Danse avec la foudre

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Figuette se retrouve seul avec sa fille et son chien. Avec ses amis de la cité ouvrière, il essaie de faire face et vit dans l’espoir que Moïra, son épouse, revienne. Mais qui aurait envie de vivre à l’ombre de friches industrielles, dans une région qui ne cesse de décliner.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Les naufragés de Villerupt

Jérémy Bracone a choisi le Haut-Pays lorrain comme décor d’un sombre premier roman qui retrace le difficile combat d’un père se retrouvant seul avec sa fille, pourchassé par les huissiers et espérant le retour de son épouse. Bouleversant!

Commençons par planter le décor de cette belle histoire. Nous sommes en Lorraine, plus précisément à Villerupt, surnommée la Petite Italie, qui «avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer.»
C’est là que vit Figuette avec sa fille Zoé et son chien, un Rottweiler baptisé Mouche. Moïra, son épouse, les a quittés. Partie sans crier gare pour Clermont-Ferrand. Leur histoire d’amour avait pourtant été belle. Deux solitudes se fondant dans une fête des sens effrénée. Avec elle, il a cru qu’il pourrait éloigner tous les oiseaux de mauvaise augure, oublier leurs soucis et construire une belle histoire.
Pour sa princesse, il échafaudait de jolis scénarios et réussissait à enflammer leur imagination. Mais les beaux décors qu’il avait savamment bricolés, n’avaient pas suffi à la retenir.
Alors il tentait de panser ses blessures avec ses potes Tatta, Nourdine, Bolchoï, Piccio et les autres. Eux étaient restés fidèles malgré la misère économique qui avait fait d’un fleuron industriel une zone sinistrée. Après Daewoo qui avait installé une usine flambant neuve, empoché les millions d’aides de l’État et bénéficié d’exonérations fiscales avant de disparaître était venu le tour de Rosegrund, une société allemande qui produisait des robots ménagers. Certains des anciens de Daewoo s’y étaient retrouvés aux côtés de nouveaux ouvriers. Ensemble, ils ont cru à un nouveau départ. Mais il a bien vite fallu se rendre à l’évidence. Le temps des usines jetables était arrivé et Rosegrund, tout le monde l’avait compris, allait fermer à son tour. Dès lors, leur but ne pouvait être que de négocier de bonnes indemnités pour ne pas se faire avoir à nouveau, comme avec les coréens partis après avoir mis le feu à l’usine.
Au Spoutnik, le bistrot où ils se retrouvent, après le turf et les jeu de cartes, ils élaborent des plans pour améliorer leur ordinaire, se servent de matériaux et d’outils de Rosegrund pour retaper la maison de Figuette et emportent une partie de la production pour la revendre dans les pays voisins, eux qui sont vraiment européens, coincés entre le Luxembourg qui fait figure d’Eldorado et où les plus chanceux ont trouvé un emploi, la Belgique, l’Allemagne et les Pays-Bas où ils vont refourguer leur butin de guerre pour se constituer un pactole à se partager le jour où il n’auront plus de salaire.
Alors que la situation devient de plus en plus précaire, Figuette prépare ses vacances avec Zoé. Rien n’y manquera, le soleil, la plage, les oiseaux, le ciel constellé d’étoiles. Il est bien décidé à suivre le conseil de son ami
«fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche».
Jérémy Bracone a construit un roman sombre que ni la solidarité des immigrés, ni l’amour d’un père pour sa fille ne pourront éclaircir. Implacable, même si l’humanité sourd au fil du récit, désespéré même si l’on veut croire à un épilogue heureux.
En 2018 Nicolas Mathieu avait ouvert le bal avec Leurs enfants après eux (couronné du Prix Goncourt), l’an passé Laurent Petitmangin avait continué à creuser de même sillon avec le superbe Ce qu’il faut de nuit. Et autour de cette Lorraine en proie à la désindustrialisation, ne laissant guère de perspectives à la jeunesse, Pierre Guerci et Jérémy Bracone leur ont emboité le pas en cette rentrée, situant leurs premiers romans respectifs à Villerupt. Ici-bas, qui raconte les derniers mois de vie d’un médecin, a bien des points communs avec Danse avec la foudre. Notamment ces fulgurances d’humanité qui laissent penser que tout n’est pas perdu.

