Grand Platinum

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après la mort de son père, Louise veut sauver un bien curieux héritage, les carpes exceptionnelles que les éleveurs japonais lui ont offert et qu’il a réparties dans des bassins parisiens. Avec son frère et des connaissances, elle organise une opération commando.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Opération commando pour sauver les carpes

Pour ses débuts en littérature Anthony van den Bossche a trouvé une manière très originale de rendre hommage à un père disparu, en partant sur les traces des carpes des bassins parisiens.

Louise est une trentenaire qui gère sa vie comme son agence de communication, sans temps morts. Traversant Paris pour aller d’un rendez-vous à un autre, elle tente de convaincre Stan, son principal client, de ne pas renoncer une nouvelle fois à un projet. Il faut dire que ce designer, après avoir été adulé, a désormais l’humeur exécrable. Il ne parvient plus à imposer ses créations, à tenir une ligne, à tenir les délais. Alors Louise tente de rattraper le coup.
Son père venant de décéder, elle s’arroge une autre mission, tenter de trouver un abri à sa collection secrète, les carpes japonaises disséminées dans plusieurs plans d’eau parisiens. Avec l’aide d’Ernesto, son jardinier bien décidé à retourner à Montauban, elle imagine pouvoir repêcher ces Koï qui valent des fortunes. La mare du Grand-Palais devant leur servir de refuge. Les choses vont encore se compliquer lorsqu’elle découvre que Saïto, un spécimen rare avec des «émaux éclatants déposés en miroir sur son dos», a été vendu à un habitant de l’île Saint-Louis. Se faisant passer pour une rédactrice du Figaro Madame, elle parviendra à le localiser au sommet d’un immeuble, dans un bassin qui offre une vue imprenable sur Notre-Dame.
Mais il lui faut aussi mettre la main sur son frère qui ne répond pas à ses appels. Essayant de se faire une place dans le milieu du cinéma, ce dernier a dû constater combien cet univers pouvait être impitoyable et s’il conserve l’espoir de percer, tente de cacher sa déprime.
Avec la disparition de leur père, ils ne se retrouvent plus pour leur rituel hebdomadaire, la séance au hammam de la Grande Mosquée, purificatrice et relaxante, précédant le repas chez Fabrice l’écailler. En revanche, elle se souvient que son frère va toutes les semaines nager à la piscine d’Auteuil. C’est là qu’elle parviendra, après quelques longueurs complices, à lui demander de l’aider à rassembler les carpes. En quelques heures, l’expédition commando est planifiée. En une nuit, il faudra récupérer les carpes et les rapatrier dans le grand bassin avant de faire de même pour Saïto.
Bien entendu, le plan ne va pas se dérouler exactement comme prévu. Mais je vous laisse découvrir les aléas de cette pêche peu commune.
La légende imaginée par Anthony van den Bossche va nous faire découvrir comment les Japonais sont parvenus à élever des carpes extraordinaires et comment, malgré l’interdiction de les exporter, le père de Louise a pu, année après année, collectionner quelques superbes spécimens. Mais ce premier roman est aussi et avant tout, l’occasion de rendre hommage à un père disparu. Car elle se retrouve dans cet héritage si particulier, derrière le mensonge tacite de son géniteur. «Cet enchaînement de non-dits, dont elle avait fait sa vie, elle aussi, avec ses clients qui voulaient croire au pouvoir magique de l’attachée de presse et raconter avec elle des «histoires» aux journalistes compréhensifs, impatients de les colporter à des lecteurs volontairement crédules. La vérité était l’affaire des romans.»

Grand Platinum
Anthony van den Bossche
Éditions du Seuil
Premier roman
160 p., 16 €
EAN 9782021469165
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. Mais on y évoque aussi le Morvan, Montauban et des voyages à Milan et au Japon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Louise a fondé une petite agence de communication. Elle est jeune et démarre une brillante carrière, malgré les aléas du métier, liés en particulier à son fantasque et principal client, un célèbre designer , Stan. Elle doit aussi jongler avec les fantasmes déconcertants de son amant, Vincent. Mais elle a autre chose en tête : des carpes. De splendides carpes japonaises, des Koï. Celles que son père, récemment décédé, avait réunies au cours de sa vie, en une improbable collection dispersée dans plusieurs plans d’eau de Paris. Avec son frère, elle doit ainsi assumer un étrange et précieux héritage.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Mémo Émoi 
Blog La bibliothèque de Marjorie 

