Aurore

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Finaliste du Prix Jean Anglade 2020

En deux mots
Aurore est infirmière. Après la mort de son mari, elle décide quitter sa région pour s’installer dans un village du sud-Ouest avec son fils. En découvrant que l’un de ses patients a déposé une petite annonce sous un Abribus demandant de l’aide «pour finir cette vie en tant qu’être humain», elle décide de s’installer chez lui. Une rencontre qui va changer sa vie et celle de son fils.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

« Et la vie continue… »

Si Bertrand Touzet n’a pas remporté le Prix Jean Anglade 2020, son éditrice a compris qu’il serait dommage de ne pas offrir ce beau roman au public. D’autant que l’actualité lui donne encore davantage de relief.

Si la pandémie a servi de révélateur et placé quelques temps les infirmières libérales sur le devant de la scène, convenons qu’aujourd’hui elles ont retrouvé leur statut peu enviable de forces invisibles, même si leur métier ressemble pour beaucoup d’entre elles à un sacerdoce. On remerciera donc Bertrand Touzet d’avoir choisi pour héroïne de son premier roman Aurore, une de ces femmes qui ne ménage pas sa peine pour aider ses prochains. Et ce même si sa propre vie n’a pas été facile. Après avoir perdu son mari, elle a quitté sa région pour venir s’installer dans un village des Hautes-Pyrénées avec son fils Nils, qui ne lui rend pas la vie facile non plus. Perturbé par les événements, il se replie sur lui-même et a de la peine à s’ouvrir aux autres.
Tout va changer le jour où elle découvre une annonce sous un Abribus : «Vieil homme ne voulant pas finir sa vie seul ou en maison de retraite cherche personne ou famille qui voudrait l’adopter.» Une annonce rédigée par Noël, l’un de ses patients, qui a perdu son épouse et a beaucoup de peine à accepter sa solitude. Elle décide alors de répondre à son appel à l’aide et s’installe chez lui. Et si les premiers jours ne sont pas faciles, le trio va finir par prendre ses marques et s’apprivoiser.
Avec beaucoup de sensibilité, Bertrand Touzet – dont j’ai eu le privilège de lire le manuscrit sélectionné pour le Prix Jean Anglade – décrit cette métamorphose, ces trois existences qui en se frottant l’une à l’autre vont finir par faire des étincelles. Avec patience mais aussi une belle volonté, Aurore, Noël et Nils vont montrer des qualités humaines insoupçonnées, chacun dans un registre qui lui est propre, mais que leur cohabitation va permettre de développer.
Nourri de son expérience personnelle – il est kiné au Muret en Haute-Garonne – et du souvenir vivace de ses grands-pères et de sa propre enfance, le roman s’appuie sur ces petits détails qui «font vrai» et lui donne de la chair et du cœur. Très vite on se laisse entraîner derrière ce trio de plus en plus attachant. À tel point qu’on en vient à souhaiter que tout se passe bien pour eux. Reste que Bertrand Touzet parvient très bien à entretenir le suspense et gagne haut la main ses lettres de noblesse de primo-romancier.

Aurore
Bertrand Touzet
Éditions Presses de la Cité
Roman
270 p., 19 €
EAN 9782258194694
Paru le 18/02/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans un petit village des Hautes Pyrénées.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Portrait d’une femme d’aujourd’hui, infirmière, la presque quarantaine, dans les Pyrénées, touchée en plein cœur par la requête d’un vieil homme souffrant d’Alzheimer. Un roman juste qui puise dans l’air du temps ses thèmes humanistes : la solidarité des cœurs, la nécessaire interaction des générations…
Soigner, veiller, sourire, prodiguer les mots et les gestes qui réconfortent, être là tout simplement… Aurore sait combien son travail d’infirmière à domicile, aussi routinier et difficile soit-il, agit comme un baume pour ses patients. Et contre le désert affectif de sa vie. Aurore élève seule Nils, ado, et s’est reconstruite au fil des ans dans ce petit village. En enfouissant le drame qui a atomisé sa vie d’avant et en se protégeant des jeux de l’amour. Même si son charme ne laisse pas indifférent le déroutant docteur Verdier…
Un jour, Aurore découvre une petite annonce: «Vieil homme ne voulant pas finir sa vie seul ou en maison de retraite cherche personne ou famille qui voudrait l’adopter.» Car Noël est inconsolable depuis la mort de son épouse. Souvent il va se recueillir sur sa tombe qu’il orne de petites violettes en origami et convoque ses souvenirs lumineux mais de plus en plus épars.
Autour de Nils, Aurore et le vieil homme vont nouer un profond lien filial et s’ouvrir à de nouveaux lendemains. Et si Noël n’attend plus guère des jours, Aurore a encore beaucoup à accomplir. Pour elle seule désormais et non plus pour les autres ?

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
La Dépêche (Sophie Vigroux) 
La Provence 
Blog Des livres, des livres ! 
Blog Les lectures de Lily 

Les premières pages du livre
« — Ne bougez pas, madame Campos, je vais finir par vous faire mal !
L’aiguille pénètre la peau fine de la vieille dame. Toujours la même difficulté à trouver les veines sur ces corps décharnés, comme si la vie se cachait… Aurore a vu tellement de personnes s’étioler jour après jour et partir en lambeaux de vie.
Côtoyer la mort sans jamais s’y habituer, savoir qu’elle est là, qu’elle rythme ses jours, dans l’odeur qu’elle sème, dans le regard d’un patient qui a perdu son étincelle, la tenir en respect, comme on le ferait d’un chien de garde dont on sait qu’il peut mordre.
La maladie, la sénilité, la souffrance et les sourires, les gestes de soutien, les gratitudes. Ce qui constitue l’humanité de son quotidien, Aurore en a fait son métier. Aurore est infirmière, elle assure les toilettes, les changes, le nettoyage des draps souillés par des corps qui s’abandonnent ; elle sent la fragilité des gens qu’elle touche (elle se dit qu’elle est peut-être la seule à les toucher vraiment, au sens physique du terme). Réalité nue, âpreté de l’existence, sacerdoce qu’elle s’impose pour fuir une vie qu’elle ne maîtrise plus.
Aurore place les tubes de prélèvement dans la mallette qui partira au laboratoire d’analyses, retire l’aiguille, applique le coton imbibé de désinfectant, le maintient pour éviter que cela ne saigne trop. Mme Campos est sous anticoagulants. La moindre coupure, dure à endiguer, montre toutefois qu’une vie, même fragile, palpite encore en elle. Aurore sourit – toujours sourire, montrer de la douceur dans ces gestes mécaniques, de la légèreté.
Elle se retourne, jette l’aiguille et la compresse souillée dans le sac jaune des déchets médicaux, retire ses gants en latex. Elle replace une mèche de cheveux derrière son oreille droite et commence à écrire les transmissions informant les autres soignants des soins effectués et de l’état de santé des patients.
Les rituels de la toilette laissent place maintenant à la pensée active.
En remplissant le cahier, elle observe la silhouette frêle dans le lit, note qu’une prise de sang a été effectuée pour contrôler les marqueurs tumoraux. Aurore sait que les résultats ne seront pas bons, le taux monte au fur et à mesure que Mme Campos s’éteint. Le cancer du sein gagne du terrain, essaime, mais du fait de l’âge de la patiente l’évolution est lente. Il faut bien que le vieillissement des cellules ait un avantage.
Pas de selles ce matin, un peu somnolente à part pendant la prise de sang. Saturation bonne et tension un peu basse.
Aurore se lève, met son manteau, s’approche du visage évanescent, passe sa main sur les cheveux chenus de la vieille dame. Elle lui sourit, la prévient qu’elle reviendra ce soir vérifier que tout va bien. Monologue des soignants afin de meubler le silence. Elle allume la télévision, change de chaîne, hésite sur le programme et finalement s’arrête sur un reportage sur le Costa Rica. Continuer à occuper le vide, ou créer une sollicitation, comme disent les soignants. Peu importe, pense Aurore, il faut juste tenter de stimuler le peu de flamme des malades, même par des programmes sans intérêt.
Elle remonte les barrières du lit médicalisé, non par peur que Mme Campos descende toute seule, mais par habitude.
Elle rapproche la table à roulettes, pose la télécommande et un verre d’eau. Dans un grincement, la porte d’entrée s’ouvre.
— Bonjour, madame Campos, quel froid ! L’hiver est là, depuis le temps qu’on l’attend…
— Coucou, Fabienne ! Tu vas bien ? Pas trop dur avec la neige ?
— Non, ça roule bien, le chasse-neige est passé de bonne heure. Comment ça va aujourd’hui ?
— Plutôt fatiguée… tu sais si elle a bien dormi ? demande Aurore. La fille de nuit n’a pas laissé de trans…
— Oui, la nuit s’est bien passée. J’arrive de chez Georges… C’est coton, aujourd’hui.
— Ah, bon on fera avec. Il est agressif ?
— Un peu. Tu as le temps pour un café ? propose Fabienne.
— Non, j’y vais, ma grande, il faut que je monte à Cazaux et la route risque d’être difficile avec le verglas.
— Bise, bon courage, on se voit demain ?
— Ça marche, passe une bonne journée. A ce soir, madame Campos.
La porte frotte sur le granit de la première marche, lustrée par le passage des années. Aurore soulève le loquet et donne un coup sec pour la refermer. Elle se souvient de ce « petit truc pour la fermer du premier coup » que lui avait enseigné M. Campos, à l’époque où elle venait lui mettre ses bas de contention. Il était encore alerte, travaillait son jardin.
C’était il y a trois ans, hier, une éternité.
Aurore se retourne, observe la façade grise au crépi typique de cette vallée. Les volets en bois peint de l’étage sont tous fermés, elle les a toujours vus ainsi. Elle prend le temps d’ajuster son bonnet, se demande si la personne qui les a fermés en dernier savait qu’ils demeureraient clos aussi longtemps.
Sur les quinze fenêtres que possède la maison, seules deux sont régulièrement ouvertes. Celles de la chambre et de la cuisine du rez-de-chaussée, uniques pièces à être chauffées par la même occasion.
Ce matin, Aurore a envie de les ouvrir une à une, pour insuffler un éphémère parfum de vie. Elle en a tellement vu, des maisons renaître le temps des vacances, des week-ends, puis s’éteindre pour toujours, avec sur leur façade un panneau A vendre.
Mme Campos a eu cinq enfants, tous ont quitté le nid. Les plus proches habitent à Tarbes. Une distance permettant de venir « au cas où », mais pas assez près pour passer un soir à l’improviste ou boire un café le temps d’un après-midi. Les autres sont à Paris, Toulouse, Londres, et viennent au détour d’itinéraires de vacances, apportant la nostalgie des adultes et les rires des enfants qui rouvrent les vieilles malles du grenier et colonisent une dernière fois cette terre promise.
Aurore fait demi-tour et entre sans frapper, la porte frotte le sol et l’annonce bruyamment.
— Qui est là ? demande Fabienne, surprise.
— Ce n’est que moi, j’ai oublié de faire quelque chose…
Aurore monte les marches deux par deux, les faisant craquer à chaque impulsion, actionne l’interrupteur en céramique. Même le courant électrique semble ralenti par des mois de léthargie. L’ampoule incandescente chasse brusquement les noiraudes qui peuplent les étages oubliés. Elle entre machinalement dans l’ancienne chambre des époux Campos, là où elle venait s’occuper de René. En poussant la porte, elle est saisie par une odeur, celle de ses souvenirs. Depuis trois ans, la chambre garde ses effluves de lavande, de poussière légèrement humide, et le parfum de ses occupants. Les maisons retiennent l’odeur des souvenirs longtemps après le départ de ceux qui l’ont habitée ; mélange de bois, de feu de cheminée, de lessive, des placards de cuisine, celle encore des épices et des cubes à potage.
Le simple vitrage tremble à l’ouverture de la fenêtre. Aurore lève les deux crochets qui barrent le volet et d’un coup sec fait entrer la lumière blanche du paysage. Elle prend une grande respiration, en vient à imaginer René, assis sur le lit ; il adorait sentir l’air frais pénétrer dans la chambre le matin quand Aurore aérait la pièce avant de lui faire la toilette. Il se redressait, observait l’Arbizon pour vérifier s’il avait neigé dans la nuit. Depuis qu’il est décédé, presque plus personne ne vient. La maison s’est peu à peu refermée sur elle-même et la maladie l’a définitivement rendue muette.
Au début, les enfants ont fait l’effort d’aller visiter leur mère, puis ils se sont déshabitués, pensant peut-être que celle-ci ne les reconnaissait plus.
« Déshabitué »… Aurore pense à ce mot. Se déshabituer de retrouver ce qui les a construits, les êtres, les lieux, leur mémoire commune. Ils reviendront sans doute le jour de l’enterrement régler les dernières formalités, emporteront ainsi leurs souvenirs, parleront de leur père, de leur mère, qui sera enterrée dans le village, à côté, regarderont la vieille façade grise, le portique rouillé, la balançoire, la cabane qui aura abrité leurs rêves et ceux de leurs enfants, ils imagineront leurs fantômes en train de courir, jouer, se chamailler dans la cour, verseront une larme sur leurs parents et leur jeunesse, et fermeront une dernière fois les volets.
L’exode rural a fait de ces vallées le paradis des portes closes et des résidences secondaires. Aurore a bénéficié de la location d’une de ces belles endormies pour y poser ses valises avec son fils après le décès de son mari. Une étape pour se reconstruire, loin de tout. Elle est finalement restée dans ce sanctuaire qu’offrent les montagnes.
Aurore ouvre la deuxième fenêtre de la chambre puis redescend d’un pas rapide.
Devant la cuisine où s’affaire Fabienne, elle glisse la tête et dit qu’elle viendra fermer ce soir.
— Je ne te demande même pas pourquoi tu as fait ça !
— Tu as raison, je ne le sais pas… une pulsion, un souvenir, un regret ?

