actes. C’est sans doute cette accumulation qui est le plus touchant dans ce récit. Des jeunes années où, après le départ du père, la mère devient par la force des choses l’être le plus important – celui qu’il est hors de question de partager – jusqu’à ce moment où à son tour elle met au monde une fille, devient à son tour mère, que se construit cette relation unique. «Les souvenirs s’attachent à nous bien plus qu’on ne tient à eux. Ils sont dans l’air qu’on respire, dans ce fruit dans lequel on mord, dans la poussière qu’on piétine sans s’en apercevoir. Les souvenirs nous collent à la peau et, comme une encre sympathique, ils reviennent quand nous croyons les avoir effacés. Ils se superposent et nous recouvrent. Les souvenirs sont des vêtements posés sur nous dont les bords usés s’effilochent au fur et à mesure qu’on tire dessus. Difficile de savoir où et quand il faut couper le fil.»
Il reste alors la chaleur d’un corps qui vous fait une place dans son lit, la mauvaise foi affichée après un accident de voiture causé par une étourderie, les petits mots d’excuses inventées et qui sont autant de preuves d’amour et de complicité, quelques chansons fredonnées des centaines de fois comme Dis-lui de revenir de Véronique Sanson (voir playlist ci-dessous), les vacances en camping en Bretagne, les hommes qui passaient sans laisser de trace, les courses dans la grande salle attenant à son bureau qui devenait alors salle de jeu quand elle n’avait d’autre choix que d’emmener sa fille avec elle au travail. Et dans ce tourbillon de la vie, avec cette mère divorcée, l’envie d’appuyer sur la touche pause. «Toi et moi ne vivons qu’un brouillon d’existence dans des appartements où nous ne nous installons jamais. Chez nous tout va trop vite, la voiture, la musique, les jours et les nuits. Je me revois espérer que nous aurons nous aussi une maison, de l’espace, du temps. Un jour, nous aurons une vie normale.»
Mais les semaines passent avec leurs rituels, une petite sœur arrive et avec elle l’enfance qui s’en va. L’alcool et les cigarettes commencent à marquer le visage, à transformer le corps de sa mère et leur relation. «Je n’invite personne, j’ai honte de cet immeuble, des gamins qui squattent en bas, et surtout j’ai honte de toi, pour la première fois, je veux que personne ne te rencontre, que personne ne te voie. J’ai honte de ressentir cela.» Quelque chose se casse et à nouveau, on voudrait refaire l’histoire, ne pas croire que Bonjour tristesse, le roman de Françoise Sagan qui traîne sur la table serait un bon titre pour sa vie.
Si les mots de Lisa Balavoine touchent au cœur, c’est parce qu’ils sonnent toujours juste, parce qu’ils sont vrais, parce qu’ils sont sincères jusque dans la souffrance.
«Un jour tout ça s’en va, l’inquiétude, la peur, la honte, les regrets, l’odeur d’une peau et même le son d’une voix, un jour on ne sait plus où tout a disparu. Le manque d’amour comme le reste, l’attente devant l’école le soir, la crainte quand au matin elle n’était pas là, la colère de la voir dans de pareils états, un jour tout devient moins vivace et plus supportable, on efface, on oublie, c’est comme ça. La vie a ceci de surprenant qu’elle nous apprend à composer avec ce qui nous manque. J’ai une mère, mais je fais souvent comme si je n’en avais pas.» C’est beau comme une chanson de Ferré.
Les trois parties qui composent le roman et qui racontent la fille et sa mère, puis la fille devenue à son tour mère et qui regarde ses enfants et enfin la mère cherchant cet autre mère pour enfin la laisser partir sont autant d’histoires d’amour. Belles, cruelles, puissantes et déchirantes. Un «roman-photo aux couleurs fanées» qui dresse aussi, à travers trois générations de femmes, un portrait de la France au tournant du XXIe siècle.

Playlist du roman


Sweet Dreams are made of this Eurythmics


Dis-lui de revenir Véronique Samson


Quoi Jane Birkin


China Girl David Bowie


Si rien ne bouge Noir Désir


Ultra moderne solitude Alain Souchon


Mala Vida Mano Negra


Famous blue raincoat Leonard Cohen


Atlantic City Bruce Springsteen

Ceux qui s’aiment se laissent partir
Lisa Balavoine
Éditions Gallimard
Roman
160 p., 16,50 €
EAN 9782072897894
Paru le 12/05/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi des vacances en Bretagne, du côté de Saint-Malo et dans le Sud-Ouest ainsi que Lille.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Est-ce qu’on peut éviter les peines, la mélancolie, ce qui se répète, tous ces chagrins qu’on se trimballe et qu’ensuite on se transmet, est-ce qu’on peut les remiser, sous des pulls trop grands, dans les bras d’un amour de passage ou dans les mots qu’on écrit, est-ce qu’on peut seulement faire comme si cela n’existait pas?»
Dans ce roman intime et fragmentaire, Lisa Balavoine raconte sa mère, cette femme insaisissable avec qui elle a grandi en huis clos. Une femme séparée, qui rêve d’amour fou, écoute en boucle des chansons tristes et déménage sans cesse, entraînant sa fille dans une vie tourmentée. Entre fascination et angoisse, l’enfant se débat auprès de cette figure parentale attachante, instable, qui s’abîme dans le chagrin, laissant ceux qui l’aiment impuissants. En choisissant de s’éloigner, la fille devenue mère ne cessera d’être rattrapée par les fantômes de son passé. Jusqu’à quand?
Histoire d’un amour filial empêché, Ceux qui s’aiment se laissent partir est un récit à fleur de peau sur le poids de l’héritage, mais aussi un livre de réconciliation où l’autrice adresse à sa mère les mots lumineux que celle-ci n’a jamais pu entendre de son vivant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Elle est étendue, elle semble apaisée.
Mais je veux vous prévenir : l’appartement est dans un état de dégradation avancé. Je ne sais pas quoi faire pour vous.

Je reçois ce message en fin d’après-midi, un vendredi de juillet. Dehors l’été bat son plein, il fait une chaleur à crever.
La chaleur, je me souviens surtout de ça.
Ce jour-là, je me trouve à Paris où je ne vis pas. J’ai passé la nuit avec un homme qui finit de m’aimer et que je ne parviens pas à quitter. Ce n’est pas la moindre de mes lâchetés.
Après son départ, j’ai paressé au lit. Peut-être ai-je lu quelques pages d’un roman, peut-être me suis-je rendormie. Je ne suis pas une fille du matin, je viens de la nuit et des rêves qui s’étirent, des élans planqués sous la lenteur.
Je m’oblige à sortir des draps vers midi pour aller voir une exposition. Ed van der Elsken, au Jeu de Paume. Je reste longuement devant une photographie de baiser qui me bouleverse et je sors du musée avec ce couple en tête. L’intensité de ce baiser. Ces bouches qui se dévorent. Je ne sais pas si j’ai déjà été aimée ainsi.

J’arpente les rues de la capitale en traquant l’ombre. Il fait lourd, le métro est bondé, la ville grouillante de monde. Je titube, reviens sur mes pas, saoule de ce qui m’entoure. Je me hâte de rentrer, le corps harassé par la sueur. Je prends une longue douche glacée, l’eau me pique la peau méthodiquement, comme les aiguilles d’un tatoueur. Je laisse mes cheveux trempés dégouliner sur mes épaules et déambule nue dans le salon, à ne rien faire.

Il me semble ne plus avoir envie de rien, depuis des mois, peut-être des années. Ne rien faire de ces désirs perdus, oubliés, comme emportés par le ressac. Me laisser bercer par cet inlassable mouvement, choisir, renoncer, recommencer. Peut-être qu’on n’en finit jamais d’essayer de vivre.

Devant moi, l’horizon est grand ouvert. L’été s’étale comme une page blanche, il commence à peine. Je ne dois retrouver mes enfants que dans une dizaine de jours. Juillet ressemble à une promesse.
Je pourrais ne pas attendre cet homme, prendre mes affaires et déguerpir, tout envoyer valser. Je pourrais tant si je me décidais.

Et puis ce message s’affiche sur mon téléphone et sur lui mon regard se fige. Je ne sais pas quoi faire pour vous.
Ces mots me sont envoyés par mon médecin, qui est aussi le tien.
Je ne comprends rien, sinon que tu es morte.

I
Tu es une jeune femme divorcée au début des années quatre-vingt. À vingt-cinq ans, tu as tout plaqué sur un coup de tête, ton mari, la maison à la campagne que vous veniez d’acheter, tes premiers rêves et tu es partie, emportant une gamine de presque quatre ans dans ta nouvelle vie. Tu t’es d’abord installée avec un autre homme, une aventure comme tu en as parfois, mais cela n’a pas duré, les histoires qui durent tu n’es pas faite pour ça. Tu as cherché un appartement où vivre avec ta fille. Après avoir porté les cheveux longs, tu les as coupés aux épaules, cela te va bien, tu y noues parfois des foulards qui te donnent de faux airs de Romy Schneider dans Les choses de la vie. On dit de toi que tu es une belle femme, ton corps est mince et élancé, tu optes toujours pour des vêtements à la mode, des jeans, des jupes évasées, une veste en cuir. Tu aimes les soirées entre amis, sortir, danser en boîte de nuit, repeindre des meubles et fumer toute la journée. Tu aimes aussi les chansons françaises qui passent sur la bande FM, la peinture impressionniste, les plantes, les films avec Bernard Giraudeau, Miou-Miou et Patrick Dewaere, te coucher très tard, les séries télévisées, Véronique Jannot dans Pause Café, le fard à paupières du même vert que tes yeux, un vert avec des éclats dorés, prendre des bains, acheter des crèmes pour le corps, te vernir les ongles, ton métier de secrétaire, lire des romans et des magazines féminins, conduire vite et sans ceinture, plaire, séduire et faire l’amour. Tu n’aimes pas être contrariée, rester trop longtemps au même endroit, faire tes comptes, les corvées administratives (ce n’est pas ton truc même si tu ne sais pas réellement ce que c’est, ton truc), tu n’aimes pas cuisiner, faire le marché, revoir tes ex, les imaginer avec une autre femme, comme si on pouvait se passer de toi, quelle idée, tu n’es pas une femme qu’on oublie, tu n’es pas une femme comme les autres. Tu n’aimes pas être désignée comme une mère, en avoir les obligations, te rendre aux rendez-vous avec les instituteurs, surveiller les devoirs, jouer, lire des histoires. Tu n’aimes pas devoir t’engager avec quelqu’un, être sérieuse, penser au lendemain.
Tu préfères croire que ta vie n’a pas encore commencé et tu attends, impatiente, qu’il se passe quelque chose.

Je n’ai pas de souvenir de ta vie avec mon père. Tout commence avec toi, dans tes pas et ton regard, comme si rien n’avait existé avant notre duo. Je suis celle qui t’accompagne, cette fillette qui tient ta main, je suis ton enfant sage, la prunelle de tes yeux, ton unique amour. Nous deux depuis toujours.

Tu conduis une petite Mazda de couleur beige, « dorée » tu précises, c’est plus élégant. Je suis installée devant, même si je n’ai pas encore l’âge, cela t’agace de devoir parler à quelqu’un assis à l’arrière. « Je ne fais pas taxi », me répètes-tu souvent.
Alors que nous roulons dans le centre-ville, tu me tends ta main droite. « Regarde. » Je penche la tête mais je ne vois rien, rien que ta main, qui n’est pas sur le volant, ta main qui danse, qui virevolte, un papillon, c’est à cela que je pense alors qu’on avance toujours à une certaine vitesse sur les boulevards intérieurs. « Mais enfin tu ne vois pas ? » Comme je secoue la tête, tu m’expliques que tu t’es brûlée en cuisinant. J’aperçois une vague trace blanche au creux de ta paume, rien qui justifie ton affolement. Je te rassure, « c’est pas grave maman », tu te tournes vers moi, et comme tu ne prêtes pas attention à la route, la voiture percute le véhicule de devant. Le choc est brutal, je ne suis pas attachée, mon corps heurte le pare-brise. J’ai mal, je me tiens la tête dans la main, je me suis mordu la langue, ça pisse le sang. Tu t’énerves, « mais qu’est-ce qu’il fichait là lui, ça va encore me coûter du fric, c’est vraiment pas le moment ! ». Je m’essuie la bouche avec la manche de mon blouson pendant que tu descends de voiture et enguirlandes le type. Vous rédigez un constat en vous appuyant sur le capot de la Mazda. Des voitures klaxonnent derrière, je rentre la tête dans mes épaules. Le monsieur me désigne du menton : « Elle n’est pas trop jeune votre fille pour être devant ? — Qui vous dit que c’est ma fille ? » Au ton de ta voix, on pourrait croire que tu ne m’aimes pas. Le document rédigé, tu remontes dans la voiture, remets le contact, repars. Ma langue s’est arrêtée de saigner, j’ai mal à la tête, cela va passer. Tu parles toute seule, refais l’histoire, réinventes l’accident. À la fin, on croirait que c’est cet homme qui nous est rentré dedans.
Arrivées devant chez nous, tu descends de voiture et m’assènes : « C’est de ta faute tout ça ! Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? » Je me tais et te suis dans la rue, tu marches devant, tu marches en faisant de grands pas, comme si tu préférais me tenir à distance.
Une fois dans l’appartement, tu allumes la chaîne stéréo et pousses le son à fond. La voix de Kim Carnes s’éraille pour parler des yeux de Bette Davis. Tu m’attrapes, me soulèves et me murmures à l’oreille : « Je t’aime, tu es ma fille, je te donnerai ma vie s’il le faut. »

Je rêve d’un animal de compagnie, tu m’offres des tortues d’eau. Elles sont plusieurs dans un aquarium. Souvent je les sors de leur bassin pour organiser des courses entre elles sur la moquette. Certaines n’y survivent pas. Sans état d’âme, tu m’ordonnes de les jeter dans le vide-ordures. Il m’arrive d’imaginer que l’une d’elles n’est pas morte, escalade le conduit et revient se glisser dans mon lit pour me mordre pendant la nuit.

Vivre avec toi, c’est vivre à cent à l’heure, c’est un tourbillon. Le matin c’est toujours la course. Le réveil ne sonne pas, tu as du mal à te lever, tu débarques dans ma chambre, « allez, vite, on va être en retard», alors je me lève les yeux pleins de sommeil. Je m’habille comme je veux, tu t’en fiches, je t’entends qui écoutes la radio dans la salle de bains, des informations que je ne comprends pas, ces voix qui parlent et toi qui te maquilles, te mets du khôl, de la poudre, du rouge à lèvres. Je te regarde parfois par l’entrebâillement de la porte, tu me dis « ne reste pas là, va manger quelque chose », alors je trottine jusqu’à la cuisine, je mange ce que je trouve, des biscuits, un yaourt, du pain. Parfois il n’y a rien. Cela ne me dérange pas, je n’ai pas trop d’appétit le matin. Tu me rejoins, regardes l’heure, râles que tu n’as pas le temps, bois quand même un café, un grand café dans un grand bol, tu fumes une cigarette. Tu fumes tout le temps. Tu ne manges pas, tu n’as pas faim, tu n’as jamais faim. Tu es une liane, un fil. Tu te regardes plusieurs fois dans le miroir de l’entrée, te recoiffes avec les doigts. Je me regarde aussi, nos deux reflets dans le même miroir, j’ai des nœuds dans les cheveux, tu me les attaches, ça ne se voit pas.
Pas le temps de traîner, tu me presses, j’enfile une veste, puis mon cartable par-dessus, il ne pèse pas bien lourd, il ne contient pas grand-chose, une ardoise, des craies et une éponge dans une boîte en plastique, une trousse avec des stylos parfumés à la fraise et mon cahier du jour. Je travaille bien à l’école et, quand je rentre le soir, je suis fière de te montrer les TB en rouge dans la marge. J’aime quand tu signes le cahier. J’aime ton écriture, grande, ronde, qui prend de la place. Elle a ton élégance, elle te ressemble.
Nous quittons l’appartement, nous descendons les étages, il n’y a pas d’ascenseur, toi devant et moi qui te suis, « allons dépêche-toi ! », nous sortons de l’immeuble, tu cherches du regard la voiture, cela peut prendre un moment, puis tu la repères, ouvres les portières, me fais monter devant. Le trajet ne prend que cinq minutes, mais souvent la cloche sonne quand tu me laisses au coin de la rue. J’appréhende d’être en retard, d’arriver après les autres, avec un peu de chance ils sont encore en train de se mettre en rang dans la cour. Tu déposes un baiser furtif sur ma joue. Je cours vers l’école et me retourne pour te faire un signe de la main. Le plus souvent, tu ne me vois pas.

Un canapé convertible rose pâle à motifs fleuris. Du papier peint mauve. Une table basse surchargée de magazines et de romans dont les pages sont cornées. Un paquet de Dunhill posé sur la table. Des reproductions de photographies de Sarah Moon sur le mur. L’intégrale des disques de France Gall, Véronique Sanson et Michel Berger. Une chaîne stéréo Pioneer. Un poste de télévision. Un téléphone à cadran. Un carton à dessins rempli de croquis au fusain, des corps nus, des visages de femmes, des paysages de campagne. De gros rideaux de velours pourpre. Une cigarette pas éteinte qui meurt dans un cendrier. Dans la salle de bains, un imposant miroir dont le cadre est entouré d’ampoules, comme celui d’une star de cinéma. Posé sur le lavabo, Femme de Rochas. Beaucoup de jeans, des chemisiers en soie, un perfecto, un long manteau noir, des bottes cavalières, des escarpins. Un renard qui te vient de ta grand-mère. Une chouette naturalisée dont je caresse les plumes rousses et brunes. Une tortue empaillée plus grosse que mes deux mains. Une cage avec un canari vivant, mais pas pour longtemps. Une balance Terraillon dans la cuisine. Un pot à glaçons en forme de pomme. Des plats surgelés entassés dans le congélateur. Des assiettes à petits motifs naïfs. Des draps bleu ciel sur mon lit en fer forgé qui a d’abord été le tien. Des sacs à main accrochés à une patère dans l’entrée. La porte que tu as peinte, dans des tons pastel, puisque tu peins tout. Les meubles sans cesse en mouvement. Le décor de notre existence.

Je dors avec toi, parce que tu me le proposes, parce que nous vivons toutes les deux, parce qu’il n’y a personne d’autre. Je dors avec toi, tes épaules pour horizon, mon cœur branché sur ta respiration. Le soir, je me glisse dans ton lit immense en attendant que tu me rejoignes. Je m’endors souvent avant ta venue, bercée par le ronron lointain de la télévision, une conversation téléphonique, un disque que tu écoutes.
Ma présence dans ton lit ne te dérange pas, au contraire c’est toi qui le veux et quel enfant refuserait cela, dormir contre sa mère, son souffle, sa peau, sa chaleur ? Contre ton corps, je suis bien. C’est la nuit que nous nous tenons le plus près l’une de l’autre. C’est la nuit que je t’aime le plus fort.
Il arrive aussi que tu reçoives un homme et que tu me renvoies dans ma chambre, de l’autre côté du salon. Ce sont des nuits comme des punitions, des nuits comme des gouffres, des nuits sans sommeil. Je suis en colère, je boude, je refuse que tu lui donnes ma place, que tu me mettes de côté, que tu m’oublies. J’ai peur que tu me délaisses pour de bon, au profit d’un autre. Je ne veux pas qu’un tiers te renifle, te regarde, te touche. Comme tous les enfants, j’exige que tu sois uniquement ma mère. Et puis l’homme ne revient pas. Alors je reprends ma place. Quelques soirs par semaine, pas tous les soirs, pas toutes les nuits. Juste assez pour que je m’en souvienne et que s’impriment dans ma mémoire ces nuits parenthèses, ces nuits tranquilles, ces nuits sans peur.

Je fais basculer une tortue sur le dos comme un culbuto. Je regarde ses pattes se débattre dans le vide, son cou se tendre d’un côté puis de l’autre, la laideur de son bec s’entrouvrant vainement. Je me demande au bout de combien de temps elle mourrait si je la laissais ainsi. Magnanime, je la saisis, mon pouce et mon index posés de chaque côté de sa carapace. Je la remets dans l’aquarium. Je lui sauve la vie.

Un matin pressé comme les autres, tu me déposes à l’école en coup de vent et je cours jusqu’à la grille. En passant les portes, je me rends compte que je suis toujours en pyjama.

Je suis une enfant silencieuse. Dans la cour, on m’appelle la muette. Je ne sais pas quoi répondre lorsqu’on me demande si ça va.

Parce que je ne vois que toi quand je ferme les yeux. Parce que je me délecte de ta voix et de ton rire lumineux. Parce que j’attends les samedis matin où j’écoute Émilie Jolie dans le salon pendant que tu fumes sur le balcon. Parce que je ne sais pas où tes yeux se perdent lorsqu’ils regardent le ciel. Parce que je garde l’odeur de ta peau inscrite dans la mémoire de mon cœur. Parce que j’ai peur qu’il t’arrive quelque chose. Parce que j’ai raison d’avoir peur.