Les premières pages du livre
« Louise traversa le Palais-Royal, énumérant ce qu’elle pouvait repousser au lendemain : ne pas écrire le communiqué Morel, ne pas aller chercher le chèque chez Emmanuel, ne pas aller au bureau en fin d’après-midi. Elle quitta la symétrie sans surprise du jardin à la française, puis ralentit devant la terrasse du Nemours, distraite par un couple de voyageurs entamant une carafe de vin au petit déjeuner, sans égard pour le fuseau horaire local. Elle attrapa la rue Saint-Honoré et força le pas vers le seul rendez-vous qu’elle ne pouvait annuler, face au Ritz, au dernier étage d’un hôtel particulier où s’empilaient joailliers et banquiers d’affaires. Qui avait envie d’habiter un endroit pareil ? À part Stan ? Quelques cartons encombraient le palier. Louise ouvrit la porte sur un étrange silence un jour d’emménagement. Afin d’alléger les charges du studio, Stan s’était résolu à accueillir « temporairement » ses cinq derniers salariés chez lui. Un assistant, une comptable et trois designers s’installaient dans le vaste salon, reléguant la star dans sa chambre. Elle croisa le regard de Paul, Il est là, confirma l’assistant d’un coup de tête, puis elle vit les visages congestionnés de l’équipe, dont la bonne humeur venait d’être soufflée par une colère du patron. Louise inspira. Parler la première, ne pas se laisser entraîner dans une séance de conception sans queue ni tête, finir le dossier Caville, caler la conférence de presse et encaisser les honoraires en retard.
Elle poussa la porte, Stan la cueillit avant qu’elle n’ouvre la bouche :
– Salut, professeure Xavier. Tu es en avance, on avait dit neuf heures et demie.
– Bonjour, Stan. J’avais noté neuf heures. Peu importe… Donc aujourd’hui on se fait un petit jeu de questions-réponses, je dois finir le dossier de presse Caville. Je pars à Milan après-demain rencontrer la nouvelle rédactrice en chef du T Mag pour son cocktail d’ouverture. (Puis, sans respirer 🙂 Tu as passé un bon week-end ? J’imagine que c’est un peu contraignant, cette histoire de déménagement. On se met où ?
Il écoutait en battant l’air du front comme un monteur de cinéma équipé de ciseaux imaginaires, obsédé par les blancs, prêt à tailler dans les dialogues.
– On avait dit neuf heures et demie, reprit-il. On ne cale rien pour l’instant, j’ai dit à Caville d’aller se faire foutre, les protos étaient pourris ; ce débile de Raynard n’a encore rien compris, et maintenant il me parle d’un bouchon recyclable ! Du design pensé pour être mis à la poubelle… quelle ambition ! Je ne veux plus parler à ces crétins du marketing. (Il dégagea sèchement la mèche noire qui lui barrait l’œil.) Assieds-toi, j’ai une idée de dingue. Écoute : on va installer une collection d’art contemporain dans un jet. Un musée dans les airs. Un avion pour cinq six personnes. Un musée privé qui fera des allers-retours Paris-New York, tu vois la puissance du truc ?! (Ses pupilles voilées par le mauvais sommeil brisaient la douceur asiatique de son regard.) On va démarcher les Saoudiens : j’ai rencontré un type ce week-end sur la place, il a accès à la famille royale, je te le présenterai. Vas-y, prends des notes, je te raconte.
Il alluma une cigarette, souriant de sa diversion, certain d’embarquer une fois de plus son interlocutrice loin des problèmes qu’il venait lui-même de créer. Depuis des mois, chaque idée de Stan était un caprice tracé dans la fumée, dont l’archivage était confié à Louise. Elle ravala son exaspération et s’assit au pied du lit avec un sourire blanc.
– Stan, tu as dit au seul client qui te doit encore de l’argent d’aller se faire foutre ? C’est le huitième prototype ; ils ne peuvent pas se tromper à chaque fois !
Il allait et venait de la terrasse à la chambre, attendant de s’approprier à nouveau la conversation.
– Stan, tu ne veux pas finir ce flacon ?
– Si, on va le finir, mais ils sont nuls ! Et je me fous de Caville. Ils ont besoin de moi, pas l’inverse. On va faire un coup énorme avec les Saoudiens. Je te parle de plusieurs millions ! Je te raconte…
– Stan, je ne veux pas plusieurs millions dans deux ans, coupa Louise, je veux mes honoraires le mois prochain.
Elle contint sa colère pour reprendre plus doucement :
– Il faut que je file. Tu vas prendre ton téléphone, rattraper le coup avec Raynard ; on se voit à mon retour.
Il tournait autour d’elle comme un vison en cage, démangé par la frustration, les bras plaqués au corps pour éviter les meubles, tandis que son visage dodelinait pour dire non à l’évidence. Elle quitta la chambre, fit une moue dépitée en direction de Paul, dessina d’un doigt « On s’appelle plus tard » et prit l’escalier pour défouler son agacement. Dehors, elle prévint le bureau : « On ne cale pas la conférence Caville, oui, je sais, les honoraires vont avoir du retard, on va se débrouiller, je passe demain. »
Elle traversa la place de la Madeleine, longea l’ambassade américaine, avala une bouffée d’air minéral et se calma. Stan la rappellerait dans deux heures ou dans deux jours pour continuer la discussion comme si de rien n’était. L’ego de ses clients avait beau être la matière première dont elle vivait depuis dix ans, chaque caprice, chaque revirement, chaque facture impayée était désormais un coup de pique qui l’obligeait à baisser la tête et sapait un peu plus son amour-propre. Elle laissa la Concorde derrière elle, se mit dans le sens du courant et suivit la Seine jusqu’au Grand Palais.
Un camion entrait en piste sous la nef de verre, guidé de la voix et du geste par un régisseur, tandis qu’une dizaine d’autres véhicules patientaient pour décharger leur cargaison. Elle dépassa le pavillon théâtral et tendit le cou jusqu’à apercevoir un petit bassin en contrebas : une oasis avec sa cascade artificielle, creusée dans la berge comme un bénitier, plantée d’une végétation assez touffue pour avoir l’air sauvage. Elle descendit quelques marches sous un portique en trompe-l’œil patiné de mousse et s’approcha d’un pas de chasseur dans l’espoir de surprendre le sursaut d’une grenouille ou le départ d’un canard. Mais pas un claquement, pas une onde ne vint troubler le volume d’eau inhabité.
– Bonjour, Louise.
Elle reconnut le jeune homme aux bottes de caoutchouc rencontré quelques semaines plus tôt à l’enterrement de son père ; une voix douce avec un léger accent du Sud-Ouest.
– Bonjour, Mehdi. Vous vouliez me voir ?
– Oui, je voulais vous dire, et aussi à votre frère… (Son corps se tortillait de timidité sous le regard pourtant amical de Louise.) Je vais bientôt retourner chez moi. À Montauban. On m’a proposé un poste, la même chose qu’ici, les jardins. Je ne vais plus pouvoir m’occuper des poissons de votre père.
Elle l’invita à marcher le long du bassin en baissant la voix, intriguée :
– Je ne savais pas que vous l’aidiez. Mais il est vrai que le caractère illégal de cette activité l’obligeait certainement à garder le secret sur l’identité de ses complices, ajouta-t-elle en forçant le sérieux.
Le jardinier municipal s’autorisa un sourire.
– J’étais une sorte de complice alors, si vous voulez. Je jetais un coup d’œil quand je passais, je les nourrissais quand votre père s’absentait – elles n’ont pas tout ce qu’il faut dans ces mares parisiennes. Et à l’automne nous les mettions à l’abri des hérons.
Louise regarda Mehdi, puis le bassin vide, sans comprendre. »

