L’odeur d’un Père

 

En deux mots
C’est l’histoire d’une fille qui voit ses parents se déchirer puis se séparer. C’est l’histoire d’une adolescente qui part retrouver son père en Afrique. C’est l’histoire d’une écrivaine qui cherche à retrouver L’Odeur du père.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Un père en pointillés

Catherine Weinzaepflen refait le chemin de la fille séparée de son père, de leurs relations compliquées, des découvertes et des incompréhensions. Un beau voyage, une belle histoire.

C’est un court roman qui raconte les souvenirs d’une fille de onze ans, d’une femme de quarante ans, d’une écrivaine de soixante ans. Onze ans, c’est l’âge qu’elle a lorsqu’elle débarque en Afrique équatoriale trois ans avant l’indépendance du pays qui deviendra la République de Centrafrique. Dans cet endroit à «la terre rouge, au fleuve immense et à la végétation intense» elle retrouve son père et sa compagne qui ressemble à l’Olive de Popeye. Une femme qui la déteste et avec laquelle elle va devoir composer. Et un père qu’elle n’arrive pas à cerner: «Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. Ce doit être le propre de l’adolescence de se construire secrètement, sans pouvoir dire sa pensée, sans pouvoir parler, alors que les parents ont sur nous pouvoir de vie et de mort.»
Alors, en cherchant une explication, elle revient sur ses premiers émois, sur sa prime enfance et ce souvenir de sa mère penchée sur un bidet et perdant son sang. Elle apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un avortement. Quelques mois plus tard, les disputes au sein du couple vont mener au divorce. Quand, après un séjour dans les Vosges où sa mère dirigeait une colonie de vacances, elle regagne leur domicile, tout a disparu, y compris son père.
Elle grandira chez son oncle qui lui fera découvrir la littérature en lui racontant L’Odyssée, une formation culturelle qu’elle complètera des années plus tard avec des séances de cinéma hebdomadaires. Un bagage intellectuel qui lui permettra à quinze ans, d’être embauchée à l’Ambassade de France, chargée du tri des dépêches. Une première expérience professionnelle qui prendra fin trois plus tard, quand son père rentre en France pour ouvrir un garage dans le Roussillon.
Aujourd’hui, à soixante ans passés, elle a un regard nostalgique sur cette période. «Sans doute aurions-nous pu nous réconcilier de ton vivant si ta femme n’avait veillé à ce qu’il n’y eût aucun rapprochement entre nous, jamais. Aujourd’hui je me dis que si tu n’étais pas mort, je saurais t’aborder calmement, délestée de ma colère. Et je t’appellerais Fernand. Je ne m’adresserais plus à toi en t’appelant papa comme je m’efforçais de le faire, sans conviction, avec toujours la sensation d’un parler faux. Aujourd’hui j’ai une vie derrière moi, une vingtaine d’ouvrages publiés, et je ne sais pas ce que tu as pensé de mes premiers livres si jamais je t’en ai offert un. Black-out…»
Catherine Weinzaepflen aura trouvé dans l’écriture les passerelles susceptibles de lever ce Black-out, l’Indochine de Marguerite Duras se révélant proche de son Afrique. Qui donne au paradis perdu de l’enfance les couleurs et les parfums d’une époque révolue. Aujourd’hui, on sent la citoyenne du monde qu’elle est devenue, apaisée et même reconnaissante face à un père auquel elle offre ici un bel écrin, à l’image du paysage qui entoure le cimetière où il repose.

