Quelque chose à te dire

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En deux mots
Elsa Feuillet, jeune romancière, voue un culte à son aînée Béatrice Blandy. Après le décès de la grande écrivaine, son mari lui propose un rendez-vous. Elle va alors se retrouver dans l’appartement de son idole, puis dans ses draps, puis dans son bureau et se sentir investie d’une mission, continuer l’œuvre en suspens.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Dans les pas de son idole

L’admiration d’Elsa Feuillet pour l’œuvre de Béatrice Blandy, romancière à succès, va la mener bien au-delà de ses espérances. Et permettre à Carole Fives de nous offrir l’un des grands romans de cette rentrée!

«Elsa Feuillet admirait Béatrice Blandy. C’était une écrivaine dont elle pouvait relire les romans chaque année, sans jamais se lasser. (…) Elle se retrouvait dans chacune de ses pages, dans chacun de ses personnages.» Si la jeune romancière n’a jamais rencontré son aînée, elle est fascinée par son écriture, par le regard qu’elle pose sur le monde. Aussi décide-t-elle de mettre en exergue de son nouveau roman un extrait de l’un de ses livres. Et va jusqu’à penser que ces quelques lignes ne sont pas étrangères à son succès. Mais la conséquence la plus surprenante de ce choix arrive par la poste. Un petit mot signé Thomas Blandy: «Chère Madame,
J’ai lu avec plaisir votre roman, Forum. J’ai été très touché que vous y citiez une phrase de ma femme. Votre livre aurait plu à Béa, à coup sûr. J’ai appris que vous ne viviez pas à Paris, mais contactez-moi lorsque vous y passez, j’aimerais vous rencontrer.»
Une telle invitation ne se refuse pas. Impressionnée puis intriguée, Elsa découvre le luxueux appartement du premier arrondissement où vivait Béatrice, les toiles de maître – jusqu’à un Picasso accroché dans la cuisine – qui décorent l’endroit et l’attention que lui porte Thomas. Très vite ce rendez-vous va devenir un rituel. Chaque fois qu’elle se rend à Paris, au lieu de loger chez son amie artiste, elle retrouve Thomas. Quand ce dernier l’embrasse, elle le laisse faire, curieuse de découvrir comment le mari d’Elsa – de vingt ans son aîné – fait l’amour. Une intimité qui va aussi lui permettre d’entrer dans le saint des saints, le bureau aménagé par Béatrice où elle écrivait et où elle rassemblait ses notes et sa documentation. En entendant son éditrice affirmer qu’elle travaillait sur son prochain livre avant de mourir, Elsa se persuade que sa mission était désormais de «mettre la main sur ce joyau de la littérature contemporaine».
Après avoir exploré le statut de l’artiste dans son précédent roman, Térébenthine, Carole Fives s’attaque à celui de l’écrivain, un milieu qu’elle a désormais apprivoisé et dont elle connaît fort bien les chausse-trapes et les lois du marché: « un titre ne se vend bien que si l’auteur est capable d’en assurer la promotion dans les médias, on préfère des auteurs toujours plus jeunes, toujours plus beaux et sûrs d’eux-mêmes, sortant si possible d’une grande école. La littérature est à l’opposé, et se présente le plus souvent sous la figure d’un jeune homme bien coiffé et diplômé de Normale Sup, rodé pour répondre du tac au tac à n’importe quelle question en prime time». Mais bien plus qu’un roman à charge, c’est d’abord un roman qui rend hommage au livre et à la lecture, qui puise dans Daphné du Maurier comme dans Nathalie Sarraute, qui prouve combien Jules Renard a raison d’affirmer que quand il pense à tous les livres qu’il lui reste à lire, il a la certitude d’être encore heureux.
Bien entendu, je ne dirai rien de l’épilogue, si ce n’est que pour souligner qu’il est digne des meilleurs thrillers. Du grand art !
Ayant eu le nez creux ces dernières années en ce qui concerne les Prix littéraires, je prends le risque d’affirmer que les jurys ne seront pas insensibles à ce texte, le meilleur de Carole Fives. Courez vite chez votre libraire !