Extraits
« Les koishi avaient poussé le vice jusqu’à produire des couleurs plus naturelles que les étangs ne pouvaient en accoucher. Ce vert thé, ce brun châtaigne et ce noir tarentule se fondaient dans le décor, sans jurer parmi les poissons de rivière. Pourtant, chaque reflet était une exagération, une fiction graphique, une super normalité aidée par l’homme, aussi outrancière qu’un projet de Stan. Seule une fugace poignée de filaments nacrés monta à la surface et rompit l’’harmonie trompeuse. L’ébauche d’une carpe au platine oxydé. «Une Ghost Koï» Les paroles de son père lui revenaient. «Une carpe fantôme.» Les Koï étaient des poissons fragiles, trop fragiles pour certains amateurs, qui souhaitaient simplement des couleurs vives pour animer leurs étangs. Les éleveurs avaient trouvé la parade en accouplant une carpe Platinum, dont les Européens étaient friands, avec une carpe cuir, commune et résistante au froid. La carpe Ghost était le chaînon manquant entre artifice et nature. Un poisson métallique aux entournures de théière encrassée: spectaculaire et robuste. Les koishi retournaient sur leurs pas après trois siècles de sélection; rebroussant chemin vers la nature, injectant une dose de sauvagerie dans la pureté fabriquée du Platinum. Entre deux eaux, la carpe fantôme flottait comme un reproche parmi ses congénères indifférentes à ce que les hommes avaient fait d’elles. Hirotzu était-il dupe? Imaginait-il vraiment ses carpes dans les improbables douves d’un château bourguignon? »p. 140

« Louise ressentit une tendresse immense pour le mensonge tacite dont elle avait hérité. Cet enchaînement de non-dits, dont elle avait fait sa vie, elle aussi, avec ses clients qui voulaient croire au pouvoir magique de l’attachée de presse et raconter avec elle des «histoires» aux journalistes compréhensifs, impatients de les colporter à des lecteurs volontairement crédules. La vérité était l’affaire des romans. Celle de son père était à lire deux fois. Dans la mare, chaque coup de queue pour éviter le filet de Mehdi était désormais porteur d’une nouvelle légende. Une légende héroïque à partager avec son frère. » p. 141

« On pouvait commencer un monde avec une flaque d’eau et du soleil. Oui, elle pouvait tout recommencer. » p. 150

À propos de l’auteur
van_den_BOSSCHE_Anthony_©titusprodAnthony van den Bossche © Photo titusprod

Anthony van den Bossche est né en 1971. Ancien journaliste (Arte, Canal +, Nova Mag, Paris Première, M6, Le Figaro) et commissaire indépendant (design contemporain), il accompagne aujourd’hui des designers, artistes et architectes.
Il a publié un récit documentaire, Performance (Arléa, 2017). Grand Platinum est son premier roman. (Source: Éditions du Seuil)

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Mourir n’est pas de mise

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En deux mots:
Épuisé et sans doute déjà malade, Jacques Brel décide de quitter la scène, s’achète un bateau et vogue vers les Marquises. Les dernières années de sa vie sont l’occasion de (re)découvrir l’homme, mais surtout de retracer une magnifique odyssée.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le temps s’immobilise aux Marquises

Dans cette courte biographie romancée des dernières années de Jacques Brel, David Hennebelle nous offre sans doute le plus émouvant des hommages à celui dont on commémore les 40 ans de sa disparation.

