Avant que j’oublie

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Prix « Envoyé par La Poste » 2019

En deux mots:
La narratrice raconte la mort de son père et les jours qui suivent, depuis la préparation des funérailles à l’enterrement, en passant par les formalités administratives et le tri des affaires du défunt. Sa peine accroît l’acuité de son regard pour toutes les absurdités et incongruités de la situation.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avec la politesse du désespoir

Pour son premier roman Anne Pauly s’est emparée d’un sujet difficile, la mort d’un père. Mais elle a réussi un hommage aussi drôle qu’émouvant, en mettant le doigt sur toutes ces petits détails absurdes et en trouvant pour cela une langue très originale.

Dieu sait que ce père que la narratrice vient de perdre est vraiment loin d’avoir été parfait. Le «gros déglingo» comme elle l’appelait se laissait aller à la violence, n’hésitait pas à ingurgiter quelques bouteilles, à rouspéter après le personnel médical ou à se prendre à sa famille qui pourtant l’a accompagné durant ses dernières années, alors que la maladie gagnait du terrain et qu’il ne se déplaçait plus. Une rudesse un peu contrebalancée par une vie plus secrète, dont les objets qui entourent le défunt viennent témoigner, «des mots fléchés force 4, sa petite bible, un recueil de haïkus, son livre sur Gandhi». Une recherche de spiritualité dont on reparlera, car pour l’heure, il s’agit de «mettre de l’ordre» et de préparer les obsèques.
Des obligations qui permettent aussi d’oublier son chagrin et de se concentrer sur des choses plus triviales comme le choix d’un cercueil, la rédaction de l’annonce mortuaire, l’envoi des faire-part et la préparation des obsèques avec le curé.
Si ce roman sensible et émouvant est si réussi, c’est qu’il balance constamment entre le rire et les larmes, démontrant avec grâce que la politesse du désespoir permet de ne pas sombrer, que l’humour est une soupape vitale.
Anne Pauly a aussi trouvé l’écriture qui se marie parfaitement à ce temps de crise, jouant beaucoup sur l’oralité, comme lorsque la narratrice accompagne son frère à l’entreprise de pompes funèbres: «du racket organisé, du délit d’initié, moi monsieur, je ne marche pas dans votre marge de malade et vos combines de merde, avait dit mon frère à monsieur Lecreux fils […] Au fond, j’étais d’accord avec lui sur l’obscénité de ce business de boîtes mais en ce moment difficile, ce n’était pas trop la peine de s’énerver parce qu’en réalité, la mort était déjà passée.»
On peut aussi rapprocher cette manière de parler de la mort de ces haïkus qui plaisaient tant au père disparu. De courtes formules dont l’usage immodéré est aussi un hommage au disparu. Je ne résiste du reste pas au plaisir de vous en livrer quelques-unes ici. À la morgue: «Ses sourcils et ses cheveux brillaient dans la lumière, pleins de laque et de givre parce qu’il sortait d’un putain de congélo.» À la lecture de l’épître aux Corinthiens: «Petite, j’imaginais des types plutôt retors spécialisés dans le négoce de raisins secs.» ou encore lorsque la famille monte en voiture: «En parcourant les cinquante mètres qui séparaient le parking de la chambre funéraire, tous vêtus de noir, j’ai eu un bref instant l’impression qu’on allait braquer un casino.» Je n’oublierai pas non plus Céline Dion, invitée surprise venue à la rescousse et offrant «la catharsis par la pop-check.»
Mais avant ces «toutes dernières larmes», on aura découvert les multiples facettes de la vie de cet homme qui donnent au fil du roman un portrait bien différent des premières pages avec – autre trouvaille de la romancière – une surprise de taille lorsque se manifeste une femme qui a bien connu cet homme. L’occasion d’une ultime pirouette qui prouve que fort souvent on se fait une idée fausse ou pour le moins partielle des gens. Une belle leçon d’humilité qui peut aussi être un manuel à l’usage de ceux qui vivent un deuil.