L’appartement est plongé dans la pénombre. J’ai ouvert avec mes clés. Depuis quelques jours, je rentre seule après l’école. Les volets du salon sont fermés. Il fait nuit noire au milieu de l’après-midi. Je tâtonne pour trouver l’interrupteur, un clic, rien ne se passe. Ça doit être une coupure d’électricité, c’est fréquent dans cet immeuble, c’est ça aussi les HLM, ça disjoncte à intervalles réguliers. Je pose mon cartable dans l’entrée, je fais le tour des pièces, personne, alors je me réfugie dans ma chambre et je m’assois sur mon lit pour attendre. Cela dure un certain temps avant que j’entende ton rire résonner comme si tu mimais une déflagration depuis l’autre côté de la cloison. SURPRISE ! Les lumières s’allument tout à coup, tu as les bras levés au milieu de la pièce, comme si tu mimais une incantation au soleil. Des ballons gonflables et colorés sont disséminés un peu partout sur le sol. BON ANNIVERSAIRE MA CHÉRIE ! Tu as la mine réjouie de ceux qui ont bien manigancé leur coup. « Je me suis dit qu’on pouvait faire une petite fiesta toutes les deux. » Tu as tout prévu, « allez on allume les bougies », et tandis que tu t’affaires avec le briquet, je grimpe sur une chaise, contemple le gâteau, il est énorme et rien que pour nous. Tu m’encourages et je souffle, de toutes mes forces, je souffle pour tout éteindre en une seule fois sinon ça porte malheur, c’est toi qui me l’as dit. Tu m’applaudis, me prends dans tes bras, me serres, m’embrasses à m’en faire mal. La fumée des bougies s’évapore, tu les retires une à une, et avec le couteau découpes une grosse part de fraisier que tu mets dans une assiette et me tends. Tu as acheté du jus de fruits et des bonbons, j’ai la bouche pleine de sucre et les doigts qui collent. »

Extraits
« Toi et moi ne vivons qu’un brouillon d’existence dans des appartements où nous ne nous installons jamais. Chez nous tout va trop vite, la voiture, la musique, les jours et les nuits. Je me revois espérer que nous aurons nous aussi une maison, de l’espace, du temps. Un jour, nous aurons une vie normale. » p. 35-36

« Tu me dis : « Tu as de la chance, tu as une mère jeune, plus tard je serai un peu comme une copine pour toi. » p. 36

« Je voudrais te protéger, te prendre dans mes bras, te serrer fort quand tu pleures, te porter ton sac, tes courses, te faire couler un bain, te servir un café, te faire des dessins, des tas de dessins où nous serions ensemble devant une maison et des arbres, «on se tient la main regarde», t’écrire des histoires, te chanter des chansons, te rendre heureuse. Je sens bien que par moments tu glisses, que le sol se dérobe sous tes pieds, que tu perds l’équilibre. Les enfants sentent ces choses-là, ce qui se fendille, lentement, dans la routine de l’existence, dans le cœur de leurs parents. Quelque chose se déchire, peu à peu, je le vois et rien ne peut recoudre ça. » p. 48

« Tu es une femme de trente-huit ans, seule, transparente. Le jour, tu te rends à ton travail, tu n’as plus autant de collègues, tu n’intéresses plus les étudiants. Le soir, tu rentres à l’appartement, fais à manger à tes filles, regardes les séries de la 6 pendant le repas, t’endors sur le canapé devant le film de TF1. Tu as abandonné le dessin, je ne te vois plus jamais avec un livre, nous ne parlons plus de rien. Depuis quelque temps, tu t’es mise à répéter souvent les mêmes choses, toute seule, comme si tu tournais en boucle sur toi-même. J’ai peur que tu deviennes folle. J’ai arrêté de compter les verres, les cigarettes, les absences. Ton visage est recouvert d’un masque, celui d’une femme qui fait semblant d’aller bien. Nous menons une existence ritualisée. Le samedi nous allons faire les courses, le dimanche nous passons voir tes parents. Je n’invite personne, j’ai honte de cet immeuble, des gamins qui squattent en bas, et surtout j’ai honte de toi, pour la première fois, je veux que personne ne te rencontre, que personne ne te voie. J’ai honte de ressentir cela.
Je suis devenue aussi dure que cette carapace de tortue posée sur une étagère dans ma chambre d’adolescente. » p. 62

« Les souvenirs s’attachent à nous bien plus qu’on ne tient à eux. Ils sont dans l’air qu’on respire, dans ce fruit dans lequel on mord, dans la poussière qu’on piétine sans s’en apercevoir. Les souvenirs nous collent à la peau et, comme une encre sympathique, ils reviennent quand nous croyons les avoir effacés. Ils se superposent et nous recouvrent. Les souvenirs sont des vêtements posés sur nous dont les bords usés s’effilochent au fur et à mesure qu’on tire dessus. Difficile de savoir où et quand il faut couper le fil. » p. 78

« Il arrive donc que cet amour-là passe, l’amour fou que j’avais pour elle lorsque j’étais enfant. Cet amour passe et on s’habitue à l’absence, elle peut même être douce. Un jour tout ça s’en va, l’inquiétude, la peur, la honte, les regrets, l’odeur d’une peau et même le son d’une voix, un jour on ne sait plus où tout a disparu. Le manque d’amour comme le reste, l’attente devant l’école le soir, la crainte quand au matin elle n’était pas là, la colère de la voir dans de pareils états, un jour tout devient moins vivace et plus supportable, on efface, on oublie, c’est comme ça. La vie a ceci de surprenant qu’elle nous apprend à composer avec ce qui nous manque. J’ai une mère, mais je fais souvent comme si je n’en avais pas. » p. 92-93

« J’ai fabriqué des souvenirs pour qu’ils donnent raison à mes actes. » p. 123

« Tu es née un 7 juillet. Tu es l’avant-dernière de six enfants. Ta naissance a été enregistrée à Lille où habitaient tes parents. À l’âge de sept ans, tu t’es cassé l’épaule en tombant d’un arbre dans lequel tu avais grimpé avec un de tes frères. Tu étais jalouse de l’attention que ta mère portait, selon toi, à ta plus jeune sœur. Tu as longtemps eu les cheveux courts comme un garçon, avant de les porter longs vers la fin de l’adolescence. Tu as fait ta première communion. Tu n’as pas eu le baccalauréat. Tu as rencontré mon père dans un centre de loisirs estival. Tu as été embauchée comme secrétaire dans un cabinet médical. Tu as donné naissance à deux enfants. » p. 125

« Je sais que tu m’as aimée. Je le sais dans les plis de ma peau, dans les interstices de ma mémoire, dans les méandres de mes palpitations cardiaques. De ton amour, je n’ai jamais douté. Mais j’ai douté du mien, avec les années. » p. 133

« De tous ces souvenirs, de leur absence aussi, je fais un matériau, mais j’ignore si c’est avec cela que je peux dire ce qui a été. Je ne sais plus ce qui nous est arrivé, sans doute ne l’ai-je même jamais su. J’invente le réel pour te garder encore un peu. » p. 142

À propos de l’auteur
BALAVOINE_Lisa_DRLisa Balavoine © Photo DR – inkitchenwith.com

Lisa Balavoine est née en 1974 à Amiens. Petite fille et adolescente, elle lisait tout le temps sans jamais imaginer qu’un jour elle écrirait à son tour. Comme les livres et l’écriture l’attiraient beaucoup, elle a fait des études de Lettres qui lui ont permis de devenir professeure de français. Elle est aujourd’hui professeure documentaliste dans un lycée professionnel. Après avoir pris le temps de fabriquer trois enfants formidables, Lisa Balavoine s’est mise à écrire de façon quotidienne des notes, des petits billets, de courtes histoires et en 2018, tout cela a donné un premier roman, Éparse (JC Lattès. Elle a par ailleurs publié des nouvelles dans la revue littéraire Décapage et des chroniques musicales pour le site Section26 ou le projet Écoutons nos pochettes, car en plus d’adorer la littérature, Lisa Balavoine est une passionnée de musique pop-indé. En 2020, elle publie Un garçon c’est presque rien, roman pour adolescents, avant de revenir à la littérature pour adultes avec Ceux qui s’aiment se laissent partir (2022). (Source: ricochet-jeunes.org)

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Le livre de Neige

LIRON_le_livre_de_neige  RL_Hiver_2022

En deux mots
Nieves, Neige en français, n’a pas dix ans quand elle doit quitter son Espagne natale. La conchita va devoir se faire une place dans une société hostile. Avec une philosophie de vie combative et un esprit curieux, elle réussira de brillantes études. Son fils Olivier retrace son parcours avec des yeux admiratifs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma mère est ultragéniale

Le troisième roman d’Olivier Liron est consacré à sa mère, arrivée en France dans les années soixante, avec la vague d’immigration espagnole postfranquiste. Un livre-hommage, mais aussi une réflexion sur le sort de tous les réfugiés et migrants accueillis souvent avec méfiance, voire mépris.

C’est dans les faubourgs de Madrid que débute ce bel hommage d’Olivier Liron à sa mère. L’auteur – très remarqué de Einstein, le sexe et moi – qui retraçait son parcours jusqu’en finale de Questions pour un champion, change totalement de registre pour nous offrir ce portrait sensible et lumineux d’une femme qui entendait vivre sa vie en refusant les diktats.
Mais revenons dans le quartier madrilène de Lagazpi au début des années trente, au moment où naît Carmen, au sein d’une famille qui compte treize frères et sœurs. Quand la Guerre civile s’abat sur la ville, son père est arrêté puis exécuté, son frère sautera sur une mine. Le travail dans une usine d’aluminium puis sa rencontre avec Paco lui permettront d’atténuer sa peine. Contre l’avis de la belle-famille, ils se marient et donnent naissance à Maria Nieves durant l’hiver 1954. La jeune fille, dont le nom signifie Neige, est loin d’être une oie blanche. Dès ses premières années, elle ne s’en laisse pas conter et refuse le modèle que Franco et ses sbires veulent imposer au pays, celui de la femme soumise à son mari, responsable du ménage. Idem côté religion. Si elle suit les étapes jusqu’à sa communion, elle refuse cette image culpabilisatrice qu’on inculque depuis l’origine. «Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser!»
Une nouvelle épreuve attend cependant la jeune fille au début des années 60. Son père, puis sa mère, partent chercher du travail en France. Ils ne reviendront pas. Ce sera à Nieves d’aller les rejoindre, après avoir vécu quelques mois chez sa tia Bernarda, et découvrir ce pays froid et pluvieux. «L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.» Mais Nieves va faire de tous les obstacles qui se dressent sur sa route une force. Sans manuels scolaires, elle va apprendre et progresser, quand elle est ostracisée, elle trouve une issue en parcourant à la bibliothèque de Saint-Denis. Sa soif d’apprendre et l’aide de Madame Blin, cette prof qui va l’encourager à poursuivre des études, la conduiront jusqu’au baccalauréat et à la nationalité française. Désormais, tous les rêves sont possibles. Le tourbillon de la vie l’emporte. De brillantes études, un mari, un pavillon construit en bordure de forêt, un engagement pour l’écologie et un fils qui naît «le 27 mars 1987, trois jours après la convention pour la création de Disneyland Paris».
Olivier Liron a la plume sensible, mais ne se départit jamais de son sens de l’humour. Ce qui donne tout à la fois la distance nécessaire aux choses de la vie et la lecture de cette vraie-fausse biographie très agréable. Je ne vous dirai rien du marathon d’amour que constitue la seconde partie du livre. Aux mots d’enfants vont se succéder les années d’apprentissage de l’être-livre, l’être libre qui, comme sa mère, aime les bibliothèques et sait faire son miel de toutes les histoires qui s’y cachent. Et si les épreuves continuent de semer leur route, on sent que leur indéfectible lien leur servira toujours de boussole. À cœur vaillant, rien d’impossible!

Le livre de Neige
Olivier Liron
Éditions Gallimard
Roman
240 p., 19 €
EAN: 9782072876653
Paru le 2/02/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Madrid puis en France, à Paris, Saint-Denis, Pantin, Aubervilliers, Dammarie-les-Lys ou encore Melun. On y évoque aussi des voyages à Dinard et Saint-Malo, à Moscou et Kazan.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons. »
Neige a grandi sous la dictature franquiste, puis connu l’exil et la misère des bidonvilles de Saint-Denis. Humiliée, insoumise, elle s’est inventée en France un nouveau destin. Hommage espiègle d’Olivier Liron à sa mère, cette héroïne discrète qui lui a transmis l’amour de la vie et l’idée que les livres sont notre salut, Le livre de Neige raconte aussi, en creux, la naissance d’un écrivain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
ELLE (Nathalie Dupuis)
Blog Le domaine de Squirelito
Blog Les livres de Joëlle
Blog Sur la route de Jostein
Blog Le coin lecture de Nath
Blog La bibliothèque de Juju
Blog Des livres et moi

Les premières pages du livre
« J’ai voulu écrire ce livre comme un cadeau pour ma mère, Maria Nieves, dite Nieves, qui signifie neige en espagnol. Un livre pour elle, entre vérité et fiction. Un portrait romanesque par petites touches, comme des flocons.

AUX ORIGINES
Madrid, années trente. Carmen de la Fe grandit dans le quartier de Legazpi au sud de la ville, au sein d’une famille de treize frères et sœurs. Parmi eux, cinq sont morts en bas âge. Carmen est très proche de sa grande sœur, la Bernarda, qui s’est mariée jeune. Elles chérissent leur mère Ana, una santa mujer, et se méfient du Borgne, leur père violent et alcoolique. Dès qu’il a le dos tourné, elles murmurent entre leurs dents : El cabrón !
Juste avant la naissance de Carmen, deux jumeaux sont morts. Sa mère Ana lui a dit :
— Les enfants qui meurent deviennent des anges.
Alors, quand elle sent une légère brise agiter les rideaux dans une pièce aux fenêtres fermées, quand elle éprouve une impression de fraîcheur sur ses tempes, un chuchotement inexplicable autour d’elle, elle sait que ce sont les jumeaux. Un dimanche, elle était en train de plier un couvre-lit dans la chambre de ses parents quand elle a entendu un grand froissement d’ailes. Elle s’est retournée, a senti leur présence. Ses anges gardiens.

Il faut se représenter le quartier de Legazpi avant la guerre d’Espagne, un quartier comme tous les autres quartiers de Madrid, avec des cloches, des horloges et des arbres, de la lumière sur tout cela comme un psaume ; un immeuble avec des géraniums accrochés aux fenêtres et des couloirs interminables où courent toute la journée des chiens et des petits enfants ; des rires qui éclatent dans le soir en grands bouquets parfumés. Au dernier étage vivent les Machado, un vieux couple d’antiquaires, et leur perroquet Gastón, la mascotte de l’immeuble. Quand elle va sur le toit pour faire sécher le linge, Carmen voit au loin le visage sec de la terre de Castille, comme un océan de cuir. Elle laisse le soleil inonder son visage. La gratitude des jours d’enfance est infinie.

Carmen ne sait ni lire ni écrire, elle aide sa mère à la maison. Très pieuse, elle adore se rendre à l’église de la Virgen de la Paloma, et y allumer des cierges pour sa mère et sa grande sœur. Pourtant, leur nom de jeune fille est de la Fe, trace des origines juives de la famille. À la fin de la Reconquista en 1492, les juifs et les musulmans qui vivaient en Espagne furent dans l’obligation de se convertir au christianisme, sous peine d’être jetés au bûcher – « le baptême ou la mort », telle était la devise funeste du prêtre dominicain Vincent Ferrier, qui pensait aussi que les juifs étaient « des animaux avec des queues et menstrués comme les femmes ». Les noms Santa Cruz, Amor de Dios ou Ave María viennent de cette conversion forcée. Les juifs qui continuaient à pratiquer secrètement leur religion furent désignés comme les marranos, les « porcs », et persécutés par l’Inquisition. Pour survivre, beaucoup adoptèrent des noms outrancièrement catholiques : José, María, Santiago, Jacobo, Tomás. Carmen est loin de s’en douter, quand elle allume des cierges à l’église.

Son plus grand bonheur est d’aller au marché. Elle aime la rue pleine de vie, les cris des vendeurs et l’odeur du pain chaud. Les marchandes de poisson qui trônent parmi les merlus, le bacalao et les calamars. L’huile d’olive. La pulsation de la ville. La beauté des toits sous le soleil froid. Les flèches des églises qui s’élancent vers le ciel. Les pommes de terre comme des lingots d’or. Elle touche les pastèques et les chirimoyas, les poivrons et les tomates bien mûres. Les jumeaux lui chuchotent un jour : « La vida es un regalo » (« La vie est un cadeau »).
À la tombée du soir, elle marche avec Bernarda dans la calle Princesa ou sur la Gran Via. Elles vont jusqu’à la Puerta del Sol, passent devant les tables bondées de la Taberna de Correos où se donnent rendez-vous de jeunes poètes inconnus de la Residencia de Estudiantes : des inconnus nommés Rafael Alberti, Federico García Lorca ou Pablo Neruda.
Mais un matin, tout se met à brûler. Madrid est en feu, comme si tous les bûchers de l’enfer étaient sortis de terre pour dévorer les êtres vivants. La poudre. Le sang. On est en 1936, l’Espagne vit sous la Seconde République et les élections sont marquées par une victoire écrasante du Front populaire. Une partie de l’armée espagnole, commandée par le général Franco, lance un coup d’État depuis le nord du Maroc. Le pays entier est divisé en deux camps. Quand la ville est bombardée, la famille se réfugie dans la cave d’un immeuble. Carmen invoque ses anges. Elle ne comprend pas la guerre, ou plutôt elle comprend que c’est exactement cela, la guerre, ne plus rien comprendre.
Les républicains sortent victorieux de la bataille de Madrid, mais la guerre continue. Le lundi 26 avril 1937, les avions de la légion Condor de la Luftwaffe et les Savoia-Marchetti SM.79 de l’Aviazione Legionaria de Mussolini bombardent Guernica. Carmen voit les avions étrangers qui arrivent tous les jours du ciel. Et le sang des enfants se met à couler dans les rues, simplement, como sangre de niños. Au début de l’année 1939, les forces républicaines s’effondrent. Des centaines de milliers de réfugiés espagnols s’enfuient pour gagner la France. Ils seront parqués dans ces camps de la honte que l’État français appelle des camps de concentration. Le 28 mars, les franquistes font leur entrée à Madrid. Le dernier jour de la guerre, le mari de Bernarda, Luis, qui se bat aux côtés des républicains, est fait prisonnier.
Dénonciation anonyme. Putain de dernier jour !
La répression s’exerce avec une barbarie sans précédent. Au total, la guerre civile espagnole fera plus d’un million de morts pour un pays de vingt-six millions d’habitants.
La petite Carmen met son plus beau chapeau, elle accompagne sa sœur Bernarda chez le général Varela pour demander la grâce du mari. Elles patientent longtemps devant l’entrée du palacio de Buenavista, le siège du ministère des Armées. Quand le général Varela fait son apparition, gants blancs en cuir de chevreau, bottes cirées, uniforme impeccable, escorté de ses soldats, il regarde la Bernarda et éclate de rire :
— Tu es une très belle gitane, mais je ne peux rien pour toi !
Quatorze jours plus tard, Luis sera fusillé.

À la fin de la guerre, Carmen a dix ans. Elle s’occupe de Luisa et Luisito, les deux enfants en bas âge de sa sœur. Dès qu’elle a le dos tourné, le petit Luisito échappe à sa surveillance et s’enfuit pour retourner chez sa mère. Un mercredi, dans un terrain vague à proximité de l’immeuble, il tombe sur un jouet magnifique. Il se penche sur le jouet, cherche à l’ouvrir avec les mains, puis avec les dents. La mine lui explose au visage. On vient chercher Carmen en urgence. Luisito est au pied de l’immeuble, défiguré, les entrailles du jeune garçon sortent de son ventre. Il meurt dans la voiture qui le transporte à l’hôpital, dans les bras de Carmen.
La vie continue pourtant. Il faut survivre et nourrir sa famille : Carmen ramasse des champignons pour les vendre à la gare avec des figurines de Mickey. Personne ne veut des champignons, alors elle les mange. Elle glane des épis de blé, qu’elle moud avec une bouteille pour faire de la farine. Elle grimpe comme un garçon dans les camions des maraîchers pour voler des oranges.
À quatorze ans, elle entre à l’usine d’aluminium où elle se blesse et perd l’usage d’un doigt. Elle fabrique des pièces de monnaie. Un jour, à la pause, un homme la regarde en souriant, cigarette aux lèvres. C’est Paco, fondeur dans la même usine. Carmen est gaie, rieuse et sympathique. Paco est plus âgé et beau garçon.
Ils vont faire un tour à la feria de San Isidro. Mais il se met à pleuvoir et Paco doit rentrer chez lui plus vite que prévu. Ils se perdent de vue.

Des années plus tard, ils se retrouvent par hasard. Carmen marche près de la gare d’Atocha lorsqu’elle tombe sur un homme qu’elle reconnaît aussitôt. Paco revient de ses deux ans de service militaire. Il s’exclame avec un sourire de marlou :
— Dis donc, toi… Ça fait longtemps que je ne t’ai pas vue !
Elle ne se laisse pas impressionner :
— Moi aussi… Tu avais peur que je te mange ? Tu es marié ?
Paco vient de se séparer de sa fiancée Gabriela, qui s’amusait un peu trop entre les permissions. Il insiste pour revoir Carmen.
Il lui parle de son enfance. Il est orphelin et vient de Cadix, en Andalousie. Il a grandi parmi les champs d’oliviers. Son père était militaire à Melilla en territoire marocain, avant la guerre civile ; une voiture l’a renversé alors qu’il sortait de la caserne. Paco avait cinq ans. Sa mère a touché une minuscule pension de veuve, insuffisante pour faire vivre ses enfants, et Paco est parti dans un pensionnat de Séville, où il a appris à lire et à écrire. Il connaît même les tables de multiplication. Ruinée, la famille de Paco a quitté l’Andalousie et s’est installée dans un taudis de Vallecas, en banlieue de Madrid. Là-bas, on va chercher l’eau au puits. Il n’y a pas d’électricité, il faut s’éclairer à la bougie et les ombres dansent sur les murs.

En 1953, Carmen et Paco sont amoureux. Le père de Carmen, le Borgne, s’oppose fermement à leur mariage. Quand elle lui demande sa bénédiction, il la gifle :
— Je te maudis, hija !
De l’autre côté, la mère de Paco déteste Carmen, elle préférait Gabriela qui était de bonne famille. Pendant la semaine sainte, elle s’agenouille et supplie Dieu de faire échouer l’union. C’est mal connaître Dieu : ils se marieront.

Le curé, don Gerundio, est un homme que Carmen trouve sympathique, et bizarre. Pour avoir le droit de se marier par l’allée centrale, il faudra mettre le prix :
— Vous comprenez, ça use le tapis…
Avec don Gerundio, tout se monnaie. Les amoureux sont décontenancés. Paco demande de but en blanc :
— Par où est-ce le moins cher ?
— Par le côté. Mais en passant par le milieu, vous pouvez mettre des fleurs…
— Va pour le côté.
Il reste à convenir de l’heure :
— Disons midi ?
— À midi, ce sera plus cher… Et il y a un couple avant vous. Je peux vous proposer seize heures. Bien sûr, il fait chaud en général. Et puis c’est l’heure de la sieste…
— Va pour seize heures.
— Excellent choix ! Je peux vous faire une offre… à trente-cinq pesetas. Une bonne affaire !
C’est encore une fortune pour Carmen et Paco. Le curé insiste :
— Trente-cinq pesetas, c’est une affaire en or !

Rendez-vous est fixé le matin du grand jour, pour la confession obligatoire avant le mariage. Paco, mal remis de l’enterrement de vie de garçon, arrive avec deux heures de retard. Carmen, qui a attendu à l’église toute la matinée, explose. Elle ne veut plus se marier. Dans une colère folle, elle s’enfuit chez Bernarda :
— Deux heures de retard ! Je ne me marie pas ! J’en ai ras le bol, je rentre chez moi !
Sa sœur cherche à la calmer :
— Hermana, tu es folle ?
— Je ne me marie pas ! Eh, dis, deux heures de retard pour se confesser !
— Ne fais pas l’imbécile…
Paco, mort de honte, vient retrouver Carmen chez la Bernarda. Il l’implore à genoux de lui pardonner. Bernarda s’impatiente :
— Alors, tu te maries, ou tu ne te maries pas ?

Finalement, le mariage a bien lieu. Au moment où la cérémonie va commencer, Carmen aperçoit le curé qui lui fait signe avec insistance. Quel homme bizarre, décidément. Que lui veut-il encore ? Elle se porte à sa hauteur. Le curé lui annonce en souriant :
— J’ai une bonne nouvelle. Tu ne vas pas te marier par le côté : la fiancée qui devait se marier tout à l’heure a eu un accident !
Il éclate de rire :
— Vous pouvez la remplacer.
C’est donc par l’allée d’honneur que Carmen et Paco s’avancent vers l’autel. Ils profitent du tapis rouge et des bouquets de fleurs éclatantes. Les invités écarquillent les yeux. Les jeunes sœurs de Paco s’extasient de la beauté de la mariée, radieuse et triomphante. Sur les photographies du mariage, qui resteront pendant des mois dans la vitrine de l’église, les tourtereaux ressemblent à Grace Kelly et au prince Rainier. Carmen est sublime dans sa robe blanche. À son bras, Paco est l’élégance même. Bernarda se tient à côté d’eux, toute de noir vêtue, avec la peineta dans sa mantille et un œillet couleur rouge sang. Les invités chuchotent, terriblement jaloux :
— Como una que tiene dinero ! (« En voilà une qui a de l’argent ! »)
Pour le repas de mariage, on a fait simple. Un verre de lait et un petit pain pour tout le monde.