Une fois n’est pas coutume, commençons cette chronique en citant non pas un passage du roman, mais le début de «Les Marquises», l’une des dernières chansons de Jacques Brel:
Ils parlent de la mort
Comme tu parles d’un fruit
Ils regardent la mer
Comme tu regardes un puit
Les femmes sont lascives
Au soleil redouté
Et s’il n’y a pas d’hiver
Cela n’est pas l’été
La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin
Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises
Des paroles qui sont une belle introduction à ce magnifique hommage au chanteur belge dont on commémore le 9 octobre 2018 les 40 ans de la disparition. On y parle aussi de la mort, on y regarde aussi la mer, on y parle aussi de la pluie, on y parle aussi de Gauguin et on y immobilise aussi le temps.
En retraçant les dernières années de la vie de Brel, David Hennebelle fige pour l’éternité la légende de ce compositeur-interprète à nul autre pareil. Depuis ce jour de 1974 où son bateau quitte le port d’Anvers jusqu’au pèlerinage devant la pierre tombale aux Marquises, on va (re)découvrir l’homme au travers d’un récit aussi émouvant que documenté.
Au moment de lever l’ancre à bord de l’Askoy, le bateau qu’il a acheté pour l’occasion, ce sont les rêves de grand large et d’aventure qu’il entend partager avec son équipage, sa compagne et ses filles. Après une dernière tournée épuisante et le tournage du film L’Emmerdeur, il a en effet décidé de larguer les amarres, même si personne ne croit vraiment qu’il ait définitivement dit adieu à la scène. Il a envie de profiter de la vie, de fuir les paparazzis qui ne le quittent pas d’une semelle et de profiter de sa nouvelle liberté.
Mais les problèmes de santé, la météo et les tensions qui naissent à bord vont transformer le beau voyage en une difficile odyssée qu’il va du reste interrompre à plusieurs reprises. Fatigué et fragilisé, il s’effondre quand on lui annonce le décès de Georges Pasquier. «Il se trouva submergé par un chagrin dont rien ne pouvait le tirer. Il pleurait et parlait en même temps, hoquetant comme le font beaucoup les enfants. Ceux qui les connaissaient bien avaient raison de dire que Jojo était son ami le plus cher, depuis leur rencontre aux Trois Baudets, depuis ces fins fonds de la nuit où aucun des deux n’arrivait à dire à l’autre que, peut-être, il serait préférable d’aller dormir. Assez vite il avait travaillé pour lui, abandonnant son métier d’ingénieur pour le conduire d’une ville à l’autre, pour lui servir de secrétaire ou de régisseur. »
Après des obsèques déchirantes pour celui qu’il aimait «plus et mieux qu’une femme», il retrouve son bateau. Même si les médecins lui déconseillent de reprendre la mer, il poursuit son rêve, aussi entêté que L’Homme de la Mancha, cette comédie musicale qu’il a adaptée et montée.
Et il finit par l’atteindre… « Les Marquises invitaient au cabotage. Les îles portaient des noms inconnus qu’on apprivoisait d’abord à la lecture des cartes marines. On s’emplissait la bouche de Tahuata, Ua Pou, Nuku Hiva ou Ua Huka. Chacune portait un mystère qui ne se dissipait pas avec la venue du rivage. En tout, il y en avait douze ; la moitié se passait des hommes. Brel était subjugué. Il se surprenait à les aimer plus encore qu’il n’avait aimé les Açores. L’Askoy partit vers le nord. À Nuku Hiva, ils se prêtèrent, amusés, à l’accueil fort cérémonieux des autorités de l’île. Le champagne n’était pas frais. Ils ne s’attardèrent pas; ils savaient déjà qu’ils étaient bien mieux accordés à Hiva Oa. »
Peut-être pressent-il que c’est dans cet archipel qu’il finira sa vie aux côtés de Maddly, sa dernière compagne. Après avoir repris la mer jusqu’à Tahiti, il revient s’installer aux Marquises où il va trouver une maison où il rêve d’accueillir ses amis. Après un voyage à Bruxelles pour une visite de contrôle, il renouvelle sa licence de pilote et va dès lors servir de pilote aux habitants qui l’ont adopté, y compris les religieuses.
Désormais installé, il recommence à composer, parfait ses talents de cordon-bleu – il aime surprendre ses amis en leur concoctant des menus dignes d’un grand-chef – et attend avec impatience Charley Marouani pour lui présenter son nouvel album dont la sortie provoquera un vrai raz-de-marée, entre autres par une promotion assurée par celui qui deviendra quelques années plus tard président de la République: François Mitterrand.
Mais alors que Brel fourmille de projets, la maladie va le rattraper. Une embolie pulmonaire va l’emporter. Aujourd’hui il repose près de Gauguin, dont il disait qu’il avait gardé l’âme de l’enfant dans l’adulte. On pourrait sans doute en dire autant de lui-même.


Les Marquises de Jacques Brel – 1977.

Mourir n’est pas de mise
David Hennebelle
Éditions Autrement
Roman
168 p., 15 €
EAN: 9782746747739
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Suisse, en France et sur l’océan en route vers les Marquises et Tahiti, avec quelques escales en cours de route.

Quand?
L’action se situe de 1974 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
À bord d’un grand voilier, un homme laisse derrière lui le ciel gris et bas de Belgique, les paparazzis, les salles de concert enfumées. Sur les îles Marquises, il veut devenir un autre et retrouver le paradis perdu de l’enfance. Mais il reste toujours le plus grand: Jacques Brel.
Roman biographique et onirique, Mourir n’est pas de mise redonne vie avec grâce et émotion aux quatre dernières années mythiques de Jacques Brel, entre grandes fêtes, vie solitaire, compositions, échappées sur mer ou dans les airs. Des années de beauté, de gravité, d’une vie réinventée, tel un conte merveilleux et cruel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Baz’Art
Blog Boojum (Loïc di Stefano)

Les premières pages du livre
« Quand l’Askoy s’éloigna des quais du port d’Anvers, le temps n’était pas clair, les eaux épaisses de l’Escaut n’étaient pas calmes, juillet ne tenait pas les promesses d’un bel été.
Il avait décidé qu’il fallait faire des choses dangereuses, des choses qui effraient la plupart des gens, des choses qu’on ne sait pas encore faire. Pour les ressentir, ces choses, il s’était embarqué dans un tour du monde.
C’était un mercredi de 1974, sur les six heures. Alexandre Soljenitsyne était expulsé d’URSS parce qu’il avait publié L’Archipel du Goulag, Emmanuelle et Les Valseuses projetaient le sexe partout où il était inconvenant de le pratiquer tandis que le vent de l’Histoire emportait Nixon et les colonels grecs.
Il avait quarante-cinq ans.
Il partait.
À la vérité, il avait tout précipité, sitôt sorti du tournage de L’Emmerdeur. L’année précédente, il avait loué un voilier et un skipper pour un tour de Corse avec ses trois filles avant de s’embarquer sur le Korrig, un bateau-école, pour la grande traversée de la mer océane.
« Il faut savoir retourner à l’école », avait-il dit.
Il s’était laissé tout expliquer des manœuvres d’entrée et de sortie dans les ports, des marées, des phares, des cordages, des voiles, des instruments de navigation. Sous la lune et le vent, il avait voulu écrire ce bonheur si nouveau à Lino Ventura. À son retour, pour se perfectionner et obtenir son brevet de capitaine au grand cabotage, il avait continué à prendre des cours à l’École royale de la marine d’Ostende. Puis il avait parcouru les côtes de la Manche et de la mer du Nord à la recherche du bateau qui le porterait, lui et ses rêves. Si nombreux. Insondables.