Quelque chose à te dire
Carole Fives
Éditions Gallimard
Roman
170 p., 18 €
EAN 9782072989780
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris ainsi qu’à Lyon. On y évoque aussi un voyage jusqu’à la presqu’île de Giens.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Elsa Feuillet, jeune écrivaine, admire l’œuvre de la grande Béatrice Blandy, disparue prématurément. Cette femme dont elle a lu tous les livres incarnait la réussite, le prestige et l’aisance sociale qui lui font défaut. Lorsque Elsa rencontre le veuf de Béatrice Blandy, une idylle se noue. Fascinée, elle va peu à peu se glisser dans la vie de sa romancière fétiche, et explorer son somptueux appartement parisien — à commencer par le bureau, qui lui est interdit…
Jeu de miroirs ou jeu de dupes ? Carole Fives signe avec Quelque chose à te dire un thriller troublant.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Elsa Feuillet admirait Béatrice Blandy. C’était une écrivaine dont elle pouvait relire les romans chaque année, sans jamais se lasser. Plus que l’histoire, car il n’y avait pas vraiment d’histoire dans ses livres, ce qu’elle aimait, c’était l’écriture, incisive, le regard qu’elle posait sur le monde. Elsa Feuillet se retrouvait dans chacune de ses pages, dans chacun de ses personnages. Elle était cette femme qui prend un inconnu en stop la nuit, cette autre qui prépare un dîner pour un amant qui n’arrive jamais ou cette autre encore (était-ce la même ou était-elle à chaque fois différente ?) qui se balade dans le métro avec du sang sur les mains. Lire Béatrice Blandy donnait à Elsa Feuillet l’impression de mieux se comprendre elle-même, c’était une petite voix qui l’entraînait et lui disait, « regarde les choses sous cet angle et vois comme la vie est différente ainsi, plus intense, plus vraie… ».
Elsa Feuillet n’avait jamais cherché à rencontrer Béatrice Blandy. La lecture de ses ouvrages lui suffisait. Il lui semblait que dans leurs livres, les écrivains mettaient le meilleur d’eux-mêmes, pourquoi ensuite aller en librairie ou dans un salon du livre pour les voir en chair et en os ? Quel intérêt de savoir s’ils rédigeaient au stylo Montblanc ou à la plume d’oie, jusque tard dans la nuit ou dès potron-minet ? Puis Elsa Feuillet écrivait elle-même, elle avait publié quelques romans et une sorte de pudeur la retenait d’envoyer un courrier enflammé aux autrices qu’elle aimait. Bien sûr, il leur arrivait parfois de se croiser, entre écrivains, dans un salon, un festival, alors là oui, si elle avait aperçu Béatrice Blandy, elle serait certainement allée la voir, elle lui aurait dit quelque chose comme, « j’adore vos livres ». Ç’aurait été bref, juste deux ou trois mots, elle aurait trouvé le courage. Mais l’occasion ne s’était jamais présentée. Et puis elle avait appris la nouvelle sur internet, Béatrice Blandy était morte. Un cancer foudroyant, elle était partie en quelques semaines à peine. Les hommages avaient plu sur les réseaux sociaux et dans les journaux, c’était une femme de lettres qui avait reçu des prix prestigieux, elle vivait à Paris, connue et reconnue par le milieu, tout le gotha littéraire était sous le choc. Elsa Feuillet aussi. Elle ne vivait pas à Paris mais les jours qui suivirent sa mort, elle était triste. Il n’y aurait donc plus de roman de la grande écrivaine ? Plus rien ? Elle n’était pas la seule à l’admirer, quelques mois plus tard, plusieurs livres et documentaires lui furent consacrés, chacun tenait à témoigner de l’influence que Béatrice Blandy avait eue dans sa vie, dans son travail, chacun voulait lui rendre hommage à sa façon, un film, une chanson, un roman… À elle, Elsa Feuillet, lui restaient ses livres, elle pourrait toujours les lire, les relire. Son œuvre infuserait lentement dans la sienne, c’était en quelque sorte son héritage.
Béatrice Blandy avait peu écrit, cinq romans seulement en trente ans, soit un tous les six ans. Elle n’était pas de ces auteurs omniprésents à chaque rentrée littéraire, qui tiennent le crachoir coûte que coûte et monopolisent les plateaux télévisés, non, elle expliquait dans les interviews que l’écriture répondait chez elle à une sorte d’urgence, sans laquelle il lui était impossible de se mettre au travail. C’étaient des romans assez courts, à peine cent pages à chaque fois, des textes fulgurants, forts, et Elsa aimait aussi cette brièveté, cette manière de ne pas s’étaler. C’était, lui semblait-il, une sorte de politesse, une façon de ne pas trop occuper le terrain, de laisser de la place aux autres, et cette place près de Béatrice Blandy, elle la prenait chaque fois qu’elle relisait un de ses cinq livres. C’était comme un dialogue entre elles, toujours aussi saisissant, aussi passionnant, un voyage dont elle ressortait à chaque fois différente. Elsa se sentait comme une dette envers Béatrice Blandy, elle lui avait transmis tant de beauté et maintenant elle n’était plus là, elle n’avait rien pu lui dire, c’était dommage. Elle aurait préféré la rencontrer finalement, lui faire savoir à quel point ses textes avaient changé sa vie. C’étaient eux qui lui avaient donné la force d’envoyer ses écrits à des maisons d’édition. De continuer, malgré les refus, et de publier, d’abord des nouvelles, puis de brefs romans, sur le modèle de ceux de Béatrice Blandy.