Danse avec la foudre
Jérémy Bracone
Éditions L’Iconoclaste
Premier roman
288 p., 19 €
EAN 9782378801755
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement en Lorraine, à Villerupt, Longwy, Thil, Audun-le-Tiche. On y évoque aussi Clermont-Ferrand, Luxembourg et Saint-Pierre d’Aurillac.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cœur de la Lorraine en faillite industrielle, une communauté ouvrière indomptable et l’histoire d’un amour fou.
Figuette est ouvrier et père célibataire de la petite Zoé depuis que sa femme, Moïra, imprévisible et passionnée, a fugué. L’été arrive et l’usine qui l’emploie menace de fermer, il n’aura pas les moyens d’emmener sa fille en vacances comme il l’avait promis.
Pour séduire Moïra, il avait été capable des plus belles folies. Pour la reconquérir et ne pas décevoir sa fille, il va aller encore plus loin.
Entre drame et comédie, solidarité ouvrière et passion amoureuse, Danse avec la foudre est un premier roman poétique et révolté.

68 premières fois
Blog Les Livres de Joëlle 

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
France Bleu Lorraine Nord (Valérie Pierson)
La Grande Parade (Serge Bressan)
Blog Culture 31

Les premières pages du livre
« L’église est à vendre.
Figuette conduit sa fille à l’école quand il apprend la nouvelle à la radio. «Mise à prix 280 000 euros, pour la Dame de fer.» Zoé chantonne, il lui demande de se taire. D’accord, dit-elle, et elle reprend sa comptine. Son père monte le son et prend la première sortie. Il doit voir la Dame.
Une ossature en acier et des murs en tôle. Une toiture plate, un clocher sans flèche, le tout peint en gris. Sous d’autres cieux, l’église aurait eu droit à un blanc éclatant. Ici, on a préféré l’assortir au béton des cités.
Pour la construire, les mineurs avaient commencé par extraire ce minerai rouge dans le sous-sol. Puis les sidérurgistes avaient couvé le magma pour le fondre, forgé son squelette, laminé sa peau de tôles. Composée de ces mêmes atomes de fer qui faisaient rougir leurs veines, l’église était la fierté de tous, catholiques ou athées communistes ; parfois les deux, par concession, quand la grand-mère italienne exigeait le baptême du petit dernier.
Du haut de ses quatre-vingts ans, la Dame avait subi les rafales des mitrailleuses allemandes, résisté aux affaissements miniers, et voilà que monsieur le maire raconte à la radio que si ça ne tenait qu’à lui, il la raserait pour faire un terrain de football.
Le journaliste poursuit : « Cinq ans après avoir été achetée par la styliste Léonor Scherrer, fille du célèbre couturier Jean-Louis Scherrer, l’église fait son retour sur le marché. L’héritière voulait investir dans l’univers du deuil. Une ligne de vêtements pour les enterrements, et un studio d’enregistrement de musique funèbre, mais son projet n’a pas abouti. »