Un jour, dans le port d’Anvers, il s’était arrêté devant cette solide coque d’acier de dix-huit mètres et de quarante-deux tonnes à la quille relevable qui attendait ses mâts et sa voilure, au milieu des hangars, comme un grand jouet incomplet qu’on aurait oublié dans un recoin. C’était un yawl assez remarquable dans la plaisance belge qui avait surtout navigué en mer du Nord et dans les canaux de Hollande. Il tirait son nom d’une petite île de Norvège, Askøy, l’île aux Frênes, au large de Bergen.
Il l’acheta puis, un samedi, avec des mètres carrés plein la tête, il se rendit dans une voilerie à Blankenberge pour y déplier ses plans. On reconnut le bateau mais non son nouveau propriétaire, ce qu’il aima par-dessus tout.
« Je suis celui que tous les Flamands veulent tuer. »
Tout le monde avait ri.
Dans l’entrepôt, il écartait les deux bras et dansait presque pour mimer la manière dont l’Askoy se comportait avec le vent arrière dans les focs.

Il était revenu plusieurs fois à la voilerie, prenant plaisir à discutailler avec le patron qui ne le prenait guère au sérieux : aimable fou qui n’aurait jamais la pointure pour gouverner seul ou même à deux un bateau aussi grand, aussi lourd. Il lui répondait invariablement qu’il s’en fichait, qu’il fallait précisément être fou, que l’homme n’était pas fait pour rester quelque part, qu’il devait aller voir entre les vagues, derrière les îles, dans le lointain où se font les jolies vies. »

Extrait
« Il y avait tant de personnes qui ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir qu’il était loin déjà. Et qu’il avait le dos tourné. C’était peut-être la seule chose qui ne mentait pas sur la photo. Il n’avait pas imaginé, depuis qu’il avait annoncé son retrait de la scène, qu’on le presserait autant dans l’espoir de lui arracher des regrets. Il fallait vraiment ne pas le connaître pour se le figurer déjà nostalgique ou incertain de son choix. »

À propos de l’auteur
David Hennebelle est né en 1971 à Lille. Professeur agrégé et docteur en Histoire, il est l’auteur d’essais sur la vie musicale publiés chez Champ Vallon et Symétrie. Mourir n’est pas de mise est son premier roman. (Source : Éditions Autrement)

Site Wikipédia de l’auteur 

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Hommage à Roger Grenier

L’écrivain et résistant Roger Grenier est mort le 8 novembre 2017 à 98 ans. Il était l’auteur d’une cinquantaine de livres et disposait toujours d’un bureau chez Gallimard, où il était conseiller littéraire depuis 1949.

GRENIER_Roger_©Louis_Monier© Photo Louis Monier

Et si le plus bel hommage à ce grand homme de littérature était involontaire? Voici, signé par François-Henri Désérable la page 136 de son dernier roman, Un certain M. Piekielny (Gallimard) que j’ai lue aujourd’hui, très ému: «C’était à Roger Grenier qu‘il fallait poser la question. Roger Grenier, quatre-vingt-quinze ans, écrivain, éditeur chez Gallimard où depuis 1949, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, il se rend à pied chaque jour que Dieu fait. Pendant longtemps, son rituel fut le même, immuable et sacré : levé a six heures, deux minutes plus tard il était sous la douche, à six heures douze il se rasait, à six heures vingt il enfilait un pantalon puis boutonnait sa chemise, entre six heures vingt-cinq et six heures cinquante il buvait son café en lisant les journaux, à sept heures moins cinq il passait autour de son cou une cravate qu’une minute après il avait fini de nouer, à sept heures moins une il chaussait ses lunettes, et a sept heures précises, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige il sortait de chez lui, rue du Bac, qu’il descendait d’un pas ferme sur lequel les habitants du VII‘ arrondissement réglaient leurs petites habitudes : le voyant qui passait devant ses fenêtres, le boulanger savait qu’il était temps de sortir son pain du four, la mère de famille de réveiller ses enfants, le facteur d‘enfourcher sa bicyclette et de commencer sa tournée. de sorte que, le 3 décembre 1980, au lendemain de la mort de son cher Romain. quand Roger Grenier. accablé de tristesse, dut garder le lit, il y eut des baguettes trop cuites, des enfants en retard à l’école et du courrier non distribué. L’anarchie.» DESERABLE_Un_certain_M_Piekielny

Prince Sadruddin Aga Khan

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En deux mots
Cette biographie très détaillée vous fera découvrir l’engagement du Prince Sadruddin Aga Khan pour un monde meilleur au sein des Nations Unies pour les réfugiés et les droits de l’homme et au sein de sa Fondation pour la culture et aussi l’environnement. Le portrait d’un homme attachant par l’une de ses plus proches collaboratrices.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Prince Sadruddin Aga Khan
Diane Miserez
Éditions Cabédita
Biographie
408 p., 24 €
EAN : 9782882957788
Paru en mars 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Homme parmi les plus remarquables de notre époque, Aga Khan, né à Paris, a longuement servi les Nations Unies aux plus hauts niveaux. Sa famille fuit la France en mai 1940 et Sadruddin est scolarisé en Suisse. Plus tard, il accomplit des missions pour le HCR et l’UNESCO. Devenu haut- commissaire pour les réfugiés, au moment d’exodes importants en Afrique, Amérique latine et Asie qui nécessitaient de nouvelles approches, il se distingua particulièrement dans sa fonction. Ses dons diplomatiques s’avérèrent indispensables dans les situations critiques. Visionnaire sur l’état du monde et la situation des réfugiés, Sadruddin décrit et prévoit quarante ans plus tôt les exodes de masse actuels. Passionné par la nature, tout comme fortement engagé sur la question de la menace nucléaire, il organisa des colloques internationaux d’importance sur ces sujets. Il mit également sur pied de nombreux projets en faveur des Alpes dans les sept pays de l’Arc alpin. Jusqu’à sa mort, sa préoccupation demeura le sort des populations dans les pays pauvres.
Reconnu comme un grand homme déjà de son vivant, le prince Sadruddin méritait que sa vie consacrée à la protection des hommes, des arts et de la nature soit connue, en anglais et en français. À une époque où les modèles de valeur font défaut, cette personnalité internationale et hors du commun s’offre comme une source d’inspiration pour les jeunes de tous pays et de toutes origines.