Avant que j’oublie
Anne Pauly
Éditions Verdier
Premier roman
138 p., 14 €
EAN 9782378560294
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en Normandie, du côté de Porcheville, Morneville, Gaillon et surtout Carrières-sous-Poissy. On y évoque aussi des voyages à Limoges, en Espagne, en remontant de la Catalogne vers Narbonne et en faisant des arrêts dans les villages d’Ultramort et d’Amer et dans le Perche.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il y a d’un côté le colosse unijambiste et alcoolique, et tout ce qui va avec: violence conjugale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un «gros déglingo», dit sa fille, un vrai punk avant l’heure. Il y a de l’autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixellisé de feue son épouse; mon père, dit sa fille, qu’elle seule semble voir sous les apparences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy et un monde anciennement rural et ouvrier.
De cette maison, il va bien falloir faire quelque chose à la mort de ce père Janus, colosse fragile à double face. Capharnaüm invraisemblable, caverne d’Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Que disent d’un père ces recueils de haïkus, auxquels des feuilles d’érable ou de papier hygiénique font office de marque-page ? Même elle, sa fille, la narratrice, peine à déceler une cohérence dans ce chaos. Et puis, un jour, comme venue du passé, et parlant d’outre-tombe, une lettre arrive, qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Alexiane Guchereau)
L’Humanité (Sophie Joubert)
GQ (Alexandre Lazerges)
Sitaudis (Carole Darricarrère)
Blog Le Capharnaüm éclairé
Blog des Arts 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Le soir où mon père est mort, on s’est retrouvés en voiture avec mon frère, parce qu’il faisait nuit, qu’il était presque 23 heures et que passé le choc, après avoir bu le thé amer préparé par l’infirmière et avalé à contrecœur les morceaux de sucre qu’elle nous tendait pour qu’on tienne le coup, il n’y avait rien d’autre à faire que de rentrer. Finalement, avec ou sans sucre, on avait tenu le coup, pas trop mal, pas mal du tout même, d’ailleurs c’était bizarre comme on tenait bien le coup, incroyable, si on m’avait dit. On avait rangé les placards, mis la prothèse de jambe, le gilet beige, les tee-shirts et les slips dans deux grands sacs Leclerc, plié la couverture polaire verte tachée de soupe et de sang, fait rentrer dans la boîte à médicaments – une boîte à sucre décorée de petits Bretons en costume traditionnel – le crucifix de poche attaché par un lacet à une médaille de la Vierge, à un chapelet tibétain et à un petit bouddha en corne.
On avait sorti du chevet des petits sachets de moutarde, une compote abricot, un paquet de BN, faut pas se laisser entamer, une pince à épiler en plastique, un menu de la semaine sur lequel il avait essayé de noter quelque chose, des mots fléchés force 4, sa petite bible, un recueil de haïkus, son livre sur Gandhi, son étui à lunettes mité en skaï bordeaux, trois critériums dont un très ancien, une gomme, huit élastiques multicolores, une paire de lunettes rafistolée, deux tubes de Ventoline, un rouleau de Sopalin, son portefeuille et la fiche bristol sur laquelle il tenait sa petite comptabilité d’hôpital (télé, chambre, 18 €, 70 €, téléphone 12 €, Anne distributeur 60 €). Dans le cabinet de toilette, avec des gestes précis, j’avais réuni, dans sa trousse vert foncé le rasoir électrique plein de restes de barbe, les rasoirs Bic et la crème à raser, le bidon d’eau de Cologne Bien-Être Lavande dont il me faisait tamponner son mouchoir, la serviette-éponge et le savon, glissé dans le gant encore humide.
Mon frère avait déplié le fauteuil roulant, posé dessus la prothèse de rechange, les béquilles, le petit ventilateur Alpatec acheté chez Darty quelques heures plus tôt – la mort, s’approchant, semble donner chaud –, les sacs Leclerc, puis m’avait dit avec une douceur inhabituelle : Je descends à la voiture et je remonte. Un mec pratique, mon frère. Je m’étais retrouvée seule avec lui, mon macchabée, ma racaille unijambiste, mon roi misanthrope, mon vieux père carcasse, tandis qu’au-dehors tombait doucement la nuit. Non, tandis qu’au-dehors, en direct du septième étage de l’hôpital de Poissy – tadaaa ! –, tellement magnifique, quelle écrasante beauté Maïté, les lumières de la ville et le ciel orangé de la banlieue. Il aimait ça, les couchers de soleil. Il nous appelait toujours pour qu’on vienne les regarder.
Les infirmières avaient fermé ses yeux, coincé son visage dans une mentonnière et habillé son corps d’une petite blouse vert pâle façon sweat-shirt. C’était triste et drôle, ça l’aurait fait rire, cette petite blouse verte qui lui cachait à peine le genou. J’ai regardé son pied violacé, la vache ! le pauvre, sa barbichette miteuse et son beau visage déserté. En gardant sa grande main qui tiédissait dans la mienne, j’ai souhaité de tout mon cœur ne jamais oublier son odeur et la douceur de sa peau sèche. Je lui ai demandé pardon de ne pas avoir vu qu’il mourait, je l’ai embrassé et puis j’ai dit à haute voix, ciao je t’aime, à plus, fais-nous signe quand tu seras arrivé. Je suis sortie dans le couloir lino-néon, une aide-soignante est passée en savatant et mon frère est arrivé. On y est retournés une dernière fois, pour vérifier. Et puis on a plié les gaules, comme il disait toujours. La vie, cette partie de pêche.
Dans le miroir de l’ascenseur, nos gueules d’adultes, défaites. Coucou l’impact de la mort, bisous. Et la plus-que-certitude, en étant côte à côte, chacun avec sa part de gènes, qu’on était bien les enfants du défunt. On a juste dit bonsoir à une femme enceinte, souri à un interne : on s’est montrés urbains, polis, dignes dans la douleur. On a traversé le hall désert en silence, franchi la porte vitrée, atteint la voiture – mouip mouip – et puis on a pris l’autoroute, déserte elle aussi. Veille de Toussaint, lune claire, ciel dégagé, route à peine réelle.
Quand on a démarré, l’autoradio a relancé le disque à l’endroit où il s’était arrêté. Un CD spécialement conçu par moi pour mon frère mélomane, en souvenir de notre enfance trash mais chantante. Là encore, pas beaucoup de mots ni même de regards, juste des larmes qui perlaient et qu’on chassait d’un revers de main. Les morceaux s’enchaînaient comme autant de berceuses. Et puis tout d’un coup, un peu avant Porcheville, il y a eu Eloise de Barry Ryan, une déclaration d’amour, une supplique, un morceau pompier, victorieux, épique, Eloise, You know I’m on my knees. Un morceau un peu ringard repris plus tard pour le générique français de la série L’Amour du risque. Ça commence par la fin d’un fou rire, de ces rires qui se déclenchent après une bonne grosse blague et tarissent quand il faut reprendre son sérieux, puis démarrent les violons, les cuivres et la grosse caisse. C’était absurde, tant de gloriole, d’emphase et d’espoir ironique tout de suite après tant de silence et de rien. C’était drôle, tant de mise en scène et d’enflure après ce moment, ténu, modeste, où la vie s’en va sans qu’on la remarque. La bonne blague, la barre de rire. Nos rêves intenses, nos espoirs Champs-Élysées, et puis finalement, la vie crise cardiaque, la jambe en plastique et les masques à oxygène. C’était trop pour une seule journée, alors, enfin, j’ai pleuré. Des grosses larmes d’enfant, des sanglots bruyants. Mon frère m’a tapoté gentiment la nuque en me souriant et puis on a ri. Cette chanson après tout, c’était à peu près à l’image de ce qu’on avait toujours vécu avec nos parents : de l’amour, des cris, des drames, du désespoir avec, en fond, des trompettes et des violons. Le lendemain et les jours suivants, on a emprunté cette même route, de bon matin et au couchant pour aller s’occuper des papiers. À chaque fois, des cieux magnifiques, des nuages de toutes les couleurs et des couchers de soleil comme j’en avais rarement vu. Visiblement, il était bien arrivé. »