Carmen a reçu mille pesetas de l’usine en cadeau de mariage. Elle les donne intégralement à sa sœur Bernarda, qui s’est remariée et doit nourrir ses cinq enfants. Les jeunes mariés n’ont pas un rond. Quand ils peuvent, ils mangent un sandwich aux calamars à deux pesetas.

À l’hiver 1954, au moment où, en France, l’abbé Pierre lance son insurrection de la bonté, une petite fille naît à Madrid.
C’est la fille de Carmen et Paco.
On appelle la petite fille Maria Nieves, Marie des Neiges en espagnol. Est-ce parce qu’il faisait très froid à Madrid, cet hiver-là ? Maria de las Nieves est aussi l’un des noms de la Vierge Marie. On dit que c’est Nuestra Señora de las Nieves, Notre Dame des Neiges, qui, le matin du 5 août 358, fit tomber de la neige en plein été sur le mont Esquilin, à Rome, et recouvrit le sol de blancheur. Ce signe extraordinaire donna lieu à la construction de la basilique Santa Maria Maggiore, la plus ancienne église consacrée à la Vierge Marie.

Ainsi commence l’histoire miraculeuse de ma mère.
MIRACULÉE
Nieves est une miraculée. Dès les premières semaines après sa naissance, au cœur du terrible hiver 1954, elle attrape la coqueluche. En l’absence de traitement adapté, sans antibiotiques, ses quintes de toux fréquentes et prolongées plongent ses parents dans une terrible inquiétude ; Carmen prie toute la journée, elle ne veut pas perdre sa fille.
Nieves s’en sort in extremis grâce à une transfusion sanguine. Elle garde des séquelles de la maladie. Ses oreilles de bébé sont atteintes par l’infection ; les cellules de l’oreille interne, qui transmettent les sons au cerveau, sont parmi les rares de l’organisme qui ne se renouvellent pas. Le diagnostic des médecins est sans appel : la petite fille entendra moins bien que les autres. Surdité précoce.
Premier miracle, premiers stigmates.
Est-ce qu’on garde mémoire d’avoir frôlé la mort ? Est-ce à cela qu’elle doit ce farouche instinct de survie qui ne la quittera plus ? Cette joie infinie devant le miracle du vivant ? Ce sentiment d’une force et d’une vulnérabilité mêlées, indissociablement liées en elle, mort et vie tissées dans la même étoffe, la même moire ?
L’ONCLE D’AMÉRIQUE
Jour de baptême. Paco, élégant comme Humphrey Bogart dans son costume de location, porte fièrement sa fille dans ses bras. Nieves a pour parrain l’oncle Alfonso, en réalité un cousin éloigné, témoin de mariage de Paco. Une aura de mystère l’entoure. Que fait-il réellement dans la vie ? Quels liens entretient-il avec le régime franquiste ? Il se dit architecte, prétend construire des immeubles de luxe – mais personne n’a jamais vu le moindre bâtiment se réaliser. L’oncle Alfonso aurait participé aux plans de l’Edificio España, qui culmine à cent dix-sept mètres au nord de la plaza de España. Le plus grand immeuble de Madrid ! D’autres murmurent des choses moins avouables. On le dit trafiquant d’œuvres d’art ou marchand d’armes.
— Un grand architecte ! soutient fermement Paco, sourire aux lèvres.
Deux semaines après le baptême, l’oncle Alfonso part en Amérique latine, laisse derrière lui l’Europe aux anciens parapets et ne reviendra jamais. La petite Nieves ne sait pas à quoi il ressemble. En grandissant, elle imagine des tas de choses, bercée par les légendes familiales. Certains disent que le parrain de Nieves vit désormais avec sa fille dans un palais de Caracas, au Venezuela, couvert de diamants, à la tête d’une fortune colossale. Son gendre serait un célèbre acteur de cinéma portugais.
Un jour, il va penser à eux. Dès qu’une lettre arrive, Nieves s’empresse de demander :
— C’est l’oncle Alfonso ?
Elle s’attend à recevoir des cadeaux extraordinaires venus d’Amérique latine. Surtout le 5 août, fête des Maria Nieves. Mais les années passent et la famille n’a pas de nouvelles. On chuchote qu’Alfonso s’est fait descendre par la pègre locale.
Nieves rêve à son oncle d’Amérique.

CALLE MARQUÉS DE SANTA ANA
Calle Marqués de Santa Ana, numéro 5.
Toute la famille habite en pension chez Marcelina, une vieille dame rogue et acariâtre. Appartement spartiate : une pièce commune et un réduit sombre sans fenêtre. Pas de salle d’eau. Toilettes sur le palier. Nieves dort avec ses parents dans la pièce commune. La chambre de Marcelina est plongée dans l’obscurité absolue – on pourrait prendre la vieille pour l’une des Grées effrayantes de la mythologie grecque, ces créatures possédant une dent et un œil uniques, vivant dans une caverne où il fait toujours nuit. Cette pièce obscure terrorise Nieves. Qu’y a-t-il au fond de l’abîme ?
Paco continue à travailler à l’usine, Carmen s’occupe du ménage et des repas. Marcelina trône près de l’unique fenêtre du séjour et fait régner la terreur sur la petite fille, qui ne doit faire aucun bruit pour ne pas l’irriter. Nieves reste assise en silence contre un vieux bahut, découpe les personnages des tebeos, ces bandes dessinées bon marché, les assemble à sa façon, compose des frises et invente de nouvelles histoires, les siennes.
Elle est fille unique. Où caserait-on un autre enfant dans ce logement étriqué ? Et Marcelina, continuerait-elle à les accepter comme locataires ?

Madrid, hiver 1957. Au premier plan, Nieves, trois ans, calle Marqués de Santa Ana.

LA BELLE ANDALOUSE
Nieves est différente des autres.
Attentive au mystère de la vie, elle est curieuse du monde qui l’entoure. Un jour que Carmen s’en va régler une facture d’électricité à l’autre bout de la ville, à la grande poste de la plaza de Cibeles, Nieves passe d’interminables heures à jouer avec les oiseaux. C’est une enfant sensible, intelligente, éveillée. À la maison, ses parents l’appellent la Belle Andalouse, pour ses cheveux aussi noirs que ceux de Paco. Elle aime jouer à la corde à sauter dans la rue, jongler avec des balles, faire tourner un cerceau autour de sa taille. Des jouets simples – ni trottinette, ni jeux sophistiqués. Elle n’en souffre pas, mais les patins à roulettes, oh, comme ils la font rêver…
Ses parents ont fort à faire pour ne pas mourir de faim. La crise économique des années cinquante est terrible, Carmen et Paco pensent à chercher du travail à l’étranger. Faire un peu d’argent pour rentrer ensuite au pays. Ils n’en parlent pas à leur fille, pour ne pas l’inquiéter.

L’ÉCOLE FRANQUISTE
À l’école du quartier, les cours sont pris en charge par l’Église et assurés par une religieuse, sœur Dolores. Aujourd’hui, Nieves et ses camarades apprennent la leçon 22 du manuel, intitulée « Franco ! Franco ! Franco ! ». L’idéologie du régime est inspirée de la Phalange espagnole, ce parti politique d’extrême droite qui a joué un rôle décisif dans la guerre d’Espagne – même si les théoriciens du mouvement, comme Primo de Rivera, ont été éliminés par Franco. Un portrait de profil du généralissime surplombe quelques explications sommaires : « La Phalange est un mouvement espagnol pour l’implantation de la doctrine universelle nationale-syndicaliste. Une famille est formée par le père, la mère et les frères. » Dans l’esprit de Nieves, un doute surgit. Et les sœurs ? Les filles ? Elles ne font pas partie de la famille ?
Certaines questions lui brûlent les lèvres. « Le chef de la famille est le père. » Son père Paco est à l’usine du matin au soir, c’est sa mère Carmen qui prend toutes les décisions. Passons. La leçon se poursuit, répétant l’antienne des hiérarchies franquistes et le culte du chef : « Les familles, qui vivent les unes à côté des autres, forment un village ou une ville. Le chef d’un village ou d’une ville est le maire. Les villages et les villes forment une province. Les provinces forment une nation. Notre nation s’appelle l’Espagne. Le chef suprême de la nation est le généralissime Franco. » Nieves et ses camarades apprennent ces pages à la gloire de Franco. « Franco s’est mis il y a quelques années à la tête de l’Armée pour rétablir l’ordre en Espagne. Il a remporté la guerre, et maintenant il triomphe dans la paix en nous gouvernant avec beaucoup de réussite. » Le culte de la personnalité du dictateur puise dans un répertoire de métaphores en le présentant comme le sauveur élu de l’Espagne, illuminé par le Saint-Esprit. Il est comparé à Alexandre le Grand, à Napoléon ou à l’archange Gabriel. Dans toutes les grandes villes d’Espagne, une statue équestre le représente désormais comme le chef de la croisade chrétienne, la cruzada.
Sœur Dolores demande à la petite Nieves de relire le début de la leçon. Au lieu de réciter sagement, elle s’écrie :
— Une famille est formée par le père, la mère, les frères… et les sœurs !
Sœur Dolores voit rouge. Elle force Nieves à s’agenouiller par terre, les bras en croix :
— Comme le Christ, Nieves !
La petite doit faire pénitence, des livres dans chaque main. Quand elle faiblit sous le poids des manuels, sœur Dolores la frappe avec sa baguette. Une vraie méthode de torture.
Nieves comprend très vite que pour survivre elle doit se tenir à carreau, taire ce qu’elle ressent au plus profond d’elle-même – la violence des châtiments physiques et de ce silence imposé, la spirale de la souffrance et de la honte, qui se nourrissent l’une de l’autre, font naître en elle un sentiment de révolte.
Est-ce à l’école franquiste que Nieves a commencé à ne plus croire en Dieu ? Est-ce parce que la religion lui donnait trop de crampes qu’elle est devenue, plus tard, une scientifique ? Est-ce cela qui l’a poussée à se tourner vers une autre religion, celle de la nature ?

Nieves, sept ans, commémoration à l’école de la Fiesta del Pilar.

LE GUIDE DE LA BONNE ÉPOUSE
Nieves grandit dans une dictature où les femmes et les jeunes filles sont réduites à un rôle d’esclaves domestiques. Sous la Seconde République espagnole, dans les années trente, les femmes ont conquis le droit de vote et commencé à occuper l’espace public. Mais la dictature de Franco veut reconduire les femmes à la bergerie domestique, supprimer leurs revendications égalitaires et les assigner à une fonction procréatrice – la patrie a besoin d’enfants après le bain de sang. La Section féminine de la Phalange espagnole se consacre à l’endoctrinement idéologique des femmes, cherchant à éteindre en elles tout désir d’émancipation et de révolte. Voici le programme antiféministe de sa dirigeante Pilar Primo de Rivera, sœur de José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti fasciste de la Phalange, et fille du dictateur Miguel Primo de Rivera qui fut aux commandes de l’Espagne dans les années vingt : « Grâce à la Phalange, les femmes vont être plus propres, les enfants plus sains, les peuples plus heureux et les maisons plus claires. Tous les jours nous devrions rendre grâce à Dieu d’avoir privé la majorité des femmes du don de la parole. Car si nous l’avions, qui sait si nous ne tomberions pas dans la vanité de l’exhiber sur les places. Les femmes ne découvrent jamais rien ; il leur manque le talent créateur réservé par Dieu aux intelligences viriles. La vie de chaque femme, malgré tout ce qu’elle veut simuler ou dissimuler, n’est pas autre chose qu’un éternel désir de rencontrer quelqu’un à qui se soumettre. »
Le Guide de la bonne épouse est une plaquette en couleurs, où figurent des femmes qui sourient, occupées avec bonheur à différentes tâches ménagères. Chaque page est numérotée et illustre un commandement à respecter, assorti d’un développement didactique. Le sous-titre annonce : « 11 règles pour rendre ton mari heureux. Sois l’épouse dont il a toujours rêvé ! » Il est suivi de ces onze commandements :

Un : Que le dîner soit prêt !
Prépare, en y passant du temps, un délicieux dîner quand il rentre du travail. C’est une façon de lui faire savoir que tu as pensé à lui, et que ses besoins te préoccupent. La plupart des hommes sont affamés quand ils arrivent à la maison. Prépare-lui son plat favori !

Deux : Fais-toi belle !
Repose-toi pendant cinq minutes, avant son arrivée, afin qu’il te trouve fraîche et resplendissante. Retouche ton maquillage, mets un ruban dans tes cheveux et fais-toi la plus belle possible pour lui. Souviens-toi qu’il a eu une dure journée et qu’il n’a eu affaire qu’à ses collègues de travail.

Trois : Sois douce et intéressante !
Sa journée de travail ennuyeuse a peut-être besoin d’être améliorée. Tu dois faire tout ce qui est en ton possible pour cela. Une de tes obligations est de le distraire.

Quatre : Range la maison !
Elle doit être impeccable. Fais un dernier tour dans les principales pièces de la maison avant que ton mari ne rentre. Range les livres d’école qui traînent, les jouets, etc. Et nettoie les tables avec un plumeau.

Cinq : Fais-le se sentir au paradis !
Pendant les mois les plus froids de l’année, tu dois préparer la cheminée avant son arrivée. Ton mari sentira qu’il est arrivé dans un paradis de repos et d’ordre, cela te redonnera le moral à toi aussi. Après tout, s’occuper de son confort t’apportera une énorme satisfaction personnelle.

Six : Prépare les enfants !
Coiffe-les, lave-les et fais-les changer de vêtements si nécessaire. Les enfants sont ses trésors et il doit les trouver resplendissants. Prends quelques minutes pour qu’ils se fassent beaux.

Sept : Fais le moins de bruit possible !
Au moment de son arrivée, éteins la machine à laver, le sèche-linge, l’aspirateur et fais en sorte que les enfants soient silencieux.
Pense à tout le bruit qu’il a dû supporter pendant sa dure journée au bureau.

Huit : Fais en sorte qu’il te voie heureuse !
Offre-lui un grand sourire et montre de la sincérité dans ton désir de le satisfaire.
Ton bonheur est la récompense de son effort quotidien.

Neuf : Écoute-le !
Tu as peut-être une douzaine de choses importantes à lui dire, mais à son arrivée, ce n’est pas le meilleur moment pour en parler. Laisse-le parler d’abord. Souviens-toi que ses thèmes de discussion sont plus importants que les tiens.

Dix : Mets-toi à sa place ! [¡Ponte en sus zapatos !]
Ne te plains pas s’il rentre tard, s’il sort se divertir sans toi ou s’il ne rentre pas de la nuit. Essaie de comprendre sa vie, faite de pression et d’engagements, et son réel besoin d’être détendu à la maison.

Onze : Ne te plains pas !
Ne le sature pas avec des problèmes insignifiants.
Ton problème, quel qu’il soit, est un détail infime en comparaison des siens. La bonne épouse sait quelle est sa place !

Bonus : Qu’il se sente à l’aise !
Laisse-le s’installer dans un fauteuil ou s’allonger dans la chambre. Prépare-lui une boisson chaude. Remets-lui son oreiller et propose de lui enlever ses chaussures. Parle avec une voix douce et agréable!»

Extraits
« Devant elle, le dieu sur sa croix souffre et expie. Elle ne lui a rien demandé pourtant! Elle préfère être responsable de sa vie. Pas besoin que quelqu’un d’autre prenne sa souffrance à sa place. Toujours cette image culpabilisatrice. Cette culpabilité qu’on porte depuis l’origine. Pourquoi? S’ils ont fait des conneries, les premiers humains, on n’est pas responsables. On n’a pas à endosser! »

« Sur la photographie de la première communion, Nieves a un sourire d’une tristesse infinie dans sa petite robe blanche. » p. 38

« Un rêve, c’est une fiction qui dit la vérité. » p. 46

« Ici, Nieves est une pouilleuse.
L’exil est une blessure, une condamnation, un bannissement, une destitution, une indignité, un rejet.
Maria, prénom de paria. » p. 47

« La vie est plus belle quand on la raconte. » p. 55

« Écrire, c’est s’inventer une nouvelle vie. » p. 159

À propos de l’auteur
LIRON_Olivier_francesca_MantovaniOlivier Liron © Photo Francesca Mantovani

Olivier Liron est né en 1987. Normalien, il étudie la littérature et l’histoire de l’art à Madrid et à Paris avant de se consacrer à la scène et à l’écriture. Il se forme en parallèle comme comédien à l’École du Jeu, au cours Cochet et lors de nombreux workshops. Il a également une formation de pianiste en conservatoire.
Au théâtre il écrit quatre pièces courtes qui s’accompagnent de performances, Ice Tea (2008), Entrepôt de confections (2010), Douze douleurs douces (2012), Paysage avec koalas (2013). Il réalise aussi de nombreuses lectures (Cendrars, Pessoa, Michaux, Boris Vian, textes des indiens d’Amérique du Nord). En 2015, il crée la performance Banana spleen à l’École Suisse Internationale. En 2016, il fonde le collectif Animal Miroir notamment en résidence au Théâtre de Vanves.
En tant que scénariste pour le cinéma, il a reçu l’aide à la réécriture du CNC pour le long métrage de fiction Nora avec Alissa Wenz et l’aide à l’écriture de la région Île-de-France pour le développement du long métrage Un cœur en banlieue.
Il a également écrit des nouvelles pour les revues Décapage et Créatures, ainsi que pour l’Opéra de Paris, sans oublier des fictions sonores pour le Centre Pompidou. Ses deux premiers romans, Danse d’atomes d’or et Einstein, le sexe et moi ont fait l’objet de multiples adaptations théâtrales et sont également en cours d’adaptation pour le cinéma.
Pour le théâtre, il écrit la pièce La Vraie Vie d’Olivier Liron, dans laquelle il interprète son propre rôle. La pièce est créée en 2016 puis se joue en tournée en France et en Belgique. Sa deuxième pièce Neige est créée par le collectif Lyncéus et la metteuse en scène Fanny Sintès en 2018. Olivier Liron se fait aussi connaître sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram par ses lectures de poésie et ses compositions au piano. En 2022 paraît son troisième roman, Le livre de Neige. (Source: Alma éditeur / Wikipédia)

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Les embrouillaminis

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En deux mots
Entendant différentes versions de la rencontre de ses parents, un petit garçon s’amuse à jouer avec ces moments qui marquent un destin. Si le voisin qui s’installe avait été une voisine, s’il avait choisi une école d’ingénieurs plutôt qu’une école de commerce… Les différents scénarios nous sont livrés dans ce roman interactif.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le roman des «si»

Si le voisin qui s’installe à côté avait été une voisine, si j’avais choisi une école d’ingénieurs plutôt qu’une école de commerce… Dans ce roman interactif, Pierre Raufast nous propose les différentes versions possibles et remporte haut la main la palme de l’originalité!

Il y a d’abord ce souvenir d’enfance. Quand le narrateur avait sept ans, la maison de ses voisins était mise en vente. L’occasion pour le petit garçon de rêver que les nouveaux propriétaires auraient un garçon de son âge avec lequel il pourrait jouer. Mais c’est une avocate plongée dans ses dossiers et soucieuse de son calme qui achète la maison et ne va pas tarder à prendre en grippe ce voisin bruyant.
Bien entendu, l’histoire aurait été très différente si le voisin avait été différent. Par exemple un homme sympathique et qui va se prendre d’affection pour son jeune voisin et lui ouvrir de nouveaux horizons. Alors, comme l’écrivain à la capacité de refaire son scénario et d’imaginer différentes histoires possibles, Pierre Raufast choisit de nous raconter ces deux histoires possibles. Fini le roman qui n’a qu’un seul fil conducteur; finie la «pelote narrative imaginée par l’écrivain et déroulée de façon linéaire par le lecteur». Place désormais au roman interactif, sorte de jeu de piste offert au lecteur, mais surtout réflexion ludique sur le roman, la fiction, les choix que nous faisons tout au long de notre vie et qui la façonne et la transforme, à l’image du scénario très changeant de la rencontre de ses parents. Ils s’amusent à modifier et embellir la chose à chaque que leur fils leur demande la «vraie version». Ce faisant, ils offrent à leur fils la liberté d’imaginer. Et il ne va pas se gêner!
Mais voici venu le moment de vous livrer le mode d’emploi de ces Embrouillaminis: vous pouvez décider de poursuivre votre lecture de façon linéaire ou suivre les instructions en fin de chapitre si vous préférez privilégier un scénario plutôt que l’autre. Vous pouvez aussi, et c’est ce qui fait tout le sel de ce livre, choisir d’abord une version puis le suivante. Ces nombreuses variantes de lecture ne rendent toutefois pour le critique pas la tâche facile: comment résumé l’histoire?
Disons simplement que l’enfant, puis l’adolescent va, suivant le cas, pouvoir suivre différentes filières scolaires, connaître ses premières expériences amoureuses et s’engager soit dans une école de commerce, soit dans une école d’ingénieurs. Côté cœur, l’option de s’installer avec sa copine puis fonder une famille a longtemps été prioritaire. Mais il va finalement choisir l’objection de conscience et travailler auprès d’une association ou encore de s’engager seize mois en entreprise à l’étranger (en lieu et place de son service militaire) et s’envoler pour le Mexique, où l’administration de la défense va finir par l’oublier. Découvrant la culture de l’Amérique centrale, il va également faire quelques belles rencontres qui vont à nouveau changer sa vie. Engagé comme effaroucheur à l’aéroport, il va passer ses soirées avec Salvador, Ruben, Flor, Ramirez ou encore Salina vont lui faire connaître des expériences inédites et le conduire, sous une forte drogue, à un jeu mortel. Arrêté, il va alors connaître la prison. «Quand je sortirai, je serai écrivain et je raconterai des histoires. Là, je pourrais imaginer les destins que je n’ai pas eus. Je pourrais vivre mille vies par procuration, je pourrais créer des alternatives et tester des mondes meilleurs. L’écriture, ce sont mes simulations numériques à la puissance cent, car seule l’imagination limite les univers possibles. Et puis un jour, peut-être, quand j’aurais suffisamment écrit, quand je ne distinguerai plus vraiment le réel de la fiction et que ma mémoire me jouera des tours, alors peut-être que ce jour-là je serai finalement en paix. Je confondrai mes livres et la réalité: je penserai que c’est dans un de mes romans que j’ai enterré une pute mexicaine, que j’ai volé des choses dans une galerie d’art, ou que j’ai piraté l’ordinateur d’une écrivaine. La réalité et la fiction se mélangeront dans un épais brouillard et je pourrai enfin m’endormir serein.»
Un projet mené de main de maître, avec cet humour qui a fait le succès de La fractale des raviolis et de La Baleine thébaïde, dont on retrouve du reste un morceau d’histoire dans ce nouveau roman, sorte d’autopromotion bienvenue. «Si vous refusez ce placement de produit honteux, indigne de l’intégrité littéraire de son éditeur, alors, à titre tout à fait exceptionnel, vous pouvez revenir sur votre choix, ce fameux matin où les oiseaux piaillaient dans les platanes. Rendez-vous au chapitre 43, page 270.»
Voilà sans aucun doute le roman le plus original et le plus ludique de cette année. À votre tour désormais de construire votre version!