Ce que j’en pense
« J’espère que ceux qui n’auront jamais eu la chance de rencontrer cet être humain d’exception apprendront à le découvrir à travers ces pages, et à réaliser à quel point Sadruddin vécut pour améliorer le sort de l’humanité et le monde vivant pour lesquels il fut une bénédiction. » Le souhait de Diana Miserez, qui a fait la connaissance du prince Sadruddin Aga Khan dans les années soixante aux Nations Unies à Genève et l’a côtoyé durant près d’un demi-siècle trouve est réalisé dans ce livre qui fourmille de détails, qui compile une impressionnante somme de documents et qui, au-delà d’un homme, retrace aussi l’évolution des instances internationales durant cette même période. Riche, dense et éclairant, ce livre rend hommage à un homme vraiment hors du commun.
Si j’ai choisi de vous en parler, moi qui ne fait guère d’incursions hors de la fiction sur mon blog, c’est d’une part parce que j’ai également eu la chance de côtoyer le Prince à plusieurs reprises, mais surtout parce que je partage avec l’auteur cette fascination pour « un homme altruiste, d’un fort charisme, brillant, modeste et attachant, doté d’une grande magnanimité, de dignité et de perspicacité, d’un humour contagieux et empreint d’une profonde préoccupation pour l’humanité et notre environnement. »
Un caractère d’autant plus remarquable que cet homme n’a eu dès sa naissance aucun souci à se faire quand à son avenir, puisque né en 1933 à Neuilly-sur-Seine de S. A. Aga Khan III et de la Bégum (la Savoyarde de la famille, née Andrée Joséphine Carron) et descendant d’une lignée de princes perses. Mais l’Histoire autant que ses racines plus que son éducation vont marquer le jeune homme. Après une jeunesse passée en Suisse puis des années d’études à Harvard, il parcourt le monde – notamment en Inde – et s’engage dès les années cinquante auprès des instances internationales. Un engagement qui va le conduire dès 1965 au poste de Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), poste qu’il occupera jusqu’en 1977, avant de rejoindre la Commission des droits de l’homme. Envoyé sur le terrain des conflits en Afghanistan et en Irak, il sera l’un des fervents défenseurs du droit d’ingérence humanitaire.
En relisant quelques-uns de ses discours et ses prises de position de l’époque, on se rend compte a quel point il était visionnaire, combien il anticipait les événements que nous vivons aujourd’hui, mais aussi combien il aura réussi par son entregent à éteindre bien des incendies.
J’en arrive à ma première rencontre avec cet homme passionnant et passionné, notamment d’art et de musique. C’était en 1991, alors que Sadruddin Aga Khan figurait sur la short-list des prétendants à la succession de Javier Pérez de Cuéllar. Il m’avait accordé un long entretien dont je conserve un aujourd’hui encore un vif souvenir… et le regret qu’il n’ait pas été élu.

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Entretien avec le Prince Sadruddin Aga Khan paru dans l’hebdomadaire Coopération en octobre 1991.

Même si cela m’a alors permis de partager un autre engagement avec le Prince, celui pour la nature et la défense de l’environnement à travers sa Fondation de Bellerive et plus précisément «Alp Action». Grand randonneur, il a alors entraîné dans ses pas une poignée de journalistes à la découverte de la flore et de la faune alpine. Outre la conversation a bâtons rompus, nous avons eu la chance d’approcher un gypaète barbu, espèce menacée de disparition et pour laquelle il a défendu la préservation d’un environnement protégé.
Diana Miserez revient également en détail sur cette seconde vie et sur toutes les autres, car il brillait de mille facettes, comme vous le découvrirez dans cet ouvrage.


Un court résumé (en anglais) de l’action du Prince Sadruddin Aga Khan durant ses douze années à la tête du Haut Comité pour les Réfugiés (1966-1977)

Autres informations et vidéos réalisées à l’0ccasion du lancement du livre aux Nations Unies à Genève

Page Wikipédia consacrée au Prince Sadruddin Aga Khan 

A propos de l’auteur
Diana Miserez, née à Londres, après avoir côtoyé à l’Université des réfugiés de pays de l’Est, fut nommé au HCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés). À Genève comme sur le terrain, elle connut Sadruddin Aga Khan, adjoint puis haut-commissaire. (Source : Éditions Cabédita)

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Mon ciel et ma terre

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En deux mots
Dans ce premier roman, autobiographique, l’actrice Aure Atika rend hommage à sa mère. Celle qui était son ciel et sa terre était aussi instable que fantasque, rongée par la drogue et par une société qu’elle ne comprend pas. Mais la force de l’amour est comme un torrent purificateur.