Tandis qu’elle remonte dans sa voiture, l’essuie-glace chasse les flocons de neige roulée ; le froid et le vent aiment à transformer les étoiles en petites billes de polystyrène. En passant devant le hangar, elle observe la petite 504 rouge de M. Campos, qui attend son conducteur pour aller chercher le pain. Elle fera le bonheur d’un petit jeune – faible kilométrage, bon entretien –, elle partira elle aussi quand les enfants vendront tout.
Les pneus dérapent sur la neige, cherchent l’adhérence, puis après quelques hésitations sa voiture reprend une bonne motricité. Aurore, en venant dans la vallée, ne savait pas trop comment appréhender l’hiver, la neige, le verglas. Pour les visites, elle craignait que ce ne soit difficile. Après avoir observé ses confrères et vaincu quelques réticences, elle a opté pour le SUV de chez Dacia. Elle en est contente, la voiture se comporte parfaitement sur les routes dangereuses avec des pneus neige et lui permet d’accéder au départ de certaines randonnées sans trop de problèmes.
Aurore sait aussi que ces journées de galère – où l’on guette le passage du chasse-neige, où l’on sort la pelle à neige pour se frayer un chemin jusqu’à la porte d’entrée des patients, où l’on enfile les guêtres et les raquettes pour terminer un chemin d’accès à pied – restent exceptionnelles et donc presque agréables. La plupart du temps, la météo est plutôt bonne et le soleil plus présent qu’en plaine.

Aurore regagne la départementale, jette un regard dans le rétroviseur, trouve que la bâtisse a belle allure les volets ouverts. Elle fermera son caprice ce soir en venant coucher Mme Campos.
La route est noire, l’immaculé de la neige n’est plus, déjà souillé par le passage des voitures, par le sel et la boue. L’activité humaine s’attelle promptement à rompre la magie. La route suit les méandres de la Neste du Louron, serpente entre le blanc des prairies et celui du ciel. Devant la maison des Potier, Aurore remarque qu’il n’y a pas de trace de passage dans la neige. Personne n’est venu voir Noël depuis hier matin et le vieil homme n’a même pas relevé le courrier. Elle ralentit, hésite à lui rendre visite, elle sait qu’il va tous les jours sur la tombe de sa femme. Elle espère qu’il va bien.
Aurore connaît Noël Potier depuis qu’elle est arrivée dans la vallée, elle s’est même occupée de sa femme pendant quelques mois. Lui sortait toujours, quand elle commençait les soins d’Elise, par pudeur, pour s’octroyer un peu de répit dans cette veille de l’être aimé. Elle a gardé l’image d’un homme un peu bourru qu’elle observait en soignant les escarres aux talons d’Elise, elle l’observait donnant à manger aux oiseaux dehors, assis sur le banc en pierre, sa main rugueuse posée sur le dos de son chien venu chercher des caresses.
De la route elle remarque que les volets sont ouverts et que la cheminée fume. Elle s’arrêtera en rentrant de chez Clotilde Baziège, si le vieil homme n’est toujours pas sorti. Elle engage la voiture sur la rampe d’accès à la maison, essaie de garder l’adhérence ; le béton strié n’est pas verglacé, c’est une chance.
Les deux chiens de berger accueillent Aurore à l’entrée de la cour. Comme chaque matin, Clotilde l’attend dans l’embrasure de sa porte.
— Ils ne sont pas méchants, tu les connais bien, depuis le temps !
— Je m’en méfie quand même.
Aurore monte les deux marches du perron en maintenant toujours sa sacoche entre les chiens et elle.
— Entre vite, il fait frisquet.
— Oh, bien couverte ça passe, et puis ça a l’air de se lever.
— Oui, on dirait qu’on va avoir un bel après-midi.
Aurore embrasse Clotilde. C’est une dame de quatre-vingt-dix ans, encore alerte mais vivant seule, sa famille préfère que quelqu’un vienne vérifier que tout va bien, surveiller le pilulier, lui faire la toilette.
— Clo, on fait la toilette aujourd’hui ?
— Oui, c’est gentil, je pourrais la faire toute seule mais j’ai peur de tomber dans la baignoire.
— Il n’y a pas de problème, mais c’est vrai que ce serait plus commode si vous aviez une douche.
— Ecoute, Aurore, j’ai toujours eu cette baignoire sabot et ce n’est pas maintenant que je vais me mettre dans les travaux. Je te prépare un café ?
— Je veux bien. On le boira après la toilette si vous voulez bien ?
— D’accord, je pose la cafetière à moka sur le poêle.
Aurore la suit à travers la salle à manger, la chaleur du poêle de la cuisine s’estompe au fur et à mesure qu’elle s’en éloigne ; il n’y a pas d’autre chauffage dans la maison. Clo vit dans sa cuisine. La salle à manger et le salon sont des pièces d’apparat, inutiles au quotidien. Le petit thermomètre dans la chambre affiche seize degrés, elle a toujours vécu ainsi, avec un gros édredon en plume et une bouillotte pour se coucher.
Comme d’habitude, tout est prêt sur le lit : les affaires propres, la serviette, le gant en éponge, la boîte de gants en latex, le savon. En posant ses affaires, Aurore entend la soufflerie du petit chauffage et l’eau qui remplit la baignoire. Elle sait que Clo n’a pas besoin d’elle, juste sa présence à côté pour la rassurer.
— C’est bon, Clo, tu es prête ?
— Oui, tu peux venir.
Aurore entre, la vapeur d’eau donne une atmosphère de bain oriental à la minuscule salle de bains. L’eau perle sur la faïence bleu ciel et le miroir ne laisse entrevoir que des formes. Clo, qui vient de quitter sa robe de chambre, est assise sur un petit tabouret. Aurore lui prend le bras, l’aide à passer le rebord de la baignoire et la laisse à son intimité, ce moment où la vieille dame semble retrouver un corps, s’abandonner à la caresse de l’eau. L’infirmière l’observe discrètement, attend qu’elle ait fini de savonner son visage, sa poitrine, son sexe. Elle n’est là que pour veiller à ce que tout se passe bien, car, parfois, de fermer les yeux en rinçant ses cheveux fait perdre l’équilibre à Clo. Aurore la sent profiter de la caresse du gant sur sa peau, l’apprécier.
Elle se demande quand tout cela s’arrête, le contact tactile, les caresses, le regard d’autrui. Y a-t-il un moment où l’on s’y habitue, où on l’accepte comme une fatalité ? A voir Clo dans son bain et la volupté qui émane de cette scène, l’infirmière sait que l’on ne perd jamais ce besoin d’interaction physique, on en fait tout simplement son deuil.
L’eau chaude rougit les joues de la vieille dame, Aurore passe la pomme de douche sur ses cheveux blancs. Il y a six mois elle a fait couper ses cheveux plus courts pour ne pas avoir besoin de les coiffer tous les jours.