Les embrouillaminis
Pierre Raufast
Éditions Aux Forges de Vulcain
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782373051063
Paru le 21/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans la vallée de Chantebrie, à Saint-Bourdasse-en-Brie. On y passe aussi par Coupiac, Chaudes-Aigues, Saint-Flour, Verdun ainsi qu’au Mexique, à El Sauz, Morelia et Mexico.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Aussi, en ce jour d’avril, quand cette voiture se gara en face du portail, j’étais collé contre la vitre, à observer le destin du monde. Deux personnes en descendirent, les visites commençaient. Cela remonte à loin et quand j’évoque ce passé, une brume enrobe mes souvenirs, l’essentiel est là, mais les détails m’échappent. Je ne me souviens plus du temps qu’il faisait ce matin-là. Je crois me souvenir qu’il faisait beau.»
S’il faisait beau, c’est une première histoire qui commence. Mais, si ça se trouve, il pleuvait. C’est une autre histoire qui commence. Pourtant, il n’y a qu’une histoire, qu’une vie, celle de Lorenzo, un jeune homme. Comme chacun d’entre nous, sa vie est une suite de choix. Quelles études faire? Où vivre? Avec qui vivre? Dans ce roman existentiel, mélancolique, inventif et émouvant, Pierre Raufast vous invite à vous perdre, comme son héros, dans la fantastique impossibilité de maîtriser nos choix et nos vies, dont pourtant nous rêvons de faire des destins.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Cultur’elle (Caroline Doudet)
Europe 1 (Nicolas Carreau)
Blog Lily lit  suivi d’un entretien avec l’auteur
Blog Mémo Émoi

Les premiers chapitres du livre
« Chapitre 1
Nous habitions au numéro 10 de la rue. Mon père, professeur d’histoire-géographie, était né à Toulon. Ma mère, d’origine madrilène, enseignait l’espagnol.
Je n’ai jamais trop compris comment ils s’étaient rencontrés. Quand je leur posais la question, ils se regardaient d’un air complice et me sortaient toujours une version différente. Une fois, ils étaient les deux nouveaux professeurs du lycée de la vallée de Chantebrie, l’autre fois, c’était à des cours de danse, une fois même, ils affirmèrent avoir fait connaissance à Madrid, dans un café où ma mère était serveuse.
Enfant, cette ribambelle d’histoires me plaisait et était devenue un jeu récurrent entre nous. Les dimanches soir de mélancolie, je réclamais à ma mère une nouvelle variante que j’épinglais quelque part dans le coin de mon cœur. Mais, en grandissant, j’arrivai à la conclusion qu’eux-mêmes ne se souvenaient plus de la vraie version, ou en avaient honte. Sinon, pourquoi tant de mystères ?
Un jour, bien des années plus tard, agacée par mon insistance, ma mère me répondit d’un ton froid que je ne lui connaissais pas : « Mais, au fond, Lorenzo, quelle importance ? Ce qui compte, c’est qu’un jour nous nous sommes rencontrés, que nous nous sommes aimés, et que tu sois né, non ? »
Ainsi réduisait-elle mon existence à la rencontre entre un ovule et un spermatozoïde. Les faits lui donnaient raison, mais j’eusse apprécié un conte plus étoffé, plus romanesque. Une vie ne se résume pas au tronc sec du dernier hiver, sans mémoire des feuilles du passé.
J’acquiesçai malgré tout ; ils avaient le droit d’avoir leur petit secret, mais longtemps cette phrase me hanta. Elle sous-entendait que nos vies se résumaient en quelques points de passage obligés. J’entendais ma mère décrire ainsi nos destinées : « Je suis née, je me suis mariée avec ton père, tu es né. Tu te marieras, tu auras un enfant, un jour je mourrai, puis viendra ton tour. » Deux existences condensées en moins de trente mots. Certes, les trous restent à combler mais, au fond, quelle importance, mon chéri ? Le principal est dit. Voici l’extrait sec. Triste synopsis minimaliste d’une vie qui gomme les rencontres annexes, les petites réussites sans lendemain, les voies sans issue, les infimes détails, les aléas sans conséquence. L’inquiétude du printemps 1986, cette bouteille qui réconcilia deux amis, la tuile envolée par cette nuit de fort mistral : tout ce qui fait le sel de nos petites vies. Seules les âmes fortes peuvent être ainsi comptables de leur vie.
Mais l’heure n’est plus à la philosophie ; il est temps de commencer ce récit par un de mes plus vieux souvenirs.

Nous habitions au numéro 10 de la rue, dans un lotissement de maisons mitoyennes à deux étages. Là-haut, les chambres. Au rez-de-chaussée, le salon, la cuisine et un bureau. Chaque maison avait son jardinet constitué d’une terre jaune de remblai où seuls quelques aromates habitués aux sols arides poussaient. Ma mère, cette magicienne, avait tout de même réussi à faire jaillir un mélange de fleurs champêtres le long du grillage délimitant notre jardin.
Les premières années, la maison mitoyenne était habitée par un vieux monsieur que l’on ne voyait jamais. Je n’ai pas vraiment de souvenirs de lui. Bien des années plus tard, mes parents m’apprirent qu’il avait été un écrivain assez connu dans les années 1950, mais que ses livres étaient désormais introuvables. Son œuvre maîtresse avait été une saga familiale en sept volumes sur l’histoire de la vallée. Qui se souvient de tout cela aujourd’hui ? Existe-t-il un paradis pour les personnages de fiction oubliés ? Une sorte de Champs Élysées où flotteraient les âmes vertueuses faites de lettres et de sueur ? À moins que nos bibliothèques ne soient qu’un vaste cimetière où reposent éternellement ces chimères littéraires.
Il mourut dans la plus grande discrétion et son fils mit sa demi-maison en vente. J’avais sept ans, et je me souviens que je fantasmais sur les futurs propriétaires. J’espérais une famille avec un garçon de mon âge avec qui je pourrais jouer aux cow-boys et aux Indiens. Et si c’était une fille ? Une chipie avec laquelle je serais obligé d’aller à l’école en lui tenant la main ? Je fronçais les sourcils : et si c’était un grand qui me volerait mes jouets ? Ou, au contraire, une mamie très gentille qui m’offrirait des bonbons ? Tout était possible, ce qui rendait l’attente encore plus délicieuse.
Aussi, en ce jour d’avril, quand cette voiture se gara en face du portail, j’étais collé contre la vitre, à observer le destin du monde. Deux personnes en descendirent, les visites commençaient.
Cela remonte à loin et, quand j’évoque ce passé, une brume enrobe mes souvenirs, l’essentiel est là, mais les détails m’échappent. Je ne me souviens plus du temps qu’il faisait ce matin-là.

Je crois me souvenir qu’il faisait beau. Dans ce cas, rendez-vous au chapitre 2.
Mais je me trompe certainement. Comment pourrais-je m’en souvenir ? Si ça se trouve, il pleuvait. Rendez-vous au chapitre 3.

Chapitre 2
Il faisait grand beau temps. Je m’en souviens, car la pelouse était verte et déjà drue pour la saison. Il ne manquait plus qu’un voisin de mon âge pour la transformer en mini-terrain de foot. En bordure du jardin, les bourgeons commençaient à pointer leur nez. Le soleil tapait sur les larges portes vitrées, ce qui donnait au salon une clarté incroyable. La veille, j’avais attrapé un nouveau papillon. C’était ma grande passion du moment. Je les cueillais délicatement par les ailes et les plongeais dans un bocal où se trouvait un coton imprégné de chloroforme. Une fois « endormis » (le mot pudique que mes parents utilisaient à la place de « morts »), je les scotchais dans un grand cahier à spirales.
Impatient, je sortis voir de plus près ce premier visiteur. J’avais pris ma collection sous le bras, comme le font les enfants, pressés de montrer leurs trésors aux nouveaux venus.
C’était une dame sans âge, grande, sèche, tout de noir vêtue. Elle me vit et se figea. Elle se retourna vers le propriétaire et dit, comme si je n’existais pas :
« J’aime bien le calme ; j’espère que les voisins n’ont pas d’enfants bruyants ?
— Rassurez-vous, dit le monsieur sans me regarder. C’est un couple d’enseignants tout à fait charmant, et ils n’ont qu’un seul enfant, qui est déjà au primaire. Mon père n’a jamais eu à se plaindre. C’est une famille très discrète. »
La dame fit la moue et pénétra dans la maison. J’entendis le claquement de ses talons sur le carrelage, puis la porte se referma.
Elle fut agréablement surprise par la luminosité du séjour. Elle imagina instantanément l’emplacement de son canapé, de son immense bibliothèque et de ses plantes vertes. L’étage lui convint aussi parfaitement : de quoi arranger une chambre d’amis et aménager un bureau où elle pourrait étudier ses dossiers. Madame A. était avocate et passait une grande partie de ses nuits à travailler ses plaidoiries. Elle ferma les yeux et évalua le silence des lieux. Visiblement satisfaite, elle posa deux ou trois questions d’usage et annonça qu’elle achetait la maison au prix demandé.
Je les vis remonter dans la voiture, sans un coup d’œil ni un au revoir pour ma petite personne. Je restai encore quelques minutes, mon grand cahier sous le bras, à regarder s’éloigner la voiture. Je n’avais jamais imaginé un tel scénario. Pour moi, il y avait toujours un enfant, gentil ou méchant, qui alimentait ma vision manichéenne du monde. C’était oublier que les adultes, aussi, peuvent être cruels.

Pendant toute mon enfance, madame A. fut une voisine détestable. À chaque fois que j’invitais des copains à la maison, elle se plaignait à mes parents : trop de bruits, trop d’agitation. Pour mes neuf ans, nous étions huit garçons et ma mère se disputa avec elle. C’était un mercredi après-midi ; nous avions improvisé un match de foot dans le jardin et la voisine était sortie furieuse. Elle préparait la défense d’une adolescente et nos cris compromettaient son sort. À l’entendre, nous serions tous responsables de sa condamnation à perpétuité. Ma mère avait argumenté ; des garçons de neuf ans ont besoin de bouger. L’avocate avait énuméré froidement les différents recours possibles face à cette situation qu’elle jugeait intolérable.
Au dîner, ma mère avait fustigé cette « vieille fille aigrie qui ne comprend rien aux enfants et à la vie ». Mon père, révolutionnaire dans ses tracts et utopiste de comptoir, ne bougea pas le petit doigt. Que faire face à une représentante du droit ? Mes parents renoncèrent à organiser d’autres anniversaires à la maison. Par extension, ils n’acceptèrent plus d’inviter des amis les mercredis ou les week-ends. Armée de son Dalloz, le Code civil rouge qu’elle brandissait en guise d’épée de Damoclès, elle devint un épouvantail à copains.
Roi sans amis dans son royaume : mes camarades se moquaient de moi. Lorenzo, pourquoi ne peut-on pas venir chez toi ? Tes parents sont-ils trop pauvres pour nous payer un goûter ? As-tu honte de ta chambre ? Je ne suis pas ton copain, tu n’as pas envie que je vienne ? Si tu ne m’invites pas, je ne t’invite pas.
Je tenais cette sorcière pour responsable de mon sort. À cause d’elle, j’appris la cruauté des enfants. Petit à petit, mes camarades de classe s’éloignèrent de moi. Me restaient mes papillons, mes jouets et mes livres, dans lesquels je m’immergeais avec délectation. Solitaire, je me créais des univers improbables où ma voisine subissait les dix plaies d’Égypte et bien plus encore.

Quand madame A. croisait mes parents, elle me vilipendait abondamment. Elle m’accusait d’avoir saccagé ses lauriers, d’avoir mis de la boue sur son paillasson, de ne pas être suffisamment poli avec la boulangère, et prédisait à mes parents la plus noire destinée pour moi : « Ce garnement finira en prison ! » Sur les lauriers et bien d’autres bêtises, elle avait raison, mais elle ne pouvait empêcher un enfant, esseulé par sa faute, de jouer les Zorro vengeurs. Quelque part, elle était responsable de mon indiscipline et de ma croisade. Le pâté de maisons était mon terrain de combat, le champ d’expérimentation de mes histoires imaginées dans mon lit. Notre grillage, la frontière entre le territoire des gentils et celui des méchants.

Heureusement, mes parents contrebalançaient cette ambiance délétère. Ils me nourrissaient de lectures et de jeux de société. Mon père, insatiable anarchiste éclairé, en profitait pour me parler des problèmes sociaux qui gangrenaient notre époque. Les parties de Monopoly étaient ponctuées de réflexions sur les bulles spéculatives. Il m’expliquait avec des mots très simples des concepts aussi compliqués que la liberté et le capitalisme. Il illustrait l’attrait pervers des dictatures au moyen de jeux de société.
De son côté, ma mère me parlait régulièrement espagnol, et grâce à elle je commençai ma sixième avec un niveau avancé. Elle me conseillait des livres et je fus un lecteur précoce, le chouchou de la bibliothécaire. C’était mon lot de consolation.
J’arrivai au lycée avec une solide culture générale. Bilingue, je lisais Gabriel García Márquez ou Jorge Luis Borges dans le texte. Je connaissais par cœur des tirades de Don Quichotte, ce qui impressionnait favorablement les filles de ma classe. Mais mon livre préféré restait Dune, un roman de science-fiction écrit par Frank Herbert. Il y avait dans cette épopée de l’Épice une dimension militaire et économique qui me fascinait. C’était un univers entier en six romans, dans lequel je me noyais avec volupté des soirées entières.
Curieux de tout, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, j’envisageai à peu près toutes les filières possibles sauf le droit. La figure de l’avocat, personnifiée par ma sinistre voisine, me rebutait.
Avec l’âge, j’appris à relativiser son comportement et m’en amusait. Avec plusieurs années de retard, je me vengeais de sa phonophobie en lui téléphonant en plein milieu de la nuit ou en déposant dans sa boîte aux lettres différentes fientes d’animaux ramassées spécialement pour elle. Je me souviens d’un jour où elle avait fait le tour du quartier avec une boîte en carton remplie de merde de chien. Elle montrait à tous les parents les abominations dont elle était victime, ne sachant pas s’il s’agissait d’une vengeance liée à un récent procès ou d’une blague potache d’un voisin. Finalement, ce n’était qu’une pauvre femme vivant dans un continuel climat d’insécurité et de stress. Ses nuits à potasser les dossiers la rendaient encore plus fatiguée, encore plus irascible. Quand je partais le matin, je la voyais tirer discrètement les rideaux pour contrôler les allées et venues dans la rue. Elle devenait paranoïaque.

Pendant les années lycée, mon père entra dans sa phase « uchronie ». La droite avait gagné les élections et, avec la cohabitation, les années socialistes n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes. À table, il aimait refaire l’histoire à partir d’hypothèses politiques fictives. Il lançait des débats stériles : « Et si Mitterrand avait été élu dès 1974 ? Vous vous rendez compte de là où on en serait aujourd’hui ? », ou bien : « Et si la crise de Cuba avait abouti à une troisième guerre mondiale ? »
Ma mère levait les yeux au ciel. « Si ma tante en avait, ça serait mon oncle ! » Cette expression me faisait rire, mais mon père gardait son sérieux. Avec l’âge il devenait une sorte de militant virtuel, délaissant les événements politiques actuels pour s’intéresser à ceux qui auraient pu se produire. Ma mère lui reprochait de vivre au subjonctif, dans des mondes parallèles qu’il modelait. Il la reprenait en levant l’index bien haut : « Parallèles, mais justes et égalitaires. » Mon père aurait dû être écrivain pour façonner son monde d’encre et de feuilles.

L’année du baccalauréat, je n’avais toujours pas la moindre idée du métier que je voulais exercer. Je m’intéressais à tout, donc à rien en particulier. Ma mère me conseilla d’intégrer une école de commerce. Là-bas, je continuerais les mathématiques, la finance, l’histoire économique, les langues vivantes ; une bonne filière pour repousser de quelques années mon choix d’orientation.
Je suivis sa recommandation et passai deux difficiles années en classe préparatoire, où mes seules pauses consistaient à lire et relire inlassablement les six tomes de Dune. En 1993, j’intégrai une école de commerce en région parisienne et me retrouvai avec une faune bien différente de celle que j’imaginais. Il y avait pas mal de requins, des jeunes gens, souvent issus de milieux favorisés, qui n’avaient qu’une seule ambition : dominer le monde. Être les rois de la finance, reprendre des entreprises, fermer les usines en France pour les rouvrir en Chine, inventer des besoins futiles, jouer sur nos peurs primaires, développer le consumérisme pour mieux vendre, encore et encore. L’objectif n’était pas de devenir riche, mais d’être le plus riche.
Moi qui adorais le réalisme magique de la littérature sud-américaine, moi qui vénérais l’idéalisme dérisoire de don Quichotte, je me retrouvai d’un coup dans le grand bain du pragmatisme financier. Produire plus pour s’enrichir davantage. Quand je racontais tout cela à mon père, il jubilait. Enfin, je lui donnais raison et prouvais la décadence de notre civilisation : « L’argent pourrit tout, il faudrait revenir à des valeurs humanistes plus fondamentales. Si en 1945, Churchill n’avait pas… » Ma mère levait les yeux au ciel et changeait de pièce.

Mais, même dans une fourmilière, on trouve toujours des exceptions, des fourmis à cinq pattes. Claire, une petite brune pétillante, partageait peu ou prou ma vision du monde. Bretonne, elle avait grandi dans un village où les hommes étaient marins ou éleveurs de cochons. Elle aimait bien les crêpes au chocolat, le vin blanc, les recueils de poésie, l’écologie, les discussions autour d’une tisane, les caresses de mes doigts dans son dos. Plus tard, elle voulait travailler aux ressources humaines pour aider les gens à s’épanouir. Elle pensait que le monde de l’entreprise était déjà bien trop cruel et qu’il fallait rajouter une pincée d’humanité dans les rouages. Contrairement à mon père, elle ne refusait pas le système en bloc ; comme don Quichotte, elle espérait toujours trouver un gramme de compassion dans une place boursière. J’aimais sa sensibilité autant que son corps et nous savourions ce délicieux début de relation, plein d’élans amoureux et d’illusions. Je l’appelais « ma princesse ».
En cours, je m’asseyais souvent un ou deux rangs derrière elle, pour le plaisir de la regarder. Ignorant tout du cours soporifique, je laissais mon esprit s’égarer et me demandais sans cesse comment notre relation évoluerait. Où et avec qui serai-je dans dix ans ? Avec elle ? Avec une autre ? Serons-nous mariés ? Aurons-nous un jour des enfants ? Un ? Deux ? Trois ? J’aimais entrevoir tous ces futurs possibles. Finalement, j’avais hérité de mon père cette passion pour les mondes hypothétiques. J’étais le cancre de Prévert qui alimente ses rêveries par l’oiseau de son cœur.

En 1995, je découvris le jeu vidéo Dune II. J’achetai à cette occasion mon premier ordinateur, pour retrouver les héros de ma saga préférée. Je passais des nuits à jouer, à faire fructifier mes stocks d’Épice et à me créer une double vie numérique. Cet univers virtuel m’éloignait de la froide réalité de mon école. Pourtant ce monde fantastique rempli de meurtriers, d’arrivistes et de coup bas n’était pas meilleur que le monde réel, mais j’avais l’impression d’avoir un réel pouvoir sur lui, une meilleure emprise sur les choses.

En dernière année, je me spécialisai en simulation financière, seule option possible pour échapper à la folie esclavagiste de l’économie moderne. Protégé derrière mon ordinateur, je modélisais le monde boursier et imaginais les évolutions à venir. J’étais curieusement moins intéressé par l’appât du gain que par cette promesse numérique de prédire les choses. Je ne vendrais pas l’Épice, mais prédirais les volumes. Je serais le nouveau Nostradamus en costume-cravate.
En cours, nous apprenions à jouer avec les paramètres, à répondre aux questions des mercenaires. Quelque part, cela me plaçait au-dessus d’eux : « Le cours de l’action va-t-il chuter ? » ; « Si la société perd un gros contrat, quel en sera l’impact boursier ? » : « Et si la banque centrale remonte son taux directeur ? » Je jonglais avec les hypothèses et domptais à mon tour le subjonctif paternel. Je voulais modéliser le monde, canaliser les si pour mieux les comprendre, rendre prévisible le risque aléatoire. Dans un autre monde, j’aurais pu devenir météorologue pour prédire le temps du lendemain, les ouragans et les cyclones.
J’expliquais à Claire ma passion : « Le mot si n’a que deux lettres : il serait dommage de se laisser mener par le bout du nez par un si petit mot. » Elle me répondait par des baisers et, une fois repu, je m’allongeais sur le dos et rêvais de maîtriser cette danse du chaos, ce tango imprévisible qui façonne le futur.

Ainsi s’illusionnent les jeunes diplômés.

Rendez-vous au chapitre 4.

Chapitre 3
Je crois me souvenir qu’il pleuvait depuis au moins une semaine. De ces giboulées de mars qui jouent les prolongations. La pelouse était dans un état catastrophique, l’herbe était soit trop haute, soit remplacée par une boue gorgée d’eau. Je me disais que si un voisin de mon âge arrivait, on ne pourrait pas jouer au foot avant l’été. Il n’était que 11 heures du matin, mais les nuages gris donnaient une ambiance crépusculaire – si bien que nous gardions les lampes allumées toute la journée pour augmenter la clarté.
Je mis mes bottes, mon imperméable à capuche et sortis en vitesse pour voir de plus près cette première visiteuse. C’était une dame sans âge, grande, sèche, tout de noir vêtue. Elle pencha son parapluie et m’observa avec méfiance. Elle se retourna vers le propriétaire et dit, comme si je n’existais pas :
« Je ne supporte pas le bruit. C’est bien dommage de voir que les voisins ont des gamins.
— Rassurez-vous, dit le monsieur en me regardant, c’est un couple d’enseignants tout à fait charmant et ils n’ont qu’un seul enfant. Mon père n’a jamais eu à se plaindre. C’est une famille très discrète. »
La dame fit la moue, me dévisagea et mit le pied dans une flaque formée au pied du perron. Son talon s’enfonça de quelques centimètres. Elle jura, j’éclatai de rire. Elle me lança un regard noir, ressortit sa chaussure toute maculée de boue et entra dans la maison sans même s’essuyer sur le paillasson. L’homme alluma le plafonnier et une lumière blafarde s’écrasa sur les murs vides. Elle secoua la tête.
« J’ai besoin de clarté. Je ne pourrais jamais vivre dans une telle caverne.
— Le temps n’est pas idéal. Normalement le séjour est très lumineux. Je vous propose de monter voir les chambres.
— Ce n’est pas la peine.
— Voulez-vous repasser quand il fera meilleur ? »
Elle lui décocha un regard agacé : « Je cherche une maison plus claire et surtout sans voisinage. Vous comprenez, je travaille beaucoup chez moi et j’ai besoin d’un calme absolu. » Il voulut dire que son père, lui aussi, avait besoin de silence quand il écrivait. Mais la femme avait l’air déterminée alors il haussa les épaules et la raccompagna vers la porte.