Extraits
« Ensuite, il a fallu s’occuper des formalités. Elles ont commencé par une dispute avec mon frère aux pompes funèbres Lecreux et fils, 27600 Gaillon, parce qu’il trouvait que les cercueils étaient trop chers. Tandis que le « Mazarin », le « Parisien », le « Richelieu », le « Sully », ou le « Turenne », poignées comprises et cuvette étanche, évoluaient vers des versions plus actuelles dans le respect de l’environnement et des familles, on serrait les dents. Tandis qu’une certaine Jacqueline M., dans une brochure triste et fleurie, se félicitait du déroulement harmonieux de la cérémonie, on crevait de misère. Du racket organisé, du délit d’initié, moi monsieur, je ne marche pas dans votre marge de malade et vos combines de merde, avait dit mon frère à monsieur Lecreux fils, qui, de son côté, avait évidemment calculé une marge pour se dégager un salaire, ce qui semblait normal mais quand même un peu grossier compte tenu de ce qui venait de nous arriver. Au fond, j’étais d’accord avec lui sur l’obscénité de ce business de boîtes mais en ce moment difficile, ce n’était pas trop la peine de s’énerver parce qu’en réalité, la mort était déjà passée. Mon frère le tardif et ses révolutions manquées. »

« Mes toutes dernières larmes sont sorties ce jour-là. J’avais enfin accepté. Si on m’avait dit que Céline Dion m’aiderait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’aurais pas cru. La catharsis par la pop-check. »

À propos de l’auteur
Anne Pauly est née en 1974 en banlieue parisienne. Après un master en Lettres modernes à l’Université de Nanterre et un master 2 de Création littéraire à Paris 8, elle vit et travaille aujourd’hui à Paris en tant que secrétaire de rédaction. Elle a notamment travaillé chez GQ Magazine. Elle est aussi commissaire du festival de musiques et de culture queer Loud and Proud. (Source: Livres Hebdo)

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Deux stations avant Concorde

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En deux mots:
Une artiste peintre est subjuguée par le regard d’un homme croisé dans le métro. Un regard qui va la mener à Tokyo où l’attend son amant, l’histoire de ses grands-parents et une forme de rédemption.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les délices de Tokyo

Pour ses débuts, Peire Aussane a réussi un très joli roman qui raconte avec une plume légère et sensuelle l’odyssée d’une artiste-peintre qui va s’envoler pour Tokyo où elle trouvera des réponses aux questions qui la hantent.

« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » Voilà comment une rencontre dans une rame de métro va changer la vie d’Ève, même si ce regard insistant posé sur elle ne dure que quelques minutes, car la narratrice de ce superbe premier roman à une correspondance à prendre pour retrouver sa Alixe, meilleure amie. Mais tout comme elle a de la peine à quitter les tableaux qu’elle peint lorsqu’elle est dans sa phase créative, elle conserve l’intensité de ce face-à-face et cette sensation d’abandon, de don total de soi pour ce bel inconnu. Elle ne se rend d’ailleurs pas compte que son portable disparaît à ce moment.
Résidant près d’Arles avec son mari Antoine et ses deux enfants, elle profite de quelques heures de liberté pour visiter l’exposition Soulages au Centre Pompidou et déjeuner avec Alixe. Car ses parents sont ravis de s’occuper de leurs petits-enfants. Quant à Antoine, spécialiste des parfums, il est à Moscou où ses talents de «nez» sont demandés pour la création d’une essence à base de caviar.
Après avoir raconté à Alixe cette troublante rencontre et la perte de son portable cette dernière promet de le localiser. Elle y parviendra et pourra annoncer à Ève que son téléphone se promène désormais à Tokyo, ajoutant qu’elle y voit une invitation du voyageur croisé dans le métro.
Ève choisit de partir pour la capitale japonaise. Outre son téléphone, elle entend profiter de son séjour pour tenter de retrouver les traces de ses grands-parents, exilés dans l’Empire du soleil levant après leur divorce.
Préférant le romantisme à la vraisemblance – mais dans un roman l’imaginaire a tous les droits – Peire Aussane va conduire Ève dans une fumerie d’opium où une vieille dame viendra lui parler de sa grand-mère, va lui faire retrouver son téléphone et l’inconnu du métro et même lui offrir la possibilité, en regardant par la fenêtre, de voir s’éloigner le taxi d’Antoine…
Mais n’en disons pas davantage, sinon que l’on prend beaucoup de plaisir à lire ce roman qui fait la part belle aux sens. La vue, essentielle pour un peintre, l’odorat essentiel pour un «nez», mais aussi le goût, le toucher, le goûter et l’ouïe permettent au lecteur de ressentir les émotions et de se laisser embarquer dans ce conte qui, à l’instar du taïso («préparation du corps»), cette gymnastique douce japonaise dénoue les énergies et vous fera vous sentir bien.

Deux stations avant Concorde
Peire Aussane
Éditions Michalon
Roman
192 p., 17 €
EAN : 9782841868940
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, du côté d’Arles ainsi qu’à Paris, puis à Tokyo. On y évoque aussi un voyage à Moscou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le mouvement des passagers dans le wagon m’oblige à le frôler pour sortir de la rame. J’avance sans réfléchir. Rien d’autre que l’intensité de ce face-à-face encore vivant ne peut s’infiltrer jusqu’à mon cerveau. Je m’en remets au rythme de mes pas qui m’éloignent de lui. J’écoute cette musique pour éviter de penser.
Cette musique est celle de ma survie, ou de ma plus belle erreur. »
Poussée par le mystère d’une rencontre improbable et enchanteresse dans le métro parisien, une jeune femme s’envole pour le Japon, laissant pour un temps son compagnon et leurs enfants.
Seule au cœur de Tokyo, ses pas la conduiront malgré elle vers le passé, réveillant une mémoire restée trop longtemps silencieuse.
Sensuel, insondable, le roman d’un retour à la vie et du souffle retrouvé.