Figuette se gare, coupe la radio, laisse tourner le moteur. Attends-moi dans la voiture, dit-il à Zoé. Mais papa, on va être en retard à l’école ! Il s’approche de la Dame, la salue, puis gratte avec son ongle la peinture qui pèle. Un lambeau se décolle et révèle de la rouille. Sous les vitraux, des coulures rouges. On dirait qu’elle pleure du sang, répétait toujours Moïra. Figuette a envie de partager la nouvelle avec sa femme. Mais elle ne le prend plus au téléphone depuis des mois.
Il fait le tour de l’église, ne trouve aucune lucarne ni soupirail pour y entrer. Il se rabat sur un conteneur de poubelles, le traîne devant la porte principale. Il monte dessus, puis grimpe tant bien que mal sur le portique. Fébrile, il se penche sur le vitrail de la rosace. Et tandis qu’il contemple la grande nef déserte, l’allée centrale s’anime au gré de ses souvenirs, s’illumine de cent bougies et des yeux brillants des amis. Il revoit Moïra s’avancer vers l’autel, rayonnante dans sa robe blanche, et tout le film de cette journée héroïque.

Ce matin il a plu. Le soleil se décide à percer et les arbres s’égouttent. Dans l’air, une odeur d’herbe coupée et de bitume tiède. Mouche marche devant. De temps à autre, le rottweiler se retourne pour s’assurer de la présence de ses maîtres. Parfois, c’est lui qu’il faut attendre. Quand il trouve un chewing-gum incrusté dans le trottoir et qu’il s’acharne à l’en décoller.
Sur le chemin de la promenade, les Blocs noirs. Trois tours HLM, habillées de panneaux imitant des ardoises ; une ceinture de places de parking et de garages ; un square qui sent la pisse.
– C’est ici que t’habitais avec maman?
– Toi aussi. Tu t’en souviens pas, on a déménagé dans la nouvelle maison y a deux ans.
– C’était quelle fenêtre?
– Juste là, le studio 54. Au cinquième étage. Suis mon doigt et compte : un, deux, trois, quatre…
– Celui avec les fleurs rouges?
– Oui, le petit balcon avec les géraniums.
La porte vitrée est grande ouverte. Un rideau de mousseline flotte, aspiré par le vent: le voile de leurs folles soirées. Sa femme aimait s’y enrouler, lorsqu’elle dansait seins nus dans sa salopette. Comme la fée Clochette, elle était tellement petite qu’elle n’avait de place que pour un sentiment à la fois. Quand ils faisaient la fête, elle n’était que joie. Je suis une acrobate du Cirque du Soleil, avait dit Moïra, un soir. Il lui avait demandé de ne pas tirer sur le rideau, alors, avec son sourire canaille, elle s’y était pendue de tout son poids et la tringle avait cassé. Dans un même éclat de rire, ils étaient partis en cavalcade dans le studio, elle refusant de lâcher le rideau, traîne de mariée après laquelle Figuette n’a jamais cessé de courir.