L’Odeur d’un père
Catherine Weinzaepflen
Éditions des Femmes
Roman
144 p., 12 €
EAN 9782721007339
Paru le 14/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, du côté de Strasbourg, dans les Vosges, à Lambesc, Perpignan et Canet-Plage, à Paris ainsi qu’à Marseille, Saint-Paul de Vence et enfin dans les Deux-Sèvres et en Afrique, à Fort-Lamy, Bangui et sur la route de Boali. On y évoque aussi les États-Unis et la Californie, l’Australie, le Moyen-Orient et la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan ainsi que les villes d’Hérat, de Kaboul, d’Istanbul et de Fethiye.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusque dans les années 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
Suivant la trace de sa mémoire olfactive, l’autrice fait ressurgir les fragments d’une enfance tiraillée entre plusieurs pôles. À l’âge de onze ans, elle quitte Strasbourg où sa mère s’est installée avec elle après avoir soudainement quitté le foyer conjugal, et se rend en Centrafrique pour passer les vacances scolaires dans la maison que son père partage avec sa nouvelle épouse au bord d’un lac. Quoi que jouissant de prérogatives coloniales, il y mène une vie simple. L’odeur du père est celle, opiniâtre et agressive, de l’aftershave Gillette Bleu mêlé à la lotion Pantène contre la chute de cheveux ; mais aussi, plus douce, la fragrance du savon Camay rose. Livre de réconciliation autant que « Lettre au père », ce récit à la première personne porte un regard rétrospectif humain sur le déclin d’une figure paternelle, sans en épargner les aspects les plus brutaux. À l’horizon, les vestiges du temps passé à Bangui, berceau d’une enfance africaine débordante de vitalité, à jamais présente dans la chair du souvenir.
« Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. » C.W.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Terres de femmes (Angèle Paoli)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
Blog Atelier du passage
Blog entre les lignes entre les mots (Didier Epsztajn)

Les premières pages du livre
« Quand j’ai onze ans la porte du Super G s’ouvre sur une chaleur qui coupe le souffle. Une chaleur humide qui ramollit la tête autant que le corps. Je marque un temps d’arrêt en haut de la passerelle. Je pense « cocotte-minute ». La vapeur qui s’en dégage lorsqu’on libère le bitoniau (un mot à toi). Je viens de passer deux jours et deux nuits d’un avion à l’autre, du nord au sud, Strasbourg/Paris/Marseille/Fort-Lamy/Bangui. L’Afrique c’est chez toi, tu me réceptionnes. Tu es en short, je découvre tes jambes cagneuses. Dans un petit aéroport réservé aux Blancs de la colonie, aéroport quasi familial, tout le monde se connaît. Les indépendances, ce sera trois ans plus tard, l’Afrique équatoriale deviendra République de Centrafrique avec les présidents Boganda, puis Bokassa – Bokassa qui se fit sacrer empereur. Tu m’accueilles joyeusement, à l’aise, volubile. À tes côtés D., ton épouse, qu’en secret j’appellerai Olive. Elle a exactement la tête de la femme de Popeye. Corsage blanc de dentelle, col montant, sans manches quand même, rentré dans une longue jupe plissée gris pâle, chaussures à talon, vernis à ongles rouge, un