Laissez-nous la nuit

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Quand la police sonne à sa porte, Max Nedelec ne peut imaginer qu’il finira sa journée en prison. Ce patron d’imprimerie va être victime d’une justice aveugle que ni son avocat, ni sa fille ne pourront arrêter. Il va lui falloir patienter en cellule, dans un univers régi par ses propres règles.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

À propos de la justice des hommes

Saluons la performance de Pauline Clavière qui, pour ses débuts de romancière, a réussi une chronique sensible et documentée sur un sujet délicat, les dédales de la justice et l’univers carcéral.

Tous ceux qui ont déjà eu affaire à la justice le savent, cette institution fonctionne avec des règles qui sont très peu compréhensibles par les simples justiciables et toutes les tentatives faites pour en simplifier le fonctionnement sont jusque-là restées vaines. Sans doute par manque de moyens, mais encore davantage par réflexe corporatiste. En refermant le premier roman de Pauline Clavière, me revient à l’esprit le conseil d’un collègue journaliste, spécialisé dans les affaires judiciaires: «avec la justice, la meilleure chose à faire, c’est de l’éviter autant que possible.»
C’est sans aucun doute ce qu’aurait aimé faire Max Nedelec, le personnage principal de cette histoire aussi terrifiante que plausible.
Seulement voilà, la machine s’est mise en route à son insu. Et quand la police vient frapper à sa porte, il est déjà trop tard. L’imprimerie qu’il dirige et porte à bout de bras a dû faire face à de gros problèmes de trésorerie et, en 2004, il a été condamné avec sursis pour faux en écriture et usage de faux, après avoir falsifié un bordereau. S’il se trouve aujourd’hui devant le tribunal, c’est parce qu’en janvier 2015 une nouvelle condamnation pour facture impayée le frappe et que cette seconde condamnation met fin à son sursis. Max n’a pourtant jamais entendu parler de cette facture, pas davantage que de la révocation de son sursis. Quant à la justice, elle ne trouve pas la trace du paiement des 30000 euros d’amende payés en 2004.
Ajoutez, pour faire bonne mesure, que l’avocat commis d’office pour défendre Max, entend le persuader qu’il vaut mieux ne pas braquer la magistrate qui instruit son dossier en contestant sa version. «Faites-moi confiance, on n’en parle pas, sans preuve du règlement c’est pire.»
Aussi incroyable que cela puisse paraître, voilà qu’en quelques minutes le glaive de la justice aveugle tranche: Max va goûter à sa première nuit en prison. Et si cette perspective l’angoisse, il se dit que l’on va très vite se rendre compte qu’il s’agit d’une erreur, qu’il n’a rien à faire là et que sa fille trouvera le moyen de la faire sortir une fois prouvée sa bonne foi.
Voilà le moment de rappeler à tous ceux qui n’ont pas eu la (mal)chance d’aller en justice que le temps judiciaire n’a rien à voir avec l’urgence, ni même avec ce qu’une victime est censée attendre comme «juste». Les procédures, le traitement des dossiers, l’encombrement du tribunal font que très souvent il faut attendre des semaines et des mois. «Les jours défilent, impalpables, interminables.»
Le roman bascule alors dans la chronique pénitentiaire, dans une destruction qui quotidien dans des bâtiments vétustes où la surpopulation carcérale provoque un regain de violence, de maladies, d’angoisses. Après «Bambi», qui partage ses premiers jours de cellule et va être victime de règlements de compte et se retrouver salement amoché, il change de compagnon de cellule. Marcos pourrait presque être un ami. Aussi, quand on lui trouve un cancer, il va tenter de tout faire pour qu’il puisse être hospitalisé. Inutile de rappeler ici combien l’inhumanité est présente dans l’univers carcéral, les différents rapports des ONG mais aussi les jugements de la Cour européenne des Droits de l’homme sont là pour en témoigner. Et tandis que sa fille s’escrime à le faire sortir de son cachot, Max va pouvoir ne dépeindre par le menu les règles qui s’appliquent dans un univers où la loi du plus fort, du plus riche, et celle du meilleur réseau s’applique.
C’est une descente aux enfers éclairante que nous propose Pauline Clavière. On imagine du reste que la chroniqueuse de «C L’Hebdo» n’aurait aucun mal à rassembler des archives montrant qu’en prison malheureusement rien n’a changé durant les dernières décennies. «Laissez-nous la nuit» est, à cet égard, aussi un moyen de prendre date.