Une semaine plus tard, le fils revint accompagné par un homme d’une cinquantaine d’années. Il ne pleuvait plus et le visiteur commença par inspecter le jardin. Je courus dans le jardin pour me poster à quelques mètres du grillage. Il tourna la tête et m’apostropha.
« Alors jeune homme, comment tu t’appelles ?
— Lorenzo, monsieur.
— Et dis-moi, Lorenzo, comment est le jardin ? »
Je le regardai sans trop comprendre la question.
« Y a-t-il des insectes ? Des mantes religieuses ? Des papillons ? Est-ce qu’il y a beaucoup de vers de terre ? »
Le propriétaire voulut répondre, mais l’homme lui fit un clin d’œil. Je m’avançai d’un pas et marmonnai tout en tripotant mes mains :
« Des papillons, oui, et des fois il y a des sauterelles, monsieur.
— Des vertes ou des marron ? »
Je haussai les épaules. Il s’approcha de moi et s’accroupit.
« Ce n’est pas pareil, tu sais. Je parie qu’ici ce sont des criquets. Les sauterelles préfèrent la campagne, car elles sont omnivores. Les criquets sont herbivores, c’est parfait pour les petits jardins comme le tien. »
À cette époque, je collectionnais les papillons. Je les cueillais délicatement par les ailes et les plongeais dans un bocal où se trouvait un coton, imprégné de chloroforme par mon père. Une fois « endormis » (le mot pudique que mes parents utilisaient à la place de « morts »), je les scotchais dans un grand cahier à spirales.
« J’ai une grande collection de papillons dans un cahier, vous voulez la voir ? »
L’homme rit.
« Pas tout de suite, bonhomme. Je dois d’abord visiter la maison pour savoir si elle me plaît. »

Ils entrèrent dans la maison et je me mis à chercher des criquets dans l’herbe. Il était encore trop tôt dans la saison, mais je trouvai quand même un énorme escargot caché sous une feuille. Tout fier, je me campai devant le grillage pour exhiber ma merveille. Les deux hommes sortirent quelques minutes plus tard et se serrèrent la main. Je restai à les regarder, à l’écart, n’osant pas montrer ma trouvaille à l’inconnu. Ils parlèrent quelques minutes, puis se dirigèrent vers le portail. Au moment de partir, l’homme se tourna vers moi. « Je vais bientôt revenir, j’espère que tu me montreras ta collection de papillons. »
Sans un mot, je lui tendis mon escargot. Il le prit et l’observa. « Je vais le remettre dans l’herbe. Ce serait dommage que, ce soir, il ne puisse pas dormir chez son papa et sa maman. »
Voilà ma première rencontre avec monsieur B., ingénieur des Arts et Métiers, qui allait devenir mon mentor durant plusieurs années.

Monsieur B. travaillait à la centrale hydroélectrique de la vallée. Le week-end, quand il jardinait, et que je n’invitais pas de copains à la maison, je m’empressais de le rejoindre. On passait alors de longues heures à faire des expériences. Il m’apprit à mesurer la valeur de pi avec les troncs d’arbres et une simple ficelle. On construisit des mini-éoliennes avec des bouchons de liège et des dynamos de vélos. Il m’expliqua les rudiments de l’électronique en démontant de vieux appareils. Il m’aida à enrichir ma collection de papillons en m’emmenant promener dans les collines.
Je traversai l’école primaire d’un souffle exalté. Tout était prétexte aux mesures, aux expériences, au bricolage, à l’observation du monde. Je découvrais l’infini pour y déposer des mots d’enfant. Monsieur B., émerveillé, battait des mains et me racontait les étoiles.
Mes parents voyaient d’un bon œil l’influence de ce voisin, devenu un ami de la famille. Le samedi soir, il dînait avec nous et quand je montais me coucher, je les entendais jouer aux cartes et rire jusqu’à fort tard. Il était barbu, monsieur B., et j’ai en mémoire ce collier poivre et sel déformé par un sempiternel sourire.
Au collège, l’apprentissage devint plus théorique et il insista pour relire mes devoirs de mathématiques et m’enseigna des notions plus complexes. « La connaissance est liberté. Sors des quatre murs de la prison où le système veut t’enfermer. Ouvre toujours tes yeux et tes oreilles ! Sois un observateur attentif du monde. » Il me dévoila la beauté des équations différentielles bien avant l’heure. J’aimais mettre le monde en équation et m’étonner que cela colle parfaitement. Mes copains me regardaient, incrédules, préférer ces charabias à un après-midi de foot. Je délaissais un peu le français, un peu l’histoire-géo, ne gardais une moyenne excellente qu’en espagnol grâce à ma mère. C’est lui qui m’initia aux jeux vidéo, avec Zork, un jeu minimaliste où je me perdais mille fois dans de délicieuses ramifications narratives.
À cette époque, mon père était englué dans d’éternelles rengaines politiques. Il rabâchait sans cesse de vieilles histoires, refaisait le monde à sa façon en imaginant des issues possibles à des situations inventées. Monsieur B. s’en amusait : « Finalement, la politique ressemble aux sciences physiques : vous imaginez des mondes idéaux, vous explorez des variantes infinies de modèles économiques, sans jamais rien faire de concret. Vous êtes de vrais théoriciens ! » Ma mère éclatait de rire et mon père revêtait son sourire gêné.
Et puis un printemps, j’avais quatorze ans, monsieur B. nous annonça qu’il était muté dans une autre ville, à l’autre bout de la France, dans un autre univers. C’était une promotion, il y serait directeur d’une centrale hydraulique. « Mais pourquoi ne pas être directeur de celle de la vallée ? » Il m’expliqua que cela ne fonctionnait pas ainsi et que, pour pouvoir évoluer, il fallait bouger. « Augmenter l’entropie du système pour ne pas qu’il se relâche » : son clin d’œil humoristique ne suffit pas à me consoler. À l’âge où d’autres vivaient leur premier chagrin d’amour, j’expérimentai un grand vide, une tristesse de tout autre nature.

Ses anecdotes, ses expériences, ses sollicitations me manquèrent. Seul, il est beaucoup plus ardu de se motiver. Je perdis progressivement mon avance et m’intéressai mollement à d’autres choses. Mon père, plongé dans ses journaux politiques, ne levait le nez que pour me faire réciter mes leçons d’histoire-géographie, et encore, en rajoutant son grain de sel sur le dessous supposé des cartes. Ma mère profita de mes errances pour revenir à l’assaut avec ses romans espagnols. Je lus sans déplaisir Don Quichotte, mais n’insistais pas au-delà. La lecture comblait mon besoin d’imaginaire, mais n’arrivait pas à satisfaire ma soif de possibles, des hypothèses et des expériences qui les valident. Les romans n’ont qu’un seul fil conducteur ; ce n’est qu’une pelote narrative imaginée par l’écrivain et déroulée de façon linéaire par le lecteur. Une simple vision statique du monde, là où monsieur B. m’avait fait entrevoir la dynamique de systèmes bien plus complexes.
Pour combler ce vide, je m’investis dans les jeux vidéo. C’était l’époque des premières consoles de jeux. J’adorais l’idée de refaire dix, vingt, cinquante fois la même partie et de constater que les monstres optaient chaque fois pour des comportements différents. Chaque partie était unique tout en obéissant aux mêmes schémas. Voilà ce qu’il manquait aux livres ! En vérité, la composante aléatoire des monstres renouvelait le plaisir, mais n’apportait pas grand-chose au dénouement. Je finissais toujours par affronter le boss à la fin des premiers niveaux, puis je perdais systématiquement par manque de temps. Cela ne m’empêchait pas d’essayer encore et encore, tel Sisyphe poussant son rocher inlassablement au sommet de sa montagne.
J’initiais mon père à Populous, un jeu vidéo où nous incarnions un dieu chargé de l’évolution d’une civilisation. C’était l’occasion rêvée de mettre en pratique ses théories humanistes et anticapitalistes. Il n’en fut rien. Il se contenta de regarder, hébété, les petits personnages bouger au gré de mes mouvements de souris tout en répétant « C’est incroyable ce que l’on fait aujourd’hui ». Il m’incita à bâtir des républiques démocratiques qui n’avançaient pas. Nous étions encore à l’âge de pierre quand des dictatures armées nous envahissaient. Mon père s’agaça de cette vision voltairienne de l’homme et fustigea les producteurs américains du jeu.

À la place de monsieur B., un jeune couple et leur bébé s’installèrent dans la maison mitoyenne. Au début, j’entendais les pleurs de la petite fille la nuit. Puis la situation se normalisa et ce ne fut que des bonjours et bonsoirs polis quand on se croisait.
Pendant les années lycée, mon père se noya dans sa phase « uchronie ». Il aimait à refaire l’histoire à partir d’hypothèses politiques fictives. Il aimait lancer des débats stériles, du style : « Et si Mitterrand avait été élu dès 1974 ? Vous vous rendez compte de là où on en serait aujourd’hui ? », ou bien : « Et si la crise de Cuba avait abouti à une troisième guerre mondiale ? »
Ma mère levait les yeux au ciel. « Avec des si, on mettrait Paris en bouteille ! » Cette expression me faisait rire, mais mon père gardait son sérieux. Avec l’âge il devenait une sorte de militant virtuel, délaissant les événements politiques actuels pour s’intéresser à ceux qui auraient pu se produire. Ma mère lui reprochait de vivre au subjonctif, dans des mondes parallèles qu’il modelait. Il la reprenait en levant l’index bien haut : « Parallèles, mais justes et égalitaires. » Mon père aurait dû être écrivain pour façonner son monde d’encre et de feuilles.
En terminale, j’étais un élève normal, pas forcément excellent, mais pas ridicule non plus. J’avais gardé de mon compagnonnage avec monsieur B. un certain goût pour le questionnement, la curiosité et les sciences. Longtemps je me suis demandé quelle aurait été ma scolarité au lycée si monsieur B. n’était pas parti. Aurais-je gardé autant d’avance en mathématiques ? Aurais-je été en tête de classe ? Aurais-je passé moins de temps sur les jeux vidéo ? Nous avions gardé contact. Au début, je lui écrivais presque toutes les semaines pour lui expliquer mes avancées. Mais, les années passant, je ne prenais plus le temps. Trop de choses futiles à faire, pas assez de choses à raconter. J’enfilais excuse sur excuse pour limiter ma correspondance à une ou deux lettres par an.

Mon orientation se fit naturellement ; je m’inscris en classe préparatoire scientifique, comme un bon tiers de mes camarades. Cette idée me plaisait bien : je voulais développer des jeux vidéo, et devenir ingénieur était la voie royale pour décrocher un emploi dans ce secteur. Deux ans plus tard, j’intégrai, par le hasard du classement d’un concours, une école d’ingénieur en mécanique. Domaine a priori loin des jeux vidéo, mais mes parents me pressèrent d’accepter, ce que je fis.

Un peu paumé dans une filière que je n’avais pas choisie, je passais ma première année à décompresser. Beaucoup de bières, des soirées entre potes et des séances de cinéma. Je profitais d’une nouvelle liberté, loin de la vallée de Chantebrie. À cette époque, je passais des nuits entières sur le jeu vidéo Dune II, inspiré de mon roman préféré. Un jeu mélangeant aventures et stratégie dans lequel il fallait équilibrer les conquêtes militaires et économiques. Nous étions tout un groupe de passionnés et nous comparions l’avancée de nos quêtes.
Et puis un soir, lors d’une fête moins arrosée que les autres, je discutai avec Camille, une grande perche blonde qui avait atterri là par tacite validation parentale d’un brillant parcours scolaire. Comme moi, elle n’avait aucun attrait pour la mécanique, mais elle suivait les cours avec application, comme elle l’avait toujours fait. Elle s’acharnait à peaufiner ses devoirs, sachant très bien que jamais elle ne mettrait ces nouvelles compétences en application. Elle se destinait à la gestion de projet, terme vague qui couvrait un ensemble d’activités supposées moins techniques que les autres. Jouet du classement d’un concours national, elle s’adaptait tant bien que mal. Un demi-point en plus et elle aurait atterri dans une école de chimie. Un demi-point en moins, elle se serait retrouvée spécialisée en génie civil.
Pourtant, au lycée, Camille voulait devenir aide-soignante ; son rêve était d’aider les personnes âgées. Mais ses parents avaient jugé qu’avec ses résultats scolaires elle pouvait gagner davantage. Alors elle avait suivi une filière scientifique et passé le concours. De toute façon, à dix-huit ans, est-on vraiment capable de savoir ce que l’on veut ? C’était la thèse de son père. Il était expert-comptable, mais rabâchait sans arrêt qu’il aurait voulu faire marin. C’était davantage une posture qu’une véritable réflexion sur sa vie, car, dans ce cas-là, pourquoi n’avait-il pas écouté les aspirations de sa fille ?

Un soir de fin de première année, elle devint « ma princesse », surnom qui lui resta. En deuxième année, je déménageai dans son studio à quelques rues de l’école. Nous faisions l’amour régulièrement, avec cette prescience de savoir que ce n’était que le début d’une grande aventure. Le diplôme en poche, nous irions travailler en région parisienne comme la majorité des couples d’ingénieurs. Trois ans plus tard, nous nous marierions et aurions un ou deux enfants en fonction du logement que nous aurons pu nous payer. Dix ans plus tard, une chance sur deux d’être divorcés.
Dans n’importe quel jeu vidéo, j’aurais trouvé ce scénario trop linéaire, trop convenu. Mais c’était ma vie et je n’avais, comme la plupart des gens, aucun regard objectif dessus. Je découvrais pas à pas toutes les étapes d’un sentier mille fois foulé. Nos ancêtres ont beau avoir poli, vie après vie, les marches du destin, nous les gravissons en fiers conquérants, sourds à leurs conseils, aveugles à leur sort.

En troisième année, je choisis un stage à la centrale hydroélectrique de la vallée de Chantebrie afin de me rapprocher de mes parents. Le sujet était intéressant : modéliser la résistance mécanique des pales en rotation. Le premier jour, je demandai à mes nouveaux collègues s’ils avaient connu monsieur B. La plupart d’entre eux s’en souvenaient encore très bien. Dans la salle de repos, les dessins familiaux des employés étaient punaisés sur un grand tableau en liège. Au milieu, j’en reconnus deux que je lui avais offerts vers l’âge de dix ans. L’un représentait une fusée, une usine et un grand monsieur. L’autre, les trajectoires d’un papillon cherchant à éviter le filet d’un petit garçon. Ce fut comme deux petites aiguilles plantées dans mon cœur. C’était un peu grâce à lui que j’étais là, et pourtant cela faisait des années que je n’avais pas pris de ses nouvelles. Était-il toujours directeur ou était-il à la retraite ?
Je passai ces cinq mois à travailler sur ma modélisation. Les soirées, je continuais l’extraction de l’Épice dans Dune. J’étais désormais à un niveau avancé du jeu vidéo et ne pouvais plus m’arrêter.
La journée, je lançais mes modélisations numériques. Je les tordais dans tous les sens, jouais sur plusieurs scénarios : toute cette combinatoire des possibles me fascinait. À partir de quelle valeur les pales se brisent-elles ? À quelle vitesse minimale la turbine s’arrête ? J’exécutais un tas de combinaisons. J’aimais ces univers virtuels qui n’existaient que dans ma tête et prenaient vie dans cet ordinateur. J’étais devenu le dieu Populous de cette centrale. Je pouvais la faire exploser numériquement en un clic de souris. Les enchaînements de causes racines me fascinaient, tous ces arbres de décisions qui exploraient l’infinité potentielle d’un simple modèle.
Alors que ma vie semblait linéaire, préformatée, mon imagination et mon intellect naviguaient dans des myriades multicolores de mondes parallèles. J’avais trouvé ma voie : la simulation numérique et l’accès à des royaumes virtuels infinis.
Ainsi rêvent les jeunes ingénieurs.

J’eus soudainement envie de remercier monsieur B. de m’avoir orienté vers cette filière scientifique. Ce stage, à la centrale où il avait travaillé, était une superbe occasion de le faire. Rendez-vous au chapitre 53.

Puis je me dis qu’après son départ j’avais pas mal végété. Sans doute serait-il déçu de mon parcours scolaire, lui qui voyait de grandes choses en moi. Et puis, à quoi bon remuer le passé ? Je laissai tomber cette idée. Rendez-vous au chapitre 4.

Chapitre 4
Le 10 juin 1996, mes parents assistèrent à la cérémonie de remise de diplôme avec cette fierté non dissimulée de voir leur enfant correctement armé pour affronter la vie. Mon père, dans une retenue tout en pudeur, mélange d’une méfiance viscérale envers les élites et d’une satisfaction paternelle. Ma mère, tout en exubérance latine, me serrant dans ses bras et parlant à mon amie presque comme à une belle-fille.
Pour nous, l’avenir s’annonçait sous les meilleurs auspices. J’étais désormais sur les rails de la vie et je n’avais qu’à poursuivre mon petit bonhomme de chemin comme mes parents l’avaient fait vingt-cinq ans auparavant en épousant leur carrière de fonctionnaire. Nous allions chercher du travail en région parisienne et, une fois installés, rien ne pourrait nous faire dérailler.
Ne restait que la question du service militaire. En février de cette année, Jacques Chirac venait d’annoncer la professionnalisation des armées, mais les garçons nés avant 1979 devaient tout de même remplir leurs obligations militaires. Nous étions pratiquement la dernière génération à partir sous les drapeaux et la plupart de mes camarades de promotion cherchaient une excuse pour se dérober. Les dispenses s’obtenaient de plus en plus facilement. Il suffisait de négocier avec le médecin, d’arguer d’un emploi en CDI, de prolonger les études d’une ou deux années pour être réformé.
La question m’effleura. J’avais déjà reçu une offre d’emploi qui ne m’intéressait guère, mais j’aurais pu m’en servir pour éviter ces dix mois sous les drapeaux. J’hésitais. Et puis un drame mit fin à cette indécision.

Comme chaque soir, j’allumai mon ordinateur pour jouer à Dune. Mais cette fois-ci il ne démarra pas, le disque dur était foutu, cramé. Toute ma progression au jeu était perdue, des centaines d’heures de ma vie virtuelle étaient coincées dans cet amas de ferraille inutilisable. Fou de rage, je réinstallai tout et repris ma quête de zéro. Je fus tenté de prendre les mêmes décisions qu’un an plus tôt, mais, pour une raison inexpliquée, je changeai. La trajectoire qui se dessina fut infiniment plus prometteuse. Je collectai plus d’Épice en moins de temps. J’avais dévié un peu de ma route, par hasard, et les effets furent radicalement différents.
Je passai les trois heures de mon voyage en train à méditer cette expérience. Et si profitais de cette année de transition pour faire un pas de côté ? Et si j’ouvrais une parenthèse pour tenter autre chose ? Je ne risquais rien : au pire, je pourrais reprendre ma vie comme on reprend une ancienne partie sauvegardée. Le nez contre la vitre, je sentis les vibrations secouer mes convictions. Les champs, les prés et les villages défilaient. Hypnotique spectacle, semblable à une vie déroulée en accéléré. Les trajets en train ont toujours facilité chez moi l’introspection. Jusqu’à présent, ma vie n’avait été qu’un long chemin rectiligne, tracé par le cocon familial. J’étais allé d’une gare à l’autre sans même y penser. Je pressentis que cette année d’interlude pouvait m’ouvrir des perspectives inédites ; le train déraillerait pour m’emmener de l’autre côté du miroir.

J’en parlai à ma princesse, qui fut réfractaire à cette idée. Pourquoi changer de plan ? Pourquoi risquer quelque chose ? Elle préférait répondre à son destin et commencer le prochain chapitre de sa vie, pressée d’atteindre celui où notre premier enfant naîtrait. Elle évita la discussion comme d’autres éteignent la radio pour s’épargner les mauvaises nouvelles.
Pendant mon footing, je repensai à Paul, personnage obsédant de Dune. Jessica, sa mère, était génétiquement programmée pour n’engendrer que des filles. En le mettant au monde, elle avait désobéi, mais elle avait permis à son enfant d’avoir un destin extraordinaire. Je n’étais pas si pressé que ça de travailler dans un bureau à la Défense. Et si, moi aussi, j’allais chercher l’Épice de ma vie ? Et si je modifiais un peu les conditions initiales de mon logiciel ? Comme ça, pour voir, pour jouer ? Après tout, n’était-ce pas ce que je savais faire ?
Ma mère fut surprise, mais ravie de ma décision. Elle m’incita à voyager. À l’époque, on pouvait remplacer le service militaire par un service civil à l’étranger. L’idée était de trouver une entreprise qui veuille bien vous envoyer dans un pays où elle avait une filiale pour y travailler seize mois. C’était gagnant-gagnant, la société bénéficiait d’aides fiscales et le jeune diplômé trouvait une première expérience internationale tous frais payés. Elle s’activa et dénicha par son réseau hispanophone une copine dont le frère travaillait au Mexique. Il pouvait me pistonner pour entrer à l’aéroport d’El Sauz, dans l’État de Chihuahua. En tant qu’informaticien, il m’avait assuré que j’aurais une mission intéressante. Ma mère était enthousiaste : « Va découvrir le vaste monde, mon fils ! Tu vas rester les quarante prochaines années le cul vissé à une chaise. Profite de cette opportunité ! En plus, le Mexique, c’est un pays génial, celui d’Octavio Paz… »
Mon père, toujours branché dans ses trips philosophico-gauchistes, ne comprenait pas mon envie de faire le service militaire. Si je ne voulais pas travailler immédiatement, ce qu’il comprenait, pourquoi ne pas être objecteur de conscience et m’engager dans une cause humanitaire ? « Tu auras tout le temps de travailler pour un patron. Profite de ta jeunesse pour donner un peu de sens à ta vie, tu n’en auras pas toujours l’occasion. » Il proposa de me mettre en relation avec ses amis d’associations culturelles, qui regorgeaient de bons plans humanitaires.
Ma copine réfutait en bloc cette histoire de service national. Pourquoi repousser l’entrée dans la vie active ? Ensemble, ce serait plus simple de trouver deux boulots dans la même ville et d’emménager dans un appartement à nous. Je lui parlai de Paul et de la quête de l’Épice. Elle n’adhéra pas à ma théorie, mais concéda, en désespoir de cause, que le service militaire classique était son option préférée. Elle cherchait déjà du boulot en région parisienne et m’encouragea à postuler pour n’importe quel régiment de n’importe quelle armée, marine, terre, air, gendarmerie, pourvu que je sois à moins de trente kilomètres d’elle. Quand je lui disais que jouer au simple soldat pendant dix mois n’était pas une perspective enthousiasmante, elle balayait mes réticences d’un revers de la main :
« Faut savoir ce que tu veux ! Et puis tu dormiras chez nous, … »

Extraits
« Quand je sortirai, je serai écrivain et je raconterai des histoires. Là, je pourrais imaginer les destins que je n’ai pas eus. Je pourrais vivre mille vies par procuration, je pourrais créer des alternatives et tester des mondes meilleurs. L’écriture, ce sont mes simulations numériques à la puissance cent, car seule l’imagination limite les univers possibles.
Et puis un jour, peut-être, quand j’aurais suffisamment écrit, quand je ne distinguerai plus vraiment le réel de la fiction et que ma mémoire me jouera des tours, alors peut-être que ce jour-là je serai finalement en paix. Je confondrai mes livres et la réalité: je penserai que c’est dans un de mes romans que j’ai enterré une pute mexicaine, que j’ai volé des choses dans une galerie d’art, ou que j’ai piraté l’ordinateur d’une écrivaine. La réalité et la fiction se mélangeront dans un épais brouillard et je pourrai enfin m’endormir serein. Ma mémoire défaillante sera la pierre fondatrice de mon ataraxie.
Pour l’instant, j’aligne les mots, j’aligne les phrases dans l’attente de ce jour où je m’illusionnerai. Je me crée une forêt de mille histoires pour masquer la seule que je veux oublier. J’invente des personnages, des personnages féminins, je leur donne des prénoms pour enfouir celui que je n’ai jamais su. Je noie dans des fictions ma sombre réalité. » p. 147-148

« Si vous voulez connaître mes aventures sur l’Hirundo, lisez La Baleine thébaïde, du même auteur. Ainsi, nous éviterons de couper des arbres et de gaspiller du papier à recopier ce qui est déjà écrit ailleurs. Après tout, nous sommes dans le chapitre « Mission écologique » et chacun doit contribuer un petit peu.
FIN
Si vous avez déjà lu ce roman, et que vous vous souvenez de la fin, ou si vous refusez ce placement de produit honteux, indigne de l’intégrité littéraire de son éditeur, alors, à titre tout à fait exceptionnel, vous pouvez revenir sur votre choix, ce fameux matin où les oiseaux piaillaient dans les platanes. Rendez-vous au chapitre 43, page 270. » p. 263

À propos de l’auteur
RAUFAST_Pierre_©DRPierre Raufast © Photo DR

Pierre Raufast est né à Marseille en 1973. Il est ingénieur diplômé de l’École des Mines de Nancy. Il vit et travaille à Clermont-Ferrand. Son premier roman, La Fractale des raviolis, publié aux éditions Alma, obtient le prix Jeune mousquetaire, le prix de la Bastide et le prix Talents Cultura 2014. En 2015, La variante chilienne est dans la sélection du prix du roman Fnac. Les embrouillaminis est son sixième roman. (Source: Éditions Aux Forges de Vulcain)

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Nos rendez-vous

ABECASSIS_nos_rendez-vous
  RL2020

 

En deux mots:
Amélie rencontre Vincent à Paris et rêvent d’une vie à deux. Mais leur premier rendez-vous est manqué. Dès lors, ils vont se livrer à une course-poursuite au fil du temps pour réussir à se construire un avenir commun, même si leurs routes vont vite diverger.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le fabuleux destin d’Amélie… et de Vincent

Avec élégance Éliette Abécassis a écrit le roman des rendez-vous manqués, faisant d’Amélie et de Vincent le symbole de toutes ces histoires qui auraient pu être écrites différemment.