A force de les côtoyer, Aurore s’est habituée aux corps des personnes âgées, aux peaux détendues, aux taches qui apparaissent… Mais des êtres comme Clo gardent une grâce, une élégance dans la silhouette et dans le mouvement qui les rendent beaux.
La vieille dame se lève, Aurore enroule la serviette autour de sa poitrine et l’aide à descendre. Après avoir frotté énergiquement ses cheveux pour les sécher, Clo se tient devant le miroir pour s’observer.
Aurore la laisse faire face à son reflet, la regarde remonter la serviette pour mettre en valeur sa poitrine, replacer ses cheveux, retenir un épi avec une barrette.
— Vous êtes belle !
— Tu n’es pas difficile, les horreurs de la guerre !
— Non, Clo, vous êtes belle.
— Merci, mais ça ne te fait rien, tous ces vieux corps dénudés ?
— Vous savez, je vous regarde avec des yeux de professionnelle, je ne me dis pas : Beurk, ces rides, ces poils blancs, ces sexes sans poils, ces seins qui pendent… je vois juste des corps. Quand je fais la toilette intime, je vois une vulve, un pénis, des fesses, mais ce n’est qu’une fois rhabillé que je pense à M. ou Mme Untel. Vous avez un corps émouvant, vraiment émouvant… Je vous laisse vous habiller et je vous mettrai vos bas de contention après.
Aurore referme la porte derrière elle pour que le froid de la chambre ne pénètre pas dans la salle de bains et se dirige vers la cuisine.
Elle sort la boîte à sucre du placard en formica, Clo en voudra sûrement avec son café. A son habitude, Clo a déjà mis la boîte en fer-blanc avec les gâteaux secs et les mazagrans sur la table, elle sait pourtant qu’Aurore n’en prend pas, mais elle lui en proposera quand même, et en mangera un au passage.
Aurore sert le café, repose la cafetière sur le coin du poêle, s’assied. Clo entre, le corps encore un peu humide, referme sa polaire, prend place à la table et pousse la boîte de gâteaux vers Aurore.
— T’en prends un ?
— Non merci, Clo !
— Moi, j’en prends un par gourmandise.
Aurore sourit à ce rituel.
— Pourquoi tu souris ?
— Pour rien. Au fait, le médecin doit passer bientôt ? Vous n’avez presque plus de médicaments pour la tension.
— Vendredi, je pense.
— C’est bien le docteur Verdier qui vient chez vous ?
— Oui, il est pas mal, ce petit jeune.
— Oui, c’est un bon médecin, renchérit Aurore.
— Je parle physiquement, il est assez agréable à regarder.
— Oui, il est assez mignon mais il est un peu lunatique… Je vous vois arriver, Clo, à faire l’entremetteuse !
— Je me dis juste que c’est dommage pour vous deux de passer à côté de quelque chose.
Aurore ne répond pas, regarde machinalement sa tasse, sa montre, laisse volontairement Clo à ses pensées.
Elle se lève, boit son café, appuyée à l’évier, rince sa tasse, la pose sur l’égouttoir et va embrasser le front de la vieille dame.
— A demain, je ferai un contrôle dextro1. Attendez avant de déjeuner, surtout !
En traversant la cour, Aurore pense à l’éventualité d’un homme. Non que l’allusion de Clo au docteur Verdier ait ouvert une brèche dans la vie monacale qu’elle s’impose, mais elle est surprise par ce sentiment soudain de ne plus savoir ce qu’est d’être touchée par quelqu’un, par la peur du vide et d’un corps fonctionnant au ralenti. Aurore occupe ses journées à masser ses patients, à les laver, à continuer à faire vivre leurs corps. Elle, personne ne la touche, elle a perdu cette sensation de s’abandonner sous la paume d’une autre main, d’être prise dans des bras. La seule personne qui lui soit proche est son fils de quatorze ans. Or, à cet âge, on ne fait plus de câlin à sa mère. On est trop grand, trop fier, trop bête.
Elle a ressenti ce trouble d’être touchée, ce jour où la doctoresse avait examiné sa thyroïde, à cause du manque d’iode des régions de montagne. De sentir ses mains sur son cou – geste anodin s’il en est –, elle avait éprouvé comme de la timidité, une pudeur excessive. Elle qui, chaque jour, côtoie la nudité, nettoie des plaies, change des couches, lave des sexes et des fesses, ne pensait pas être intimidée par la proximité d’une main sur sa peau.
Aurore pensait à ce moment-là qu’elle avait mis plus que son corps de côté, elle n’avait plus en elle qu’une once de vie, ce besoin d’altruisme et de jusqu’au-boutisme à mener tout de front.
Elle ne se souvenait presque plus de son existence d’avant l’incendie, elle n’en avait conservé que le goût lointain du sucre et de la cendre. Aurore faisait partie de ces êtres qu’on imagine dépourvus de vie intime, tout dévoués à leur métier. Ceux que l’on croit plus solides que le roc, ceux qui prêtent une épaule lors d’un deuil, qui tendent une main. Ces êtres que l’on admire en se persuadant que l’on ne pourrait pas accomplir la moitié de ce qu’ils font. Et on les laisse agir seuls, sans leur demander s’ils ont besoin d’aide. Aujourd’hui, Aurore aimerait qu’une main se tende vers elle, elle ressent comme une lassitude, à passer pour une sainte. Et pourtant elle a cette sensation qu’il ne faut pas trop la bousculer car les larmes pourraient jaillir… Elle voudrait être normale, être une desperate housewife, afficher une coiffure parfaite et un visage reposé, comme ces mères qui viennent chercher leurs gosses en gros 4 × 4 avant de repartir à leur cours de Pilates entre copines.
Aurore sait qu’elle doit bosser pour remplir le frigo avant de penser à ce qu’elle préparera à manger à son ado, elle sait qu’elle doit gérer tant bien que mal les devoirs, laisser le repas prêt à son fils avant de repartir pour sa tournée du soir.
Chaise percée, couches, couchers. Cette vie, elle se l’est imposée, elle lui pèse quelquefois, mais son métier, ces gens, elle les aime. D’ailleurs, si Aurore ne les aimait pas, elle aurait arrêté depuis longtemps.
Elle fait démarrer la voiture, regarde son agenda. Georges…