Laissez-nous la nuit
Pauline Clavière
Éditions Grasset
Premier roman
624 p., 22,90 €
EAN 9782246822127
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans une prison de la région parisienne.

Quand?
L’action se situe de nos jours, à compter de 2004.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le destin donne parfois d’étranges rendez-vous. Pour Max Nedelec, la cinquantaine, patron d’une imprimerie en difficulté, tout bascule un matin d’avril, quand des policiers viennent sonner à sa porte. C’est le printemps, une douce lumière embrasse son jardin.
Un bordereau perdu, des dettes non honorées, beaucoup de malchance et un peu de triche. La justice frappe, impitoyable. Max Nedelec quitte le tribunal et ne rentrera pas chez lui. Vingt-quatre mois de prison ferme: il s’enfonce dans la nuit.
Là-bas, le bruit des grilles qui s’ouvrent et se ferment marquent les heures; là-bas, on vit à deux dans 9m2; là-bas, les hommes changent de nom et se déforment : il y a Marcos, une montagne au cœur tendre avec qui Max partage sa cellule; Sarko, inquiétant maître qui règne sur la promenade…; le Serbe qui trafique et corrompt tout ; Bambi, le jeune syrien sous la coupe des puissants; le trio indomptable qui s’est fait baptiser «la bête»; et tous celles et ceux qui traversent cet univers parallèle, Françoise, la médecin, les gardiens, l’aumônier puni et le directeur.
Dans la nuit se révèlent les âmes: ce premier roman d’une incroyable maitrise nous plonge dans les arcanes d’un monde inversé, avec ses lois propres. Mais il y a aussi une lumière, une tendresse, des passions: un livre saisi entre deux portes, une messe aux lourds trafics, un jeune cousin devenu avocat, Mélodie la petite fille grandie d’un coup, le souvenir doux de l’ancienne passion… Bienvenue aux âmes perdues et retrouvées.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Bleu Provence (Camille Payan)
Le JDD (Laetitia Favro)
La Grande Parade (Félix Brun)
ELLE (Patrick Williams)
Blog Va plutôt jouer dehors! 
Blog La nuit sera mots
Blog de Sophie Songe 