Le cimetière est en fleurs. Zoé court d’une tombe à l’autre. Mouche lui colle aux basques.
– Tu parlais à qui? demande-t-elle.
– À la mère Carpini. Elle est venue porter des fleurs à son mari.
– C’était une madame?
– Ben oui, ça se voit pas?
– Je sais pas, dit-elle en levant les bras au ciel, les vieux, ils se ressemblent tous.
Zoé dépose un bouquet de fleurs de pissenlit sur la tombe de son arrière-grand-père.
– Tu crois que pépé Tatta s’amuse bien dans sa cabane?
Lorsque les anciens atteignent un certain âge, lui a raconté Figuette, ils se retirent dans une cabane, au cimetière. Après avoir trimé toute leur vie, ils n’ont plus qu’à jouer aux cartes et faire de longues siestes.
Le père Tattaglia a cassé sa pipe à l’automne. Comme il était le cinquième garçon de sa famille, on l’avait prénommé Quinto (le cinquième). À l’époque, on ne s’embarrassait pas avec les prénoms. Mais personne ne l’avait jamais appelé comme ça. Même pour sa femme, il était Tatta. Quand il ne se bagarrait pas avec les patrons, il trinquait, blaguait, jouait aux boules.
Tatta avait fait son entrée dans la légende locale en 1972, en compagnie de son copain Mario Poppini, dit Pop. Ce jour-là, ils faisaient leur tournée hebdomadaire pour vendre L’Humanité Dimanche. Brigitte Bardot, la mobylette Peugeot BB3 de Tatta, bégayait sous le poids des deux hommes. Il était bientôt midi et ils avaient écoulé presque tous leurs exemplaires. Un journal acheté, un Picon bière offert. Ils remontaient la rue Henri-Barbusse quand tout à coup ils étaient tombés sur une compagnie de CRS.
– DIO CANE ! Pop, les fascistes, ils remettent ça !
Brigitte Bardot avait chargé tout droit dans l’avant-garde républicaine. Les boucliers des CRS avaient valdingué comme dans une BD d’Astérix. Tatta envoyait des coups de casque en faisant des moulinets et Pop distribuait de grosses baffes communisantes.
– C’est nous ! Arrêtez les gars, c’est nous ! avait crié un des CRS en se protégeant le visage.
– Carlo? Mais qu’est-ce que tu fous avec les fascistes?!
– C’est pour de faux ! C’est pour le film !
L’équipe de cinéma n’en revenait pas. Le tournage avait été interrompu, le temps de laisser retomber l’hilarité générale. Pour tourner l’adaptation de Beau masque, une histoire d’usine et de lutte syndicale, la production était venue dans le nord de la Lorraine chercher un terreau ouvrier. Les volontaires pour la figuration avaient été nombreux. Tous étaient partants pour jouer les grévistes, mais aucun ne voulait porter le costume des CRS ; même pour de faux, ça leur faisait mal au cul.
À la mort de Tatta, la plus grande crainte de sa femme, c’était qu’il n’y ait pas assez de monde à l’enterrement. Elle n’est pas croyante la Nonna, mais elle avait voulu une cérémonie à l’église. Les gens sé déplacent pas zouste per lo founérarioum, il faut oune spectacle. Moïra n’avait pas assisté aux obsèques. Pas encore une fugue, juste une escapade, le temps que tout se tasse. Sa grand-mère ne lui en avait pas voulu, elle était trop sensible sa bambina. À son retour, elle lui avait préparé des gnocchi et la vie avait repris son cours.
– Papa, c’est quoi le grand truc en bas?
– Le supermarché?
– Non, le truc plein de trous.
– Le mur? C’est celui de l’ancienne usine, Aubrives.
– Le boulot de pépé Tatta?
– Non, Tatta, il bossait dans l’autre usine, Micheville.
– Il fabriquait quoi?
– Des grandes barres et d’autres trucs en fer, c’était un laminoir.
– Pour quoi faire?
– Je sais pas moi, ça servait à fabriquer plein de machins. Comme des rails pour les trains. Ou des ponts.
Des sapins bordent le cimetière. Entre leurs branches, en contrebas de la colline, on aperçoit l’ancien mur de soutènement de l’usine, long de plus d’un kilomètre et haut de vingt mètres, percé d’alvéoles en pierre de taille. Ces grottes voûtées lui donnent des airs de HLM troglodyte. Pour les jeunes, une ruine antique. Pour les anciens, c’était hier.
Villerupt, surnommée la Petite Italie, avait poussé de rien au début du siècle dernier, lors de l’eldorado du fer. Dans les années 1980, les hauts fourneaux étaient tombés comme des quilles, laissant la place à d’immenses friches. Sous la ville, le sol chancelle : le gruyère de galeries abandonnées qui relient les cités du bassin menace de s’effondrer. Les traces des mines et des aciéries sont toujours visibles à la surface. Ici des crassiers ; là des cratères ; et partout la terre est rouge de fer. Rouge, comme l’héritage communiste : les rues portent les noms de Lénine, Karl Marx ou encore de Iouri Gagarine. Au temps des mastodontes cracheurs de feu, même le ciel était rouge. La nuit, on pouvait le voir flamboyer par-delà les trois frontières. Un coucher de soleil qui n’en finissait pas d’embraser l’horizon. Les usines ne dormaient jamais, un boucan de tous les diables. Grondements, fracas, grincements de rails ; le silence était un délire de ferraille.
Jusqu’à la dernière fermeture, les aciéries battaient au cœur de la ville. Les ouvriers allaient travailler à pied, leur musette sous le bras. Quand la sonnerie les libérait, ils se dispersaient par grappes. La Petite Italie recensait une centaine de bistrots ; c’était leur récréation. Aujourd’hui, tout le monde travaille ailleurs et les bistrots se comptent sur les doigts d’une main. Les locaux parcourent des dizaines de kilomètres en voiture, passent les frontières belge ou luxembourgeoise et, le soir, rentrent directement chez eux.