Aurore prend une grande inspiration. C’est le dernier domicile avant de rentrer au local pour faire les transmissions, se poser un peu…
En repassant devant chez Noël, elle remarque des traces de roues sur le chemin enneigé. Il a finalement dû sortir de chez lui. Si elle le croise au bourg, elle lui demandera des nouvelles.
Arrivée sur le pas de la porte de chez Georges, Aurore appréhende, comme toujours, sa visite. Pénétrer dans cette maison, c’est entrer dans l’antre du monstre. La neige recouvre le capharnaüm du jardin, amas de tuiles, d’objets rouillés, de choses accumulées au fil des années. L’intérieur de son domicile est redevenu salubre grâce aux passages des aides à domicile.
Aurore se souvient de sa première fois. L’épouse de Georges était décédée six mois auparavant et Georges n’avait pas fait le moindre ménage. Bouteilles vides et poubelles jonchaient le sol. Depuis, la maison et son propriétaire s’étaient améliorés, mais le jardin était resté dans son jus. D’après les gens du village, il était le même avant la séparation, les époux semblant préférer la bouteille à la bineuse.
Aurore a beaucoup de mal à imaginer une femme partageant le quotidien de cet homme abîmé par l’alcool, le corps transpirant ses excès.
Aurore et les aides à domicile assistent Georges pour maintenir une certaine hygiène corporelle et vestimentaire même s’il est tout à fait apte à le faire seul. Lui manque juste la motivation. Depuis le dernier incident elle a négocié de ne venir que pour les piluliers et surveiller qu’il prenne sa camisole chimique. Pourtant même diminué, shooté, Georges reste un prédateur, elle le sait, elle s’en méfie.
Aujourd’hui, plus que d’habitude, à la méfiance s’ajoute la crainte. Face à cette porte, elle hésite, se sent plus vulnérable qu’à l’accoutumée. Elle entre, salue Georges, assis sur son canapé en tissu, une cigarette à la bouche, un verre à pastis vide devant lui. Elle espère que le verre date d’hier soir.
— Je peux ouvrir un peu ? Là ce n’est pas possible, il y a trop de fumée, Georges.
On lui a dit de fumer à la fenêtre ou dehors.
— Je sais, mais il fait trop froid.
Il se lève, oscille un peu à cause de ses troubles cérébelleux. Il la regarde, il lui fait peur, il le devine à son regard. C’est peut-être ce qu’il préfère chez elle, la peur qu’il lui inspire, il sent dans ces yeux que potentiellement, pour elle, il existe sexuellement. Et même si ce n’est pas vraiment flatteur, il lui inspire autre chose que de la pitié, il existe en tant qu’homme pouvant agir sur elle – lui qui est bouffé par l’alcool, pourri par les névrites, lui qui ne bande plus depuis des années. Et cela l’excite.
Aurore n’est pas une femme que l’on remarque forcément, mais elle plaît aux hommes qui prennent le temps de s’attarder sur elle. Une beauté de fête de village, généreuse, charnelle, simple. Aurore sait qu’elle peut encore plaire aux hommes de son âge ; des regards, des sourires, des attentions, elle n’en manque pas.

Chez ses patients plus âgés, elle devine parfois lors des soins des regards furtifs ou plus insistants sur sa poitrine, des mains hésitant à la peloter, un semblant d’érection. Elle met cela sur le compte d’un lointain souvenir, de chair et de luxure, d’un réflexe, d’une réminiscence physiologique. Elle les sent gênés par la manifestation de leur désir. Elle en sourit presque, songe à sa grand-mère d’origine espagnole qui lui disait, à propos du grand-père, « El olor consuela » : le parfum du souvenir console.
Ces papis lubriques, ces pépères pervers, elle s’en amuse. Mais Georges, c’est différent. Georges a une soixantaine d’années, il est désinhibé voire dangereux.
Certes, la dose de médocs qu’il ingurgite lui bloque toute érection mais en sa présence elle se voit comme un morceau de chair fraîche en pâture. Aurore appréhende tout ce qui émane de lui, l’odeur de vieil alcool anisé, son souffle qui s’amplifie quand il s’approche d’elle, ce regard impudique quand elle nettoie cette plaie qui suinte.
L’alcool et le tabac ont obstrué les artères de Georges, la cicatrisation est donc très difficile. De plus, son hygiène corporelle, des plus douteuses, n’aide pas, malgré les efforts des aides à domicile.
En voulant se battre avec un camarade de beuverie, Georges s’est fait une fracture ouverte du tibia en tombant de sa hauteur. Il a frôlé de peu l’amputation et, depuis, tout le monde s’attelle à sauver cette jambe malgré l’attitude délétère de Georges. Il y a des jours où Aurore préférerait qu’il soit amputé pour de bon. En attendant, elle se concentre sur la plaie afin de ne pas imaginer son regard sur son tee-shirt légèrement moulant.
La peur d’Aurore est légitime, Georges a déjà essayé de l’embrasser une fois, de la bloquer contre la porte pour l’empêcher de sortir. Il a déjà calé sa jambe entre ses cuisses, et même posé ses mains sur ses seins.
Aurore se concentre pour ne pas se laisser submerger par cette odeur qu’elle associe à celle de la prédation.
Comme si elle avait entendu son appel silencieux au secours, Fabienne montre sa tête à travers le rideau de perles et sourit à Aurore.
— Est-ce que Georges est sage aujourd’hui ?
L’homme regarde la jeune femme, presque surpris de la voir, ne prête que peu d’attention à ses dires. Aurore, elle, est soulagée, Fabienne sait depuis l’agression que la soignante n’aime pas rester seule avec le vieil homme, et l’aide-ménagère s’organise toujours pour être présente, même quelques instants, pendant qu’Aurore s’occupe de Georges.
— Ça va, il est de bonne humeur. Tu as fini plus tôt ! Merci.
— De rien, ma grande, on se serre les coudes… #Metoo.
Georges ne semble pas comprendre la connivence des deux femmes et elles en jouent.
Fabienne vide le cendrier, saisit le verre vide sur la table du salon, secoue les coussins du canapé, profitant que Georges l’ait quitté momentanément. Aurore applique la compresse avec de l’eau stérilisée sur la jambe, fait tomber les morceaux de peau sèche. Elle observe la plaie avec attention, ne la trouve pas trop vilaine et applique un pansement épais dessus.
— Bon, Georges, c’est fini ! Elle est de mieux en mieux, cette cicatrice.
— Elle commence à m’emmerder, cette jambe, tu sais ?
— On arrive au bout ! Courage, ce n’est pas le moment de faire n’importe quoi !
Aurore se redresse, observe le chien de Georges qui attend dans un coin de la pièce. C’est peut-être la seule chose qui attire la sympathie dans cette maison.
Elle appelle l’animal, le caresse, mais le petit yorkshire se méfie quand Aurore pose sa main sur son dos. La main de son maître ne prodigue pas que des caresses, semble-t-il.
— Aurore, tu cherches toujours un local ? Il y a l’ancienne mercerie de la grande rue qui est à vendre, si tu veux.
— Le local à côté de chez Delrieu ?
— Oui, c’est pas mal, en plus ils ne doivent pas en demander cher.
Georges tousse pour attirer l’attention, Aurore se retourne, capte ses yeux jaunes de crocodile.
— Bon, j’y vais, moi, sinon je vais être en retard pour chercher mon fils au collège. A tout à l’heure, Fabienne. A jeudi, Georges. Passez une bonne journée.
Aurore sort promptement, soulagée d’en avoir fini. Il y a des moments où aimer son métier ne suffit plus.
Le soleil commence à fendre le ciel de neige, la route encore humide mouchette de boue et de sel les pare-brise, les arbres perlent des chapelets d’eau glacée et redressent petit à petit leurs branches qui ployaient sous la neige. Les stations vont ouvrir ce week-end, les promène-spatules vont pouvoir de nouveau coloniser les vallées, apportant leurs lots d’animations et de bouchons. La neige des derniers jours était attendue et presque inespérée, et, malgré la gêne relative qu’elle occasionne, les gens sont heureux de sentir une nouvelle fois son mordant.

Face à la vitre, son bol de café à la main, Noël regarde la neige.
Des traces d’oiseaux, de cervidés, mais pas d’empreintes d’homme, pas de tranchées occasionnées par les pneus d’une voiture. Il se demande s’il est sorti hier. Il ne sait même pas le jour qu’il est. Noël se rend compte que les jours lointains sont plus faciles à amadouer que ceux de la veille ou de l’avant-veille. Le médecin appelle ça le début d’une dégénérescence sénile. Il trouve que ce mot est bien compliqué pour dire qu’il perd la tête lentement.
Il se retourne vers le poste de radio, l’allume. 28 novembre.
Il remarque alors qu’il n’a pas enlevé la fine feuille de l’almanach, comme si la journée d’hier n’avait pas existé, comme s’il était passé directement du 26 au 28 novembre.
Il met son bol dans l’évier, le rince en passant juste sa main dedans et le range sur l’égouttoir en faïence blanche.
Il s’approche de l’almanach, retire les deux feuilles, du 26 et du 27 novembre, pour laisser apparaître la date du 28. Il s’assied face à la table en chêne, s’applique sur le premier pli d’une petite feuille, hésite un peu puis se lance. Faire trois pliages pour les ailes et le cou, ramener le bord inférieur pour définir le corps, et l’oiseau en papier prend forme. Il le regarde, dessine un rond noir pour l’œil, le pose sur la table puis saisit une autre feuille.
Si Noël ne se rappelle pas ce qu’il a fait la veille, il se souvient que sa femme adorait les origamis et en particulier le premier qu’il lui avait confectionné : un papillon avec une feuille bleue achetée pour l’occasion. Après s’être longtemps exercé en cachette sur du papier brouillon, il s’était, un jour, assis à cette même table et, sans un mot, avait commencé son origami. Élise était en train de repasser le linge. Il avait le geste sûr de celui qui s’est exercé avec application. Cinq minutes plus tard, un papillon était dans sa paume, prêt à s’envoler jusqu’à elle. Élise avait souri, réalisant les efforts qu’il avait dû faire. Elle lui avait demandé ensuite de dessiner un poisson. Tout penaud devant sa feuille, il avait pris un crayon et avait esquissé rapidement les contours d’un poisson rouge. Ils s’étaient mis à rire dans cette cuisine où, aujourd’hui, ne résonne plus que le tic-tac de la comtoise.