Au moment de rendre son nouveau manuscrit à son éditeur, Elsa eut envie de le lui dédier, « À Béatrice Blandy, trop tôt disparue ». Non, c’était ridicule. Excessif. Qui était-elle pour parler ainsi de sa mort ? Il valait mieux une évocation plus discrète, une citation par exemple, voilà, une phrase de Béatrice Blandy en exergue de l’ouvrage, une façon de lui rendre hommage sans en faire des tonnes.
Elle relut les cinq romans de Béatrice Blandy, stabilo à la main, à la recherche d’une phrase, une seule, qui résumerait ce qu’elle aimait tellement dans ses livres. L’exercice était plus complexe qu’il n’y paraissait. Béatrice Blandy n’était pas une écrivaine à petites phrases. Dès qu’on les isolait de leur contexte, les phrases de Béatrice Blandy perdaient de leur force, se révélaient simplement banales. C’était le texte dans sa totalité qui leur donnait du sens, qui les rendait si justes. Bien sûr, Béatrice Blandy n’était pas poète, elle était romancière, comment Elsa ne s’en était-elle pas rendu compte plus tôt ?
À force de chercher, elle finit par trouver un passage qu’elle pourrait mettre en exergue, sans ridicule, ni pour elle-même ni pour Béatrice Blandy.
Le texte d’Elsa fut accepté par son éditeur et, après quelques corrections, publié au printemps sous le titre Forum. La narratrice de ce roman était mère célibataire et consultait régulièrement les forums de parentalité. Sur ces sites, les parents répondaient à des questions aussi variées que « A-t-on le temps de faire un jogging pendant la sieste de bébé ? » ou tout aussi bien, « Comment faire des économies quand on élève seule un enfant ? ». De plus, et c’était le cœur du roman, la mère célibataire faisait des fugues la nuit. Pas pour aller faire un jogging, mais juste pour prendre l’air, sortir, décompresser. Tout cela n’avait rien à voir ni de près ni de loin avec les romans de Béatrice Blandy, d’ailleurs les siens ne parlaient jamais d’enfants, pour la bonne raison, expliquait-elle dans un entretien sur France Culture, qu’elle n’en avait jamais voulu. Elle était écrivaine, insistait-elle, elle avait d’autres livres à fouetter. Elsa l’admirait d’autant plus qu’elle n’avait pas su elle-même résister aux injonctions de maternité, encore très fortes en province, où elle vivait.
Forum reçut un très bon accueil, et même si les mères célibataires n’eurent pas vraiment le temps de le lire, il lui permit d’élargir son lectorat, principalement des parents qui lui envoyaient des messages sur Facebook, expliquant que même en couple, ils vivaient des situations très proches, et ressentaient profondément le besoin d’évasion de la narratrice. Elsa fut pour la première fois invitée à des festivals, et le livre reçut même plusieurs propositions de traductions. Elle était intimement convaincue que la petite phrase de Béatrice Blandy, placée en exergue du livre, lui portait chance, qu’elle agissait tel un talisman, et que son autrice favorite, quelque part, veillait sur elle.
C’est à cette période-là qu’Elsa reçut une lettre, transmise par sa maison d’édition avec quelques semaines de retard.

Paris, le 23 mai
Chère Madame,
J’ai lu avec plaisir votre roman, Forum. J’ai été très touché que vous y citiez une phrase de ma femme. Votre livre aurait plu à Béa, à coup sûr. J’ai appris que vous ne viviez pas à Paris, mais contactez-moi lorsque vous y passez, j’aimerais vous rencontrer. Je vous joins ma carte, avec mon numéro,
Thomas Blandy »

Extraits
« Vue de Lyon, la vie parisienne avec Thomas paraissait excitante, aventureuse, pleine de rires, de rencontres, de sorties. C’était Paris la liberté contre Lyon l’endormie. Paris la fête contre Lyon la défaite. Ici, elle s’ennuyait et n’avait qu’une hâte, que la semaine prenne fin et qu’elle puisse enfin filer par le premier TGV et retrouver sa liberté. » p. 91

« Qu’importe les personnes réelles derrière une œuvre, l’essentiel était l’œuvre elle-même. Notre époque survalorisait la figure de l’artiste aux dépens de l’œuvre, un titre ne se vendait bien que si l’auteur était capable d’en assurer la promotion dans les médias, on préférait des auteurs toujours plus jeunes, toujours plus beaux et sûrs d’eux-mêmes, sortant si possible d’une grande école. La littérature était à l’opposé, et, si elle se présentait le plus souvent sous la figure d’un jeune homme bien coiffé et diplômé de Normale Sup, rodé pour répondre du tac au tac à n’importe quelle question en prime time, Elsa sentait qu’elle était loin, ailleurs. » p. 123

À propos de l’auteur
FIVES_Carole_©Francesca_MantovaniCarole Fives © Photo Francesca Mantovani

Carole Fives est romancière, nouvelliste et essayiste. Elle a notamment publié Une femme au téléphone, Tenir jusqu’à l’aube et Térébenthine. Quelque chose à te dire est son sixième roman.

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