L’autre Edgar

L’autre Edgar
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Luce Wilquin
Roman
256 p., 20 €
EAN : 9782882535238
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas nommé, mais qui pourrait bien ressembler à la Suisse. La présence d’un lac et des montagnes alentour laisse imaginer que nous sommes à Vevey ou à Lausanne.

Quand?
L’action se déroule durant les quarante dernières années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Il vit le jour en pleine nuit. Une nuit sans étoile et sans lune, une nuit noire. Il cria longtemps, comme s’il était très en colère ou très effrayé. Plusieurs heures sans discontinuer. […] « Pour le prénom, chuchota la mère, j’ai beaucoup réfléchi, tu sais, mais je n’arrive pas à me décider pour autre chose ; il n’y a qu’Edgar qui me plaise. »
Qu’est-ce que cela fait d’hériter du prénom d’un mort, d’être le remplaçant ? Le cadet porte le même nom que son aîné, décédé de mort blanche. Il tentera toute sa vie de se débarrasser de ce fantôme qui le hante. Si son frère n’avait pas perdu la vie brutalement, existerait-il, lui, l’autre Edgar ? Au fil des pages et des ans, on suit le destin de cet enfant né pour réparer l’immense chagrin qu’a laissé derrière lui son aîné : sa difficulté à trouver sa place dans le monde, à définir son identité, suis-je moi ou l’autre ?, ainsi que ses déboires sentimentaux.

Ce que j’en pense
Livre après livre Anne-Frédérique Rochat s’affirme comme une valeur sûre de la littérature romande. Son style s’affine et son sens de la narration se peaufine. Dans son précédent roman, Le chant du canari, elle explorait l’histoire d’un couple qui petit à petit se sépare. Dans ce nouveau roman, ce serait presque l’inverse. L’autre Edgar essaie de construire un couple, ou plus exactement de se construire une identité avant de tenter l’aventure de la vie à deux.
Car Edgar est ce que l’on pourrait appeler un enfant de substitution. Lorsqu’il naît, ses parents décident de lui donner le même prénom que celui de leur premier enfant, décédé subitement une année plus tôt. «Ce serait dommage de ne pas le réutiliser» dira la mère qui entend effacer le traumatisme encore très vif de ce décès en s’investissant corps et âme pour ce nouveau-né.
Toutefois, dès les premières années de son existence, le petit garçon va s’interroger, se demander qui est le petit garçon sur la photo du salon. Un questionnement qui s’intensifiera lorsqu’on lui annoncera que son père est parti…
Voulant préserver son enfant désormais orphelin, la mère va éluder les questions jusqu’au jour où la voisine se voit quasiment contrainte d’expliquer les drames familiaux.
« Ce soir-là, allongé sur son lit, dans la pénombre de sa chambre, Edgar pensa longuement. Avec la clé que Mathilde lui avait donnée, il tenta d’ouvrir quelques portes pour y voir plus clair et laisser entrer un peu de lumière. » Quelques cauchemars – durant lesquels son frère décédé lui rendra visite – et quelques années seront nécessaires pour comprendre, puis pour se libérer de ces curieux sentiments qui vont tout à tour le traverser, de la culpabilité d’avoir pris la place d’un autre à la frustration de n’être prix que pour un remplaçant.
À l’adolescence difficile – mais comment en serait-il autrement – succèdent les premières années de la vie d’adulte, le moment où il va falloir apprendre à voler de ses propres ailes. Sauf que la relation quasi exclusive bâtie avec sa mère l’empêche de s’épanouir. Après l’émerveillement de la découverte du monde du théâtre, le désir de travailler dans ce milieu et les premiers émois face à l’aura d’une belle comédienne, il se rend compte que bien des obstacles sèment encore sa route et qu’il est lui-même jaloux d’une éventuelle relation que sa mère pourrait être tentée de nouer. Même s’il s’agit d’une fausse alerte et qu’«il était son seul amour, son cœur, son enfant», l’événement va servir de déclencheur.
Quand sa confidente Mathilde meurt et que, quelques années plus tard, de nouveaux voisins viennent s’installer dans la maison mitoyenne, Edgar tombe immédiatement amoureux de Macha. Sauf que cette dernière est mariée.
On ne dévoilera pas ici comment l’amoureux transi aura quand même sa chance, on pourra tout au plus ajouter une nouvelle variation du thème de l’absence et de la façon dont on peut gérer ce manque.
Voici donc l‘un des plus beaux romans consacrés à la question de l’identité, à la manière dont on l’a construit ou dont elle est construite à travers le regard des autres.