Des origamis, il a appris à en faire des dizaines : des fleurs, des animaux, des formes, des assemblages complexes. Élise lui avait offert un livre sur cet art et il s’était plus ou moins frotté à tous les modèles. Mais l’origami dont il était le plus fier était celui qu’il avait spécialement créé pour elle. Une fleur, leur fleur, une petite violette. Assemblage simple de trois feuilles violettes groupées en cercle et d’une feuille verte pour la tige.
Cet origami, il ne l’a jamais oublié car il le confectionne chaque jour en allant rendre visite à Élise sur sa tombe.
Il se lève, va chercher le beurre et la confiture restés sur la table pour les ranger, regarde rapidement les magnets qui ornent le frigo. Souvenirs de voyages, les plus anciens, les siens et ceux d’Élise, et dorénavant petits cadeaux rapportés par les gens qui l’entourent et le soignent. Quand on n’a plus la santé et l’envie, on voyage par procuration, à travers les souvenirs des autres. Noël se dit que c’est peut-être cela, la vieillesse : vivre dans le souvenir des choses et des êtres jusqu’à en devenir un soi-même. »

À propos de l’auteur
TOUZET_Bertrand_©DDM-Sophie_VigrouxBertrand Touzet © Photo DDM Sophie Vigroux

Né à Toulouse il y a une quarantaine d’années, Bertrand Touzet a grandi au pied des Pyrénées. Après des études à Nantes, il est revenu exercer sa profession de masseur-kinésithérapeute en région toulousaine. Il y a trois ans, il a décidé d’écrire : «Faisant lire mes textes à mes proches, j’ai constaté que je pouvais toucher les gens par mon écriture. […] Mes textes, leur sensibilité, je les dois à ma profession, à ma qualité de père et à un grand-père qui m’a toujours dit que chaque jour est unique et doit être vécu comme tel.» Aurore est son premier roman, finaliste du Prix Jean Anglade 2020. (Source : Éditions Presses de la Cité)

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Nous sommes les chardons

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Prix Jean Anglade 2020

En deux mots:
Martin vit avec son père dans une cabane dans un coin isolé de montagne. Après la mort de ce dernier, il fait la connaissance de sa mère et décide de la suivre à Paris où il découvre un nouveau monde. Mais il reste viscéralement attaché à la nature.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ma montagne, mon jardin

Avec Nous sommes les chardons Antonin Sabot a remporté le Prix Jean Anglade 2020. Ayant eu la chance de faire partie du jury, je vous entraîne dans les coulisses des délibérations avant de vous présenter ce beau roman initiatique.

Cette chronique sera un peu particulière, car j’ai eu la chance de faire partie du jury du Prix Jean Anglade. Je peux par conséquent vous expliquer comment nous avons choisi le roman d’Antonin Sabot comme lauréat 2020 et vous dévoiler les coulisses de la sélection. Une belle expérience qui a aussi été l’occasion de quelques belles rencontres même si – confinement oblige – elles ont été virtuelles.
Mais commençons par le commencement. Initié par le Cercle Jean Anglade et les Presses de la Cité, ce Prix est décerné chaque année à un premier roman qui met en avant les valeurs que le romancier auvergnat a défendu tout au long de sa longue vie (Jean Anglade est décédé le 22 Novembre 2017 à 102 ans). À l’issue d’un concours d’écriture, les Presses de la Cité ont procédé à la sélection des cinq meilleurs manuscrits et les ont soumis sous leur forme brute au jury d’une quinzaine de membres présidé cette année par Agnès Ledig. Parmi les autres membres, on trouvait notamment Jean-Paul Pourade, Président fondateur du Cercle Jean Anglade, Hélène Anglade, la fille de Jean Anglade, Véronique Pierron, Lauréate 2019 avec Les miracles de l’Ourcq, des critiques littéraires et professionnels du livre ainsi que des blogueurs, dont votre serviteur. Sans oublier Clarisse Enaudeau, Directrice littéraire Presses de la Cité.
Notre mission consistait à lire les manuscrits et à les évaluer, chacun avec sa sensibilité, puis de les classer chacun avec leurs forces et leurs faiblesses. En mars dernier la pandémie a empêché le jury de se réunir sur les terres de Jean Anglade, mais nous avons pu échanger nos points de vue par vidéoconférence et très vite constaté que deux titres se détachaient. Au terme de débats aussi intéressants qu’animés, Antonin Sabot a été choisi, notamment pour sa plume «efficace et généreuse» pour reprendre les termes d’Agnès Ledig.
C’est alors que Clarisse Enaudeau et toute l’équipe des Presses de la Cité ont pris le relais pour retravailler le manuscrit, le débarrasser de ses coquilles, choisir la couverture et préparer le lancement de l’ouvrage en librairie. C’est en fait maintenant que commence l’aventure de Nous sommes les chardons!
Il est donc temps de vous présenter ce roman à la thématique à la fois universelle et très actuelle. Martin vit dans la montagne avec son père dans un quasi dénuement. Mais la nature environnante et leur «mur de livres» suffisent à satisfaire leurs modestes besoins. Sauf qu’un soir le père ne revient pas. La nouvelle vie de Martin est alors rythmée par ses jours sans le père.
«On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.» À l’incrédibilité du premier jour succède le choc avec le réel. Il faut répondre aux questions des gendarmes, puis il faut s’installer dans la nouvelle réalité: «si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là».
Avec beaucoup d’acuité, mais aussi un joli sens de la formule, le romancier va alors s’attacher à démontrer combien le lien entre le père et le fils est fort, juste dans les gestes du quotidien. Comme quand il coupe du bois: «En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant.» La puissance du lien est alors telle qu’avec une touche de fantastique le fils continue de parler à son père, à lui dire ses difficultés tout en essayant de conjurer sa solitude. Ses rencontres avec Marie-Louise, qui a bien connu son père et qu’il croise lors de ses balades en montagne lui mettent un peu de baume au cœur.
La surprise va venir avec les obsèques, lorsqu’il fait le connaissance d’une invitée-surprise, sa mère. Cette dernière va lui proposer de l’accompagner à Paris, proposition qu’il va accepter, non sans appréhension.
La seconde partie de ce passionnant roman s’inspire de la véritable histoire d’Olivier Pinalie, créateur du Jardin Solidaire, qui a relaté son expérience dans Chronique d’un Jardin solidaire. On y voit Martin essayer d’amener un peu de nature et de solidarité dans la grande ville. Une démarche qui va finir par susciter l’intérêt de sa demi-sœur…
Après Nature humaine de Serge Joncour, Le grand vertige de Pierre Ducrozet, La Dislocation de Louise Browaeys ou encore 2030 de Philippe Djian, on retrouve ici le thème du lien de l’homme avec la nature, de plus en plus distendu et de plus en plus indispensable. Souhaitons donc plein succès à ce beau roman initiatique!

Nous sommes les chardons
Antonin Sabot
Presses de la Cité
Premier roman
272 p., 20 €
EAN 9782258194120
Paru le 1/10/2020

Où?
Le roman se déroule en France, tout d’abord dans une région de montagne qui n’est pas précisément située, puis à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, Martin voit son père mort venir s’attabler avec lui. Ce père qui lui a appris à entendre les arbres et à humer le vent, à suivre les pistes des bêtes dans la forêt, à connaître les paysans des alentours…
Les mystères que cette apparition révèle, le jeune homme va les affronter. Qu’y a-t-il au-delà de sa ferme isolée en pleine montagne? Une mère, d’autres lieux, d’autres gens, une autre manière de vivre… Martin va apprendre à les connaître et partir sur les traces de l’absent, pour mieux comprendre d’où il vient et ce qu’il vit.
Un beau roman d’initiation irrigué par un attachement sincère à la nature.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Éveil de la Haute-Loire (Philippe Suc)
Livres Hebdo (Vincy Thomas)
Lisez.com (Annonce du lauréat)

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
Préface d’Agnès Ledig
Ce livre est une histoire de lien.
Le lien de filiation, entre un fils et son père, que rien ne peut effilocher, pas même l’ultime destinée.
Le lien d’amour, qui naît et croît comme une évidence, telle une jeune pousse qui cherche le soleil, mue par une force inscrite en elle.
Le lien, enfin, de l’homme et de la nature. Présente, puissante, réconfortante, celle-ci s’invite tout au long du chemin de ce jeune homme qui, en cherchant son père, se trouve lui-même.
A la fois tranchante et poétique, la plume d’Antonin Sabot, qui signe là son premier roman, est efficace et généreuse.
Dans les pas de Jean Anglade, qui savait comme personne raconter la vie de gens ordinaires en sublimant leur quotidien, nul doute qu’un avenir littéraire se dessine pour ce jeune auteur bourré de sensibilité.
C’est en tout cas ce que je lui souhaite.