mix de pruderie et de féminité. Il fait incroyablement chaud, j’aime ça. Et tout me plaît dans ce pays à la terre rouge, au fleuve immense, à la végétation intense (c’est la saison des pluies). Sur le bord de la route, les huttes sont pour moi celles de Tintin au Congo. La maison se trouve au Km 15 sur la route de Boali, isolée. On ne dit pas propriété mais concession, un terrain concédé aux colons. La maison de plain-pied est toute en longueur. Façade ouest vers le fleuve où le soleil se couche. Façade est tournée vers le garage où tu travailles avec cinq ouvriers sous tes ordres. C’est de ce côté-là que nous sommes arrivés. On entre directement dans le living-room, très grand, tout en longueur comme la maison. Terrasse à l’arrière, du côté du fleuve. Vers la gauche, en enfilade, une chambre à coucher, puis une vaste salle de bains au sol en ciment avec une douche à l’italienne. Une salle de douche comme on en construit en Californie ou en Australie, des pays où je séjourne désormais avec une familiarité liée à cette enfance en Afrique. Nous visitons la maison de droite à gauche, tu ouvres la marche et je me demande où est ma chambre. La salle de bains se trouve à l’extrémité de la maison,
nous rebroussons donc chemin vers la droite, nous retraversons la chambre, puis le living. À l’autre extrémité de la maison, à l’opposé de la salle de bains, une cuisine, et dans la cuisine, un rideau qui sépare l’espace. Derrière le rideau, un lit : le mien. Je dors donc dans la cuisine. À l’arrière, depuis la terrasse, on voit le fleuve.
Une allée de sable parallèle à la maison est ombragée de grands arbres. Les fruits des manguiers y pourrissent au sol. Au-delà, une zone de fouillis végétal sépare la maison du fleuve. Régulièrement désherbé, un chemin carrossable, perpendiculaire à l’allée sableuse, traverse la zone de « matitis » reliant la maison à la piste qui longe le fleuve. On peut donc aussi arriver en voiture par là.
Quand j’ai onze ans je suis seule. Le matin tu pars travailler au garage, D. à son boulot de comptable à l’ambassade. Alphonse, le boy, n’a que quelques années de plus que moi, il est déjà marié et père. Je passe mes journées à côté de lui. Je vois Alphonse faire le ménage, la vaisselle, la cuisine, et se faire engueuler par D. parce que le résultat n’est pas équivalent à ce qu’elle aurait fait. Parfois je réussis à le débaucher pour qu’il me pousse sur la balançoire suspendue à un arbre de l’allée de manguiers. Alphonse appliqué à son travail repousse mes suppliques en riant et finit par céder en riant. Le jour où tu découvres qu’Alphonse est pour moi un compagnon, tu crises, tu hurles (heureusement le boy est rentré chez lui, au village, j’aurais honte de toi s’il t’entendait) et tu poses un interdit: pas question de familiarités avec le boy. Ce que tu entends par «familiarités» je ne le comprends pas vraiment mais soupçonne confusément que ta violence se nourrit de fantasmes sexuels. J’ai onze ans et je m’ennuie. Je fais passer le temps en me livrant à des jeux solitaires comme les itinéraires d’aveugle qui consistent à me déplacer sur un trajet donné dans la maison et autour de la maison en identifiant les odeurs.