Ma note
etoileetoileetoile(beaucoup aimé)

Mon ciel et ma terre
Aure Atika
Éditions Fayard
Roman
208 p., 18 €
EAN : 9782213687100
Paru en février 2017

Où?
Le roman se déroule à Paris «rue de Verneuil, pas loin de chez Gainsbourg», à Faidherbe-Chaligny, à Bonnieux dans le Lubéron, à Semur-en-Auxois. On y retrace aussi des voyages à Amsterdam, à Saint-Tropez, à Deauville, à Formentera, à Avignon, en Israël, en Autriche, au lac Balaton, à Casablanca, à Bangkok.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai aimé ma mère, follement. Je l’ai cajolée, protégée. Je lui chantais des comptines de couleur, bleue, ou rose selon l’humeur, pour la rassurer. Je l’épaulais lors de ses chagrins d’amour, j’assistais, déboussolée, à ses crises de manque. J’étais parfois la mère de ma mère… Pourtant, je l’admirais plus que quiconque, je ne l’aurais à aucun moment échangé contre une autre. Maman, elle n’avait pas peur de se bagarrer avec ses pieds et ses mains, ni de claquer la porte aux nez de ses amants. Maman, elle partait en pleine nuit faire la fête, elle m’emmenait dans des dîners de grands en plein Saint-Germain des Prés, à la Coupole ou au Flore, alors que nous vivions dans de petits appartements faits de bric et de broc. Ma mère était bohème. Elle était mon ciel et ma terre. Elle était mon Ode. Tout un poème. »

Ce que j’en pense
« Aujourd’hui, tout de suite, j’en ai besoin. J’ai besoin de savoir que je viens de là et que ce chaos, ces imprévus, ces éclats sont toujours possibles. J’ai besoin de la faire vivre. Sans cela, je ne peux pas survivre ni continuer. » On sent le besoin quasi viscéral que l’auteur a eu d’écrire, de nous livrer ce portrait de femme des années 80, de rendre hommage à sa mère.
Dès les premières lignes, on comprendra toutefois que leur relation sera compliquée, que l’harmonie et la chaleur d’un foyer sera réservée aux autres. À ces familles où le père travaille, ou la mère s’occupe du ménage et s’appelle Nicole, Martine ou Odette. Chez elle, il n’y a plus de père, sinon des hommes qui ne font que passer. Chez elle Odette a cédé la place à Ode. Ode qui s’affranchit des règles, Ode qui ne dispose pas d’un manuel d’éducation, Ode… à la liberté : « Je la sens pleine d’un autre monde auquel je ne suis pas conviée, de rencontres, de rires, d’expériences… Je touche son nez, sa joue, sa bouche, mais ce n’est qu’une enveloppe vide. Elle est là sans être là. » On comprend la petite fille qui souffre face à cette béance, qui panique lorsqu’une absence se prolonge, qui s’accroche à tous les moments de complicité qu’elle peut arracher à cette mère qui brûle sa jeunesse.
Tous les épisodes qui rythment leur vie, et que Aure Atika raconte avec le regard de l’enfant qu’elle était, dressent le portrait de cette France post mai 68, quand on s’imaginait un monde sans entraves. Ode fréquente les milieux du cinéma, s’imagine photographe, part en reportage ne laissant sa fille dans une ferme du Lubéron. Elle y passera une année avec Babette, une Allemande qui lui fait prendre des douches froides, essaiera de remplir un pot de pièces d’un franc, sa récompense quand elle ne fait pas pipi au lit et cherchera durant des heures les chèvres dont elle avait la garde, avant de constater qu’elles sont rentrées toutes seules à l’étable. Ode revient et repart et face à ce maelstrom sa fille ne sait trop que faire. Chez sa copine Florence, elle se rend compte combien sa vie est éloignée de ce qu’on peut alors appeler la norme. Avec un père très présent, par exemple. Le contraste devient alors saisissant, brutal. Il ne faut que quelques lignes à Aure Atika pour éliminer le sien.
« Mon père, je l’ai revu encore trois fois. Cela aurait pu être quatre, mais, la dernière fois que cela a été possible, je n’ai pas voulu. Quand ils ont découvert son corps, les gendarmes m’ont dit qu’il était mort depuis au moins trois semaines. Je n’avais pas eu envie de voir un cadavre tout violet et bouffi. »
Vivre, c’est alors combler le vide. Quand Ode part en Inde dans un ashram pour trouver « une autre manière de penser le monde » et qu’elle reviendra avec une étagère dans laquelle elle cache un kilo d’opium («Ça va nous faire vivre un an»), on constate que c’est sa fille qui devient de plus en plus responsable. «Je lui en veux d’être aussi faible. Elle ne sert à rien. Elle me ment, elle se ment. » Sans doute est-ce à ce moment que naît l’envie de remettre de la vérité dans ce tourbillon, quitte à se faire des bleus à l’âme. Car elle veut réussir là-même où Ode a baissé les bras : « Le manuscrit des amants de ma mère est dans un coffre. Ce qui me tord déjà la bouche à l’idée de soulever le couvercle, c’est de prédire ce qui me sautera à la gueule : sa vaine quête sentimentale, son incapacité à mener ce projet d’écriture jusqu’au bout. Tout son échec. »
Et toute la réussite de sa fille qui a grandi si vite. « Comme une petite fille prend soin de sa poupée ou de sa petite sœur, je prenais soin de ma mère. » Là où d’autres auraient choisi l’amertume et la vengeance, Aure Atika choisit de combattre avec l’amour. Peu importe dans quel sens il est donné.
Si bien qu’à l’heure du bilan, de la séparation définitive, c’est ce sentiment qui demeure. Indicible, fort, bouleversant. « Elle m’a donné ce qu’elle est. Je me suis construite avec ce qu’elle m’a montré. »

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Domi C Lire
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)

Autres critiques
Babelio
France Inter (L’Amuse-bouche – Clara Dupond Monod)
onlalu.com (Interview avec Pascale Frey)
Le JDD (Ludovic Perrin)
Marie Claire (Marie Clergeot – entretien avec l’auteur)
Gala (Mathieu Bonis)
Actualité juive (Carole Binder – entretien avec l’auteur)