Premier jour sans le père
Je viens seulement de me rendre compte que le père est mort. Là, à la veillée. Il est assis à table devant la soupe grasse que je lui ai servie, mais il ne la touche pas et a un regard absent que je ne lui ai jamais vu. Un regard dur, ça ne m’alerterait pas. Ça, je lui connais. Avec une flamme sombre qui semble lui remonter des entrailles et qu’il est prêt à jeter sur vous sans un mot, qu’elle vous consume tout entier. Il aurait pu me lancer ce type de reproche muet si ce que j’avais cuisiné n’était pas à son goût ou qu’on n’avait pas assez rentré de foin pour les bêtes ou de bois en prévision de l’hiver. Il a tout un tas de raisons à lui pour adresser des reproches. Mais ce regard vide, ça ne lui ressemble pas.
«Oh, le père! Y a quelque chose qui va pas?»
Il ne répond pas. Pas même un grognement, comme il fait parfois. Ses larges épaules sont basses. Plus basses encore que la fois où il avait dû ramener, en la portant presque, une vache qui s’était abîmé une patte au pâturage et qui ne pouvait pas rentrer seule. Il avait fallu l’abattre un peu plus tard, car elle ne pouvait plus sortir de l’étable. Ce soir-là aussi, ses épaules étaient basses, au père, et il n’avait pas eu besoin de beaucoup de mots pour dire son dépit. De toute façon, ce n’est pas un bavard. Une force de la nature ça oui, mais pas un bavard à jacasser en permanence et à se vanter, comme certains voisins qui passent rendre visite une fois de temps en temps et qu’il accueille comme il se doit, mais sans trop d’hospitalité non plus, histoire de ne pas leur donner envie de revenir trop souvent. Il dit « C’est bien, la compagnie », quand ils sont assis à boire sa gnôle, « Mais ça doit être un plaisir qu’on savoure à petite dose », ajoute-t-il, une fois qu’ils sont partis.
Ainsi donc, il est là ce soir, à ne rien dire et à ne rien manger, à ne rien regarder vraiment non plus. Son regard ne s’attache à rien. Et lorsque je passe derrière lui, pour aller ranger le fromage dans la petite pièce qui nous sert de garde-manger, je vois son pull et sa chemise déchirés, collés à sa peau par un suint noir et brillant. Et en dessous, un grand trou, bien entre les omoplates, et qui descend jusqu’à la moitié du dos. La chair en dedans est déjà brune et sèche. Comment ai-je pu louper ça ? Vu la couleur de la plaie, ça fait bien deux ou trois jours qu’elle lui barre le dos. Je me revois m’interroger, il y a trois jours justement, à propos de sa veste déchirée. Sauf que ça ne suintait pas comme ça à ce moment-là. Et puis je m’étais dit que ça lui ressemblait bien, au père, de garder des vêtements tout abîmés et de se moquer de l’air que ça lui donne. Ensuite, il devait aller voir son amie Marie-Louise, alors je n’y ai plus pensé. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on s’est revus.
Je reste un instant interdit, les yeux fixés sur le trou horrible et sale. Je cours dans la remise chercher une bouteille de gnôle pour désinfecter ça, peut-être même qu’il reste une vraie bouteille d’alcool de pharmacie, encore plus fort et vraiment fait pour, parce que j’ai beau ne pas m’y connaître en médecine, je sais tout même qu’une blessure, il faut la désinfecter pour ne pas que la fièvre s’y mette.
Quand je reviens dans la pièce, le père n’y est plus. Il ne reste que la chaise tirée devant le bol de soupe tiède et un morceau de pain auquel nul n’a touché. Sur la chaise, il y a une fine couche de poussière comme si personne ne s’était assis dessus. Je ne sais pas comment je note tout ça. Sûrement que mon cerveau va plus vite que d’habitude et je remarque plein d’infimes détails pendant que je cours vers la porte, voir s’il n’est pas sorti et n’a pas besoin d’aide, que je le rentre et le couche, comme lui pour la vache blessée. Non pas exactement pareil, parce qu’ensuite il avait fallu la tuer et on ne fait pas comme ça pour les gens, surtout pas pour son propre père. Je pousse la porte et regarde au-dehors. La seule présence est celle des étoiles qui scintillent. « Plus fort que partout ailleurs », dit parfois le père, même que je ne comprends pas comment les étoiles peuvent briller moins fort à des endroits et plus à d’autres. Mais cette nuit, elles brillent très fort, car il n’y a pas encore de lune.
Il me faut un moment pour habituer mon regard et observer alentour si je ne le vois pas, si en plus de sa blessure, il n’y aurait pas la folie qui l’aurait pris et il serait parti marcher dans la forêt avec dans le dos un trou grand comme la main. Il vaudrait mieux qu’il se repose, plutôt que battre la campagne. En regardant tout autour, je crois apercevoir une ombre à la lisière des bois, au bout de la clairière dans laquelle est plantée notre maison, là où nous menons parfois paître nos vaches, mais pas trop souvent, car le sol n’est pas bon, plein de pierres qui font de sournoises buttes sur lesquelles elles pourraient se blesser et l’herbe n’y pousse pas bien. Il n’y a que des genêts et des prunelliers avec de longs piquants contre lesquels on se bat lorsqu’on en a la force, mais qui finissent toujours par gagner et par revenir. Je pars en courant vers l’ombre en appelant, « Oh, le père ! », du plus fort que je peux, et manque de m’étaler en heurtant une pierre. Arrivé à l’orée du bois, je n’aperçois plus la moindre ombre. On dirait que le père s’est volatilisé, et je sais que je ne le rattraperai pas, il connaît la forêt comme sa poche et, s’il a décidé de rester seul, il peut se débrouiller pour ne pas être retrouvé.
En rentrant dans le noir, je me souviens de ce que racontait la vieille Mado les jours où on allait lui porter un fromage, une fois par mois, et aussi un peu de gnôle quelquefois. Elle habite dans la vallée d’à côté, un hameau de cinq maisons où tout le monde est soit mort, soit parti à la ville. Les derniers à s’en aller avaient voulu l’aider à déménager, l’emmener chez quelque cousin qui vivait moins loin de la civilisation. Ils affirmaient que ça serait mieux pour elle en cas de problème, alors que les plus proches voisins, nous, habitions à trois heures de marche, autant dire inatteignables en cas d’urgence, et, même si elle arrivait jusque chez nous, il faudrait deux heures de plus pour rejoindre le bourg. Ils avaient insisté pour qu’au moins elle demande l’installation d’une ligne de téléphone, même s’ils se doutaient bien que jamais l’administration n’irait équiper un hameau aussi reculé et voué à la disparition. De toute manière, elle n’avait rien voulu entendre. Maintenant que son mari était mort, répondait-elle, que pouvait-il bien lui arriver de pire que de partir le rejoindre ?
Sauf que ce n’est pas elle qui l’a rejoint, mais lui qui lui rendait visite, racontait-elle en riant. Elle nous disait que, parfois, il venait dans la minuscule pièce aux murs tout en bois clair qui lui servait à la fois de cuisine et de chambre, avec dans un coin son fourneau, dans lequel elle mettait une bûche après l’autre pour chauffer sa soupe, et à côté un réduit, une niche, sous l’escalier, qu’on aurait pu prendre pour un petit garde-manger si ce n’était la couverture rouge-violet, teintée au jus de cassis, qui montrait que c’était son lit, avec au-dessus, accrochées, une vieille publicité jaunie pour une cocotte-minute et une carte postale de Lourdes envoyée par sa nièce il y a bien longtemps. Ainsi donc, son mari venait lui rendre visite, à l’heure du dîner, à l’heure où avant qu’il soit mort il rentrait des champs. Il se tenait assis à table comme s’il attendait de manger la seule soupe que faisait toujours la Mado, avec une pomme de terre, des orties, et de larges feuilles duveteuses de consoude qui donnent un goût de poisson ; mais il ne parlait pas, il ne mangeait pas.
La première fois, ça faisait bien déjà cinq ans qu’il était mort. Il était revenu juste après le départ des derniers voisins. Elle avait eu peur, bien sûr. Mais elle avait vite vu que le fantôme ne lui voulait aucun mal, qu’il restait simplement là, à la regarder affectueusement, par-dessous son béret sale, celui qu’il avait toujours porté et qui, à la longue, l’avait rendu chauve sur le dessus du crâne, mais ça n’était pas bien grave, il ne l’enlevait presque jamais, ce béret, seulement lorsqu’il allait à la messe, ce qui n’arrivait qu’à Noël et pour le 15 août. Tant pis pour les cheveux. Il souriait silencieusement derrière sa moustache toute fine, ça lui faisait une mine espiègle. D’ailleurs, croyait la Mado, il n’avait pas l’âge de quand il était mort, lorsqu’une vache devenue folle lui avait marché dessus et brisé une côte qui lui était rentrée dans le poumon et qu’il s’était étouffé là, tout près, à l’étable. Il était plus jeune, comme lorsqu’ils s’étaient rencontrés à un bal, là-bas dans la vallée, et qu’elle avait vite déménagé de chez ses parents pour le rejoindre puisqu’à l’époque on ne pouvait pas faire autrement si un enfant s’annonçait. Même si ensuite elle l’avait perdu, mais ça, c’était une autre histoire et elle n’aimait pas trop en parler.
En tout cas, elle avait vite compris que son mari était revenu pour une bonne raison. Elle était seule au village désormais et il lui fallait quelqu’un pour veiller un peu sur elle. Elle aimait ça, disait-elle, revoir son époux par moments. Souvent, il venait des soirs où le cafard lui montait à la gorge de n’avoir vu personne depuis longtemps. Ça lui rappelait sa jeunesse de l’avoir à table qui la regardait tendrement. Elle aurait préféré pouvoir lui prendre la main et lui parler un peu, mais ça lui faisait déjà du bien de savoir qu’il pensait toujours à elle.
Est-ce que c’est pour la même raison que le père n’a pas disparu tout de suite quand il est mort ? Pour que je ne me retrouve pas tout seul ? Est-ce qu’il se dit que j’ai encore besoin de quelqu’un pour me guider à la ferme ? Pourtant, depuis un moment déjà, il n’a plus grand-chose à m’apprendre quand je mène les vaches à l’alpage, qu’on prépare le fromage ou qu’on s’occupe du potager. Dans les bois, je me débrouille presque aussi bien que lui pour distinguer les plantes comestibles des toxiques, piéger des lièvres ou savoir quel arbre on peut abattre sans perturber l’équilibre.
Mais aussi, pourquoi est-ce qu’il s’enfuit, maintenant? Est-ce qu’il est venu me rassurer, me signifier que bien qu’il soit mort je ne devrais pas avoir peur, pas partir en laissant notre maison à l’abandon, mais continuer à m’en occuper comme lui l’avait toujours fait ? Ici, on ne plaisante pas avec la mort des gens et encore moins avec leur réapparition. Si les morts ne partent pas, c’est qu’ils veulent dire quelque chose. Mais pour le moment, le message du père, je ne le comprends pas et je vais me coucher l’esprit plein de toutes ces questions.
Je me retrouve seul dans notre petite chambre où il y a plus de place pour les livres que pour nos lits. « On a découvert l’isolation par les livres », plaisante parfois le père qui adore les regarder, tout serrés et qui emplissent l’espace de la chambre jusqu’au plafond. Ce soir, je n’ai pas la force de lire comme on le faisait avec le père, chacun dans notre coin à commenter nos lectures respectives tandis que la nuit avançait et jusqu’à ce que l’un de nous deux s’endorme. Moi en premier, au début, et puis lui, de plus en plus souvent ces dernières années. J’ai dans le ventre un pincement que je n’explique pas, et de voir tous ces livres, ça me fait tout drôle. Comme si c’était eux qui rappelaient le père. Aussi, demain, il faudra que j’aille voir les gendarmes pour leur raconter tout ça. Je sombre dans le sommeil et rêve d’immenses forêts.