De toute façon tout communique puisqu’il n’y a pas de vitres aux fenêtres. Odeurs putrides accentuées par la chaleur qui décompose tout végétal ou animal mort, odeurs magiques des fleurs et des fruits. Dans la salle de bains flotte le parfum du savon Camay rose, à moins que je ne commence mon périple tôt le matin lorsque tu viens de te raser et que l’odeur agressive de l’after-shave Gillette bleu le supplante. Le soir après ta douche, c’est la lotion Pantène pour les cheveux qui envahit la salle de bains, et peut-être as-tu raison de lui attribuer le pouvoir d’empêcher la chute des cheveux puisque tu es mort avec tous tes cheveux parmi lesquels de rares cheveux blancs. Autour de la douche, ça sent le moisi comme dans votre chambre où cette même odeur de champignon rivalise avec l’antimite que D. met dans l’armoire. Le living en revanche est quasiment sans odeur, son sol de ciment peint en rouge ne les retient pas, il y a des ouvertures partout, Alphonse passe la serpillière tous les jours. Dans la cuisine, les odeurs de friture m’empêchent de considérer la chambre que vous m’avez aménagée derrière un rideau comme une chambre. Je sors de la maison les yeux fermés, je longe le mur de bougainvillées sans odeur, quelques mètres plus loin l’odeur de fientes de poule m’indique que je suis à la hauteur du poulailler et juste après, celle des bananiers constitue la limite à ne pas franchir du côté du garage : terrain à peine débroussaillé, matitis infran¬chissables. Je contourne la maison et marque un temps d’arrêt à côté des daturas dont le parfum suave me ravit. La chaleur à cet endroit-là est la plus violente, qui me pousse vers l’arrière de la maison, à l’ombre des man-guiers où l’odeur des fruits blets tombés au sol délimite l’endroit que je préfère. Je me tourne vers le fleuve et rouvre les yeux. Là : des effluves de terre, de boue et d’eau qui stagnent tout au long des berges, contrées parfois par l’intense odeur des poissons qu’on vient de décharger d’une pirogue.
Quand j’ai onze ans ma poitrine se forme, visible sous mon T-shirt. Tu veilles au grain, c’est ce que tu te dis j’en suis sûre, en ton for intérieur, ce que je com¬prends des années plus tard en me rappelant la sur¬veillance serrée que tu m’infliges. D. en rajoute, qui s’offusque de la liberté dans laquelle ma mère m’élève, en France. Elle ignore que, chez moi, je peux traîner dans la rue jusqu’à ce que la nuit tombe, ma mère me fait confiance et elle a raison. Et si D. jubile lorsque tu me réprimes, ses raisons ne sont pas les mêmes que les tiennes. En Afrique je suis surveillée au point que vous lisiez mon courrier. Ainsi cet interrogatoire à propos de la lettre d’une copine dont l’enveloppe doublée recelait un mot à propos de « garçons » et de celui dont je suis amoureuse. C’est pour D. la preuve que (à onze ans) je suis une dévoyée. Je ne comprends pas l’opprobre et la violence qui me tombent dessus. Si je n’étais à dix mille kilomètres de chez moi je m’enfuirais pour rentrer à la maison. Ici je suis prisonnière. Dans mes lettres je mens à ma mère en lui faisant croire que tout va bien. Si je lui disais mon malheur, elle serait capable de venir me chercher. Plutôt que de pleurer ma mère je me défends de mes agresseurs, je me construis, me maintenant sur les bords glissants d’un abîme, car je ne sais rien de moi.
C’est mon corps surtout qu’on surveille: D. préconise soutien-gorge et gaine – une ceinture que les femmes portaient alors pour s’affiner la taille ou rétracter leur ventre distendu par les grossesses. Aberration pour une adolescente prépubère et sportive. C’est le corps de sa belle-fille que D. attaque, elle me déteste, je lui résiste. Toi tu fais ton coq entre ta femme et ta fille, D. décrète que je suis mal élevée. Je ne m’y trompe pas en considérant cela comme une offense à ma mère. Je n’ose pas lui dire: ma mère est belle, toi tu es laide. J’ai onze ans et déjà la conscience des phrases qui tuent.
Quand j’ai trois ans je joue seule dans la grande cour qui sépare la maison familiale du garage où tu officies. En barboteuse à smocks je tourne en rond sur mon tricycle (les photos), j’ai même deux tricycles puisqu’en plus du garage tu vends des bicyclettes dans le magasin qui donne sur la rue, de l’autre côté de la maison. Ma mère tient le magasin, abandonnant tâches ménagères ou enfant lorsque la sonnerie de la porte d’entrée retentit. J’ai deux tricycles et aucune occasion de partager mes jeux. Je suis seule, « enfant unique », un statut dont je tenterai toute ma vie de me disculper car je sens bien la stigmatisation qui s’articule autour de l’excès d’attention soi-disant accordé à l’enfant unique. Parmi les images de cette enfance, ma mère, toi, vos bagarres et moi. Je n’ai aucun souvenir d’amis, de visiteurs, et pourtant il devait y en avoir. Tu as toujours été sociable, drôle et généreux – ce sont les seules qualités que ma mère te reconnaît une fois que vous avez divorcé.
Quand j’ai deux ou trois ans, ma chambre se trouve au premier étage de la maison, séparée de la chambre des parents par la salle de bains. Il fait très noir dans ma chambre, j’entends d’énormes bruits d’eau en pleine nuit, j’escalade mon lit à barreaux et découvre ma mère assise sur le bidet, se vidant de son sang. Parmi les fragments de mémoire de ma petite enfance, il ne peut s’agir que d’un vrai souvenir et non d’une photo. Je comprendrai des années plus tard qu’il s’agit d’un avortement bricolé. Je t’ai entendu maintes fois t’auto-citer: «J’avais décidé que je n’aurais pas d’enfant tant que la guerre ne serait pas finie.» À la fin de la guerre, vous êtes mariés depuis sept ans, comment avez-vous fait pour éviter une grossesse ? Ma mère devenue infirmière après votre divorce « aide » certaines de ses amies. Je suis adulte lorsque je comprends qu’il lui arrive de pratiquer des avortements clandestins et l’enjoins d’arrêter en essayant de lui faire peur, en lui expliquant qu’elle risque la prison. Je parle à un mur. Il ne s’agissait pas chez elle de courage mais d’une curieuse indifférence à la loi, mêlée au désir d’aider autrui.