Autres critiques
Babelio
Le Courrier (Suisse)
Blog de Francis Richard 
Radio Télévision Suisse (émission Versus-lire)

Les premières lignes
« Il vit le jour en pleine nuit. Une nuit sans étoile et sans lune, une nuit noire. Il cria longtemps, comme s’il était très en colère ou très effrayé. Plusieurs heures sans discontinuer. Sans que rien, ni les mots doux, ni le sein, ne puissent l’apaiser. Ce furent les premiers rayons du soleil qui parvinrent enfin à le calmer. Ses pleurs diminuèrent petit à petit, jusqu’à s’éteindre complètement, pour le plus grand bonheur de ses parents. Son visage se détendit, son corps se relâcha et son esprit s’abandonna aux rêves réparateurs qu’abrite le sommeil.
– Pour le prénom, chuchota la mère, j’ai beaucoup réfléchi, tu sais, mais je n’arrive pas à me décider pour autre chose ; il n’y a qu’Edgar qui me plaise.
– On s’était tellement creusé la tête pour le trouver, murmura le père, pensif.
– Oui, ce serait dommage de ne pas le réutiliser.
– Tu as peut-être raison, ce serait du gâchis de…
Il s’interrompit. Prit la main de sa femme, la serra.
– D’accord. Si c’est ce que tu souhaites, je dis d’accord.
Maria regarda Louis avec reconnaissance. Elle avait les larmes aux yeux et le cœur battant. La vie reprend ses droits, songea-t-elle. Mon enfant est là près de moi, il est de nouveau là.
– Edgar, répéta-t-elle plusieurs fois d’une voix émue au petit être qui dormait entre ses bras.
Il ne broncha pas.
– Tu vois, ça lui convient.
– En tout cas, tu as l’air heureuse, et ça me remplit de joie.
Cela faisait des mois qu’elle ne souriait plus. Depuis la mort du petit. Le grand. L’aîné. Celui qui était né deux ans auparavant et décédé trois cent soixante-cinq jours plus tard. Mort blanche. Une nuit d’hiver. La neige qui tombait. Derrière les fenêtres. Et dedans. Tout ce silence. Dans la chambre. Trop de Blanc.
Leur monde s’était effondré.
Mais commençait déjà à se reconstituer en ce tendre jour de février.
Où un nouvel Edgar était né. »

A propos de l’auteur
Née le 29 mars 1977 à Vevey, la comédienne Anne-Frédérique Rochat a grandi à Clarens sur Montreux. En juin 2000, elle obtient un diplôme de comédienne au Conservatoire d’Art Dramatique de Lausanne. Rapidement, elle se met à écrire des pièces de théâtre tout en jouant régulièrement en Suisse romande. En 2005 et 2006, elle reçoit successivement un prix à l’écriture théâtrale de la Société suisse des auteurs pour Mortifère, puis pour Apnée. En 2008, sa pièce Les éoliennes est lauréate des Journées de Lyon des auteurs de théâtre, avant d’être lue au Théâtre du Rond-Point à Paris. La même année, ayant envie de s’essayer à un autre genre qu’elle aime et admire particulièrement, elle écrit Accident de personne, son premier roman, publié aux Editions Luce Wilquin en 2012. En 2013, chez la même éditrice, paraît un deuxième roman, Le sous-bois, un troisième A l’abri des regards en 2014, puis un quatrième Le chant du canari, nominé pour le prix des lecteurs de la ville de Lausanne 2016. A présent, elle alterne écriture dramatique (quatre de ses pièces ont été montées en Suisse ou en France) et narrative, trouvant un plaisir différent, mais complémentaire, dans l’exercice de ces deux genres littéraires. Elle continue également de jouer au théâtre, on a pu la voir notamment dans L’échappée, pièce qu’elle a écrite, mise en scène par Olivier Périat, Le Café des voyageurs, écrit et mis en scène par Coline Ladetto, L’épreuve du feu de Magnus Dahlström, mis en scène par Guillaume Béguin, ou Jeanmaire : une fable suisse d’Urs Widmer, mis en scène par Simone Audemars. Elle vit à Lausanne et vient de publier son cinquième roman, L’autre Edgar aux Editions Luce Wilquin. (Source : annefrederiquerochat.ch/ Fondation vaudoise pour la culture)

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