Les cheveux de Zoé lui tombent devant les yeux. Figuette sort de sa rêverie pour la recoiffer. Il s’applique, s’emmêle les pattes, renonce. On est presque arrivés au Spoutnik, on demandera à Wanda.
Des moulures au plafond encrassées de nicotine, du papier peint couleur café glacé et des affiches jaunies sur la police des cabarets et la répression de l’ivresse publique. Des tables en formica dépareillées, un baby-foot. Dans l’arrière-salle, un jeu de quilles. Le Spoutnik, ultime refuge où prendre des cafés politiques et trouver du réconfort après une journée amère. Derrière le comptoir en zinc, Alain encaisse le tiercé de Mario Poppini – quatre-vingt-onze ans, le doyen. Quand elle aperçoit Zoé, Wanda tombe son torchon. La gamine se cache le visage pour ne pas être embrassée. Wanda la bise une fois sur la joue et deux fois sur le nez, puis l’aide à grimper sur un tabouret.
– Mais qui t’a coiffée comme ça?
Il y a deux types de femmes, prétend le père Poppini : celles qui se maquillent, et celles qui n’en ont pas besoin. Wanda, elle, se maquille. Son fond de teint lui fait du crépi sur la figure et son mascara déborde sur ses paupières comme la gouache des dessins de Zoé. Tout le monde l’adore. Parce qu’elle sent bon, dit l’ancien. En plus elle est généreuse sur les cacahuètes, et elle vous écoute pour de vrai. La plupart des gens n’écoutent pas quand on leur parle. Ils ne font qu’attendre poliment, parfois même avec impatience. Mais pas Wanda. Peu importe que vous lui parliez du cancer de votre femme ou du slip qui vous gratte, elle écoute.
Figuette fréquente le Spoutnik depuis sa petite enfance. Sa mère l’y envoyait acheter des cigarettes, avec la monnaie il se prenait un Mister Freeze. Il suçait le glaçon au cola en déambulant entre les tables, regardait les hommes jouer aux cartes ou à la morra, un jeu rital où il fallait hurler des chiffres à s’en péter les veines du cou. Wanda s’était prise d’affection pour le fils du Fighetti. Comment cet ivrogne de mineur avait pu faire un gamin si chou? Elle adorait les enfants ; les siens étaient déjà grands. Sa mère finissait par téléphoner au bistrot. Oui oui, vous inquiétez pas madame Fighetti, il est toujours là. Mais non, il dérange pas. Je vous le renvoie quand il aura fini son diabolo. Elle le gâtait, lui offrait des sachets de pipasols, des pièces de un franc pour le baby-foot. Alain lui en avait appris les rudiments : tirs croisés, passages le long de la bande et bien positionner ses demis. À douze ans, Figuette maîtrisait la belote de comptoir, la coinche, le rami et le tarot. Si jamais les anciens le réclamaient pour faire le quatrième, il était fier. Sa discrétion passait pour de la timidité. Toujours dans la lune, Alain l’appelait le Poète et c’était resté.
Ce dimanche de mars, les fidèles arrivent les uns après les autres pour l’apéro. Nourdine gare sa moto sur le trottoir. Bolchoï lui tape dans le dos. Comment que c’est Nounou? Il serre les pognes, fait une bise sur le crâne de Zoé et une autre sur celui, dégarni, du père Poppini. Surpris, le vieux lui jette un sort en italien, en faisant les cornes avec son index et son auriculaire.
– Cornuto !
– Alain, dit Bolchoï, remets un galopin au Pop, ça le détendra.
Alain passe ses journées le nez dans France Turf. Il enchaîne les pronostics avec la trogne d’un trader.