Quand j’ai onze ans je découvre l’Afrique. Un an plus tôt j’ai vu un film américain dans lequel une petite panthère est l’animal domestique d’une famille de Blancs au Kenya. Je t’écris que j’aimerais une panthère lorsque je viendrai te voir. C’est un singe qui m’attend. Tu m’expliques qu’une loi récente interdit d’adopter des fauves, il y a eu trop d’accidents. Ces animaux qui ressemblent à des chats peuvent se transformer en tueurs. Le singe est un ventre gris, il s’appelle Kiki, ce n’est pas moi qui lui ai donné ce nom. Je le traite comme un animal en peluche, lui confectionne des vêtements qu’il souille et m’insurge du fait qu’il refuse de jouer avec moi. Personne ne m’explique comment je pourrais l’apprivoiser. Parfois il découvre ses gencives en poussant de petits cris et Alphonse qui rit de tout et de rien me met soudain en garde, il me fait comprendre que le singe en colère est dangereux. D’ailleurs l’année suivante, lorsque je reviens et que je m’enquiers de Kiki, tu m’annonces qu’il a fallu s’en débarrasser, qu’il s’était mis à mordre. Je pense Forcément, moi aussi si je pouvais vous mordre… L’auras-tu tué avec ta carabine? Je préfère ne pas demander.
J’ai onze ans, tout est réglé au cordeau. Chaque soir au dîner il te faut ta Floraline, un bouillon épaissi de semoule grillée que tu assaisonnes de pili-pili. La première fois que je me sers de la bouteille de Viandox pour en mettre dans ma soupe, j’ai la bouche en feu. Le pili-pili, mixture de piment macéré dans du cognac a remplacé le Viandox. Ça vous fait beaucoup rire et moi ça me fait pleurer, ce qui vous fait encore plus rire. Je ne pleure pas comme lorsqu’on pleure sous l’effet des oignons, il y a dans ces pleurs que je fais passer pour une réaction mécanique, de l’humiliation et de l’impuissance.
Quand j’ai quatre ans vous vous séparez. Seul le récit de ma mère me donnera une version de votre divorce. Tu l’as défiée, elle a relevé le défi. Ma mère est d’un tempérament passif, elle n’aurait jamais osé prendre l’initiative d’une procédure de divorce (c’est du moins ce que je perçois du roman familial). Elle raconte que, l’été de mes quatre ans, elle accepte un poste de directrice de colonie de vacances dans les Vosges, déclarant que ce sera positif pour l’enfant que je suis, et pensant j’imagine que ce sera l’occasion d’un répit à vos sempiternelles disputes. J’ai le souvenir de l’une de ces scènes où, dans la cuisine, vous vous arrachez un sac à main en vernis noir, sorte de bourse à cordons dont tu veux voir le contenu alors que ma mère en pleurs s’y cramponne. La table de la cuisine est plus haute que moi, je suis tétanisée, vous avez oublié ma présence. Quelques jours après qu’elle a pris son poste de directrice de colonie de vacances, tu viens exiger qu’elle rentre à la maison faute de quoi tu demanderas le divorce. Elle a beau te dire qu’elle est tenue par un contrat, tu ne veux rien entendre. Après l’été, lorsque nous rentrons, la maison est vide, tu as tout vendu, et tu as donné ce que tu n’avais pas pu vendre. «Même mon linge de corps», avait-elle l’habitude de dire en racontant la violence que ç’avait été pour elle.
Quand j’ai douze ans tu me fais un cadeau. Tu t’es souvenu de mon intérêt pour les activités de ton ami P., taxidermiste, lorsque nous lui avons rendu visite l’année de mes onze ans: tu m’as fabriqué un filet à papillons et construit des étaloirs pour les naturaliser. Les étaloirs sont constitués de deux planchettes orientées à 45° sur lesquelles on fait sécher les ailes des papillons déployées, en les épinglant sous du papier à cigarettes. Tu sais tout fabriquer de tes doigts. Tu as donc étudié la taxidermie des papillons avec ton ami P. avant que je n’arrive. Il y a autour de la maison des papillons orange, jaunes, turquoise surtout. Je me livre