Pauline Clavière présente Laissez-nous la nuit © Production Éditions Grasset


L’interview «Toute première fois» avec Pauline Clavière © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Acte I
Le printemps
Les rayons du soleil filtrent à travers les branches du vieux cèdre.
C’est émouvant le printemps.
Les merles ont pris leurs quartiers. La femelle, sur la branche la plus basse, tente d’échapper aux ardeurs du mâle. Je les distingue à la nervosité du second. Il est pressé, brutal, elle reste calme, résiste sans s’épuiser. Elle sait que le siège sera long. Des millions d’années de traque, ça laisse des traces dans la génétique, elle connaît toutes les feintes, toutes les astuces qui lui permettront d’éloigner son prétendant, de le faire patienter ou, en cas d’aversion insurmontable, de l’éconduire.
La nature est ainsi : injuste, capricieuse, irrévocable.
Sous la lumière, la robe de la femelle se pare d’une teinte noirâtre aux reflets émeraude. Je comprends mieux l’insistance de ce benêt.
Elle est belle à faire pâlir.
Avril touche à sa fin, la pelouse a bien verdi, les hortensias ont revêtu leur couleur d’été rose pâle pour certains, fuchsia pour d’autres. Ça sent encore la peinture fraîche du portillon qui vient d’être repeint dans un gris qui se voulait provençal. Pas un bruit, tout semble vierge.
Encore quelques pas et je serai coincé dans cette voiture de flic entre les quatre colosses, flingue à la ceinture.
Ce n’est pas possible. Un malentendu…
Il ne se passera rien de tel ce matin.
Laure m’a appelé hier soir, elle voudrait que l’on se revoie. Elle voudrait parler.
Plutôt bon signe.
Des mois qu’elle refusait mes appels téléphoniques.
L’herbe mouille le bout de mes chaussures, je n’ai pas eu le temps de boucler correctement mes lacets, le nœud se délie. Je me baisse pour le refaire, j’ai toujours détesté les lacets défaits.
Voilà… Encore un instant…
En me redressant un faisceau perce mon iris. Quand je recouvre la vue, je lève la tête et là, sous le ciel bleu, perlé de nuages, la fenêtre de madame Poinot avec, au centre, comme un point impeccablement placé au milieu d’une perspective, sa tête ronde perchée, en équilibre, sur son cou tendu. Je perçois son petit œil plissé de myope, luttant pour distinguer les formes bleues qui piétinent sa pelouse, parlent fort, regardent partout, sans retenue, sans éducation, comme si cet immeuble était leur propriété.
Ils forment une ronde resserrée autour de ce pauvre Nedelec.
Je savais qu’il était louche ! Voilà ce qu’elle va raconter. Sa journée sera éreintante, il va falloir rapporter les moindres détails, ne rien oublier des uniformes, des armes à la ceinture qui, pour ajouter à la gravité de son rapport, seront sans doute dégainées à un moment, comme ça, pour marquer l’occasion. Ne pas oublier non plus le poing ferme qui s’est abattu sur la porte quand le bouton de la sonnette semblait ne pas satisfaire aux impatiences policières, la voix forte, grave et claire qui ordonne, claironne: Vous êtes en état d’arrestation.
C’était quelques minutes plus tôt à 7 h 30 précises.
Inutile que je vous passe les menottes, monsieur Nedelec ?
Inutile.
On vous conduit au commissariat, vous passerez devant le procureur en fin d’après-midi.
Mais avant de rapporter cela, avant d’en arriver à formuler cette suite de mots cinématographique, ces mots de fiction qu’on entend d’habitude dans la bouche des autres, madame Poinot n’oubliera rien de la surprise totale qui marqua mon visage, de l’étonnement qui précéda mes protestations, mon incompréhension. Elle digressera à loisir, sur l’accablement qui frappa ma silhouette, sur la fermeté du visage du policier qui me faisait face et sur les voix qui se disputèrent, cinq minutes durant, la cour silencieuse de la résidence bourgeoise des Goélettes. Elle dira tout de mon air tour à tour surpris, incrédule, outré, rebelle puis résolu.
Même un peu plus.
Du spectacle inédit, elle n’omettrait pas un détail. Elle prendrait soin, comme il se doit, d’avoir pour moi quelques gentillesses, quelques tendresses, depuis qu’elle me fréquente!
Mais ces états d’âme céderaient vite la place à une lucidité retrouvée.
Elle savait bien que mon entreprise battait de l’aile. Elle était tombée, par hasard, en faisant le pavé du hall, sur des courriers du Trésor public qui m’étaient adressés et pire, des tribunaux ! Elle s’étonnait que je puisse continuer d’assumer le loyer exorbitant de l’appartement le plus prisé des Goélettes.
D’autant que ma dernière compagne, qui n’aimait rien tant qu’exhiber ostensiblement ses sacs Chanel, ne devait pas participer au remboursement de mes dettes.
C’était quoi son nom à celle-là déjà ? Celle qui travaille pour le ministère ? Enfin travaille… Targieu? Tardieu!
Depuis son départ, il y a quelques mois de cela, elle dirait novembre, je semblais en bonne forme et plutôt serein, ce qui ne manquait pas d’ajouter du drame au retournement soudain de situation auquel elle avait eu le malheur d’assister. Quel désastre, de voir un homme, plus tout jeune, l’air hagard, observer naïvement les oiseaux et refaire son lacet comme un môme, tandis qu’on l’escortait vers la voiture de police. Voiture qui, pour attester encore de la gravité de la chose, se serait transformée en un fourgon grillagé.
À ce moment-là, madame Poinot lâcherait un « pourvu que cela soit un malentendu, pourvu que oui, il nous revienne vite ! » dans une intonation parfaitement maîtrisée qui ne trahirait rien de sa pensée intime :
«Pourvu que ce nouveau riche ne s’en sorte pas à si bon compte.
Qu’il y ait une justice!»
Puis madame Poinot s’en irait glaner d’autres inspirations en arrosant les bourgeons naissants, en attendant qu’une nouvelle charrette lui laisse l’occasion de dérouler une version encore augmentée. Et la journée passerait ainsi, inattendue, donc palpitante.
Le plus gros des trois presse le pas.
Dans trois jours, le mois de mai, les balades sur le lac tous les dimanches et Beckett qui court comme un damné dans les allées.
Beckett.
Heureusement qu’il n’a pas assisté à cette mascarade. Il aime trop les grasses matinées pour ça. Il n’aime pas que l’on me bouscule, il aurait pu déraper. Les carlins ne sont pas méchants, mais si on touche à leur confort, ils vous provoquent en duel. Il faudra que je prévienne Mélo de venir prendre les boîtes au saumon. Il adore ça le saumon.
Normal pour un Breton.
Une main dans mon dos me courbe pour entrer dans le vaisseau, le plus gros des bleus se poste à côté de moi sur la banquette arrière.
Pas de chance. »