– Combien t’as gagné cette semaine? lui demande Nourdine.
– Oh… pas grand-chose.
– Allez, te fais pas prier, relance Figuette. Combien?
– Avant ou après la douane?
La douane, c’est Wanda. Plus Alain gagne, plus il joue gros. Alors elle prélève une partie de ses gains pour les étrennes de leurs petits-enfants. Pour tromper la douane, il encaisse ses tickets gagnants dans un autre PMU, à dix kilomètres de là.
Alain ne voulait pas reprendre le bistrot familial. Il avait l’ambition d’en découdre, s’engager politiquement. Difficile d’être pris au sérieux quand on n’a jamais mis les pieds dans une usine. Qu’est-ce que t’y connais, toi, au travail? À seize ans, il s’était fait embaucher, le temps d’un job d’été. On l’avait envoyé récurer les cheminées du laminoir pendu au bout d’une corde. C’était effrayant, mais moins que l’acier en fusion. Un chaudron d’une lave aveuglante, de la sorcellerie. Un ouvrier était tombé dedans, du haut d’une coursive. Il était mort avant d’avoir compris qu’il avait trébuché. Instantanément dissous. Tout juste le crépitement d’un moucheron au contact d’une bougie. Comme il ne restait rien de lui, ses camarades avaient pris un morceau du rail provenant de l’acier en fusion et l’avaient offert à la veuve. Quand Alain avait vu le bout de ferraille dans le cercueil, il avait su qu’il n’aurait jamais le cran d’y retourner. Il avait repris le bistrot et l’avait rebaptisé Spoutnik, à cause d’une gnôle de sa fabrication qui vous envoyait dans la stratosphère. Ça ne l’avait pas empêché de s’impliquer au Parti. Et depuis quarante-huit ans, pas une soirée où il n’évoque le vacarme infernal des machines et la fournaise des entrailles de l’usine.
Piccio se penche sur Zoé.
– Tu veux une clope?
– Non, répond-elle le plus sérieusement du monde.
– Une bière alors?
Julien Picciolini. Un copain d’enfance de Figuette et Nourdine. Il est trop grand pour ses pantalons, Piccio. Et quand il boit, il transpire comme de la charcuterie au soleil. Wanda, réclame-t-il en montrant la bouteille vide, t’envoies sa petite sœur? Piccio aime boire sa bière au goulot. Une fois vide, il en décolle l’étiquette, la roule dans la paume de ses mains et la glisse dans la bouteille.
– Et ces vacances, demande-t-il à Figuette. Vous partirez où?
– Du côté de Sète. J’ai trouvé un camping avec une piscine et des cabanes dans les arbres. On a déjà fait le programme, pas vrai Zoé? Baignade, châteaux de sable et pêche à la ligne.
– T’as posé tes congés?
– J’ai demandé les deux dernières de juillet.
– Pourquoi poser des congés? dit Bolchoï. D’ici l’été on sera tous au chômage.
– Rien à battre, cette année j’emmène la petite en vacances. Elle a jamais vu la mer.
– T’en sais rien, Bolchoï, dit Alain, les Allemands ont assuré au syndicat qu’ils avaient une solution pour maintenir l’activité.
– Rosegrund ne touche plus les aides publiques, répond Bolchoï, alors ils vont se magner de délocaliser. Comme pour Daewoo. Tu t’en souviens pas, Piccio, tu jouais encore avec ton caca. Les Coréens avaient palpé des sub énormes : 46 millions, cinq ans d’exonérations de taxes. Ils avaient fait un bénef rapide et s’étaient barrés à l’étranger. Trois usines liquidées, 1 200 licenciements. Le temps est aux usines jetables, moi je vous le dis. Et nous aussi, on est jetables.