Les premières lignes

Extrait
« Je veux que tout soit comme avant, qu’elle soit contre moi, mais personne ne traverse le petit bout de cour que je peux observer du haut de mes quatre ans. Je ne vois que la pierre des pavés et un arbuste sans feuilles perdu dans un gros pot près de l’entrée sombre de l’escalier B. Je reste seule, sans réponse. L’arbuste ne frémit même pas devant ma détresse.
Mon petit corps a déployé toute son énergie, je suis épuisée d’avoir pleuré et hurlé ce qui m’a semblé être des heures. Ma volonté seule ne suffit pas, mon échec me revient en pleine face. Pas un mouvement de rideaux pour me signifier que je suis entendue, pas une voix en retour. Je me sens minuscule. Compacte et si dense de désespoir, je suis comme un bloc en sanglots. Elle n’est pas là, je ne peux plus penser, plus jouer, plus vivre. Je suis finie. »

A propos de l’auteur
Aure Atika est comédienne, scénariste et réalisatrice. Elle oscille entre films d’auteur (Jacques Audiard, Abdellatif Kechiche, ou Stéphane Brizé) et productions grand public (La Vérité si je mens, ou OSS 117). Mon ciel et ma terre est son premier roman. (Source : Éditions Fayard)

Site Wikipédia de l’auteur
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La nouvelle vie d’Arsène Lupin

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La nouvelle vie d’Arsène Lupin
Adrien Goetz
Grasset
Roman Thriller
234 p., 18,50 €
ISBN: 9782246855712
Paru en avril 2015

Où?
L’action se déroule d’abord en France, à Strasbourg, Paris, Etretat et Bréauté, puis prend une dimension internationale avec des étapes en Suisse, près de Bâle et à Coppet, près de Genève, ou au Japon pour finir en apothéose dans un état imaginaire ‘Europe centrale : la Borostyrie.

Quand?
L’action se situe de nos jours

Ce qu’en dit l’éditeur
Arsène Lupin revient. Un héros des années 10, lui ? Oui : des années 2010 ! Le gentleman-cambrioleur, plus sportif, gouailleur, élégant et désinvolte que jamais, détrousse les réseaux sociaux, enlève les scénaristes de sa série télévisée favorite, s’attaque au changement climatique, s’envole vers les émirats, et va jusqu’à faire invalider les comptes de campagnes du nouveau président de la République…
Dans ce trépidant divertissement, Adrien Goetz, le père de Pénélope et de ses fameuses intrigues (Intrigue à Versailles, Intrigue à Giverny…), rajeunit le plus mythique des personnages français, ainsi que ses partenaires et adversaires, du ridicule détective Herlock Sholmès à la redoutable Joséphine Balsamo, convertie au féminisme militant. La traque d’Arsène Lupin commence !

Ce que j’en pense
***

Même si je n’y ai pas retrouvé le plaisir de mes lectures de jeunesse, quand je découvrais Arsène Lupin, il faut bien reconnaître à Adrien Goetz nombre de qualités du personnage qu’il fait revivre dans ce roman : du courage, de l’audace, de l’imagination et un sens certain de l’anticipation.
Quand tombe la bâche qui recouvre le chantier de restauration de la cathédrale de Strasbourg, la foule est aux premières loges pour découvrir son nouvel exploit : les statues de grès rose ont disparu ! Parmi les spectateurs incrédules, un étudiant qui allait lui aussi connaître son heure de gloire, Paul Bautrelet, et une grande brune, «style Carmen».
L’arrière petit-fils du notaire Isidore Bautrelet, que Lupin a côtoyé dans L’Aiguille creuse et l’immortelle Joséphine Balsamo, Comtesse de Cagliostro, l’éternelle rivale, sont là pour rivaliser avec le gentleman-cambrioleur. Sans oublier Herlock Sholmès, qui continue d’avoir toujours un coup de retard.
Après cette mise en bouche, ils ne vont pas chômer, entre forfaits à l’ancienne comme le vol de bijoux ou de tableaux précieux (La Joconde !) et la cybercriminalité qui permet de s’arroger un pouvoir bien plus important, à l’image de la journée durant laquelle il a la mainmise sur Facebook ou s’occupe de transactions bancaires.
Sept aventures fertiles en rebondissements vont permettre à l’auteur de réjouir tous les afficionados de Maurice Leblanc d’une part, en insérant ici et là des indices tirés d’épisodes précédents et de créer de nouveaux exploits tout aussi retentissants d’autre part. On passe ainsi allègrement des couloirs secrets d’appartements parisiens aux laboratoires de recherche en génie génétique. On suit aussi un grand capitaine d’industrie, un éditeur, un architecte et un dessinateur japonais qui sont bien proches de la «vraie vie». Mais plutôt qu’un roman à clef, il s’agit ici de mieux ancrer ce livre-hommage dans notre siècle.
Car ainsi, 150 ans après la parution du premier tome, la magie continue de fonctionner.

Autres critiques
Babelio
Le Figaro
Culturebox
Blog A livre ouvert
Blog Le Littéraire
Blog Encres vagabondes

Extrait
« Tout le monde, au XXIe siècle, mène une double vie : celle que chacun montre sur la Toile mondiale disparaîtra un jour, aucun internaute ne laissera de traces, et quand le dernier ordinateur se sera éteint, aucun archéologue du futur ne pourra décrire les mentalités de ceux qui vivaient ainsi, les pieds dans le réel et la tête dans les réseaux. Facebook, qui sera bientôt fait de plus de morts que de vivants, sera la grande nécropole du XXIè siècle, que nul ne pourra jamais fouiller. »

A propos de l’auteur
Né à Caen en 1966, Adrien Goetz a reçu le prix des Deux Magots et le prix Roger Nimier pour La Dormeuse de Naples (Le Passage, 2004), le prix Arsène Lupin pour Intrigue à l’anglaise (Grasset, 2007), premier volume des fameuses «enquêtes de Pénélope» et, en 2007, le prix François Victor Noury décerné par l’académie française pour l’ensemble de son œuvre. (Source : Editions Grasset)

Site Wikipédia de l’auteur

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