Ceux qui suivent Éliette Abécassis se souviendront sans doute qu’en 2014 elle avait publié pour les trente ans du magazine Femme actuelle une nouvelle intitulée «Le rendez-vous», l’histoire d’Agathe et de Frédéric qui se cherchent et se retrouvent trente ans après. Il n’est guère besoin d’aller chercher plus loin l’idée de ce court roman qui retrace cette fois l’histoire d’Amélie et de Vincent (deux personnages qui dans une première version s’appelaient Charlotte et Stéphane).
On les découvre au début de leur parcours universitaire, au moment où ils ont tout l’avenir devant eux. «Elle, issue d’une famille de la région normande, était en Lettres et se destinait à l’enseignement. Brune, les yeux cernés, ouverts sur le monde, comme étonnés d’en découvrir la couleur, le corps chétif, mince, le sourire timide, elle était enfant encore, à peine femme. Elle se demanda s’il allait lui donner son numéro de téléphone, s’il désirait l’appeler, si elle lui plaisait comme il lui plaisait.»
Lui «était poli et bien éduqué, un peu distant mais sympathique. Un zeste de fantaisie, comme une folie douce. On le sentait parfois ailleurs, dilettante, rêveur. Il faisait de la musique, du piano, c’était ce qu’il aimait par-dessus tout.»
Ils font connaissance en marchant dans Paris, comme des touristes. Parlent de leurs aspirations et de leurs craintes pendant des heures, ne voyant pas le temps passer. Constatant finalement qu’ils sont bien ensemble, ils se donnent rendez-vous au café de la Sorbonne. Ils se doutent tous deux que ce jour marquera le début d’une belle histoire.
Frédéric est ponctuel, tandis qu’Agathe n’est pas encore décidée quant au choix de ses vêtements et quand elle arrive enfin, il est parti. Ce rendez-vous manqué – ils ne le savent pas encore – n’est que le premier jalon d’une histoire qui va se poursuivre au fil des ans. L’incompréhension, le refus ou la peur de dire vraiment ce qu’ils ressentent, la difficulté de communiquer autant que leurs parcours professionnels respectifs vont les éloigner, avant de les rapprocher à nouveau.
Jusqu’à ce soir de réveillon à la veille de l’an 2000, ils auront parcouru la planète et auront entamé une carrière professionnelle. Amélie est désormais prof de lettres dans un lycée parisien, Frédéric est cadre dans un groupe de consulting, victime en quelque sorte de la pression familiale qui ne le voyait pas réussir dans la musique, sa vraie passion. Une pression sociale qui l’a également poussé à se marier et à fonder une famille, même s’il n’a pas oublié Amélie. Qui va aussi de son côté tenter de construire une histoire. Mais elle va passer d’un partenaire à l’autre sans vraiment trouver le bon.
Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, ils vont pouvoir échanger et même se croiser à nouveau sans pouvoir s’avouer un amour qui n’est compatible avec leurs vies respectives.
Éliette Abécassis réussit là une très belle variation sur le thème de la vérité en amour, sur le poids des non-dits et sur la difficulté de dire les sentiments. Et comme chacun de nous a au moins eu l’impression de passer à côté d’une histoire, on ne peut que s’identifier à cet homme, à cette femme et partager leur frustration. Que ce serait-il passé si j’avais fait ceci, si je n’avais pas fait cela…
Du coup, le fabuleux destin d’Amélie et de Frédéric devient un peu le nôtre, avec les mêmes emportements et les mêmes frustrations, mais aussi avec les mêmes impondérables et les mêmes errements. Ce roman construit sur les «si» est si juste et si dramatique, si bouleversant et si fataliste.

Nos rendez-vous
Éliette Abécassis
Éditions Grasset
Roman
162 p., 15 €
EAN 9782246817376
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et Bernay, mais on y évoque des voyages effectués dans le monde entier, en Suisse, en Italie (notamment à Venise, à Vérone et à Rome, ainsi qu’en Sardaigne), en Grèce, en Égypte, au Brésil, en Afrique du sud, au Vietnam, au Japon, en Australie, aux États-Unis, en Inde, à Hong Kong, sans oublier la tournée des capitales européennes, de Luxembourg à Londres, d’Athènes à Oslo.

Quand?
L’action se situe de la fin des années 80 à nos jours, sur une trentaine d’années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce roman d’une passion d’amour contrariée est aussi le roman d’une époque. Amélie et Vincent se rencontrent, jeunes, à la Sorbonne à la fin des années 80. Chacun ressent un coup de foudre sans oser l’avouer à l’autre: aucun des deux ne se sent «à la hauteur», aucun ne fait le premier pas, aucun n’a la maturité de saisir son bonheur…
Ils se donnent rendez-vous, la jeune femme est en retard: A quelques minutes près, ce jour-là, ce n’est pas un simple rendez-vous qu’elle rate, c’est sa vie.
Puis la vie prend le dessus, les emporte malgré eux vers des destins qu’ils ne maîtrisent plus, leur fait prendre des bifurcations comme on emprunte des portes, puis des couloirs, de dix ans, de vingt ans, de trente ans… On suit en parallèle la trajectoire intime et professionnelle d’Amélie et de Vincent, et chaque fois que les hasards de l’existence les remettent en présence, ce n’est pas «le bon moment». «Trente ans que nous nous connaissons… Des mariages, des divorces, des deuils, des enfants, des centaines de voyages, parfois au bout du monde, des succès, des échecs, des espérances déçues, des rêves d’enfance perdus, des enfances déchues…Trente ans de rêves et de désir».

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Vagabondage autour de soi 
Blog Lili au fil des pages 


Éliette Abécassis présente Nos Rendez-vous © Production Éditions Grasset

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ce fut un long couloir, à Paris, à l’université de la Sorbonne, un échange de regards. Ils étaient là, simplement, dans la même file d’attente, devant le secrétariat. Deux personnes qui discutent ensemble, de tout, de rien, comme cela se produit des milliers de fois dans une vie.
Vêtue de couleurs sombres, avec une frange, des lunettes et du khôl sous les yeux, elle sortait tout droit de l’adolescence et d’un escalier qui montait du rez-de-chaussée, avec sa meilleure amie, Clara, en rouge et noir, à moitié dissimulée par un chapeau plus grand qu’elle, et trois autres compagnons, tous étudiants à la Sorbonne. Ils partageaient la même vision de la vie et un grand appartement avec d’autres colocataires, dont un jeune homme qui parlait une langue indéfinissable, grec, croate ou suisse allemand, et qui vivait avec eux depuis des mois, sans que personne sache vraiment d’où il venait ni ce qu’il faisait là. En plein cœur du Quartier latin, c’était une sorte de squat où ils donnaient des fêtes sagement alcoolisées, et où traînaient le soir des cadavres de poulet et des restes de bouteilles, à moins que ce ne soit l’inverse. Ils s’étaient rencontrés, tous les cinq, en militant à SOS-Racisme. Ils avaient défilé pour Malik Oussekine, martyr des manifestations contre la loi Devaquet, et ils se retrouvaient, le soir, à distribuer des tracts et à lutter, ils ne savaient pas très bien pourquoi, sinon pour étancher leur soif d’engagement.
Lui, arrivé de Saint-Germain, avec son gilet sur sa chemise blanche, ses lunettes rondes et ses cheveux bouclés, un rien dandy, un rien parisien, s’inscrivait en licence d’économie. Il était poli, timide et socialiste, ayant accueilli l’élection de Mitterrand avec une grande joie. Son ami Charles l’accompagnait : il venait de Corse, avait l’air sombre, les sourcils froncés et un sourire complice. Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la fac, et ils militaient ensemble contre l’extrême droite.
Après l’inscription, la troupe d’étudiants se rendit place de la Sorbonne, pour prendre un café. Ils poursuivirent leur conversation, sur tout et rien, ce qu’ils faisaient, et ce qu’ils rêvaient d’accomplir. Ils finirent par se présenter. Elle s’appelait Amélie, et lui Vincent. Elle, issue d’une famille de la région normande, était en Lettres et se destinait à l’enseignement. Brune, les yeux cernés, ouverts sur le monde, comme étonnés d’en découvrir la couleur, le corps chétif, mince, le sourire timide, elle était enfant encore, à peine femme. Elle se demanda s’il allait lui donner son numéro de téléphone, s’il désirait l’appeler, si elle lui plaisait comme il lui plaisait. S’il valait mieux le montrer ou le cacher, le taire tout à fait. Si elle était assez belle, ou s’il y avait un défaut rédhibitoire, quelque chose en elle qui ne lui conviendrait pas, son nez trop grand, ses pommettes trop hautes, ses cheveux mal coupés, son allure pas trop féminine. Elle fut impressionnée par sa façon de parler, sa mèche sur les yeux, son assurance, la beauté de son visage, l’intensité de son regard, sa voix chaude, profonde et pourtant fine, subtile. Un caractère affirmé mais doux, il était poli et bien éduqué, un peu distant mais sympathique. Un zeste de fantaisie, comme une folie douce. On le sentait parfois ailleurs, dilettante, rêveur. Il faisait de la musique, du piano, c’était ce qu’il aimait par-dessus tout.
Puis ils ont marché dans Paris, comme des touristes. Ils ont traversé le pont, se sont rendus sur l’île Saint-Louis, ont admiré la Seine sous un soleil couchant, se sont assis sur les quais, et se sont raconté leur vie. Vincent, au milieu du groupe, était impressionné. De la voir ainsi, devant lui, si étrange, timide et captivante. Elle, un air innocent et malicieux à la fois. Il se dit qu’il avait rencontré quelqu’un d’intéressant, de profond, de cultivé, et qui semblait le comprendre, avec qui il pourrait parler. Elle était charmante et bizarre, un peu triste, comme perdue dans la ville. Était-il possible qu’elle s’intéressât à quelqu’un comme lui ? Elle semblait inabordable. Et pourtant elle était là, à côté de lui, et ils parlaient.
Elle, avec ses vêtements sombres, mal dans sa peau, quoi qu’elle porte, quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle dise, s’exprimait souvent dans une confusion due à sa timidité et la mauvaise image qu’elle avait d’elle-même. Sa mère lui avait dit : « Quand on a ton physique, ma fille, il vaut mieux compenser par l’intellect. » Peut-être l’intriguait-elle ? Elle n’osait y croire. Il était séduisant, avec sa balafre sur la joue gauche, qui faisait penser à Robert Hossein dans Angélique, marquise des anges, nimbé de parfum, entouré de filles ce type-là ! Un air hiératique, et une façon de regarder qui la clouait sur place. Un charme émanait de son regard, et de sa voix profonde, presque caressante, il lui demanda ce qu’elle faisait. Elle se mit à bégayer, elle étudiait, et pour gagner sa vie, elle donnait des cours, elle écrivait à ses heures perdues, elle aimait l’art, la peinture, la sculpture, elle courait au jardin du Luxembourg, avec un walkman. Et lui, était-il parisien ? Montmartre, la colline et ses vignes, un grand appartement, des parents commerçants, ils ne comprenaient rien à ce qu’il voulait, ce qu’il aimait, la musique. Il avait eu un professeur dans sa jeunesse, un voisin qui enseignait au conservatoire dans le 17e à Paris et lui avait transmis la passion du piano.
Elle, élevée dans le rigorisme d’une éducation provinciale, menait une vie rangée. Son père, directeur d’école, ne la laissait pas sortir. Adolescente, elle n’avait pas le droit de se rendre dans les bars, ni dans des boums – que ses parents appelaient « surboums », mot issu de la période yé-yé qu’ils n’avaient pourtant pas vraiment connue –, ni de recevoir des amis du sexe opposé. Née en 1968 pourtant, il semblait que la libération de la femme n’avait pas eu lieu chez elle, ni même effleuré le foyer parental, de près ou de loin. Lectrice de Simone de Beauvoir, qui était devenue son modèle, son idéal, elle s’était juré qu’un jour elle existerait à part entière. Elle se réfugiait dans les livres, pour s’y retrouver dans un miroir et fuir le réel.
Or, ce soir-là, il faisait beau sur la ville déjà envahie par la torpeur estivale. Les gens marchaient d’un pas nonchalant sur les quais, devant les cafés. Des vieux, des jeunes, des enfants, des femmes, des hommes, des amoureux. Des couples, assis sur des bancs. Des rues qui menaient jusque dans le Marais, où boulangeries et restaurants vendaient des falafels et des shawarmas, à même le trottoir, dans un joyeux brouhaha.
Puis lorsque les autres décidèrent de rentrer chez eux, il lui proposa de prendre un café. Pourquoi pas. Ils avaient le temps. Ils restèrent à discuter, sur le pont, se promenèrent encore, s’arrêtèrent chez un bouquiniste, devant un étal sur les quais de Seine. On y trouvait, pour trois francs six sous, des livres d’amour, des thrillers, des romans de gare, à l’eau de rose, à tiroirs, haletants, nouveaux, anciens, futuristes, des manuels, des essais, des livres de psychologie ou de philosophie, d’Histoire ou d’histoires, et même des recueils de poésie.
C’était le temps où les gens lisaient, dans les métros, les rues, les plages et les lits, les salles de bains et les cuisines, les gens apportaient des livres dans les parcs, les jardins, les piscines, les salles d’attente, les bus, les trains, les avions, ils lisaient dans les fauteuils, les canapés, les salons, les hôtels, les cafés et les bars, les villes et les villages, l’été comme l’hiver, le soir ou le matin, en mangeant, en se couchant, en se levant, avec une tasse de thé ou un verre de vin, au coin du feu, lorsque le jour déclinait : les gens lisaient partout, à chaque moment de leur journée, à chaque heure de la vie, pour se raconter une autre histoire, pour fuir le réel ou le vivre plus intensément, pour comprendre les hommes ou pour les détester, ou simplement pour passer le temps. Tous les vendredis soir, Amélie regardait l’émission «Apostrophes», où Bernard Pivot interrogeait les auteurs avec une passion réelle, Roland Barthes ou Françoise Sagan, Albert Cohen, Truffaut, Jankélévitch, Le Roy Ladurie ou Duby, tous avec la cravate, sauf BHL. Vincent préférait Michel Polac qui, au milieu d’un nuage de fumée, alimentait les débats autour de Charlie Hebdo, de Minute et de Harakiri, et Serge Gainsbourg disait «merde» avec ses lunettes noires et Pierre Desproges dissertait sur l’intelligence des sportifs devant Guy Drut. »

À propos de l’auteur
Écrivain, réalisatrice, scénariste, Éliette Abecassis est  l’auteur de plus de vingt ouvrages dont on peut rappeler notamment Qumran (200.000 ex en France seulement), La répudiée (100.000 ex), Un heureux événement (150.000 ex), Sépharade ou encore Le maître du Talmud (Albin Michel, 2018). Après Une question de temps elle publie Nos rendez-vous, toujours chez Grasset. (Source : Éditions Grasset)

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Ceux qui partent

BENAMEUR_ceux_qui_parrttent
  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Emilia et son père Donato ont quitté l’Italie pour gagner l’Amérique. Mais avant de gagner cette «terre promise», ils vont devoir attendre le bon vouloir des autorités avec tous les migrants cantonnés Ellis Island. Entre crainte et espoir, leur destin se joue durant cette journée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Émigrer, c’est espérer encore»

En retraçant le parcours de quelques émigrés partis pour New York en 1910, Jeanne Benameur réussit un formidable roman. Par sa force d’évocation, il nous confronte à «nos» migrants. Salutaire!

Un paquebot arrive en vue de New York. À son bord des centaines de personnes qui ont fait le choix de laisser derrière eux leur terre natale pour se construire un avenir meilleur dans ce Nouveau Monde. Parmi eux un père et sa fille venue de Vicence en Italie. Dans ses bagages Emilia a pensé à emporter ses pinceaux tandis que Donato, le comédien, a sauvé quelques costumes de scène, dérisoires témoignages de leur art. Durant la traversée, il a lu et relu L’Eneide dont les vers résonnent très fort au moment d’aborder l’ultime étape de leur périple, au moment de débarquer à Ellis Island, ce «centre de tri» pour tous les émigrés.
À leurs côtés, Esther, rescapée du génocide arménien et Gabor, Marucca et Mazio, un groupe de bohémiens pour qui New York ne devrait être qu’une escale vers l’Argentine. Les femmes vont d’un côté, les hommes de l’autre et l’attente, la longue attente commence avec son lot de tracasseries, d’incertitudes, de rumeurs.
Andrew Jónsson assiste à cet étrange ballet. Il a pris l’habitude de venir photographier ces personnes dont le regard est si riche, riche de leur passé et de leurs rêves.
Et alors que la nuit tombe, la tragédie va se nouer. Le voile noir de la mort s’étend

En retraçant cette page d’histoire, Jeanne Benameur nous confronte à l’actualité la plus brûlante, à cette question lancinante des migrants. Emilia, Donato, Esther et les autres étant autant de miroirs pointés sur ces autres candidats à l’exil qui tentent de gagner jour après jour les côtes européennes. Comment éprouver de l’empathie pour les uns et vouloir rejeter les autres? Comment juger les pratiques américaines de l’époque très dures et juger celles de l’Union européenne comme trop laxistes? Tous Ceux qui partent ne doivent-ils pas être logés à la même enseigne?
Quand Jeanne Benameur raconte les rêves et l’angoisse de toutes ces femmes et de tous ces hommes retenus sur Ellis Island, elle inscrit aussi son histoire à la suite de l’excellent Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert et du non moins bon La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq. Ce faisant, elle prouve une fois encore la force de la littérature qui, par la fiction, éclaire l’actualité avec la distance nécessaire à la compréhension de ces déplacements de population. En laissant parler les faits et en prenant soin de laisser au lecteur le soin d’imaginer la suite.

Ceux qui partent
Jeanne Benameur
Éditions Actes Sud
Roman
336 p., 21 €
EAN 9782330124328
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule principalement à Ellis Island, aux portes de New York. On y évoque aussi les pays que les migrants ont fui, tels que l’Italie, l’Arménie ou l’Islande et une autre destination choisie, l’Argentine.

Quand?
L’action se situe un jour de 1910.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout ce que l’exil fissure peut ouvrir de nouveaux chemins. En cette année 1910, sur Ellis Island, aux portes de New York, ils sont une poignée à l’éprouver, chacun au creux de sa langue encore, comme dans le premier vêtement du monde.
Il y a Donato et sa fille Emilia, les lettrés italiens, Gabor, l’homme qui veut fuir son clan, Esther, l’Arménienne épargnée qui rêve d’inventer les nouvelles tenues des libres Américaines.
Retenus un jour et une nuit sur Ellis Island, les voilà confrontés à l’épreuve de l’attente. Ensemble. Leurs routes se mêlent, se dénouent ou se lient. Mais tout dans ce temps suspendu prend une intensité qui marquera leur vie entière.
Face à eux, Andrew Jónsson, New-Yorkais, père islandais, mère fière d’une ascendance qui remonte aux premiers pionniers. Dans l’objectif de son appareil, ce jeune photographe amateur tente de capter ce qui lui échappe depuis toujours, ce qui le relierait à ses ancêtres, émigrants eux aussi. Quelque chose que sa famille riche et oublieuse n’aborde jamais.
Avec lui, la ville-monde cosmopolite et ouverte à tous les progrès de ce XXe siècle qui débute.
L’exil comme l’accueil exigent de la vaillance. Ceux qui partent et ceux de New York n’en manquent pas. À chacun dans cette ronde nocturne, ce tourbillon d’énergies et de sensualité, de tenter de trouver la forme de son exil, d’inventer dans son propre corps les fondations de son nouveau pays. Et si la nuit était une langue, la seule langue universelle?