– Deux lignes de production ont déjà été sucrées, poursuit Figuette. Les machines sont plus entretenues. Le bâtiment part en sucette. Certaines portes, pour les fermer on doit les coincer avec des balais.
– De mon temps, ça se serait pas passé comme ça, dit le père Poppini. Faut vous battre, les jeunes, faut pas laisser faire ces fascistes.
– Qu’est-ce qu’on peut faire de plus que vous? Vous vous êtes bagarrés comme des Apaches. Ça les a pas empêchés de fermer les mines et les aciéries.
– Alors battez-vous pour un bon plan social. Faites-les cracher, les Boches ! Qu’ils vous indemnisent!
– On s’est pas battus, chez Daewoo? Grève sur grève, on a même dû séquestrer le patron juste pour que monsieur nous fasse l’honneur de payer nos salaires. On a accepté de reprendre le taf, et trois jours plus tard le feu cramait toute l’usine.
– Et qui a été condamné pour l’incendie? Un pauvre syndicaliste, dit Alain. Les flics et le tribunal n’en ont rien eu à secouer que tout accusait les Coréens. Le patron était recherché pour fraude par Interpol, et pendant ce temps la France lui refilait la Légion d’honneur.
– Faut pas tomber dans la parano, intervient Nourdine.
– La parano, s’emporte Bolchoï?! T’y étais, toi, quand ça a cramé? Quand on a cherché à éteindre les flammes et qu’on a découvert que les extincteurs étaient vides, les alarmes débranchées et que la lance à incendie n’était même pas raccordée à l’arrivée d’eau ! Les gardiens avaient été renvoyés chez eux la veille et, le matin même, le matin même ! toute la comptabilité avait été déménagée en douce.
– T’imagines combien leur aurait coûté un plan social? dit Alain. C’était plus simple d’y foutre le feu. Pourtant c’est quand même Kamel qui a été condamné, trois ans ferme qu’il a pris. Avec quelles preuves? Rien du tout qu’ils avaient, au tribunal.
– Tous de mèche, dit Bolchoï. On peut rien attendre de la justice ni des politiques. Vous vous rappelez la présidente du tribunal? Certains témoins ne causaient pas assez bien au goût de madame. « Pour travailler sur des chaînes de montage, qu’elle avait osé balancer, c’est sûr qu’on recrute pas parmi l’élite de la société… » Une justice de classe, y a pas d’autre nom, moi je vous le dis.
– Alors, vous allez faire quoi? demande le père Poppini. Accepter de vous faire virer sans un sou?
– Non, Pop, te tracasse pas, dit Bolchoï en regardant Figuette droit dans les yeux. On sait ce qu’on a à faire. »»

Extrait
« Maintenant, faut que tu te battes, tu m’entends ? Si tu le fais pas pour Moïra, fais-le pour Zoé. C’est à cause de toi qu’elle a plus sa mère. Elle demande de l’énergie cette gosse, mais avoue que tu la biches. Vous vous marrez bien tous les deux. Alors fais-la rêver. Sors-lui le grand jeu, t’as encore des cartes dans ta manche. Tu vas y passer la nuit s’il le faut, mais demain matin, elle va voir ce qu’elle va voir. À Partir de maintenant, tu lâches plus rien. Tu m’entends, tu lâches rien. »

À propos de l’auteur
BRACONE_Jeremy_©DRJérémy Bracone © Photo DR

Jérémy Bracone a quarante ans. Il a vécu en Lorraine jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Artiste plasticien, il sculpte, dessine et réalise des installations. Danse avec la foudre est son premier roman. (Source: Éditions L’Iconoclaste)

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