Deuxième jour sans le père
Les gendarmes ont fait des yeux comme des soucoupes quand je leur ai raconté mon histoire et m’ont demandé de la répéter quatre fois. A la fin, j’insistais beaucoup moins sur la présence muette du père à table et j’ai senti que ça les rassurait un peu, qu’ils écrivaient plus facilement sur leur ordinateur si je ne parlais pas de la course dans la nuit à la poursuite d’un mort, ou bien des fenaisons qui n’avançaient pas aussi vite qu’elles auraient dû parce que le père avait beau prendre du foin avec sa fourche et le mettre sur notre charrette, il semblait y en avoir toujours autant au sol.
Les gendarmes, c’est pas des gens d’ici. Je veux dire, c’est des gens des plaines, souvent, et ils ne comprennent pas ce qui peut se passer chez nous. On ne peut pas leur expliquer que l’air n’est pas pareil qu’ailleurs, comme disait la Mado devant mon père se fendant d’un sourire entendu, pas la peine d’expliquer plus, je devrais le découvrir par moi-même. Derrière ceux qui m’interrogeaient à tour de rôle, il y avait tout un groupe de gendarmes qui, tour à tour, me regardaient et se mettaient des bourrades dans les côtes. Mais je me répétais, ils sont pas d’ici, ils savent pas, et j’adoucissais mon histoire. Un seul rigolait moins que ses collègues, le jeune qui m’avait interrogé en premier et avait un accent corse. Il ne riait pas lorsque je lui ai raconté les histoires de la plaie que j’avais vue en passant derrière le père et de la fuite dans la nuit. Au contraire, il avait plutôt eu l’air un peu effrayé, comme si ça lui rappelait quelque chose, et il était parti chercher un supérieur. C’est pour ça qu’ils m’ont demandé de répéter plusieurs fois. Rejoint par les autres dans la pièce du fond, il ne rigolait pas vraiment et d’ailleurs, les autres, je me demande s’ils se foutaient de moi ou bien de lui qui avait l’air de me croire.
Ils ont fini par en savoir assez et sont sortis avec moi. Dehors tout un attroupement s’était formé, des personnes qui m’avaient vu arriver seul au village ce matin. Elles nous connaissaient, le père et moi, et savaient que je ne descendais jamais sans lui. Elles voulaient savoir ce qui se passait pour que j’aille directement à la gendarmerie sans déposer des fromages à l’épicerie générale.
«Jean-Claude Tournier a disparu», a dit le capitaine aux habitants du village.
Moi je me demandais pourquoi il ne disait pas «mort», mais je n’ai rien laissé paraître, ça devait être une façon de parler de gendarmes.
«Son fils Martin nous a prévenus qu’il n’est pas revenu depuis plusieurs jours dans leur ferme, mais ne vous inquiétez pas, nous allons partir à sa recherche sans plus tarder.» Et moi, je me disais à moi-même qu’ils pouvaient courir. Si le père avait décidé de disparaître, eh bien ce n’étaient pas ces hommes, ignorants de la montagne, qui allaient le retrouver. Mais, à nouveau, j’ai gardé ça pour moi, excédé de voir ces types qui ne m’écoutaient qu’à moitié et qui ne voulaient entendre que ce qui les confortait dans leur petite vision du monde.
Ils m’ont ramené en bas de l’alpage en 4 × 4, puis m’ont accompagné à pied jusqu’à notre ferme. Le plus vieux, pourtant pas plus âgé que le père, la cinquantaine, mais un peu gras, soufflait telle une vache à l’agonie. Ça me peinait presque pour lui. Mais aussi ça me faisait plaisir. Je me disais qu’ainsi il comprendrait peut-être ce que disait la Mado, que l’air, ici, n’est pas pareil, à commencer qu’il y en a moins et qu’il faut en respirer plus pour que les muscles et le cerveau continuent à bien fonctionner. La montagne aime que l’on se promène sur elle, mais il y a certaines règles que l’on doit respecter pour qu’elle l’accepte, disait mon père. Par exemple, ne pas venir en voiture. Il faut sentir la pente dans ses muscles et dans ses poumons, c’est ça qui amène le cerveau à comprendre qu’il n’est plus dans la plaine. Sinon, la montagne voudra se venger. Le gros gendarme avait failli merder en suggérant de monter tout en 4 × 4, mais puisque de toute façon on ne pouvait pas se rendre par là où nous habitions en voiture, il avait bien été obligé de se conformer aux règles. Il ne s’en doutait pas, maintenant qu’il en chiait, mais en réalité, c’était mieux pour lui.
Ils sont entrés dans la partie de la ferme où on loge, avec le père. Avant, ça n’était qu’un pauvre abri de berger, mais il l’a agrandi et consolidé si bien qu’on l’appelle toujours « la cabane » mais que ça ressemble presque à une petite maison maintenant. Ils m’ont demandé si le père n’avait pas écrit une lettre avant de partir, ou laissé entendre qu’il s’en allait. Vu que je leur avais dit qu’il était mort, ça m’échauffait un peu leur façon de ne pas me croire. En plus, je commençais à m’en vouloir d’être allé les voir. J’en venais à penser qu’ils n’allaient pas pouvoir m’aider et puis, surtout, je me rappelais que le père considérait notre bout de baraque comme un refuge, comme notre lieu à nous où nul ne pouvait venir sans notre accord, où nous ne devions n’amener que ceux qui comptent pour nous. J’avais l’impression d’avoir trahi sa volonté.
Ils ont fouillé les tiroirs d’une commode dans laquelle traînaient les papiers du père, ont jeté un œil à notre chambre et aux différentes pièces, mais la partie que nous habitons n’est pas grande et ça ne leur a pas pris longtemps. A cette heure, une battue devait avoir démarré dans la forêt entre la route et chez nous, qui se poursuivrait ensuite vers le village au cas où « Monsieur Tournier », comme ils appelaient le père, serait tombé d’une falaise ou aurait eu un malaise et serait toujours allongé quelque part. Et si cela restait sans résultat, ils enverraient peut-être un hélicoptère pour aller voir plus haut dans la montagne. Moi, je savais que «Monsieur Tournier» n’était pas dans une crevasse, pas plus qu’il n’avait eu de malaise. Il ne pouvait pas choisir une manière simple de mourir, et surtout, il n’aurait pas voulu qu’on le trouve facilement. Toute sa vie, il avait voulu être difficile à cerner, à repérer. Sinon pourquoi est-ce qu’il serait venu dans cette cabane alors qu’il habitait à Paris? m’avait-il raconté une fois. Tout seul ici plutôt qu’au milieu de plein de monde là-bas, et qu’il aurait pu devenir «une pointure», ainsi que j’avais entendu quelqu’un le souffler, une fois où il avait pris la parole à la mairie quand un type des «services de l’État» était venu présenter un projet de barrage sur le torrent en bas de la vallée et que le père lui avait cloué le bec. Une pointure de quoi, je ne sais pas, mais il aurait pu, disait-on. Et tout le monde était venu le féliciter pour ce qu’il avait dit, et bien que l’année suivante le barrage ait fini par se construire, au moins on avait protesté, disaient les gens, montré que cette décision ce n’était pas de la « concertation », contrairement à ce que les autorités essayaient de dire, mais bien un état de fait. A part devenu très vieux, et s’il était mort dans son lit, il n’aurait jamais laissé quiconque qu’il n’aimait pas le trouver, et même à ce moment-là, ce n’est pas sûr qu’il aurait laissé ça arriver. Il aurait sûrement eu le moyen d’échapper aux regards. Alors eux, des types qui soufflaient comme des vaches à la moindre montée, ils n’avaient aucune chance. Peut-être que la montagne le protégerait contre ceux qui monteraient en hélico. Le père n’avait rien dit à ce propos, mais si la montagne ne supporte déjà pas les voitures, je préfère ne pas savoir ce qu’elle pense des hélicoptères.
Après avoir un peu tout fouillé, les gendarmes sont sortis appeler leurs collègues par radio.
Ils sont partis en disant qu’ils viendraient me voir aussitôt, que je ne m’inquiète pas, ils retrouvent toujours ceux qu’ils cherchent. Je ne sais pas pourquoi, mais ils ont eu un regard menaçant, à dire ça. Comme si on n’avait pas le droit de disparaître.
La fin de la journée est passée vite. Je devais rentrer du foin puis m’occuper des bêtes. Je n’ai pas eu le temps de penser au père jusqu’au soir, où je suis resté vraiment tout seul. La journée, de toute manière, on a souvent l’impression d’être seul même s’il y a quelqu’un. On a beau travailler parfois côte à côte, chacun est plongé dans ses pensées. C’est le travail manuel qui fait ça. Les idées nous emmènent au loin. Le corps travaille là, les pieds bien au sol, mais l’esprit reste tout frais et part se promener sur les sommets autour. Parfois, on réfléchit à des idées intelligentes lues la veille, on a l’impression de comprendre sans mettre complètement le grappin dessus. Elles deviennent claires, mais ne restent pas. Et ça n’est pas grave, affirmait le père, puisque c’est par ces chemins que se construit la pensée, en divaguant, en partant voleter sur les cimes à imaginer les belles fleurs qui y poussent, pratiquement hors d’atteinte, et que nul ne voit jamais. Et la question c’est de savoir, alors, pour qui elles poussent. Je m’imagine transformé en un aigle qui nous survole, et je vois des humains minuscules en bas qui mènent des vaches ou portent du bois. Il faut parfois se prendre pour un aigle pour comprendre sa condition d’humain.
Aujourd’hui, je n’ai pas l’occasion de me prendre pour un oiseau et pourtant je crois bien comprendre ce qu’implique être un homme, et c’est que si je veux manger ce soir et les suivants et pouvoir affronter l’hiver seul, il va falloir travailler double et ne compter que sur moi. C’est ce soir que cette pensée me frappe avec le plus d’acuité, en me rendant vraiment compte que le père n’est plus là. Je ne lui mets pas un bol pour la soupe pour le sentir auprès de moi. J’ai lu ça dans trop de livres pour me faire avoir, et je n’ai pas envie qu’il revienne déjà, avec les gendarmes pas loin. C’est comme si je l’avais dénoncé, l’accusais de sa propre mort et m’en plaignais à une autorité que toute sa vie durant il avait refusé de reconnaître. M’en remettre à elle, c’était une trahison au dernier instant, celui où au contraire on aurait dû être encore plus solidaires.
En allant me coucher, je suis partagé entre le soulagement qu’il ne m’ait pas vu le lâcher ainsi et la peur qu’il décide de ne plus revenir. Je m’endors et rêve que je marche au bord d’une longue falaise.