Extraits
« J’en aurai des choses à raconter à Mélo.
Faudrait l’appeler.
Monsieur? Je peux prévenir ma fille?
C’est prévu, monsieur. On va passer à la fouille, on va l’appeler. Nous. Après.
Tenez, donnez-moi votre mobile d’ailleurs, on va le garder avec nous. Et écrivez son numéro ici.
Je ne le connais pas.
Le type me dévisage, incrédule.
Je ne le connais pas par cœur. Il faudrait que je puisse rallumer mon téléphone pour regarder dans le répertoire.
C’est pas possible ça monsieur, ce n’est pas comme ça que ça se passe, fait le flic occupé à remplir des formulaires.
Mais je ne connais pas son numéro par cœur.
Vous en connaissez d’autres?
Non.
Il me scrute maintenant, embarrassé.
Je vous donne le code, vous regardez? Et vous l’appelez.
J’improvise, coopératif.
Oui, donnez.
3105. C’est sa date de naissance.
Le gros me regarde de ses yeux enfoncés au-dessus de ses joues proéminentes. Ça doit lui faire comme deux énormes montagnes devant les yeux où qu’il soit.
Une équipe vient d’entrer avec un clochard qui parle aux oiseaux. Il pue.
Le pauvre n’a plus de dents, plus de cheveux, plus de bouteille, plus de main gauche, plus rien. On lui a tout pris.
Au troisième essai, les pulpes potelées déverrouillent le clavier.
Vous allez dans Répertoire là. Vous allez à M, c’est Mélo. Comme Mélodie.
Monsieur, ne bougez pas, restez où vous êtes, braille le flic, beaucoup trop fort.
Je l’ai vexé. »

« Entrez, vous attendrez là qu’on vienne vous chercher pour aller au tribunal.
Je m’avance. Le temps de faire un tour d’horizon, la porte claque.
Un cachot.
Je ne pense pas que ça ait beaucoup changé en cinq mille ans, cette cellule est plus humide qu’une grotte. Pas d’air, pas de lumière. Un trou. Une décharge électrique vient secouer mon crâne et me flanque un vertige. 56 ans, je n’ai rien à faire là.
J’ai faim.
Je m’assieds sur le banc en ciment, vue sur les chiottes, la porte et quatre murs, parfaitement opaques. Va pas falloir que ça dure de trop. Mais ça peut pas durer, je n’ai rien fait de grave. Une boîte, faut que ça tourne quoi ! C’est normal. J’espère que Mélo va penser à appeler un avocat. Puis, elle ne peut pas garder Beckett demain, elle a le mariage de sa copine. Elle y va avec ce Loïc. Je me demande quelle tête il a son Loïc, quatre mois et je n’ai toujours pas vu le bout de son nez. Quand je pense au temps qu’il fait dehors. Une belle journée de printemps, passée là, enfermé…
Il est mort, il est mort le soleil…
Faut qu’on me sorte de là. Je vais lui dire au procureur. Ça n’a aucun sens. »

À propos de l’auteur
Pauline Clavière est journaliste et chroniqueuse pour l’émission « C L’Hebdo » (France 5). Laissez-nous la nuit est son premier roman. (Source: Éditions Grasset)

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