Ce qu’en dit l’auteur
Quand j’écris un roman, j’explore une question qui m’occupe tout entière. Pour Ceux qui partent, c’est ce que provoque l’exil, qu’il soit choisi ou pas. Ma famille, des deux côtés, vient d’ailleurs. Les racines françaises sont fraîches, elles datent de 1900. J’ai vécu moi-même l’exil lorsque j’avais cinq ans, quittant l’Algérie pour La Rochelle.
Après la mort de ma mère, fille d’Italiens émigrés, et ma visite d’Ellis Island, j’ai ressenti la nécessité impérieuse de reconsidérer ce moment si intense de la bascule dans le Nouveau Monde. Langue et corps affrontés au neuf. J’étais enfin prête pour ce travail.
Je suis partie en quête de la révolution dans les corps, dans les cœurs et dans les têtes de chacun des personnages car c’est bien dans cet ordre que les choses se font. La tête vient en dernier. On ne peut réfléchir sa condition nouvelle d’étranger qu’après. Le roman permet cela. Avec les mots, j’ai gagné la possibilité de donner corps au silence.
Sexes, âges, origines différentes. Aller avec chacun jusqu’au plus profond de soi. Cet intime de soi qu’il faut réussir à atteindre pour effectuer le passage vers l’ailleurs, vers le monde. Chaque vie alors comme une aventure à tenter, précieuse, imparfaite, unique. Chaque vie comme un poème.
J’ai choisi New York en 1910 car ce n’est pas encore la Première Guerre mondiale mais c’est le moment où l’Amérique commence à refermer les bras. Les émigrants ne sont plus aussi bienvenus que dix ans plus tôt. L’inquiétude est là. Et puis c’est une ville qui inaugure. Métro, gratte-ciels… Une ville où les femmes seraient plus libres que dans bien des pays d’Europe. Cette liberté, chacun dans le roman la cherche. Moi aussi, en écrivant.
Dans ce monde d’aujourd’hui qui peine à accueillir, notre seule vaillance est d’accepter de ne pas rester intacts. Les uns par les autres se transforment, découvrent en eux des espaces inexplorés, des forces et des fragilités insoupçonnées. C’est le temps des épreuves fertiles, des joies fulgurantes, des pertes consenties.
C’est un roman et c’est ma façon de vivre. J. B

Les critiques
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Jeanne Benameur présente Ceux qui partent © Production éditions Actes Sud

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.
Eux deux restent immobiles, face au photographe. Comme si rien de tout cela ne les concernait. Lui est grand, on voit qu’il a dû être massif dans sa jeunesse. Il a encore une large carrure et l’attitude de ceux qui se savent assez forts pour protéger. Son bras est passé autour des épaules de la jeune fille comme pour la contenir, pouvoir la soustraire
d’un geste à toute menace.
Elle, à sa façon de regarder loin devant, à l’élan du corps, buste tendu et pieds fermement posés sur le sol, on voit bien qu’elle n’a plus besoin de personne.
L’instant de cette photographie est suspendu. Dans quelques minutes ils vont rejoindre la foule des émigrants mais là, là, en cet instant précis, ils sont encore ceux qu’ils étaient avant. Et c’est cela qu’essaie de capter le jeune photographe. Toute leur vie, forte des habitudes et des certitudes menues qui font croire au mot toujours, les habite encore.
Est-ce pour bien s’imprégner, une dernière fois, de ce qu’ils ont été et ne seront plus, qu’ils ne cèdent pas à l’excitation de l’arrivée?
Le jeune photographe a été attiré par leur même mouvement, une façon de lever la tête vers le ciel, et de perdre leur regard très haut, dans le vol des oiseaux. C’était tellement insolite à ce moment-là, alors que tous les regards s’empêtraient dans les pieds et les ballots.
Ils ont accepté de poser pour lui. Il ne sait rien d’eux. On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. Lui, ce jeune homme plutôt timide d’ordinaire, prend toute son assurance ici. Il se fie à son œil. Il le laisse capter les choses ténues, la façon dont une main en tient une autre, ou dont un fichu est noué autour des épaules, un regard qui s’échappe. Et là, ces deux visages levés en même temps.
Il s’est habitué maintenant aux arrivées à Ellis Island. Il sait que la parole est contenue face aux étrangers, que chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole, on la préserve.
Les émigrants parlent entre eux, seulement entre eux.
Le jeune photographe s’est exercé à quelques rudiments de ces langues lointaines d’Europe mais cela ne lui sert pas à grand-chose. Restent les regards, les gestes et ce que lui perçoit sourdement, lui dont les ancêtres un jour aussi ont débarqué dans cette Amérique, il y a bien plus longtemps. Lui qui est donc un “vrai Américain” et qui se demande ce que cela veut dire.
Après tout, ses ancêtres dont sa mère s’enorgueillit tant ont été pareils à tous ceux de ce jour brumeux de l’année 1910, là, devant lui. Ce jeune Américain ne connaît rien de la lignée de sa mère d’avant l’Amérique. Quant à son père, venu de son Islande natale à l’âge de dix ans, il ne raconte rien. Comme s’il avait honte de la vie d’avant, des privations et du froid glacial des hivers interminables d’Islande, le lot de tous les pêcheurs de misère. Il a fait fortune ici et épousé une vraie Américaine, descendante d’une fille embarquée avec ses parents sur le Mayflower, rien de moins. La chose était assez rare à l’époque pour être remarquée, on laissait plutôt les filles derrière, au pays, et on ne prenait que les garçons pour la traversée. Cette fille héroïque qui fit pas moins d’une dizaine d’enfants entre pour beaucoup dans l’orgueil insensé de sa mère. En deçà, on ne sait pas, on ne sait plus. On est devenu américain et cela suffit.
Mais voilà, à lui, Andrew Jónsson, cela ne suffit pas. La vie d’avant, il la cherche. Et dès qu’il peut déserter ses cours de droit, c’est ici, sur ces visages, dans la nudité de l’arrivée, qu’il guette quelque chose d’une vérité lointaine. Ici, les questions qui l’habitent prennent corps.
Où commence ce qu’on appelle “son pays”?
Dans quels confins des langues oubliées, perdues, prend racine ce qu’on nomme “sa langue”?
Et jusqu’à quand reste-t-on fils de, petit-fils de, descendant d’émigrés… Lui il sent résonner dans sa poitrine et dans ses rêves parfois les sonorités et les pas lointains de ceux qui, un jour, ont osé leur grand départ. Ceux dans les pas de qui il marche sans les connaître. Et il ne peut en parler à personne.
Il a la chance ce jour-là d’avoir pu monter sur le paquebot. D’ordinaire il n’y est pas admis. Les photographies se font sur Ellis Island. Et il y a déjà un photographe officiel sur place. Lui, il est juste un jeune étudiant, un amateur. La chance de plus, c’est d’avoir capté ces deux-là.
Eux deux sur le pont du bateau, la coque frémissante de toute l’agitation de l’arrivée après le lent voyage. Eux deux, ils ont quelque chose de singulier.
L’homme tient un livre de sa main restée libre. Ils sont vêtus avec élégance, sans ostentation. Ils n’ont pas enfilé manteaux et vestes sur couches de laines et tissus, comme le font tant d’émigrants. La jeune fille n’est pas enveloppée de châles aux broderies traditionnelles. Ils pourraient passer inaperçus, s’ils n’avaient pas ce front audacieux, ce regard fier où se lit tout ce qu’ils ont été. »

À propos de l’auteur
Entre le roman et la poésie, le travail de Jeanne Benameur se déploie et s’inscrit dans un rapport au monde et à l’être humain épris de liberté et de justesse.
Une œuvre essentiellement publiée chez Actes sud pour les romans. Dernièrement : Profanes (2013, grand prix du Roman RTL/Lire), Otages intimes (2015, prix Version Femina 2015, prix Libraires en Seine 2016) ou L’enfant qui (2017). (Source: Éditions Actes Sud)

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La plus précieuse des marchandises

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En deux mots:
Il était une fois un pauvre bûcheron et sa femme. Un jour des hommes construisent une voie ferrée dans leur forêt et un jour un paquet est jeté d’un wagon de marchandises. À compter de ce moment – nous sommes en 1943 –, leurs vies vont être bouleversées.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le cadeau fait au pauvre bûcheron

C’est sous la forme d’un conte que Jean-Claude Grumberg nous rappelle au devoir de mémoire. Quand on train de marchandises lâche une partie de sa cargaison dans une forêt, c’est l’Histoire qui est en marche.

Comment dire l’indicible, comment raconter l’inhumanité, comment expliquer l’inexplicable? On sait qu’au retour des camps, nombre de victimes de la Shoah ont été confrontées à ce problème, préférant fort souvent le silence au témoignage leur faisant revivre le drame dont ils venaient d’être extirpés. Jean-Claude Grumberg a choisi la forme du conte pour nous rappeler au devoir de mémoire. Un conte très réussi, un conte qui devrait figurer au programme de tous les établissements scolaires.
Tout commence comme dans un grand bois où vivent une bûcheronne et son mari. Alors que lui est réquisitionné pour couper le bois, elle essaie de trouver de quoi manger. L’hiver est rude et il n’est pas rare que le faim s’invite à leur table tant son maigres les provisions qu’elle peut trouver. La grande saignée dans la forêt pour faire passer une voie ferrée apporte un peu de distraction, surtout pour la pauvre bûcheronne qui prend pour habitude de regarder passer le train. Son mari lui a expliqué qu’il s’agissait de convoi de marchandises, aussi espère-t-elle qu’un jour peut-être une partie du chargement tombera du convoi.
Pour l’heure, elle ne récolte que des petits bouts de papier sur lesquels on a griffonné un message qu’elle ne peut déchiffrer, ne sachant ni lire, ni écrire. Et puis un beau jour le miracle a lieu. Dans un tissu brodé d’or un petit paquet est jeté vers elle. Cette «marchandise» est un bébé!
Le lecteur aura compris qu’il s’agit d’un geste désespéré de prisonniers partant vers les camps de la mort et qui confient ainsi l’un de leurs enfants à une inconnue pour le sauver d’une issue mortelle plus que probable. Il va suivre en parallèle la famille arrivant dans ce sinistre endroit où les chambres à gaz fonctionnent déjà à plein régime et la famille de bûcherons essayant de sauver le bébé. Avec dans chaque couple ces mêmes questions et ce même sentiment de culpabilité. « Le père des ex-jumeaux souhaitait mourir, mais tout au fond de lui poussait une petite graine insensée, sauvage, résistant à toutes les horreurs vues et subies, une petite graine qui poussait et qui poussait, lui ordonnant de vivre, ou tout au moins de survivre. Survivre. Cette petite graine d’espoir, indestructible, il s’en moquait, la méprisait, la noyait sous des flots d’amertume, et pourtant elle ne cessait de croître, malgré le présent, malgré le passé, malgré le souvenir de l’acte insensé qui lui avait valu que sa chère et tendre ne lui jette plus un regard, ne lui adresse plus une seule parole avant qu’il ne se quittent sur ce quai de gare sans gare à la descente de ce train des horreurs. » Le bûcheron, après avoir résisté aux suppliques de son épouse, va laisser son épouse tenter de sauver cet enfant, de le nourrir, de le cacher aux yeux des occupants. Mais la nasse se referme sur eux avant qu’ils ne parviennent à fuir.
L’épilogue de ce conte aussi terrible que précieux va vous secouer.
Si, comme le rappelle Raphaëlle Leyris dans Le Monde, Jean-Claude Grumberg est «est l’un des auteurs les plus étudiés dans les écoles, pour ses pièces et livres jeunesse», elle nous rappelle aussi «l’arrestation, sous ses yeux, de son père, Zacharie, emmené à Drancy puis déporté par le convoi 49, parti pour Auschwitz le 2 mars 1943». D’où sans doute la force de ce livre d’orphelin et la transcendance qui s’en dégage. Précipitez-vous toutes affaires cessantes chez votre libraire!

La plus précieuse des marchandises
Jean-Claude Grumberg
Éditions du Seuil
Un conte
128 p., 12 €
EAN 9782021414196
Paru le 10/01/2019

Où?
Le roman se déroule vraisemblablement en Allemagne ou Pologne. On y évoque aussi la France et ses camps de rétention.

Quand?
L’action se situe de 1942 aux années d’immédiat après-guerre.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir? Allons…
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (Le billet de Charline Vanhoenacker)
Actualitté (Florent D.)


Jean-Claude Grumberg répond aux questions de Léa Salamé © Production France Inter

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir? Allons…
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui. Pauvre bûcheron, requis à des travaux d’intérêt public – au seul bénéfice des vainqueurs occupant villes, villages, champs et forêts –, c’était donc pauvre bûcheronne qui, de l’aube au crépuscule, arpentait son bois dans l’espoir souvent déçu de pourvoir aux besoins de son maigre foyer.
Fort heureusement – à quelque chose malheur est bon – pauvre bûcheron et pauvre bûcheronne n’avaient pas, eux, d’enfants à nourrir.
Le pauvre bûcheron remerciait le ciel tous les jours de cette grâce. Pauvre bûcheronne s’en lamentait, elle, en secret.
Elle n’avait pas d’enfant à nourrir certes, mais pas non plus d’enfant à chérir. Elle priait donc le ciel, les dieux, le vent, la pluie, les arbres, le soleil même quand ses
rayons perçaient le feuillage illuminant son sous-bois d’une transparence féerique. Elle suppliait ainsi toutes les puissances du ciel et de la nature de bien vouloir lui accorder enfin la grâce de la venue d’un enfant.
Peu à peu, l’âge venant, elle comprit que les puissances célestes, terrestres et féeriques s’étaient toutes liguées avec son bûcheron de mari pour la priver d’enfant.
Elle pria donc désormais pour que cessent au moins le froid et la faim dont elle souffrait du soir au matin, la nuit comme le jour.
Pauvre bûcheron se levait avant l’aube afin de donner tout son temps et toutes ses forces de travail à la construction de bâtiments militaires d’intérêt général et même caporal.
La pauvre bûcheronne, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il règne cette chaleur suffocante dont je vous ai déjà parlé, cette pauvre bûcheronne donc, arpentait son bois en tous sens, recueillant chaque brindille, chaque débris de bois mort, ramassé et rangé comme un trésor oublié et retrouvé. Elle relevait aussi les rares pièges que son bûcheron de mari posait le matin en se rendant à son labeur.
La pauvre bûcheronne, vous en conviendrez, jouissait de peu de distractions. Elle marchait, la faim au ventre, remuant dans sa tête ses vœux qu’elle ne savait plus désormais comment formuler. Elle se contentait d’implorer le ciel de manger, ne serait-ce qu’un jour, à sa faim.
Le bois, son bois, sa forêt, s’étendait large, touffu, indifférent au froid, à la faim, et depuis le début de cette guerre mondiale, des hommes requis, avec des machines puissantes, avaient percé son bois dans sa longueur afin de poser dans cette tranchée des rails et depuis peu, hiver comme été, un train, un train unique passait et repassait sur cette voie unique.
Pauvre bûcheronne aimait voir passer ce train, son train. Elle le regardait avec fièvre, s’imaginait voyager elle aussi, s’arrachant à cette faim, à ce froid, à cette solitude.
Peu à peu elle régla sa vie, son emploi du temps sur les passages du train. Ce n’était pas un train d’aspect souriant. De simples wagons de bois avec une sorte d’unique lucarne garnie de barreaux dont était orné chacun de ces wagons. Mais comme pauvre bûcheronne n’avait jamais vu d’autres trains, celui-ci lui convenait parfaitement, surtout depuis que son époux, répondant à ses questions, avait déclaré d’un ton péremptoire qu’il s’agissait d’un train de marchandises.
Ce mot « marchandises » acheva de conquérir le cœur et d’enflammer l’imagination de la pauvre bûcheronne. «Marchandises»! Un train de marchandises…
Elle voyait désormais ce train débordant de victuailles, de vêtements, d’objets, elle se voyait parcourir ce train, se servir et se rassasier. Peu à peu l’exaltation fit place à un espoir. Un jour, un jour peut-être, demain, ou le surlendemain, ou n’importe quand, le train aura enfin pitié de sa faim et au passage lui fera l’aumône d’une de ses précieuses marchandises. »

Extraits
« Dès qu’il découvrit ce wagon de marchandises – wagon à bestiaux vu la paille au sol –, il sut que leur chance était derrière eux. Jusque-là, de Pithiviers à Drancy, ils avaient eu la chance au moins de ne pas être séparés. Ils avaient vu, hélas, tous les autres, les malchanceux, partir les uns après les autres pour on ne sait où, et eux étaient restés ensemble. Ils devaient, pensait-il, cette grâce à la présence de ses jumeaux chéris, Henri et Rose, Hershele et Rouhrele. »

« Le père des ex-jumeaux souhaitait mourir, mais tout au fond de lui poussait une petite graine insensée, sauvage, résistant à toutes les horreurs vues et subies, une petite graine qui poussait et qui poussait, lui ordonnant de vivre, ou tout au moins de survivre. Survivre. Cette petite graine d’espoir, indestructible, il s’en moquait, la méprisait, la noyait sous des flots d’amertume, et pourtant elle ne cessait de croître, malgré le présent, malgré le passé, malgré le souvenir de l’acte insensé qui lui avait valu que sa chère et tendre ne lui jette plus un regard, ne lui adresse plus une seule parole avant qu’il ne se quittent sur ce quai de gare sans gare à la descente de ce train des horreurs. »

À propos de l’auteur
Jean-Claude Grumberg est l’auteur d’une vingtaine de pièces de théâtre, dont Demain une fenêtre sur rue, Rixe, Les Vacances, Amorphe d’ottenburg, Dreyfus, Chez Pierrot, En r’venant d’Expo, L’Atelier, l’Indien sous Babylone, Zone libre, L’Enfant do, Rêver peut-être. Il est aussi l’auteur de Marie des grenouilles, pièce de théâtre pour la jeunesse créée en 2003 par Lisa Wurmser. L’ensemble de son œuvre théâtrale est disponible aux éditions Actes Sud/Papiers qui ont également publié un recueil de ses pièces en un acte aux éditions Babel.
Il a reçu le prix du Syndicat de la critique, le prix de la SACD, et le prix Plaisir du théâtre pour Dreyfus, le prix du Syndicat de la critique, le grand prix de la Ville de Paris et le prix Ibsen et le Molière pour L’Atelier, ainsi que le Molière du meilleur auteur et le prix du théâtre de l’Académie française pour Zone libre et le Grand Prix de la SACD 1999 pour l’ensemble de son œuvre. Rixe, créé en 1968 à Amiens dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, est présenté en 1971 à la Comédie-Française dans le cadre du cycle Auteurs nouveaux dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon, avant d’être repris en en 1982 au Petit-Odéon. Au même programme figure Les Vacances dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. Amorphe d’Ottenburg est créé en 1971 au Théâtre National de l’Odéon par les Comédiens-français, dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon et entre au répertoire de la Comédie-française en 2000 dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes. Sa dernière pièce L’Enfant do a été créée en 2002 au théâtre Hébertot dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes.
Outre l’adaptation de La Nuit tous les chats sont gris (Babel /Actes Sud), qu’il a lui-même adapté pour le théâtre, il a également adapté Le Chat botté de Ludwig Tieck, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (Molière de la meilleure adaptation), Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, et Encore une histoire d’amour de Tom Kempinski (Molière de la meilleure adaptation) et Conversation avec mon père d’Herb Gardner. (Source : Éditions du Seuil)
Site Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Claude_Grumberg

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Saltimbanques

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En deux mots:
Nathan revient chez lui pour l’enterrement de son frère Gabriel, mort à 18 ans d’un accident de voiture. En se rapprochant des personnes côtoyées par le défunt, il va essayer de comprendre comment il a mené sa vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Jongler avec sa vie

En suivant la troupe de Saltimbanques dont faisait partie son frère disparu, le narrateur du premier roman de François Pieretti va essayer de découvrir quel homme il était devenu. Et peut-être se dévoiler lui-même.

Un beau jour, le narrateur de ce sombre roman a décidé de partir, de quitter ses parents et son jeune frère, de laisser derrière lui sa maison de l’ouest de la France. Quelques affaires dans un sac, direction Paris. Le hasard et la chance lui offrent des petits boulots avant qu’il ne finisse par trouver une place de manutentionnaire dans une entreprise qui «recycle» les livres.
S’il reprend le volant de sa voiture bien usée et retourne chez lui pour quelques jours, c’est qu’il doit enterrer son frère qu’il n’a guère connu puisqu’il avait huit ans au moment de son départ. Dix ans plus tard, il succombe après un accident de la route.
Sur le chemin, il a été tenté de suivre la fille de la station-service de l’aire d’autoroute, mais il a finalement choisi de continuer la route. L’occasion est passée, comme les gros nuages dans le ciel. Un temps d’enterrement et une ambiance aussi froide que l’accueil qui lui est réservé. Certes, son père a toujours été un taiseux. Et si sa mère le serre fort contre elle, c’est avec toute la tristesse du monde. Il se fait alors la réflexion qu’ils auraient peut-être préférés le voir à la place de Gabriel.
Lors de la cérémonie funèbre, il ne reconnaît quasi personne parmi les gens venus saluer le jeune homme pour son ultime voyage. Un groupe de jeunes l’invite à le suivre. Sans doute la troupe que fréquentait son frère. Mais il préfère rentrer…
À moins qu’Appoline ne le fasse changer d’avis. La jeune fille qu’il a recroisé dans la cour de l’école, où les résultats du bac sont affichés – Gabriel a été admis -, et les quelques phrases échangées lui donnent l’espoir d’en apprendre un peu plus sur son frère. «Il fallait que je parte à la recherche de Gabriel. Tout sauf cette vision floue de l’enfant frondeur qu’il n’était plus depuis bien longtemps.»
François Pieretti a habilement agencé son roman, en nous faisant découvrir par petites touches les points communs entre ses deux frères qui ont tant de choses en commun. Nathan va suivre la troupe de jongleurs avec laquelle son frère entendait s’émanciper du cocon familial, va se rapprocher de celle dont Gabriel était amoureux… Un mimétisme qui soulève aussi des questions. Peut-on construire une vie sur les traces d’un autre? Quelle est la vraie personnalité de Nathan? L’épilogue de ce roman introspectif apportera peut-être les réponses. À vous de le découvrir…

Saltimbanques
François Pieretti
Éditions Viviane Hamy
Roman
240 p., 18 €
EAN 9791097417215
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis dans l’Ouest.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plusieurs années auparavant, j’avais suivi mon père sur un long trajet, vers Clermont-Ferrand. Parfois il me laissait tenir le volant sur les quatre voies vides du Sud-Ouest, de longs parcours, la lande entrecoupée seulement de scieries et de garages désolés, au loin. Je conduisais de la main gauche, ma mère ne savait pas que j’étais monté devant. C’était irresponsable de sa part, mais la transgression alliée à l’excitation de la route me donnait l’impression d’être adulte, pour quelques kilomètres. Mon père en profitait pour se rouler de fines cigarettes qu’il tenait entre le pouce, l’index et le majeur. Sa langue passait deux fois sur la mince bande de colle. Il venait d’une génération qui ne s’arrêtait pas toutes les deux heures pour faire des pauses et voyageait souvent de nuit. J’avais un jour vu le comparatif d’un crash-test entre deux voitures, l’une datant des années quatre-vingt-dix et l’autre actuelle. Mon frère et sa vieille Renault n’avaient eu aucune chance. »
« J’ai voulu écrire l’histoire d’un homme qui court derrière un fantôme. Le narrateur se glisse dans les pas de son frère, fréquente ses amis jongleurs et tente de se fondre dans le souvenir de l’adolescent disparu, mais il n’assiste qu’aux derniers instants de beauté d’un groupe, celui des saltimbanques, voué à se dissoudre. Il y gagne pourtant des compagnons de cordée. Pour le reste, ce sont tout autant des rencontres que des instants captés au hasard de ces dernières années, ainsi que les images qui surnagent en permanence dans mon cerveau: à mon très humble niveau, j’ai été influencé par les constats brutaux et directs de Jim Harrison tout autant que par le brouillard d’enfant perdu de Patrick Modiano. » François Pieretti