à la chasse aux papillons, il fait une chaleur mortelle. Vous m’imposez le port d’un casque colonial dès que je mets le nez hors de la maison. Je le trouve ridicule et le rejette de la même manière que les ados en France sortent en T-shirt l’hiver pour s’opposer aux adultes et prouver qu’ils ne craignent rien. Mais, pour attraper les papillons, je me couvre la tête, faute de quoi, je l’ai expérimenté, je suis au bord de l’évanouissement tant le soleil est féroce. Au bout de trois semaines les papillons séchés sur les étaloirs sont figés pour l’éternité. Tu me fabriques une boîte au fond de laquelle tu déposes une couche de liège (destinée à planter les papillons dont une épingle traverse l’abdomen), couche de liège que tu as recouverte d’un tissu turquoise. Une fois que nous avons fixé mes papillons dans la boîte rectangulaire, tu la clos d’une vitre rendue étanche par un ruban de chatterton. Cinquante ans plus tard, la boîte à papillons est indemne et me donne à penser que tu m’as aimée. À ta façon.
Quand j’ai douze ans Saturnin, manœuvre au garage, vient se poster devant la maison. Il dit à Alphonse que c’est moi qu’il vient voir. Saturnin n’a pas d’âge ou s’il fallait lui en donner un, je dirais cent ans. Pygmée, il mesure environ un mètre vingt et son visage est plissé comme celui d’un Shar Pei, ces chiens tout en peau superflue. Chez Saturnin les plis du visage sont en courbes relevées car il sourit la plupart du temps ; et ses grosses lèvres découvrent des dents marron foncé colorées par je ne sais quelle plante qu’il mâchouille. Saturnin vient me montrer le serpent qu’il a neutralisé, un serpent de plus d’un mètre de long, un serpent dont je ne saurai jamais s’il était venimeux ou pas, mais vu la fierté de celui qui l’a tué, j’imagine que oui. Saturnin ne parle pas le français, il est venu m’offrir le spectacle de sa proie en supputant que la fille du patron, qui vit en France, n’a jamais vu de serpent et il a raison. Il tient le serpent mort vertical comme un bâton et il sourit de toutes ses dents avariées. Il y a dans son geste une telle générosité que je me sens enfin considérée dans ce lieu où la maîtresse de maison tente de me mortifier dès que tu as le dos tourné. D’ailleurs lorsque je te raconte la visite de Saturnin tu confirmes qu’il est venu de sa propre initiative. J’aimerais lui faire un cadeau, on m’en dissuade. Vous m’empêchez d’approcher les Africains, de quelque façon que ce soit. Lorsque D. m’emmène au marché du Centre, j’ai honte d’elle, de ses attitudes supérieures, de sa laideur. En fait j’ai honte d’être blanche. Les femmes africaines assises au sol avec quelques légumes déposés sur un tissu ou rassemblés dans une bassine en émail, harponnent le chaland, aussi volubiles qu’un attroupement d’agents de change. Elles parlent entre elles, indifférentes à ceux qui leur achètent leur marchandise. Elles ont l’air fortes, elles me fascinent et m’effrayent. Aujourd’hui je saurais leur parler mais je n’ai jamais pu retourner en Centrafrique, empêchée par les guerres. À Paris, dans le métro ou à Barbès, je retrouve les Africaines vêtues des mêmes boubous, coiffées du même morceau de pagne qui les enturbanne, avec leur bébé dans le dos comme elles font en Afrique. Rares sont celles qui utilisent une poussette qui apparaît alors comme un attribut erroné. Une faute de goût. En Afrique, tu reconnais la beauté des femmes, leur port royal. Alors que ma poitrine naissante m’incite à me voûter pour la cacher, tu ne cesses de me dire qu’il faut que je me tienne droite. Regarde les wallies! Tiens, pose une bouteille sur ta tête et marche avec. La bouteille se casse évidemment. Je ne comprends pas leur «truc». Elles font des kilomètres sur les pistes avec une bassine ou un fagot de bois, ou une bouteille verticale sur la tête.