68 premières fois
Blog Passion de lecteur 
Blog Les jardins d’Hélène
Blog Passion de lecteur (Olivier Bihl)

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com 

Extrait
« Plus que deux stations avant Concorde, où je change de ligne. Deux minutes d’une magie délectable. Une éternité. Je prends le temps d’observer les traits de ce visage ami. Je contemple la manière dont ils se meuvent les uns par rapport aux autres. Ils dansent ensemble, une danse en forme de prière. Son regard est tranquille et vaillant. Si ses yeux parlaient, ils auraient une voix douce, un débit mesuré et un accent discret. Ils sont légèrement plissés et sa peau hâlée me parle d’Orient. » p. 52-53

À propos de l’auteur
Peire Aussane vit à Paris. Deux stations avant Concorde est son premier roman. (Source : Éditions Michalon)

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À son image

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En deux mots:
Flânant sur le port de Calvi, Antonia reconnaît Dragan, qu’elle a connu alors qu’elle couvrait la Guerre des Balkans. Ils vont converser jusqu’au petit matin, avant que la photographe ne prenne la route et ne meure dans un accident de voiture. Ses funérailles nous offrent l’occasion de découvrir sa vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La photographe et la mort

Jérôme Ferrari, à travers le portrait d’une photographe corse, nous livre une passionnante réflexion sur le poids des images qui fixent le temps, sur la fascination de la guerre et sur la mort.

Au mois d’août les touristes flânent sur le port de Calvi. Antonia déambule au milieu de ses gens. Elle est photographe, chargée de réaliser les clichés des mariages. Du moins, c’est son métier en 2003, au moment où commence ce beau roman et où s’achève sa vie. Antonia va en effet être victime d’un accident de la route quelques heures plus tard, sans doute à cause d’une maladresse due à la fatigue. Elle a en effet pris la route au petit matin, aprèd avoir conversé de longues heures avec Dragan, qu’elle avait rencontré à Belgrade en 1991, au moment de la Guerre des Balkans et qui, lui aussi, se promenait à Calvi, ayant choisi la légion étrangère pour fuir son pays.
Si Jérôme Ferrari a choisi ce drame en ouverture de son roman, c’est pour avoir «fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps: ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » »
Nous voici invités aux funérailles d’Antonia, célébrées par son oncle et parrain à qui la famille a un peu forcé la main. Car le prêtre est affligé, lui qui a offert à sa filleule son premier appareil photo à 14 ans, décidant ainsi de la vocation de l’adolescente. Dans cette Corse aux traditions et aux mœurs fortement ancrées, elle découvre dans ses clichés un moyen d’évasion mais aussi une part de pouvoir. En figeant une réalité, elle va écrire à sa manière les événements, montrer les réunions de famille puis – en étant embauchée par un quotidien régional – illustrer la rubrique locale et les faits divers et notamment ceux liés au FNLC. À travers son regard, les faits de gloire des séparatistes deviennent ridicules. « Elle photographiait de mauvais acteurs récitant le texte incroyablement pompeux d’une pièce ratée que ni la violence ni les années de prison ne pouvaient rendre plus authentique et, dans cette pièce, Antonia jouait elle aussi, comme les autres, peut-être encore plus mal que les autres. Chaque fois qu’elle appuyait sur le déclencheur, elle validait cettc mise en scène qui n’avait rien à voir avec la réalité mais n’existait que dans l’attente de sa transformation en images. Tout cela ne lui semblait guère honorable. D’ailleurs, à bien y réfléchir, l’écrasante majorité des photographes n’exerçaient pas un métier honorable, ils donnaient de l’importance à des sujets futiles, pire encore, ils fabriquaient de la futilité, et s’ils avaient de surcroît des prétentions artistiques, c’était encore bien pire… »
Une farce qui va pourtant entraîner à son tour des drames. Encore la mort et encore le déchirement quand Pascal B. – son homme – est arrêté puis emprisonné ou quand les nationalistes vont se combattre entre factions rivales.
Quand arrive la Guerre des Balkans, Antonia décide d’aller couvrir ce conflit sans pour autant avoir de mandat. Peut-être pour voir à quoi ressemble une «vraie guerre», peut-être pour fuir la Corse, mais en tout cas par inconscience. Car ce qu’elle voit est terrible, accablant.
Ses photos vont compléter celles réalisées par les photographes des guerres antérieures, celle de Gaston Chérau qui couvrit la guerre italo-turque entre 1911 et 1912 en Libye, celles de Rista Marjanović ou encore celles de Ron Haviv qui sont autant de témoignages de la barbarie. À moins qu’il ne s’agisse de propagande, d’un parti pris. Mais ce qui est sûr, c’est que cette expérience aura changé à jamais la vie d’Antonia.
Comme dans Les vies multiples d’Amory Clay de William Boyd, le photojournalisme est au cœur de ce roman parce qu’il fixe ainsi le temps, donne une éternité aux événements, mais surtout pose parce qu’il pose la question, à l’heure des médias de masse et des réseaux sociaux, de la manière dont il rend compte du réel ou le déforme. Avec son écriture limpide, Jérôme Ferrari confirme son talent qui lui a valu le Prix Goncourt 2012.