Les critiques
Babelio
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Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Quatre sans Quatre
Le Journal du Centre (Rémi Bonnet)
Blog Sans connivence

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. Il s’est passé trois ans avant que je revoie mon père et nous ne nous sommes plus jamais adressé la parole, à part quelques brèves mondanités qui ne servaient qu’à épargner à un public désolé notre méfiance mutuelle. À cette époque, Gabriel avait décidé de ne plus me voir : il s’arrangeait toujours pour être sorti lorsque je venais rendre de courtes visites à ma mère. Elle ouvrait la porte et son sourire gêné me suffisait pour comprendre. Nous nous sommes croisés, une fois. Il devait avoir quinze ou seize ans, je sortais de la maison. À ma vue, il s’était immobilisé et j’avais senti son regard me traverser de part en part. Il n’avait pas bougé. J’avais levé une main timide pour le saluer, sans résultat. Je n’avais pas cherché à lui adresser la parole. C’est sans doute la dernière image que j’ai de lui : un adolescent immobile, me fixant de ses yeux grands ouverts, prêt à fuir au moindre mouvement. Il avait déjà rejoint sa troupe de saltimbanques alors, tentait de se faire pousser la barbe. Certains soirs, à ce que m’avait dit ma mère au téléphone, le groupe faisait de grands spectacles de feu dans les localités alentour, pour les fêtes de village.
Je n’avais pas croisé de jongleurs pendant mon adolescence, mais c’était peut-être que je ne les cherchais pas encore. J’ai rassemblé mes affaires éparses et les ai fourrées dans un vieux sac de voyage que je m’obstinais à garder depuis des années. Je ne quittais rien d’important. Quelques connaissances qui oubliaient de rappeler, d’autres qui ne rappelleraient pas. J’étais parti à la mauvaise époque, et je n’avais jamais su m’accrocher au point de faire fonctionner ce mécanisme de fraternité qui liait certaines personnes entre elles. Mes amis d’enfance avaient grandi, m’en avaient voulu lorsque j’étais parti et puis m’avaient oublié, s’étaient mariés et avaient fait des enfants. Aujourd’hui, mon nom ne leur évoquait plus rien, tout au plus amenait-il à leurs lèvres le sourire indulgent qu’on a au souvenir d’années honteuses. C’était il y a bien longtemps. J’étais devenu leur « Comment s’appelait-il? ».
À vingt-huit ans, j’avais achevé sans briller des études qui ne me servaient à rien et vivais depuis de petits boulots dont je ne retirais aucune satisfaction personnelle, tout au plus un rectangle de papier blanc où était inscrite une somme ridicule, à chaque fin de mois. Je me regardais vieillir. À mon départ du domicile familial, je n’avais aucun plan fixe. Le fantasme de partir en Bretagne, une fois l’argent amassé, d’y louer une maison, mais la capitale ne m’avait pas apporté plus de réponses, juste une lenteur propre aux vies qu’on a du mal à bouleverser. J’avais choisi un job au hasard, pour une grande chaîne de librairies qui reprenait les livres d’occasion. Lorsque j’étais venu la première fois, les bras chargés de deux sacs à écouler, j’avais observé le manège des manutentionnaires et je m’étais dit qu’il y avait peut-être là un travail à prendre, en attendant. Il fallait que je paye mon titre de transport et je n’avais plus d’argent.
Je n’avais pas lu les grands volumes sur l’Égypte et les pharaons qu’on m’avait offerts, plus jeune, sans me connaître. Je n’avais pas fait de sentiment. Le tout m’avait rapporté une soixantaine d’euros, pas même assez pour me payer la carte, mais j’avais attendu la fin de journée assis sur un banc, et, lorsque le patron était sorti, j’étais allé lui parler. J’étais surpris qu’il m’engage : il m’avait confié plus tard que j’étais tombé au bon moment, qu’un de ses gars était parti le matin même et que je lui évitais les entretiens d’embauche, qu’il détestait. Nous nous étions pris d’affection avec le temps, comme j’avais fini par saluer et connaître les hommes et femmes noirs qui traînaient avec leur camionnette devant le magasin et récupéraient en dernière chance les ouvrages que nous refusions aux clients. Ils les démarchaient à leur sortie de la boutique, leur assuraient que les livres partiraient pour les enfants en Afrique, et les clients, bien contents de se débarrasser du poids mort, ne posaient pas de questions. Le prix du papier au kilo était dérisoire, mais ça faisait un peu d’argent: tout partait à la broyeuse. Je suis passé voir Solal, mon patron, à la boutique, dans l’après-midi, et lui ai expliqué la situation. J’avais des jours à poser et il n’a pas bronché.
J’ai roulé cinq heures durant vers le Sud-Ouest et ne me suis arrêté qu’à la nuit tombante, sur une aire de service moribonde. Il faisait froid, une fois le soleil passé derrière les bâtiments. Je suis resté un moment sans bouger, au volant. Devant le pare-chocs, quelques lapins de garenne étaient sortis de leur trou et s’agitaient sur le talus. Je les ai klaxonnés du poing, et, en une seconde, me suis retrouvé seul. Dans mon rétroviseur, la porte de la station s’est ouverte et une jeune fille apparut. Elle portait un uniforme rouge et une casquette assortie, à l’arrière de laquelle elle avait glissé sa queue-de-cheval comme une réminiscence de cour d’école. Elle venait à ma rencontre, probablement convaincue par le Klaxon d’un désir d’assistance. »

Extrait
« À la fin, tout était prétexte à échauffourée. La moindre discussion, la moindre prise de position, la moindre opinion. Le malaise qui nous séparait était profond: il avait fallu du temps et de la distance pour que mon père accepte de me reparler, plus de temps et de distance encore pour que j’accepte de revenir, pour l’amour de ma mère. J’avais loué une chambre de bonne à Paris. Ils n’ont jamais appris l’enfer qu’avait été mon installation dans la capitale, tout drapé que j’étais dans mon orgueil imbécile. »

À propos de l’auteur
Né en 1991, François Pieretti a grandi dans un petit village entouré de champs et de bois, au fin fond de la Seine-et-Marne. Miraculeusement diplômé grâce à de nombreux stratagèmes ayant peu à voir avec l’apprentissage, il est surtout fier de son permis qui lui permet de se balader où il veut. Il aime les voix de radio tard le soir ou tôt le matin, les villes de petite taille, les rivières, observer les gens dans leur vie quotidienne, lire les romans de Jim Harrison, Julien Gracq, Patrick Modiano, Gabriel García Márquez ou Paul Auster, et passer de longs moments avec les chiens des autres, en attendant le sien. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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Pleurer des rivières

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En deux mots:
Franck et Mériem forment un joli couple, mais ils ont de la peine à subvenir aux besoins de leurs sept enfants. Julien et Séverine forment aussi un joli couple, mais même leur fortune ne leur permet pas d’avoir un enfant. Le jour où Mériem tombe à nouveau enceinte s’esquisse une solution qui pourrait aider les deux couples…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La mère, l’enfant et la loi

En racontant l’histoire d’un couple de gitans qui échange son enfant contre un camion, Alain Jaspard relate bien plus qu’un fait divers. Il explore la famille, la filiation, les liens du sang et du cœur. Vertigineux!

C’est lors du pèlerinage aux Saintes-Maries-de-la-Mer que Franck rencontre Mériem. Les deux adolescents découvrent l’amour à la plage, la force du désir et le plaisir sous les caresses du soleil, le chant des oiseaux et ceux de leur grande famille, celle des gitans rassemblés autour du feu au milieu des caravanes. Sans autre forme de procès, le jour de ses quinze ans Mériem épouse Franck, qui n’est guère plus âgé, dans une petite église de Marseille. Quelques semaines plus tard, elle met au monde son premier enfant.
Le jeune couple reprend la route et rejoint la banlieue parisienne où Franck travaille dans le bâtiment, se faisant embaucher sur les chantiers, même s’il préfère récupérer la ferraille avec ses amis. Ce n’est pas de tout repos, mais cela permet de nourrir la famille qui ne cesse de s’agrandir. Car si Franck est un chaud lapin, Mériem n’est pas en reste. N’ayant recours à aucun moyen de contraception et ne voulant pas entendre parler d’IVG, elle va mettre au monde sept enfants.
« Nourrir toutes ces bouches était devenu harassant, Franck s’épuisait au boulot, sans râler, du courage à revendre, quand fallait y aller il y allait, avec Sammy ou sans Sammy, le campement le trouvait aussi vaillant au plumard qu’au boulot, on le respectait. Quant à Mériem, elle se serait bien passée de toutes ces grossesses, ces vergetures, ces hanches en cruche, ce ventre flasque, mais elle aimait ses mômes, louve en furie pour qui lèverait une main sur eux… »
Aussi, et même si c’est à contrecœur, il accepte de suivre Sammy qui lui propose un «coup sûr», voler plusieurs tonnes de cuivre sous la forme de câbles servant à alimenter le plateau de tournage d’un film. L’opération va être un fiasco et ils vont se retrouver en prison.
C’est là que Franck va croiser la route de Julien, avocat commis d’office. Ce dernier va réussir à obtenir la relaxe de Franck et à faire condamner ses acolytes en sursis à des peines mineures. Leur relation pourrait s’arrêter là. Sauf que Séverine, l’épouse de Julien, n’arrive pas à avoir d’enfant. Ils ont pourtant tout essayé. Mériem, quant à elle, est plutôt gênée d’annoncer qu’elle est à nouveau enceinte…
Et si Mériem donnait son fils à Séverine, cela arrangerait tout le monde.
Alain Jaspard construit très subtilement son roman, faisant de cette proposition une sorte d’évidence qui va finir à s’imposer à tous. Séverine et Mériem se lient d’amitié, Julien ôtera une grande épine du pied à Franck en lui offrant un nouveau camion, le scénario de l’échange se construit un peu comme les livres pour enfants que dessine Séverine, avec l’idée de rendre sympathiques les animaux qui ne le sont pas à priori.
Mériem tente de cacher son ventre qui grossit tandis que Séverine fait grossir artificiellement le sien. Tous les protagonistes étant d’accord sur les termes de l’échange, il n’y a aucun souci à se faire. Sauf que…
L’épilogue de ce premier roman, qui ferait sans doute un excellent film, vous réserve encore quelques rebondissements. Mais il va surtout vous plonger dans des abîmes de réflexion sur ce qui fait une famille, combien sont intangibles les liens du sang ou encore sur le destin offert aux enfants «bien nés» par rapport à ceux dont les parents sont marginaux. L’auteur laisse à chacun d’entre nous la liberté de s’indigner ou de se féliciter. C’est aussi en cela qu’il est grand.

Pleurer des rivières
Alain Jaspard
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782350874746
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et dans la région parisienne, à Colombes, Bagneux, Argenteuil, Pontoise, Nanterre, Sainte-Geneviève-des-Bois, Fleury-Mérogis ou encore Montreuil. On y évoque aussi le sud de la France, d’Aix-en-Provence à Manosque, en passant par Quinson, Saint-Martin-de-Brômes ou Riez-la-Romaine ainsi que les Saintes-Maries-de-la-Mer et Marseille.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Enfreindre la loi peut se révéler fatal. Julien, brillant avocat, le sait mieux que personne. Pourtant, lorsqu’il parvient à obtenir la relaxe de son client, Franck, un Gitan d’Argenteuil, il n’imagine pas que leurs épouses respectives vont les entraîner dans une folle aventure. Pour les deux jeunes femmes, complices inattendues, une seule question se pose: quand on fait le bien, où est le mal?
Pleurer des rivières donne voix et chair à ceux que l’on n’entend plus, remisés à l’écart des consciences. Sans misérabilisme, ce roman rythmé, incisif, explore les clivages qui défigurent la société. Loin de s’engouffrer dans une dénonciation au vitriol, Alain Jaspard éclaire les multiples visages de la détresse et porte sur les êtres un regard plein d’indulgence.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Actualitté (Clémence Holstein)
Page des libraires (Françoise Gaucher, Librairie Le coin des livres, Davézieux)
Blog Agoravox (Jean-François Chalot)


Héloïse d’Ormesson et Alain Jaspard présentent Pleurer des rivières © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Il la couvrait de baisers, arrachait son fichu, dénouait sa natte, une cascade de boucles fauves dégringolait en ribambelles sur son dos, le vent s’en mêlait, chaleureux. Il l’allongea sur un lit de sable et d’herbes du printemps, il releva sa longue jupe orangée, découvrit ses seins, deux minuscules tétons roses, son ventre, ses cuisses, c’était la première fois qu’il voyait tant de beauté. Elle souleva ses reins, il enleva sa culotte, parcourut de ses lèvres sa peau blanche, elle souriait, elle attendait. Quand il la pénétra avec une tendresse maladroite elle eut mal, elle poussa un cri. Il se figea mais ce fut elle qui appuya sur ses fesses pour qu’il continue son va-et-vient, petit à petit elle sentit son corps s’emplir de douceur, elle fut submergée, comme noyée de plaisir, son souffle se mua en gémissements. Il jouit vite, trop vite, dans un long râle. Pas elle.
Il se laissa rouler sur le dos, elle l’embrassa. Ils restèrent immobiles et muets un long moment, des bouffées de guitare parvenaient du campement, des oiseaux sifflaient dans le marais, le soleil se faufilait au travers du bouquet de tamaris faisant danser des taches claires sur leur peau. Elle toucha son sexe humide, visqueux, sa main était rouge de sang.
Toute sa vie elle s’en souviendrait: il ramassa sa culotte blanche et se dirigea vers le marais, elle le regardait marcher les fesses à l’air, elle riait. Il rinça sa bite dans l’eau saumâtre puis trempa la culotte, revint vers elle et s’en servant de linge lava son ventre, son cul, sa chatte. Et il lécha son ventre, salé, frais.
Ils rêvèrent un moment. Très loin, des Gitans venus d’Andalousie chantaient de courtes phrases musicales implorantes qu’ils appellent des saetas, flèches décochées vers une madone de plâtre peint surgie des flots de la Méditerranée – ce «chant profond» déchirant de mysticisme, mélange de cultures de réprouvés Berbères, Juifs, Nègres des négriers de Cadix, ravalés par la rapacité populaire au rang de nomades voleurs de poules et diseuses de bonne aventure, qui fit passer un tremblement de désir dans le dos de Mériem.
C’est elle qui recommença. Elle voulait connaître ce sexe dur de l’homme qui l’avait déflorée, elle se pencha sur lui, contempla cette drôle de chose toute molle, s’en amusa, la caressa, la prit dans sa bouche, l’amour ça s’apprend vite, la chose molle au goût salé devint vite très dure, elle rit encore, fière de son pouvoir. Il voulut voir son cul, elle se mit sur le ventre, il submergea cette croupe laiteuse de baisers, le cœur battant la chamade, il la prit comme ça, à quatre pattes, sa joue dans le sable, les mains crispées sur des touffes d’herbe, dans le tintamarre d’une multitude multicolore de colliers, de boucles, de bracelets de pacotille. Haletants, gémissants. Là elle jouit.
La fête dura deux semaines, le temps du pèlerinage. Chaque jour ils retrouvaient leur bouquet de tamaris, leur lit de sable, ils l’avaient attendri en le couvrant de brassées d’herbe sèche. C’était encore des enfants, leurs jouets c’était leur corps, leurs jeux étaient érotiques, il y avait le soleil, le marais, les oiseaux, les guitares, les chants. Ce serait les plus beaux jours de leur vie.
On les maria le jour de ses quinze ans, lui n’en avait guère plus, à la va-vite, dans une petite église de Marseille. Quelques semaines plus tard, elle mit au monde son premier enfant. »

Extrait
« Il y a au moins trois ou quatre mille euros à se faire.
Franck n’est pas chaud. Des petits larcins bien sûr, de temps en temps ça lui arrive, mais là, c’est trop gros, trop dangereux. C’est re-niet.
Le malheur avec Franck, c’est son sens de l’amitié, dire non à un pote, il a du mal. Il faut bien dire aussi qu’il n’a pas les moyens de faire travailler Sammy. Sammy qui a fini par dégotter un moteur pour le Mercedes, un bon moteur, une super affaire, chez un casseur sérieux de Vitry. Mais pas donné. Avec l’argent du cuivre, il pourrait se le payer et retourner à la ferraille.
Franck, tout ça, ça le perturbe, ça l’empêche de dormir, ça le tourneboule.
Sammy le sent bien, qui remet ça, un coup en or, aucun risque, pour venir en aide à un ami, un vrai pote.
Et c’est ainsi qu’un beau matin les voilà tapis sur une petite butte à surveiller à la jumelle un château où fourmillent des comédiens, des techniciens, par un beau soleil du printemps. »

À propos de l’auteur
Né en 1940, Alain Jaspard est réalisateur. Il a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari. Pleurer des rivières est son premier roman. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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La ferme du bout du monde

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En deux mots:
Au soir de sa vie, il est temps de solder quelques comptes. Dans la ferme familiale des Cornouailles un secret de famille vieux de quelque soixante-dix ans va resurgir, forçant tous les protagonistes à se pencher sur leur passé. Émotions garanties.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

La ferme du bout du monde
Sarah Vaughan
Éditions Préludes
Roman
traduit de l’anglais par Alice Delarbre
448 p., 16,90 €
EAN : 9782253107866
Paru en avril 2017

Où?
Le roman se déroule en Grande-Bretagne, principalement en Cornouailles, du côté de Skylark, Trecothan, Bathpool, Slipperhill, Rilla Mill, Upton Cross mais aussi en partie à Londres. Des voyages à Istanbul, Barcelone, Reykjavik et Paris sont aussi évoqués.

Quand?
L’action se situe sur deux périodes, dans les années quarante, durant la Seconde Guerre mondiale et en 2014.

Ce qu’en dit l’éditeur
Cornouailles, une ferme isolée au sommet d’une falaise. Battus par les vents de la lande et les embruns, ses murs abritent depuis trois générations une famille… et ses secrets.1939. Will et Alice trouvent refuge auprès de Maggie, la fille du fermier. Ils vivent une enfance protégée des ravages de la guerre. Jusqu’à cet été 1943 qui bouleverse leur destin. Été 2014. La jeune Lucy, trompée par son mari, rejoint la ferme de sa grand-mère Maggie. Mais rien ne l’a préparée à ce qu’elle y découvrira. Deux étés, séparés par un drame inavouable. Peut-on tout réparer soixante-dix ans plus tard ? Après le succès de La Meilleure d’entre nous, Sarah Vaughan revient avec un roman vibrant. Destinées prises dans les tourments de la Seconde Guerre mondiale, enfant disparu, paysages envoûtants de la Cornouailles, La Ferme du bout du monde a tout pour séduire les lecteurs de L’Île des oubliés, d’Une vie entre deux océans et de La Mémoire des embruns.

Ce que j’en pense
Une ferme au bord d’une falaise en Cornouailles. L’endroit a beau être au «bout du monde», il n’en est pas moins le point d’ancrage de la famille Petherick, le lieu où chaque génération a grandi, découvert le monde, amassé ses premiers souvenirs, avant de s’en éloigner au fil des ans. En 2014, l’année choisie par Sarah Vaughan pour situer ce roman, la situation de l’exploitation n’est guère florissante. Aux mauvaises récoltes viennent s’ajouter un matériel vieillissant que l’aménagement d’un gîte pour touristes ne vient pas compenser. Pour Maggie il n’est cependant pas question de suivre le conseil de son fils qui imagine de transformer l’endroit en complexe touristique e ne conserver qu’un corps de ferme pour la famille. Sa petite-fille Lucy, qui est partie pour Londres est du même avis, même si elle se rend compte que d’un point de vue financier, l’affaire pourrait être bien plus intéressante que de se battre pour la survie de l’activité agricole. C’est que pour les deux femmes, l’aspect sentimental prime sur l’aspect financier. Lucy vient se réfugier du côté de Skylark, car vient de découvrir que son mari la trompe et a besoin de faire le point. Maggie est pour sa part férocement attachée à cet endroit, car elle y espère toujours une visite. Celle d’un enfant qu’on lui a arraché des bras.
Avec le sens de la construction dramatique qui avait déjà fait merveille dans La meilleure d’entre nous, Sarah Vaughan va alors alterner les épisodes de 2014 et ceux de 1943. Alors que la Seconde guerre mondiale a posé sa chape de plomb sur l’Angleterre, ce coin de Cornouailles semble préservé, même si les bombardiers survolent régulièrement le ciel. Will et Alice trouvent refuge dans la ferme. Il est beau et tombe immédiatement sous le charme de Maggie. Les jeunes gens, chaperonnés par Alice, vont comprendre qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Avec la fougue et l’insouciance de leur jeunesse, ils vont vivre leur passion en profitant de chaque minute d’intimité, car Will doit rejoindre les troupes combattantes et part pour Londres. Mais à ce déchirement vient s’ajouter un terrible drame. Maggie est enceinte et son enfant est tout sauf bienvenu. À sa naissance, sa mère lui arrache la bébé des mains pour le confier au vétérinaire, avec mission de lui trouver une famille d’accueil. Maggie va alors tenter de joindre Will, de retrouver leur enfant.
La quête va durer soixante-dix ans. Maggie, qui sent qu’elle n’a plus longtemps à vivre, va finir par confier son secret. Alice et Lucy vont tenter de reconstituer le destin de ce garçon. Mais par quel miracle pourraient-elles réussir là où Maggie n’a pas réussi malgré des décennies de recherches et d’efforts ? C’est tout l’enjeu de ce roman superbement bien mené, aux personnages bien campés et qui vous fera passer par de fortes émotions.

Autres critiques
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Les premières pages du livre

Extrait
« Deux heures plus tard, Lucy troquait la sécurité de l’hôpital où elle travaillait depuis cinq ans contre l’anonymat d’une rue fréquentée de Londres : plus de badge ni de blouse, ses compétences d’infirmière remises en cause, suspendues au verdict d’un médecin du travail. La chaleur de la fin juin, redoublée par les gaz d’échappement, l’étouffait et elle s’est sentie débordée. Elle n’avait plus de métier. Plus de mari. Qui était-elle… et que faisait-elle ici ? »

À propos de l’auteur
Après des études d’anglais à Oxford, Sarah Vaughan s’est consacrée au journalisme. Elle a travaillé pendant onze ans au Guardian avant de publier La Meilleure d’entre nous, son premier roman. Elle vit près de Cambridge avec son époux et leurs deux jeunes enfants. (Source : Éditions Préludes)

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