Extraits
« Ce matin, les vaches, énervées, m’ont réveillé, car hier je n’ai pas eu le temps de les traire. On en a quatre qui donnent et une qui est trop jeune, mais ça demande beaucoup de boulot. Hier, c’était de trop et, ce matin, leurs mamelles sont bien pleines. Elles leur pèsent. Pas moyen d’y couper. En plus, elles sont perturbées de me voir. Normalement, c’était le père qui se chargeait d’elles au saut du lit.
«Eh oui, le père est parti, c’est moi maintenant qui m’occupe de vous.»
J’essaie de les calmer. Je crois qu’elles comprennent, et assez vite elles arrêtent de donner des coups de patte contre le seau à lait. La Blanche me regarde avec des yeux tout humides comme si elle savait que lorsque je dis «parti», en réalité ça veut dire «mort». Elle a compris que le père ne viendra plus jamais lui flatter le col et la traire à l’aube, en hiver, où il y a parfois les bouses qui durcissent tellement il gèle. Certaines renâclaient un peu de temps en temps à cause de l’âpreté de la vie dans les hauteurs, devenaient un peu folles lorsqu’on leur enlevait leur veau ou faisaient des manières pour accueillir une nouvelle après qu’on avait envoyé l’une d’elles à la réforme. Mais il les aimait, ses vaches, le père. Et, lorsqu’il revenait de l’abattoir avec de la viande, il s’arrangeait pour la prendre d’une autre bête. Ça nous coûtait un peu plus cher, mais ça faisait que les nôtres ne sentaient pas la chair de leur camarade, sinon elles comprenaient ce qui allait finir par leur arriver un jour. Je crois qu’elles aussi elles aimaient bien le père. Parce qu’il était là pour elles. Il pensait que c’était en partie ça, le rôle des hommes.
Que l’homme n’est pas une fin en soi et ne peut pas disposer de la nature comme il le veut. Mais qu’il n’est pas non plus un animal identique aux autres. «Les deux points de vue aboutissent à des situations pas tenables, argumentait-il en flattant le col de ses vaches. Soit à faire souffrir les bêtes parce qu’on serait trop supérieurs à elles, soit à les faire souffrir en les laissant toutes seules.» Lui, il aspirait à un rôle entre les deux. Il voulait être un homme qui s’occupe des animaux mais saurait les laisser tranquilles dès qu’ils le voudraient, et qui prendrait en compte leur caractère. C’est-à-dire que les aigles ou les loups, eux, ne veulent pas qu’on s’occupe d’eux, tandis que les vaches et les brebis, elles aiment bien ça. Et encore, on ne peut pas généraliser. Il y a des bêtes domestiques qui préfèrent rester seules. La Noire, qu’il appelait Ana, comme dans «anarchiste», était comme ça. Il blaguait et disait que c’était la syndicaliste du lot les jours où elle ne voulait pas se lever s’il faisait trop froid, ou qu’elle réclamait une plus grosse brassée de foin vers la fin de l’hiver. Souvent d’ailleurs, il l’écoutait et si je lui demandais pourquoi il leur avait donné plus à manger ce jour-ci, il souriait doucement et prétendait qu’il avait eu une réclamation des syndicats bovins. Bien sûr, s’occuper des animaux de cette manière, ça exige de la patience et du temps. «Pour observer et comprendre, faut pas être pressé», il expliquait. Pas plus pour produire que pour se déplacer. Lui, il aimait ça plus que tout, regarder et écouter, laisser les choses se construire en douceur, ne rien presser. Ce matin justement, j’entends le pic épeiche, pas trop loin, qui martèle contre un arbre. Je suis assis sur le seuil à boire le lait tiède de la Brune, et j’écoute le chant de la forêt. »

« L’homme est fait pour écouter les oiseaux et pour leur donner des noms, disait le père, aujourd’hui, le bruit des machines est arrivé aux oreilles des gens et ils ne comprennent pas qu’ils en ont la migraine. Pourtant, c’est normal, nos oreilles sont faites pour entendre le vent dans les arbres et pas plus d’une ou deux voix à la fois. Mais les habitants des villes n’entendent plus rien, car ils sont assourdis par le bruit de la planète entière.» C’est de ça que le père avait voulu se préserver en venant habiter la montagne, en montant plus haut que les voitures, là où nul n’ose plus se rendre aujourd’hui. Il m’avait emmené là pour que j’apprenne à écouter autre chose que tout ce bruit, m’avait-il expliqué un jour où je lui demandais pourquoi on n’allait pas vivre ailleurs. Il avait pris cette question très au sérieux, même si moi, ces histoires de bruit, d’entendre et d’écouter ce qui arrivait au bout de la planète, ça me passait un peu au-dessus de la tête. »

« Dans le coin, on a pour habitude de juger les gens sur leurs actes plus que sur leurs paroles. C’est pour ça que l’on s’attelle avec obstination aux tâches quotidiennes. Ce n’est pas par maniaquerie ou par petitesse d’esprit, mais pour le socle qu’elles forment à la réflexion ensuite. Une fois que le travail du jour est abattu, que l’on a travaillé à sa propre survie, enfin, la pensée prend une vraie valeur. »

« Couper du bois, ça n’a l’air de rien, mais c’est un geste essentiel. Lorsque je brandis le merlin avec sa tête brute et triangulaire, je me sens relié à des tas de générations précédentes. Bien sûr, en ville aujourd’hui, il y a l’électricité ou le gaz, mais nous, on n’a que ça pour se chauffer l’hiver ou pour cuire la nourriture. En reproduisant les gestes de ceux d’avant, on les respecte, on montre qu’on n’a pas tout oublié. Et puis, ce qu’il y a de bien avec le bois que l’on fend, c’est que l’on se chauffe deux fois. On se réchauffe en le brûlant, mais aussi en le coupant. »

À propos de l’auteur
SABOT_Antonin_©DRAntonin Sabot © Photo DR

Né en 1983, Antonin Sabot a grandi entre Saint-Étienne et la Haute-Loire. Il a vécu douze ans à Paris où il a été journaliste pour Le Monde, reporter en France et à l’étranger. Attiré par la parole et la vie de ceux dont on parle peu dans les journaux, les gens prétendument sans histoire, il a initié et participé à des projets de reportages sociaux avant les élections présidentielles de 2012 et 2017.
Puis il est revenu vivre dans le village de son enfance, dans une de ces campagnes où le temps «coule pas pareil». Avec des amis, il y a fondé la librairie autogérée Pied-de-Biche Marque-Page.
Il partage son temps entre l’écriture et la marche en forêt, et entreprend déjà d’apprendre le nom des arbres et des oiseaux à son fils qui vient de naître.
Cette nature qui lui est très chère est omniprésente dans son premier roman Nous sommes les chardons qui a remporté le Prix Jean Anglade 2020. (Source: Presses de la Cité)

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