À son image
Jérôme Ferrari
Éditions Actes Sud
Roman
224 p., 19 €
EAN : 9782330109448
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Corse, à Calvi et dans la région d’Ajaccio et Bastelica mais aussi à Nice et Lyon ainsi qu’en Ex-Yougoslavie, à Belgrade, Osijek et Vukovar.

Quand?
L’action se situe des années 80, à l’époque de la guerre des Balkans jusqu’en 2003.

Ce qu’en dit l’éditeur
Par une soirée d’août, Antonia, flânant sur le port de Calvi après un samedi passé à immortaliser les festivités d’un mariage sous l’objectif de son appareil photo, croise un groupe de légionnaires parmi lesquels elle reconnaît Dragan, jadis rencontré pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après des heures d’ardente conversation, la jeune femme, bien qu’épuisée, décide de rejoindre le sud de l’île, où elle réside. Une embardée précipite sa voiture dans un ravin : elle est tuée sur le coup.
L’office funèbre de la défunte sera célébré par un prêtre qui n’est autre que son oncle et parrain, lequel, pour faire rempart à son infinie tristesse, s’est promis de s’en tenir strictement aux règles édictées par la liturgie. Mais, dans la fournaise de la petite église, les images déferlent de toutes les mémoires, reconstituant la trajectoire de l’adolescente qui s’est rêvée en photographe, de la jeune fille qui, au milieu des années 1980, s’est jetée dans les bras d’un trop séduisant militant nationaliste avant de se résoudre à travailler pour un quotidien local où le “reportage photographique” ne semblait obéir à d’autres fins que celles de perpétuer une collectivité insulaire mise à mal par les luttes sanglantes entre clans nationalistes.
C’est lasse de cette vie qu’Antonia, succombant à la tentation de s’inventer une vocation, décide, en 1991, de partir pour l’ex-Yougoslavie, attirée, comme tant d’autres avant elle, dans le champ magnétique de la guerre, cet irreprésentable.
De l’échec de l’individu à l’examen douloureux des apories de toute représentation, Jérôme Ferrari explore, avec ce roman bouleversant d’humanité, les liens ambigus qu’entretiennent l’image, la photographie, le réel et la mort.

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. » J. F.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Clémence Holstein)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Sabine Audrerie)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Blog L’Or des livres


Jérôme Ferrari présente À son image © Production Actes Sud Éditions

Les premières pages du livre
« La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière,
Il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. À ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des œuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées. Il se tenait la tête dans les mains.
Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. Il avait ramassé son sac et, alors qu’elle s’apprêtait à le suivre, il l’avait arrêtée d’un signe de la main et elle était restée sur le pont à le regarder s’éloigner jusqu’à ce qu’il eût disparu et qu’il fût trop tard pour d’autres adieux.
Ce vendredi soir d’août 2003, sur le port de Calvi, elle le reconnut immédiatement. Dragan marchait dans sa direction, au milieu de la foule des touristes, avec un autre sous-officier de la Légion étrangère et son uniforme était maintenant impeccable. Elle s’arrêta. Quand il croisa son regard, il lui sourit et vint l’embrasser avec une chaleur qui ne pouvait être feinte. Elle était si troublée qu’elle ne réalisa pas tout de suite qu’il s’adressait à elle en français. Il désigna l’appareil qu’elle portait en bandoulière. Il y a des choses intéressantes à photographier ici?
Elle se mit à rire. Non. Vraiment rien d’intéressant. Elle prenait des photos de mariage, maintenant, et c’était la raison de sa présence à Calvi. Des photos d’alliances. De familles émues. De couples, évidemment, beaucoup de couples, devant des massifs de fleurs, des voitures de luxe ou des couchers de soleil sur la Méditerranée. Toujours les mêmes choses à la fois curieusement grotesques, répétitives et éphémères. Elle gagnait bien sa vie mais ce n’était certainement pas intéressant. Elle se tut. Elle craignit qu’il ne pût mesurer la profondeur de son amertume. Elle lui demanda s’il voulait prendre un verre.
Il était d’astreinte. Il devait rentrer au camp Raffalli. Mais il serait heureux de passer la soirée du lendemain avec elle. Antonia avait prévu de retourner chez elle, dans le Sud, dès la fin du mariage.
Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus? Elle le regarda. Bien sûr que si, elle pouvait.
Elle appela sa mère pour lui annoncer qu’un imprévu la forçait à prolonger de vingt-quatre heures son séjour en Balagne. Elle ne pourrait pas dîner au village samedi soir, comme elle l’avait promis, mais elle serait là sans faute le lendemain. Bien qu’Antonia s’efforçât de présenter ce contretemps sous un jour aussi peu dramatique que possible, elle n’en déclencha pas moins presque immédiatement un réquisitoire éploré dans lequel lui étaient reprochés sa désinvolture, son ingratitude et son égoïsme. Antonia ne commit pas l’erreur de se mettre en colère. Elle assura sa mère de la perfection de son amour filial, lui dit qu’elle se réjouissait de la voir dimanche et la réduisit au silence en lui raccrochant plus ou moins au nez. Après quoi elle éteignit son portable et alla se coucher. »

