Le Syndrome de Garcin

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En deux mots:
En remontant les six dernières générations de sa famille, l’auteur fait le portrait d’une lignée de médecins et rend notamment hommage à son grand-père neurologue qui découvert le syndrome de Garcin.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La dynastie du bistouri

Jérôme Garcin n’est pas devenu médecin. Il a ainsi mis fin à une impressionnante lignée dont il raconte la genèse et la croissance, entre quête généalogique et souvenirs d’enfance.

Une fois n’est pas coutume, commençons par le titre de ce roman, car il dévoile une grande partie du roman. Dans de Dictionnaire de l’Académie de médecine, le syndrome de Garcin – qui existe bel et bien – se définit ainsi: «Paralysie unilatérale progressive, plus ou moins étendue de nerfs crâniens par envahissement le plus souvent néoplasique de la base du crâne».
Cette découverte est l’œuvre de Raymond Garcin, un neurologue français qui n’est autre que le grand-père de l’auteur et qui va devenir l’un des personnages principaux de ce récit, tant il a marqué son petit-fils.
Mais plus qu’un hommage appuyé à son papi, c’est à une exploration dans la généalogie familiale que nous convie le responsable des pages culture de l’Obs. Il va remonter quelque six générations pour nous détailler la lignée des médecins qui se sont succédés depuis la Révolution française, nous offrant par la même occasion un panorama de l’évolution de cette discipline au fil des ans. Loin d’être rébarbative, cette quête permet à l’auteur de La chute de cheval d’illustrer sa propre formule: «la généalogie est une science fondée sur un mystère, de l’Histoire taquinée par le roman.» En formulant des hypothèses, en constatant que la lignée est aussi conséquence d’alliances permettant de renforcer à la fois le destin de la famille et a science médicale, il ajoute sentiments et émotions à «cette dynastie du bistouri».
Les époques passent, la médecine reste présente jusqu’à ce que Jérôme décide de s’en éloigner et d’embrasser le journalisme et la littérature.
En replongeant dans ses souvenirs, il ajoute sa pierre à l’édifice, ému et reconnaissant, en premier lieu pour ce grand-père qu’il accompagnait au bord des falaises normandes où ce dernier peignait des aquarelles. Comme Hugo, il part en pèlerinage : « Et j’ai marché jusqu’à sa tombe, dans le cimetière, où il repose avec sa femme et leur fille, tragiquement disparue: « Mme Raymond Garcin, née Yvonne Guillain, 1907-1968. M. Raymond Garcin, 1897-1971. Christiane Garcin, 1934-1987″. La semaine précédente — c’était mon été de pèlerinages —, j’étais allé me recueillir, à Bray-sur-Seine, devant la croix blanche étreinte par un rosier sous laquelle sont couchés mon père et mon frère:  » Olivier Garcin, 1956- 1962. Philippe Garcin, 1928-1973.  » Mais, pour moi, ils dorment tous ensemble. D’un sommeil tranquille, celui d’après les grosses tempêtes. » Il fera aussi le voyage jusqu’à Fort-de-France et nous révélera par la même occasion quelques affinités littéraires affectives.
Oui, la généalogie est fondée sur un mystère. Mais en l’explorant, l’auteur aura trouvé quelques clés à sa propre existence, un peu mieux compris ce que les termes d’héritage et de transmission peuvent représenter. Un peu comme Colombe Schneck dans Les guerres de mon père, l’essentiel est ici de témoigner de la reconnaissance pour ces personnes qui ont toutes construit une part de ce que leurs descendants sont aujourd’hui.