Extraits
« Aujourd’hui, écrivant ce qui sera peut-être un livre, je suis traversée par un élan de tendresse à ton égard. Sans doute aurions-nous pu nous réconcilier de ton vivant si ta femme n’avait veillé à ce qu’il n’y eût aucun rapprochement entre nous, jamais. Aujourd’hui je me dis que si tu n’étais pas mort, je saurais t’aborder calmement, délestée de ma colère. Et je t’appellerais Fernand. Je ne m’adresserais plus à toi en t’appelant papa comme je m’efforçais de le faire, sans conviction, avec toujours la sensation d’un parler faux. Aujourd’hui j’ai une vie derrière moi, une vingtaine d’ouvrages publiés, et je ne sais pas ce que tu as pensé de mes premiers livres si jamais je t’en ai offert un. Black-out… Il devait bien en avoir trois ou quatre avant que tu ne meures et je n’ai que le vague souvenir d’une désapprobation mêlée à une sorte de fierté paternelle. » p. 31

« Quand j’ai onze ans je ne sais pas trop à quoi ça sert, un père. Toi tu as l’air de le savoir, moi j’ai beaucoup de mal à trouver une position de fille. Tout me semble faux: la façon dont tu me réprimandes, l’affection que tu revendiques comme un dû. Tu as l’air sincère, moi je ne sais plus qui je suis. Ce doit être le propre de l’adolescence de se construire secrètement, sans pouvoir dire sa pensée, sans pouvoir parler, alors que les parents ont sur nous pouvoir de vie et de mort. Lorsque tu parades avec moi au Grand Café, tu exprimes plus de conviction affective qu’en n’importe quelle circonstance avec ton épouse. Rien d’étonnant à ce qu’elle me haïsse. Entre elle et ma mère que je représente pour elle, je suis prise en otage. Mais j’aime l’Afrique, comme toi. Je ne saurai jamais comment tu as décidé de partir en Afrique. D’où te venait cette dimension d’aventurier. Tu es resté attaché à ton pays d’origine jusqu’à la fin. » p. 48

À propos de l’auteur

Catherine Weinzaepflen © Photo Jeremy Stiger

Née à Strasbourg où elle a passé son enfance et sa jeunesse, Catherine Weinzaepflen vit à Paris tout en voyageant régulièrement aux quatre coins du monde. Romancière et poète, elle est l’autrice d’une œuvre qui rassemble près d’une vingtaine de textes dont les premiers comme les plus récents ont été publiés aux éditions des femmes-Antoinette Fouque. (Source: Éditions des Femmes)

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