Extraits
« La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction. Depuis l’autel, il voit se presser derrière les bancs de l’église les gens du village et des inconnus, il voit des cousins plus ou moins éloignés, ses frères et, au premier rang, tout près du cercueil, sa sœur et son beau-frère, et Marc-Aurèle qui pleure sans aucune retenue. Il aurait pu refuser de célébrer la messe, se tenir debout à leurs côtés. S’il avait fait ce choix, peut-être serait‑il lui aussi en train de pleurer. Mais Antonia n’a que faire de larmes supplémentaires. Il n’en doute plus: c’est ici, au bas de l’autel, que se trouve sa place, c’est ici qu’il est le plus proche de sa filleule défunte, plus proche qu’il ne l’a été depuis bien longtemps. »

« Je vous ai parlé des larmes du Christ, trop longuement et maladroitement, et je vous en demande encore pardon. Pourquoi pleure-t-il? Parce qu’il se tient dans le déchirement. Nous nous tenons nous aussi, avec lui, dans ce déchirement. Nous devons nous y tenir: là, entre l’espoir et le deuil, tout à la fois accablés par le deuil et débordant d’espoir. Ainsi, nous croyons qu’Antonia est auprès du Seigneur, mais nous la pleurons quand même. »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir enseigné en Algérie puis en Corse, vit actuellement à Paris. Il a reçu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur 

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L’été en poche (18)

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Ça aussi, ça passera

En 2 mots
Blanca enterre sa mère à Cadaquès. Avec famille, ami(e)s et amants, elle va tenter de combattre sa solitude et son spleen, tout en rendant hommage à la défunte.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Hubert Artus (L’Express)
« En paix avec elle-même et les hommes de sa vie, elle offre une composition qui balance toujours entre l’autofiction sociale et le roman sentimental. Toujours profond, armé d’un humour souvent désopilant, Ça aussi, ça passera est porté par une écriture qui emporte le cœur. Et nos suffrages. »

Vidéo


Milena Busquets présente son ouvrage «Ca aussi, ça passera». Traduit de l’espagnol par Robert Amutio. © Production Librairie Mollat.

Ça aussi, ça passera

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Ça aussi, ça passera
Milena Busquets
Gallimard
Roman
Traduit de l’espagnol par Robert Amutio
192 p., 17 €
ISBN: 9782070149117
Paru en avril 2015

Où?
L’action est située en Espagne, principalement à Cadaqués, et à Barcelone.

Quand?
Le roman se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«C’est l’été, la saison préférée de Blanca. Après le décès de sa mère, elle quitte Barcelone pour s’installer dans la maison de vacances familiale de Cadaqués. Sur cette terre riche des souvenirs de son enfance, sous le soleil de la Méditerranée, elle cherche l’apaisement. Mais elle ne part pas seule, une troupe disparate et invraisemblable l’accompagne : ses deux ex-maris, les fils qu’elle a eus d’eux, ses amies Sofía et Elisa, son amant Santi et, bien entendu, sa mère défunte, à qui elle ne cesse de parler par-delà la mort, tant cette disparition lui semble difficile et inacceptable.
Les baignades, les promenades en bateau et les siestes dans le hamac vont se succéder, tout comme ces longs dîners estivaux au cours desquels les paroles s’échangent aussi facilement que les joints ou les amours. Les souvenirs affleurent alors, faisant s’entrelacer passé et présent. Blanca repense à cette mère fantasque, intellectuelle libre et exigeante, qu’elle a tant aimée et tant détestée. Elle lui écrit mentalement une lettre silencieuse et intense dans laquelle elle essaie de faire le bilan le plus honnête de leur relation douloureusement complexe.
Elle lui dit avec ses mots tendres, drôles et poignants que face à la mort elle choisit l’élégance, la légèreté, la vie.
Elle lui dit qu’elle choisit l’été et Cadaqués car elle sait que ça aussi, ça passera.
Livre événement de la Foire de Francfort 2014, traduit et publié dans une trentaine de pays, ce deuxième roman de Milena Busquets est un petit prodige d’équilibre et d’intelligence.