Le Syndrome de Garcin
Jérôme Garcin
Editions Gallimard
Récit
160p., 14,50 €
EAN : 9782070130627
Paru en janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis un radiologue fantaisiste, un échographe controuvé, un voyageur sans bagage qui toque à la porte des hôpitaux d’autrefois et des bureaux poussiéreux, au fond desquels mes aïeux sourcilleux s’étonnent que je veuille mieux les connaître et me parlent dans un français de laborantin, un sabir organique, un babélisme médicamenteux que je ne saisis pas toujours. Mais si je ne témoigne pas de cette tribu clinique, dont seuls d’obscurs traités et des manuels déshumanisés gardent la trace, qui d’autre le fera?»
L’enfance de Jérôme Garcin a été marquée par deux grands-pères éminents, le neurologue Raymond Garcin et le pédopsychiatre Clément Launay, qui avaient en commun d’être des humanistes, toujours à l’écoute du patient. Ils étaient issus de longues dynasties médicales. Après eux, cette chaîne s’est interrompue. Pourquoi? C’est à cette question que tente de répondre ce livre, croisant l’histoire intime d’une famille et les mutations récentes d’une discipline.

Les critiques
Babelio 
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Didier Jacob)
RTS Culture (Sylvie Tanette)
Le JDD (Bernard Pivot)
L’Express (François Busnel)
La Règle du Jeu (Michaël de Saint-Cheron)
Point de vue (Pauline Sommelet – entretien avec l’auteur)
Les Échos (Marc Dugain)


Jérôme Garcin parle de ses souvenirs avec François Busnel. © Production La Grande Librairie

Les premières pages du livre
« Le signe de la main creuse
Sans que je sache si le temps, sa grande affaire, lui avait manqué pour renouer avec son passé, qui dormait désormais à six mille huit cent soixante-quatre kilomètres de chez lui, ou s’il craignait secrètement d’être submergé par l’émotion de retrouvailles tardives, comme on le dit des vendanges, cela faisait plus de quarante ans que mon grand-père n’était pas revenu dans sa volcanique île natale, la Martinique.
Il y avait fait une escale, une première fois, au retour d’un voyage au Brésil, où il avait été invité par l’un de ses élèves, le docteur Meralagno. À l’aéroport de Fort-de-
France, il avait été accueilli par son deuxième fils, Claude, qui travaillait dans une banque antillaise, le Crédit martiniquais, et avait épousé une créole de belle lignée, à la peau de pain d’épice. Lors de son bref séjour, il s’était promené dans Fort-de-France, où la route de Didier n’était pas encore devenue la rue du Professeur-Raymond-Garcin, longue d’un kilomètre et demi. Il avait poussé jusqu’à Basse-Pointe dans l’espoir illusoire de retrouver sa maison familiale, qui avait été emportée par la rivière en ébullition après l’éruption de la montagne Pelée, en 1902. Il avait également cherché en vain, face à la préfecture, le lycée Schoelcher, où il avait fait ses études, et qui était devenu une caserne désaffectée.
Il n’avait pas demandé à voir le lycée flambant neuf qui avait gardé le nom du célèbre antiesclavagiste et abolitionniste, mais avait été reconstruit, en 1937, à l’emplacement de l’ancienne maison du Gouverneur, sur le domaine de Bellevue. Il était alors reparti pour Paris avec ses regrets et ses secrets, que la pudeur l’empêchait de compter et de confier, fût-ce à ses proches.
La deuxième fois qu’il avait foulé la terre brûlante de son île, au milieu des années cinquante, c’était encore sur le chemin du retour, après un sommet, sorte de jamboree cérébral, ayant réuni, aux États-Unis, des neurologues du monde entier. Chez son fils, il avait reçu la visite d’un de ses anciens condisciples qui, après avoir fait Polytechnique, dirigeait en Martinique une distillerie de rhum.
Après l’avoir raccompagné et lui avoir serré la main, mon grand-père s’était tourné vers Claude et lui avait glissé à l’oreille son irréfutable diagnostic : « Grasping reflex. Pas de doute. Mon ami a une tumeur au cerveau. Je vais devoir l’hospitaliser à la Salpêtrière. »
La troisième et dernière fois, il était venu à la Martinique pour y présider un congrès de médecins de langue française – c’était bien avant que l’anglais fût l’idiome officiel des cliniciens. Le jour de l’inauguration, une haie d’honneur s’était formée à son arrivée. Tous les participants, dont beaucoup avaient revêtu la blouse blanche, avaient mis ostentatoirement leurs mains dans le dos, comme s’ils avaient voulu ainsi se prémunir contre  » le signe de la main creuse de Garcin « . Car, de son vivant, mon grand-père avait donné son patronyme non seulement à un syndrome, mais aussi à un trouble neurologique permettant de démasquer l’hémiplégie chez un patient qui a les yeux fermés, l’avant-bras à la verticale, les doigts écartés, le pouce en adduction et dont la paume se creuse alors.
À mon tour, je porte un nom de syndrome, celui, terrible et cauchemardesque, qui désigne une paralysie des nerfs crâniens – j’imagine un Pompéi mental, figé après qu’une coulée de roches en fusion et de cendres s’est déversée dans le cerveau. Certes, je n’ai hérité de lui ni sa science ni ses découvertes, mais je prolonge, avec tous les miens, le souvenir vivace que mon grand-père, alias Papi, a laissé dans le monde mystérieux et fascinant de la neurologie, cette discipline qui m’a toujours semblé emprunter à la science-fiction. »

Extrait
« Papi parlait peu de sa Martinique natale. Son île était comme une de ces imperceptibles musiques de fond qui bercent, après le repas, les siestes estivales. En Normandie, il était normand, réclamait d’odoriférantes tripes à la mode de Caen, raffolait du poisson frais de Port-en-Bessin et des moules à la crème, tartinait son pain bis avec du beurre d’Isigny et prenait du ventre en même temps que ses chats, qu’il adorait et nourrissait trop. Jamais, au menu, de colombo de porc, de crabe farci, d’accras de morue, de boudin créole ou de féroce d’avocat. Jamais de piment, de curcuma, de curry, mais plutôt du doux, du laiteux, du mousseux, de l’onctueux, de l’unguineux. Seule la voix séraphique de sa belle-fille de Fort-de-France, Marie de La Villejégu, comme en exil sous les pommiers et la bruine, lui arrachait un sourire mélancolique lorsqu’elle nous apprenait à chanter en choeur cette si triste mélopée, Adieu foulard, adieu madras, adieu grain d’or, adieu collier choux, doudou an mwen ki ka pari, hélas, hélas, cé pou toujou… Une seule fois, lors de nos promenades picturales sur la crête côtière, Papi, désignant du doigt la ligne droite où le ciel se confond avec la mer, m’avait dit d’une voix lente : « Tu vois, je viens de tout là-bas. C’était il y a longtemps, et ce fut un très grand voyage. J’espère que tu iras un jour là où je suis né. » Quel âge avais-je ? Dix, onze ans? Mon grand-père, ce jour-là, fit comprendre au petit Parisien que non seulement il y avait un autre côté de l’Océan, mais aussi qu’il en venait. J’étais ébahi et un peu incrédule. »

À propos de l’auteur
Né en 1956 à Paris, Jérôme Garcin a suivi des études de philosophie avant de signer, à la fin des années 1970, ses premiers articles aux Nouvelles littéraires. Après avoir produit et animé des émissions littéraires pour la télévision, il retourne à la presse écrite, passant successivement dans les rédactions de L’Evénement du jeudi, de L’Express et du Nouvel Observateur – dont il dirige toujours les pages culture. On doit également à ce passionné de chevaux de nombreux ouvrages, parmi lesquels Pour Jean Prévost (prix Médicis essai en 1994), La Chute de cheval, Olivier ou Le Voyant, autour de l’écrivain aveugle et résistant Jacques Lusseyran. Connu du grand public en tant qu’animateur-producteur du Masque et la Plume, Jérôme Garcin est aussi membre du jury Renaudot. (Source : Magazine Lire)

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