Ce que j’en pense
***

En refermant ce beau roman, on imagine Almodovar derrière la caméra, nous montrant le décor et la lumière de Cadaqués et rassemblant ici une galerie d’actrices et d’acteurs qu’il sait si bien dénicher. Le Claude Sautet des Choses de la vie aurait sans doute aussi pu mettre en scène l’histoire de Blanca dont le scénario tient en quelques lignes, voire en quelques mots : « C’est fait. Ma mère est morte. Je crois que je vais m’installer à Cadaqués. »
Au seuil de la quarantaine, ce décès est l’événement qui va entraîner l’introspection : « lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. »
Pour essayer de supporter sa solitude nouvelle, elle choisit de quitter Barcelone pour la maison familiale, entourée de ses amies Sofia qui « transforme tout en événements frivoles et festifs dont elle est le centre » et Elisa, de ses deux ex-maris, Óscar et Guillem, sans oublier les amis et voisins installés dans la petite ville côtière.
« Assis à l’arrière, il y a les trois enfants, Edgar, Nico et Daniel, le fils de Sofia, à côté d’Úrsula, la baby-sitter. Je conduis et Sofia joue le copilote. Je continue à trouver bizarre et un peu absurde que ce soit moi qui dirige tout ça, moi qui décide de l’heure de départ, tienne le volant, donne les instructions à Úrsula, choisisse les affaires que vont emmener les enfants. »
Pour se changer les idées, elle regarde les autres vivre, pour mettre entre parenthèse la mort elle a aussi recours au sexe. Elle qui a la chance d’avoir entrevu l’esprit des années 1960, croit toujours à la liberté sexuelle, même si comme le décor qui l’entoure, les choses ont beaucoup changé et la nostalgie prédomine : « Les souvenirs s’amoncellent les uns sur les autres et forment un voile compact qui, pour une fois, ne m’étouffe pas. J’imagine qu’une maison familiale, c’est cela, un lieu qui a vu passer tout le monde et où tout est arrivé. »
Entre la chronique de cette parenthèse estivale et la relation de ses souvenirs Milena Busquets raconte la relation d’une fille avec sa mère, raconte cette mère avec beaucoup de pudeur et de subtilité et la peur de ce qui va arriver, la crainte de ne pouvoir maîtriser ce manque, cette absence.
C’est avec beaucoup de finesse et de subtilité que l’auteur évite les écueils du pathos ou de la mièvrerie. Elle sait, à l’image de cette amie qui vient la secouer, que la vie doit l’emporter. « Ta mère est morte, elle était âgée et très malade, pendant les derniers mois elle a beaucoup souffert et t’as fait beaucoup chier, mais elle a eu une vie merveilleuse, elle a aimé et a été aimée, elle a réussi, elle a eu des amis, des enfants, elle s’est amusée et, d’après ce que tu dis, elle a toujours fait ce qui lui plaisait. Et tu l’aimais, et tu es triste et un peu paumée, mais ça ne te donne pas le droit de foutre en l’air la vie de tout le monde. »
Peut être que le beau ténébreux croisé à l’enterrement – comment drague-t-on dans un cimetière ? – lui permettra de panser ses plaies…

Autres critiques
Babelio
L’Express (François Busnel)
Télérama
Blog Cultur’elle (Caroline Doudet)
Blog Mots pour mots
Blog Clara et les mots

Extrait
« À ma connaissance, la seule chose qui ne donne pas la gueule de bois et met entre parenthèse la mort – comme la vie – c’est le sexe. Son effet foudroyant réduit tout en décombres. Mais ça ne dure que quelques instants ou, tout au plus, si vous vous endormez ensuite, quelques heures. Puis les meubles, les vêtements, les souvenirs, les lampes, la panique, la tristesse, tout ce qui avait disparu happé par une tornade pareille à celle du Magicien d’Oz redescend et reprend sa place exacte, dans la chambre, dans la tête, dans le ventre. » (p. 15)

A propos de l’auteur
Milena Busquets est né à Barcelone en 1972. Elle a fréquenté le Lycée Français de Barcelone et a obtenu un diplôme en archéologie de l’Institut d’archéologie de l’University College de Londres. Elle a travaillé pendant de nombreuses années au Editorial Lumen, la maison d’édition que sa famille avait mis en place au début des années 1960 et qui a été vendue à Random House quarante ans plus tard. Elle a ensuite fondé sa propre maison d’édition, a écrit un premier roman intitulé También esto passará (Ça aussi, ça passera), a travaillé pour un magazine de potins et de relations publiques pour une marque de mode et travaille actuellement en tant que journaliste et en tant que traducteur. (Source : http://www.pontas-agency.com)

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